LIVRE H, CHAPITRE IV
étaient mal satisfaits de la nouvelle constitution. Ainsi, ce parti contenait des citoyens qui n*étaient pas hostiles à la réforme religieuse de Savonarole, mais que l'amour du gou« vernement aristocratique poussait dans les rangs de ses adversaires, et d'autres qui, favorables au nouveau gouvernement, ne pouvaient souffrir les prescriptions sévères qui entravaient tous leurs plaisirs, et les condamnaient euxmêmes à des pratiques auxquelles il leur coûtait de se soumettre. Ces derniers, trop amis de la joie pour songer à autre chose, furent véritablement enragés contre le réformateur; ils s'enrôlèrent en compagnies pour lui faire la guerre, et l'usage se répandit de les désigner sous le nom de Compagnacd.
Dans les premiers temps de la révolution , les partisans des Médicis n'eurent garde de relever la tète. Ils s'efforçaient de se faire oublier, et se rangèrent avec empressement dans la faction pour lors dominante^ c'est-à-dire paf mi les adhérents de Savonarole^ Mais ils ne s'oubliaient pas eux-mêmes. Quand ils se virent assurés contre des vengeances dont la parole du réformateur les avait préservés, ils commencèrent à préparer le retour de Pierre de Médicis. Les complots qu*ils tramaient dans l'ombre ayant été découverts, on leur rendit leur ancien nom de Bigi, qu'ils quittèrent bientôt après pour celui de Palle$ch%, et ils comptèrent dans la république pour un troisième parti plus puissant que les deux autres par ses richesses, moins passionné dans les querelles de religion, et tout occupé d'intrigues et de conspirations.
Enfin, au milieu de tous ces partis., il y avait des hommes sans intelligence et sans cœur dont la nullité aurait accepté la domination de toutes les sectes et de tous les gouvernements, pourvu que le commerce continuât de les enrichir.
Savonarole les flétrissait du nom de tiepidi ( tièdes) , et c'était eux qu*il accablait le plus yolontiers de ses imprécations et de son mépris, comme étant moins près de s'amender que les pécheurs les plus endurcis. Il les comptait, non sans raison, parmi ses adversaires ; car ses généreuses aspirations ne pouvaient être comprises par des âmes si vulgaires. Les tièdes ne fomentaient pas de troubles, comme les Arrabbiati , les Bigi et les (]ompagnacci , pour dégoûter le peuple de son gouvernement; mais, étrangers à toute conviction , ils étaient suspects de favoriser en secret ces coupables tentatives, car leur commerce s'accommodait mal d'un État dont une agitation virile est le premier signe d'existence*.
Mais que sont les querelles politiques au prix des haines religieuses! Les ennemis du gouvernement populaire étaient capables de quelques ménagements ; les jeunes gens, gênés dans leurs plaisirs, et les ecclésiastiques, froissés dans leur amour-propre et leurs intérêts , furent les plus implacables adversaires de Savonarole. Ils ne se bornèrent pas à poursuivre en lui un contradicteur puissant et victorieux ; ils l'attaquèrent dans sa probité et dans son honneur. On se souvient qu'un certain nombre d'objets précieux avaient été mis en dépôt à Saint-Marc par quelques citoyens que l'arrivée des Français avait frappés de terreur ou qui étaient réellement compromis , et en particulier par le cardinal de Médicis. 11 paraît que , dans le trouble du premier moment, quelques-uns de ces objets s'égarèrent , ou furent peut-être retenus par des mains infidèles. Le danger passé, la restitution réclamée ne put être faite intégralement. Les ennemis
1. Après la mort de Savonarole, les Piagnoni et les Arrabbiati finirent par ne plus former qu'un seul parti opposé aux partisans des Médicis. ( Voy. Varchi, Nardi , etc. )