LIVRE I, CHAPITRE I
fimdeurs de la fiiéiapbysique* S'il ne cbercba que le repos, il en fut cruellement puni, car jamw exisfience ne fut plus agitée que la sienne.
Lorsque» après de mûres réflexions» il eut pris son
parti, il s enfuit furtivement de la maison paternelle, laissant daus son cabinet un livre qu'il venait de composer sur le mépris du monde. G*était le S3 avril 1475. U avait pour lors vingt-deux ans et demi.
On ne peut trouver d'autre motif à ce départ secret que la crainte de rencontrer quelque oi)i>osition dans sa famille et de se laisser attendrir. Mais il est dillicile de savoir s*U s*était déjà heurté à cette opposition» ou s'il ne faisait que la pressentir.
Il se rendit directement à Bologne pour se faire admettre dans le couvent dominicain de cette ville. Son choix avait été déterminé, disent les auteurs, par le désir d'imiter saint Thomas d'Aquin, qui avait appartenu à cet ordre. Deux jours après son entrée au couvent, il adressa à son père une lettre d'explications, premier monument écrit que nous ayons de lui, et qui mérite, à ce titre, d'être re[Hroduite id. Il y donne les niotifs de sa résolution, et démontre qu'il y a lieu de se réjouir et non de s'afOiger. Les regrets du cœur, la tendresse filiale y occupent toute la place que ces sentiments peuvent tenir dans là lettre d'un homme qui préfère à tout les félicités de la vie claustrale •
• A Hessire NiQNJks, son père» à Ferrare.
c Je ne doute pas de la douleur que vous cause mon départ £Ue doit être d'autant plus grande que je me sois éloigné furtivement de vous. Maisjeveux, par cette lettre, vous expliquer ma pensée et mes desseins, aûn de vous
faire compreadre que je ne suis pas parti comme un enfant, ainsi que plusieurs personnes le croient.
« £t d'abord, je veux qu'en sage appréciateur des choses périssables, vous ne tous laissiez pas aller à la passion comme les femmesi mais que, vous attachant à la vérité, vous jugiez, d'après votre raison, si je ne devais pas fuir le siècle et mettre mon projet à exécution. Le motif qui me détermine à entrer en religion est celui-ci: d'abord, la grande misère du monde, Tiniquité des hommes, Icsviols» les adultères, les brigandages, l'orgueil, ridûlàtrie, les blasphèmes cruels dont le siècle est souillé; car on ne trouve plus personne qui lEBissele bien. Aussi
plusieurs fois chaque jour, je récitais en pleurant ces vers:
Ueul fuge crudeles terras! fuge iittus avaruml
« Je ne pouvais supporter la grande méchanceté de certains peuples d'Italie ; je voyais partout la vertu dédaipnée et les vices en honneur. C'était la plus grande souffrance que je pusse avoir en ce monde. C'est pourquoi je priais tous les jours mon Seigneur Jésus-Christ qu'il me voulût ôter de cette lange, et ainsi je faisais continuellement à Dieu cette fervente prière : JSotam fac mihi viam in qua ambulem, quia ad te levavi animam tneam. Dieu, quand il a plu à son inOnie miséricorde, m'a montré cette voie, et j'y su^ entré, quoique indigne de tant de grâce* Répondez-moi donc : n'est-ce pas une grande vertu chez un homme de fuir les souillures et les iniquités de ce misérable monde pour vivre comqie un être raisonnable, et non comme une bête parmi des pourceaux? N'y auraitil pas eu de Tingratitude à refuser de suivre le droit chemin, quand Dieu, sur ma prière, a daigné me le montrer? 0 ciel! mon doux Jésus! plutôt mille morts que de le contredire jamais et d'être ingrat à ce point.
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LIYRK 1, CHAPITRE I. 41
€ Ainsi, mon i)ère bion-aimé, loin de vorsor des larmes, vous devez remercier messire Jésus, car il vous a donné nn flls ; il vous Ta conservé jusqu'à Tâge de yfngtdeux.ans, et, non content de cela, il a daigné Tadnïettre parmi ses chevaliers militants. Dites, ne regardez-vous pas comme mie grâce spéciale d'avoir un de vos fils chevalier de Jésus-Christ? Ou vous m'aimez, ou vous ne m'aimez point. Vous ne direz pas , je le sais , que vous ne m'aimez point. Si donc vous m'aimez, puisciue je suis composé de deux parties, c'est-à-dire de Fàme et du corps, laquelle aimez-vous le mieux , le corps ou Tâmc? Vous ne pouvez pas dire le corps : ce ne serait pas m'aimer, que d'aimer la plus vile partie de moimême. Vous avez donc plus d'amour pour Fâme ; mais alors pourquoi ne cherchez-vous pas son bien? Vous devriez plutôt vous réjouir, et faire grande féte de ce triomphe. Je sais bien qu'on ne peut empêcher la chair d'éprouver quelque douleur; mais il faut la refréner à l'aide de la raison : c*est le devoir d'un homme sage et d'un grand cœur.
« Croyez-vous donc que je n'aie pas éprouvé beaucoup d'affliction en me séparant de vous? Jamais, depuis que je suis né, je n'ai ressenti une plus grande douleur morale qu'au moment d'abandonner mon propre père pour aller faire à Jésus^hrist le sacrifice de mon corps, et rendre ma volonté dans les mains de personnes (lue je n'avais jamais vues. Mais depuis, en pensant à Dieu, et me souvenant qu'il n*a pas dédaigné de se faire esclave parmi nous, vermisseaux, je ne me suis plus senti la force de ne pas m'incliner à sa donce voix, à la voix de mon Seigneur Jésus-Christ, qui dit: Veniie ad me omnes çpii laboratis et onerati estis^ et ego reficiam vos. Tollile jugum fMum super voSf et invenietis requiem animabus
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m DE SAVONAROLË
vestris. Cependant vous vous plaignez de moi à cause de mon départ, j'allais dire de ma fuite: sachez-le doDC, je souffrais tant de Tons quitter, que si je vous avais Ofomxt mon cœur, il aurait éclaté avant mon départ, et m'aurait forcé de renoncer à mon dessein. Ainsi ne vous étonnes pas si j*ai gardé le silence ; j'ai d*aiRears laissé quelques écrits derrière mes livres, sur la fenêtre, pour vous informer de ce que je disais .
« De grâce, séchez donc vos larmes, mon cher père ; ne redoublez pas ma douleur et ma tristesse. Assurément, je ne suis pas f&ché de ce que j'ai fait : je ne re* tournerais pas au siècle , quand je croirais devenir plus grand que ne le fut César-Auguste ; mais enfin je suis de cliair comme tous, et mes sens combattent ma raison. C'est pourquoi il me faut livrer de cruels combats pour empêcher que le diable ne me saute sur les épaules , alors surtout que j'entends parler de tous. Ih seront bientôt écoulés, ces premiers jours si pénibles, et j'esptee qu'ensuite nous serons consolés, tous ét moi, par la grâce dans ce monde et parla gloire dans l'autre. Il ne me reste plus qu'à vous prier, vous qui êtes homme d'énergie, de consoler ma mère. AceordeHnoi tons lès deux votre bénédiction. Je prierai toujours pour vos âmes avec ferveur.
« UiERONTMUS SAVONiaoLà, /Utui vester.
« De Bologne, 25 avril 1475. »
Un jeune homme qui donnait de si belles espérances devait être admis sans difficulté, et le fut en effet, comme celte lettre le montre. Par une exception qui prouve avec quelle faveur on Taccueiilit, il obtint même de conserver au courent le nom qu'il portait dans le siède»