LIVRE I, CHAPITRE IL
ralt pas qu'il commençait à faire des conversions, presque des miracles. On disait, en effet, qu*allant nn jour de Ferrare à Mantoue, sur une barque où les matelots Jouaient et tenaient des propos obscènes, il les avait catécbisés avec tant de succès, qu'au bout d'une demi-heure, onze d'entre eux s'étalent jetés à ses pieds, avaient confessé leurs péchés et demandé très-humblement pardon. On s'empressa d'utiliser les talents de Jérôme et l'expérience qu'il avait de l'enseignement, en le nommant lecteur. A ce titre, il fut chargé d'instruire les Jeunes novices, et s'acquitta consciencieusement de ce soin pendant quatre années consécutives (1482- 1486).
Mais, soit pénurie de prédicateurs, soit que le succès de Savonarole dans sa chaire de professeur fît mieux augurer de son avenir comme orateur sacré, il fut chargé, au bout d'un an, de prêcher le carême à Saint-Laurent (1483). Toutes les espérances furent déçues. La science la plus profonde, les qualités les plus solides veulent être relevées, dans la chaire, par une foule d'avantages extérieurs. Savonarole avait bien les traits expressifs, la physionomie animée; mais sa voix était faible, ses intonations fausses» son geste à contre-temps, son style lourd, et il manquait complètement d'art et d'adresse dans l'exposition des plus incontestables vérités. Aussi prêchait-il au désert : vingt-cinq personnes à peine assistaient à ses sermons, et ce petit nombre, se perdant au milieu de la vaste basilique, aurait suffi pour glacer toute inspiration.
Tant d'insuccès ne découragea pas l'âme énergique et tenace de Fra Girolamo. Il voulut faire une autre tenTative, et ses supérieurs, pour qu'il n'achevât pas de se perdre de réputation à Florence, l'envoyèrent prêcher deux années de suite à San-Gemignano (1484-1485). Il échoua une troi-
sième fois. Renonçant pour toujours, il le croyait du moins , à réloquenee sacrée , il reprit ses fonctions de lecteur, qu'il remplit à Saint-Marc jusqu'en 1486. Vers le commencement de cette année-là, une cause qu'on ignore, peut-être un caprice de ses chefs, le força de retourner en Lombardie, où il séjourna de nouveau , environ quatre ans.
Ces quatre années sont les plus obscures de sa vie. Elles jetteraient, si elles pouvaient être mieux connues, un grand jour sur cet homme extraordinaire et sur le plan de réforme qu'il voulut faire triompher. Dans la retraite où il se voyait contraint de vivre., son imagination dut s'échauffer, sa pensée s'exalter, se replier ensuite sur elle-même, et acquérir ce degré d'élévation inaccessible à ceux qui éparpillent leurs forces sur mille objets. On Ta vu, dès son jeune âge , pleurer sur l'effroyable corruption où la cour de Rome entraînait après elle toute la chrétienté. Peu à peu le tableau de ces désordres s'était gravé dans son esprit : il l'avait toujours devant les yeux, tel qu'il le dépeignit plus tard à ses auditeurs. Il voyait a les prélats ne plus s'inquiéter de leur » troupeau , mais le corrompre par leurs mauvais exemples; » les prêtres dissiper les biens de l'Église ; les prédicateurs » prêcher de curieuses vanités ; les religieux se laisser aller fi à tous les déportements ; les fidèles ne plus obéir aux pré- » lats ; les pères et les mères mal élever leurs enfants ; les » princes opprimer leurs peuples, entretenir les dissensions; » les citoyens et les marchands ne penser plus'qu'au gain , » les femmes qu'aux futilités, les paysans qu'au vol, les fi soldats qu'aux blasphèmes et à tous les crimes, fi Le clergé était donc la cause de tant d'abominations ; et ses pernicieux exemples avaient eu l'effet qu'on en pouvait attendre : ils avaient ôté des esprits toute idée, tout sentiment religieux, a Les iniquités et les péchés s'étaient multipliés en Italie, »