‹ Jérome Savonarole d'après les documents originaux et avec des piéces justificatives en grande partie inéditesChapitre 6 sur 152 · LIVRE 1, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAPITRE I

et s'appela Fra Hi^iniiio K U èteit entré dans Tesprit

de sa nouvelle condition, au point qu'il préférait, dit-on, se livrer aux modestes travaux des frères coovers, et exercer les humbles fonctions de tailleur ou de jardinier, que de poui'suivre ses études littéraires et théologiqnes, et de passer, suivant l'expression qu'on lui jurète, d*Aristote dans le siècle à Aristotc en religion. Il est douteux cependant que Savonarole ait éprouvé ce scrupule ; s'il eAt voulu vivre de la Tie maléridle, il eût dioisi un autre ordre que celui de Saint-Dominique. Ce qui dut lui plaire dans cette congrégation, c'est, indépendam* meat du système électif qu'elle consacre à tous les de* grés, la grande liberté qu'elle laisse à chacun de ses m^ubres, et les ûicilités qu'elle leur donne pour l'étude de la science divine. Il devait comprendre d'ailleurs que s'il faut des frères convei s, mèaie dans un couvent où l'on se prépare à la prédication, ses supérieurs ne permettraient jamais à une intelligence cultivée de remplir des fonctions auxquelles les plus incapables pouvaient suffire. Aussi cè(to4-il sans peine à la volonté de ses diefs,

1. M. Belesclnze (Florence et tes vicissitudes) semble contester ce prénom de Jérôme. Non-seulement il donne au père celui du fils et au fils celui du père, ce qui pourrait n'Atre qu'une inadvertance, mais il ajoute plus basque Savonarole ne prit le nom de Jérôme qu'on entrant en religion. C'était ea efl'et l'usage que les moines, comme les papes, laissassent à la porte du couvent le nom qu'ils avaient reçu en naissant; mais on dérogea à la règle en faveur du jeune Ferrarais. Tous les biographes contemporains sont d'accord sur ce point. Burlamacchi dit môme expressément : Al hattesimo ebhe i nomi di Gerolamo Maria francesco Matteo.

Ajoutons, pour ne pas revenir sur ce nom, qu'il se trouve dans les auteurs sous des formes assez diverses, l a plus ancienne est celle de HieronimOy qui se ressent davantage de son origine, et que Savonarole avait adoptée pour sa signature ; mais, dans beaucoup d'ouvrages du temps, on trouve celles de GerolamOy Gerolimo, GiroUmo, et GiroUuno qui a été, dans les temp» pocléiieucs, {dus iréqoamxxfteiLt employée.

44 VIE DE SAVONÂROLE.

qui le destinaient à renseignement Après une année de noviciat, il fit profession (1476), et continua, par obéissance, d'étudier la philosophie naturelle et la métaphysique. Hais il sut donner un tour religieux à ses études : il rapportait tout à Dion, et gémissait de voir que ses compagnons ne prenaient goût qu'à des occupations mondaines et profanes, à enrichir la communauté, ou à se plonger plus que jamais dans la lecture des anciens, d'^jristote surtout, qui était pour lors le législateur suprême delà république des lettres. Il employait, au contraire, tout le temps que renseignement lui laissait à étudier les Père$ de TÉglise, et surtout les livres saints, dont il annota de sa main plusieurs exemplaires S et qu'il finit pai* savoir de mémoire, comme nous Tatteste Pic, qui Favait connu. Quoique ces matières ne fussent pas celles qu'on lui avait données à enseigner, il en lit plus d'une fois }e sujet de ses leçons. C'était un indice du dégoût qu'il éprouvait à s*occtfper encore officiellement des sciences profanes ; et, quoiqu'on lui eût imposé cette tâche, moins peut-être parce qu'onFy croyait propre qu*à cause du peu de dispositions qu'on trouvait en lui pour la chaire évangélique , il pria tant ses supérieurs qu'il obtint d'en être déchargé. On l'employa alors à confesser les fidèles, et même à prêcher dans l'occasion; mais ou rendit cette modification dans ses travaux quotidiens moins sensible, en lui assignant une autre résidence.

1» Plusieurs de ces précieux exemplaires ont été conservés. Nous en .avons TU deux à la Magliabechiana, un àla Riccardiaiia; lien existe un quatrième à la bibliothèque du grand-duc de Toscane. Presque toutes les pages sont couvertes de notes latines, d'un caractère abrégé et d*ttne écriture si fine qu'il est presque impossible de les lire d'une manière suivie. On trouvera à l'appendice (n* 3) un curieux spécimen de ces notes, dans le texte abrégé, avec l'explication.

LIVBE I, CHAPITRE I. 45

Suivant Fusage excellent des communantés rcl i giease?,

Savonarolc avait été envoyé successivement dans diverses Tilles de la Lombardie pour enseigner ou pour prêcher. En 1482, il se tronvait à Ferrare, sa patrio, où il n'était venu que par obéisi^ance et malgré lui, persuadé qu'il serait plus utile ailleurs K On était alors en guerre, les Vénitiens menaçaient de donner l'assaut à la ville et d'en massacrer les habitants, paixe qu*elle tenait pour Florence. Par prévision des malheurs qu'une prise d'assaut pouvait amener, un grand nombre de dominicains que contenait le couvent de Sainte-Marie des Anges fu* rent répartis dans diverses cités d'Italie, etFra Hieronimo fut de ceux qu on envoya à Saint-Marc de Florence.

A quoi tiennent les destinées humaines ! Que Savona^ rôle eût été envoyé à Pavie, à Brescia ou dans quelque

1. Bans une lettre à sa mère, Savonarole explique longuement pourquoi U ne veut pas céder au vœu de sa famille et se fàire envoyer à Ferrare pour y habiter :

« Si je restais toujours à Ferrare, je n'y ferais pas, vous pouvez le croire, autant de bien qu*au dehors. U est très-rare qu'un religieux fasse porter tous ses fruits à la vie chrétienne dans le pays où il est né. C'est pourquoi l'écriture commande d'aller hors de sa patrie; on a moins de confiance dans les prédications et les conseils d'un concitoyen que dans ceux d'un étranger; nul n'est prophète en son pays, a dit notre Sauveur, et lui-même ne fut pas regardé comme tel par ses compatriotes*.. • Si je Touiais faire à Ferrare ce que je fais dans d'autres cités, comme on disait du Christ lui-même, quand il prêchait: « N'est-ce pas un artisan, fils d*uD artisan et deHarie? » ainsi dirait- « on de moi : « N'est-ce pas maître Jérôme qui commettait tels et « tels péchés, et qui ne Yalait pas mieux que nous? Nous le connais- « tons bien. » Et ils n'écouteraient pas ma parole avec recueillement. On m'a dit souvent à Ferrare, en me voyant aller ainsi dé ville en ville : « Votre ordre doit manquer de sujets. » C'est comme si l'on n'avait dit: « Si l'on t'emploie tant, toi qui as un si faible mérite, il «fitut qu'on ait bien peu d'hommes capables. » Hors de ma patrie on ne me tient pas de tels propos ; au contraire, quand je veux partir, hommes et femmes pleurent. »

autre ville obscare de l'Italie, k foyer ardent de éou

àiue, faute d'une étincelle, ne se fût peut-être jamais embrasé. Même les plus bnUaotes cités n'eussent pas^été le théflti^ qui conTenait à son génie. A Milan, s» Toix, impuissante à produire une révolution politique, eût du moins prècbé la réforme; mais» élouflée sons les voûtes du temple, elle y eût expiré sans écho. A Rome, la toutepuissance du pape l'eût enseveli vivant dans les (Hrofonds cachots da château Saint-Ange. Naples était trop loiiH taiiic et trop nonchalante. Il fallait Florence à Savonarole, c*est-à-dire un peuple d'Athéniens, susceptible d'enthousiasme, de découragement, dliérolsme ; vm peuple qu'on pût remuer et gouv erner par la parole ; qui sût faire des révolutions, mais se sentit, livré à lui-même, incapable de les asseoir. Il fallait encore, au sein de cette population Dréoiissante, un merveilleux concours de circonstances pour révéler le génie d'un politique sous riiuuible liabit de Saint-Dominique : il fallait la marche conquérante de Charles YIII, les fautes de Pierre de Médicis, la légitime indignation de ses ebncitoyms. Si tout cela eût manqué à Savonarole, après une vie obscure, il serait.peut-étre mort dans un lit ; mais tout ce bruit autour d'un nom, tout ce monde autour d*nn bûcher, toutes ces controverses passionnées qui durent des siècles, n'est-ce pas préférable, pour une grande àme, à une vie semblable à la mort? Et les douleurs du génie ineompris» calomnié, persécuté, sont-elles une compensation trop amère à la ghûre que Dieu lui donne dans la . postérité?

jBVBB l, GBAHTRB n*

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