LIVRE m, CHAPITRE I
apprend dans la môme lettre qu'il ne portiit point la consolation à domicile : il attendait qu'on la vint cheiv cher dans sa cellule, ce à qaoi Ton ne songeait guère dans ces moments-là , et ce que ne pouvaient faire les malades qui en auraient eu le plus besoin. « Nous sommes encore ici plus de quarante, dit-il; les citoyens pourvoient à notre subsistance et ne nous laissent manquer de rien. Gomme nous ne sortons pas de la maison» ils nous envoient et nous portent ce qui nous est nécessaire. »
On rougit pour Savonarole de voir que telle est, au
plus fort du fléau, son unique préoccupation, et l'on tient en médiocre estime tous les conseils qu'il donne à ses disciples pour se préserver de la peste temporelle et spirituelle. Si Ton admet, avec Pic et Burlamacchi, qu'il dît à Silvestre Maruffi , qui tenait ses interlocuteurs à distance, de peur de prendre le mal : «Ne craignez rien, vous devez savoir que nous ne sommes pas destinés à mourir^ de la pe^te, » on le trouvera plus inexcusable encore de ne s'être pas dévoué dans des circonstances si critiques, sachant qu'il ne risquait pas sa vie. Malgré toutes ses dénégations, il est plus vraisemblable que Savonarole eut peur, sinon de la mort, au moins de la souffrance, dont il eut toujours une crainte extrême, et qui fut Técueil de ses derniers jours ^
1. Dans un remarquable artide, consacré à la critique de cet ouvrage (Àrehivio storico UaUano, nouvelle série, t. ni), un savant Napolitain, H. Villari, qui s'est beaucoup occupé de. Savonarole, essaye de le disculper en alléguant qu'à cette époque il était frappé des censures de l'Église, et que par conséquent personne ne pouvait recevoir de lui les secours de la religion. Cette observation est fort ingénieuse, mais elle sent trop l'apologiste, n s'agit moins ici des secours de la religion que de ceux de la charité, ou, en d'autres termes, des Ames que des corps. Dans l'horreur des contagions, les dévouements sont trop rares
Cependant les inquiétudes que' la peste donnait à Jérôme pour lui-même et pour les siens, ne rempôchaient pas dê songer à ses affaires» et de diercher, par divers moyens , h se &ire relever de l*excominunication. Il ne voulait pas se soumettre , mais il désii*ait £aire sa paix, car il manquait de Ténergie nécessaire pour rompre avec la cour de Rome : peut-être comprenait-il que tant d'audace échouerait au sein de la catholique Italie.
Les Arrabbiati avaient tait et signé une pétition contre Fra Girolamo, On ignore ce qu'ils y demandaient, car elle ne nous est connue que par deux mots de la déposition d'André Gambini au procès K Mais elle parut assez grave aux Piagnoni pour qu'ils crussent devoir lui eu opposer une autre» afin de faire rendre à Savonarole le droit de prêcher; ils auraient voulu que celle-ci fût cou* verte, s'il était possible, d'un plus grand nombre de signatures» Il y en avait déjà trois cent soixante-treize, lorsque la peste, qui devenait tous les jours plus terrible, fit oublier cette affaire. Tout cela se passait au commencement de juillet.
▼irs le même temps, Jean Borgia, duc de Candie, fils ainé d'Alexandre VI et objet de ses prédilections, mou* rut assassiné, comme on le croit, par ordre de son frère César. La douleur du pontife fut profonde : elle faillit lui coûter la vie, ou même, ce qui aurait été bien plus
pour qu'on da les accueille pas tous. Est-il croyable, d'aiUeurs, que si, comme on vient de le voir, les citoyens pourvoyaient à la subsistance d*un ordre condamné par l'Église et ne le laissaient manquer de rien , ils n'eussent pas permis aux membres de cet ordre de s'asseoir au chevet des pestiférés?
1. Les historiens, n'ayant pas connu ces dépositions, ignorent le fait de cette pétition; ils ne peuvent, par conséquent, s'expliquer celle de Saint-Marc, et ils en disent à peine un mot en passant. Voyax k l'appendice (n** xvi) ia déposition d'André Çambini.