LIVRE II, CHAPITRE VII
pape, à la date du 22 mai, une courte lettre où il proteste avec énergie contre Timputation d'avoir mérité Tanathème par des doctrines contraires à celles de l'Église. Il s'en réfère à ses auditeurs, à ses sermons imprimés et publiés, enfin à son grand ouvrage le Triomphe de la Croix, qui devait paraître sous peu. Il se donne même, dans cette lettre, la satisfaction d'une vengeance indigne d'un chrétien : regardant Fra Mariano de Ghinazzano comme le principal auteur de sa ruine, il le dénonce au pape comme coupable d'avoir attaqué plusieurs fois le successeur de saint Pierre; il offre de prouver son assertion par témoins, et va jusqu'à prétendre qu'il avait pris contre Mariano la défense du pape, Alexandre VI dut être peu touché de cette générosité inattendue , dont il entendait parler pour la première fois.
Reprocher son ingratitude à un pape sans entrailles, c'était une première maladresse; c'en fut une seconde de ne répondre dans cette lettre qu'au deuxième considérant de la bulle pontificale, et de laisser croire par là qu'il fallait du temps pour trouver des raisons contre les deux autres. Il eût mieux valu se taire quelques jours de plus*
Savonarole était , en effet , fort embarrassé. Il ne pouvait nier contre l'évidence son refus d'aller à Rome, et de réunir Saint-Marc aux autres couvents de Toscane. 11 n'avait donc qu'à accepter la position difOcile que sa témérité lui avait faite j et qu'à s'appuyer sur d'augustes exemples comme celui de saint Jean-Chrysostome, refusant de se rendre au concile d'Alexandrie, parce que ses ennemis s'y trouvaient. Il aima mieux , comme un accusé vulgaire , nier la faute qui lui était imputée , et fonder sa négation sur de misérables équivoques.
Quelque temps après sa lettre au pape, il publia un écrit destiné à réfuter les griefs énoncés dans la bulle. Sur le pre-
toi VIE DE SAVONAROLE.
mier, il osa répondre qu*ii n'était pas vrai qu'il eût encore été cité à Rome; il voulait dire sans doute cité d'une manière valable, puisqu'on voit dans le sermon qu'il prononça le Jour de la Sexagésime, l'année suivante (1498), qu'il distinguait toujours entre les paroles du pape abusé et ses véritables intentions. Sur le second , il ne faisait que répéter ce qu'il avait déjà dit dans sa lettre du 22 mai. Il parait ici dans le vrai : on verra plus bas que, s'il pensa être schismatique par suite de sa désobéissance prolongée, les accusations d'hérésie ne reposèrent jamais , même aux yeux de l'Église, sur un fondement sérieux. Sur le troisième, il déclarait que le pouvoir de consentir à la réunion des couvents de Saint- Marc et de Flésoie avec les autres couvents dominicains de Toscane ou de Lombardie appartenait à ses frères, et non à lui ; que leur volonté expresse était de ne pas dissoudre la communauté formée avec l'autorisation du pape, et qu'on ne pouvait leur imposer des modifications dans la discipline, surtout pour en diminuer l'austérité.
Quoique cette dernière fin de non-recevoir s'appuyât sur une bulle d'Honorius III qui interdisait aux dominicains d'abandonner leur religion pour une autre, à moins qu^elle ne fût plus austère, en somme la faible valeur de l'argument ne pouvait échapper à personne. Il est certain que les pieux habitants de Saint -Marc et de Fiésole ne faisaient que suivre l'impulsion de leur chef, et qu'ils n'auraient pas résisté si Savonarole ne leur en avait donné le conseil et l'exemple. C'était une manœuvre singulière pour un général , après tant de preuves d'audace, de s'abrtter, au moment du danger, derrière ses soldats. Fra Girolamo n'avait qu'un moyen d'avoir raison : c'était de récuser ouvertement l'autorité d'un pape indigne et d'un clergé corrompu, et d'en appeler à un concile. Il essaya bien, un peu plus tard, de