LIVRE II, CHAPITRE IV. U
de Savonarole s*emparèrent de cette circonstance et s'en firent une arme contre lui. Obligé de répondre, Jérôme ne nia ni le dépôt , ni l'incomplète restitution : il allégua seulement' pour sa défense, qu'il partait pour aller vers Charles VIII, lorsque ces dépôts furent confiés à la communauté; qu*il ne pouvait donc en être responsable; qu'au surplus, eùt-il été présent, il n'aurait rien su de cette affaire, qui n'entrait pas dans ses attributions. Il ajouta que tout ce que la seigneurie et les Huit lui avaient donné à garder leur, avait été fidèlement restitué , comme ils en pouvaient rendre témoignage. Ces explications ne satisfirent point des contradicteurs qui ne voulaient pas être convaincus, et qui firent, comme précédemment, assaut de calomnies. On parvint à retrouver et à rendre à peu près tout ; mais alors la malveillance prétendit qu'il y avait encore autre chose, et, environ neuf mois après, le P. Buonvicini, fidèle confident de Savonarole, se voyait encore obligé de défendre le couvent, et d'en appeler aux syndics des arts, qui avaient entre les mains l'inventaire de tous les dépôts, et aux trois dernières seigneuries. A partir de ce moment on n'entendit plus parler de cette affaire : la calomnie avait fait son temps.
L'opposition partit bientôt du sein même de la seigneurie. Le premier gonfalonier de justice nommé sous l'empire de la nouvelle constitution , Philippe Corbizzi , était un ennemi déclaré de Savonarole et peut-être de l'État populaire. Encore que ce fait ne soit pas sans exemple dans l'histoire des révolutions, il paraîtrait étonnant, s'il n'était expliqué par les circonstances de l'élection. Les accoppiatori , à qui il appartenait de la faire jusqu'à l'expiration de leur charge, c'est-à-dire près d'un an encore, ne purent Jamais se mettre d'accord, ni arriver à une majorité absolue. Fatigués de multiplier inutilement les scrutins, ils décidèrent enfin de
proclamer gonfelonler celui qui réunirait le plus de voix. Corbizzi n'en obtint que trois et eut pourtant ia majorité relative, quoique les votants fussent au nombre de vingt : encore cet homme, qui avait passé sa vie à Venise, tout à fait étranger aux affaires de la république, ne dut-il ce succès qu*à la faveur de Tanai de* Nerli, autre ennemi de Savonarole.
Le nouveau gonfaloniér ne fut qu'un instrument docile aux mains d'un citoyen si Influent, lorsqu*il s'employa à ruiner le crédit de l'illustre dominicain. Il convoqua tout ce que Florence renfermait de savants et d'esprits distingués ou subtils. Des abbés, des prieurs ou supérieurs de couvents, des maîtres en théologie, des chanoines de Saint- Laurent et de la cathédrale répondirent à son appel. Au nombre de ces derniers se trouvait Marsile Ficin, le célèbre traducteur de Platon. Lorsqu'ils furent réunis, Corbizzi leur apprit qu'il avait conçu le projet de forcer Savonarole à s'expliquer devant eux, et qu'il comptait sur leur concours. Pois, ayant envoyé prendre Fra Girolamo, qui n'avait point été prévenu, il le somma de répondre à toutes les questions qui lui seraient adressées. On vit alors se lever un dominicain du couvent rival de Sainte -Marié-Nouvelle. Il s'appelait Jean Carlo, surnommé le Garofanino, et avait une immense réputation de savoir. Il combattit, suivant la coutume» à coups de textes, et prouva, de par saint Paul, à Savonarole, qu'il ne devait pas se mêler des affaires pu* bliques. Savonarole se défendit en citant l'exemple des pères de l'Église et des saints qui avaient agi comme lui. Aux textes qu'on lui citait, il en opposa à son tour de plus nombreux et de plus décisifs. Il expliqua d'une manière favorable à ses idées les paroles de saint Paul ; il prouva enfla que ce qui était bl&mable chez un religieux , c'était de se