LIVRE II, CHAPITRE VII
A Florence, c'était «la même chose. Le prédicateur de San-Spirito ayant dit que Fra Girolamo n'était pas prophète et qu'il avait le diable dans le corps, Savonarole répondit le surlendemain que quiconque ne croyait pas à sa doctrine était un fou ou un pervers. Tout le monde entendit bien de qui il voulait parler, quoique, suivant sa coutume, il se défendit d'avoir nommé personne.
Malgré son caractère impétueux, Jérôme savait donc garder sur ses adversaires l'avantage de la modération , et c'est ce qu'ils ne purent lui pardonner. Pour se venger , ils eurent recours aux plus ignobles outrages. Ils avaient songé d'abord à placer des pétards dans la chaire, afin d'y faire périr le prédicateur; mais les dangers qu'aurait pu avoir l'explosion, pour la partie la plus rapprochée de l'auditoire les décidèrent à renoncer à ce moyen. Ces complots ayant transpiré, les amis du Père lui conseillèrent de se tenir tranquille pendant quelque temps : mais il n'écouta que son courage et son impatience; il voulut prêcher le jour de l'Ascension , et fut confirmé dans son dessein par les prieurs, qui lui déclarèrent qu'il le pouvait suivre sans danger. La seigneurie nouvelle, entrée en charge trois jours auparavant ( !•' mai), avait à sa tête Pierre degli Albert! et était composée d'ennemis avoués du frère : peut-être y avait -il quelque malveillance sous son apparente garantie. Convaincus qu'elle fermerait au moins les yeux sur tout ce qu'on oserait tenter, le 3 mai, veille de l'Ascension, plusieurs jeunes gens de mauvaise vie, de connivence avec quelques prêtres, remplirent la chaire d'immondices , et placèrent une peau d'Ane sur le rebord. Un biographe prétend même que sous la peau d'âne on avait planté des clous, la pointe en l'air, afin que, dans la chaleur du mouvement oratoire, Savonarole se perçât ou au moins se piquât les mains. Heureusement , le matin
du jour de l'Ascension , on s'aperçut assez tôt de cette indignité pour nettoyer la chaire avant que Savonarole y montât. L'heure venue, celui-ci commença son discours sans paraître touché de l'injure qu'on lui avait faite, et développa ses pensées avec une admirable sérénité d'âme.
Furieux d'avoir ainsi manqué leur but, les jeunes geus ne se tinrent pas pour battus. L'un d'eux , François Cei , s'empara d'une des caisses disposées pour recevoir les aumônes des fidèles, et la laissa tomber sur le pavé de l'église. L'argent qu'elle contenait fit un grand fracas, et toute l'assistance fut scandalisée. Les exclamations, les éclats de rire, les huées des autres mirent le comble au désordre ; les plus timides des Plagnoni s'enfuirent avec précipitation, de crainte qu'on n'en vint aux coups. Â la faveur du tumulte, un magistrat, Barthélémy Glugnio, membre du tribunal des Huit (on aurait peine à le croire si le fait n'était rapporté par un historien mal disposé pour Savonarole), se leva, en compagnie de Julien Mazzinghi, pour jeter le prédicateur à bas de la chaire. La foule l'empêcha d'accomplir son dessein , mais cette dernière tentative aurait amené les plus grands malheurs, si Savonarole eût eu moins d'empire sur ses partisan.«. Ceux-ci se contentèrent donc d'expulser les Gompa« gnacci, et revinrent se ranger autour de la chaire. Mais le prédicateur comprit bien qu'il serait impossible d'obtenir une attention soutenue ; il fit agenouiller l'assistance, récita quelques prières, donna la bénédiction et s'en retourna à Saint-Marc. La rue du Cocomero, par où il passait, était pleine de monde, et les Plagnoni firent au Père menacé un rempart de leur corps. Arrivé au couvent, Jérôme acheva de développer son texte, sans aucune allusion à ce qui venait de se passer, et avec plus de calme et moins d'invectives qu'à l'ordinaire. Quant à la seigneurie , elle le fit prier de