CHAPITRE II
SÂVONAÎ.OLE DEPUIS SON ENTRÉE DANS LE CLOITRE JUSQU'a SON PREMIER VOYAGE A FLORENCE.
Savonarole demeura sept années dans le couvent de Saint-Dominique à Bologne. Là, au milieu des cloîtres solitaires, dans le temple majestueux où les cendres du vaillant fondateur de l'ordre reposent sous un monument qui est un des chefs-d'œuvre de Nicolas de Pise, il partagea ses journées entre la prière et les mortifications. Ses supérieurs, cependant, découvrirent bientôt son savoir et les qualités peu communes de son esprit; loin de lui confier les humbles emplois auxquels il voulait uniquement se consacrer, ils le désignèrent pour l'enseignement des novices. Au commencement, ce ne fut pas sans tristesse qu'il déroba une partie de son temps à la prière et aux pratiques religieuses ; mais, considérant ensuite que l'obéissance était devenue son premier devoir et qu'il pouvait diriger ses compagnons dans la voie de la vertu et de la vraie religion , il se plia volontiers à ses nouvelles fonctions.
Si l'on croyait que l'obéissance et l'humilité absorbaient toutes les facultés intellectuelles de Savonarole, on se tromperait de beaucoup. Son esprit, plein de foi, était plein aussi d'ardeur et d'impétuosité. La corruption du siècle avait décidé Jérôme à se retirer dans le cloître,
où la solitude et la prière semblaient lui avoir rendu la paix ; mais quand il se niellait à considérer la triste condition de l'Église, l'indignation bouillonnait dans son cœur et faisait naître en lui des pensées que la discipline religieuse et toutes les forces de sa volonté étaient impuissantes à modérer.
L'année môme où il quittait le monde , année de ferveur exallée, les sentiments les plus secrets de son âme éclataient dans une can zone qu^'û intitula De ruina Ecclesiœ[\). Il y demande à l'Église, représentée sous la figure d'une chaste vierge, où sont les saints et les docteurs des temps passés, où sont la science, la charité, la candeur d'autrefois. Pour répondre à ses questions, la vierge, le prenant par la main, le conduit dans une grotle et lui dit : « Quand je vis l'orgueil et l'ambition pénétrer à Rome et tout souiller, je m'éloignai et je me renfermai dans ce lieu, où je passe ma vie à pleurer. » Elle lui montre ensuite les plaies qui avaient déshonoré son beau corps; et Savonarole, transporté de douleur, se tourne vers les saints du ciel , et les invite à gémir d'un si grand malheur : «Le temple, le chaste édifice, est renversé. >> a Mais qui donc a conduit les choses à ce point? » — reprend Savonarole. Et l'Église, faisant allusion à Rome, répond : « une courtisane trompeuse 'et (litière. » — Alors le jeune et dévot novice , l'humble irère ami de la solitude, prononce une de ces paroles
(1) Poésies (le Savonarole publiées par Auilin de Rians , Florence, 1847; 1 vol. in-S". Canzone II, avec le commentaire de Jérôme luimême. — On peut lire la traduction complète de la poésie intitulée : De ruina Eccleaix dans l'ouvrage consacré à Savonarole par M. Théodore Paul, 1857. ( ^'oie du irad. )
qui révèlent son âme tourenlière : (c 0 Dieu! s'il était possible de briser ces grandes ailes (l). »
Mais l'Église, prenant presque un ton de reproche, lui dit: c( Pleure et ^tais-toi, c'est ce qu'il y a de mieux à faire. »
Tel était donc Savonarole dans le couvent : les jeunes €t la prière soulageaient son cœur; il se reposait en instruisant les novices; cependant, il ressentait déjà une profonde angoisse, une irritation insurmontable à la vue de l'Église du Christ abandonnée, en proie à la corruption. Quoiqu'il pleure et se taise, dans son esprit revient à chaque instant cette pensée : ODieu ! s'il était possible de briser ces grandes ailes, ces ailes de perdition î — En présence des événements qui se succédaient dans toute l'Italie, au récit des scènes impures qui se passaient à la cour de Rome, une âme aussi exaltée que celle de Savonarole s'enflammait et se révoltait tous les jours davantage. Pour bien comprendre le fougueux dominicain, il faut se rappeler l'histoire de cette époque.
Après la mort de Pie II (1464), avait commencé à se produire cette scandaleuse corruption des papes qu'Alexandre yi devait porter au comble. La mauvaise foi, l'avê^rice sans mesure de Paul II furent promptement connues dans le monde entier; et quand François délia Uovere lui succéda (1471) sous le nom de Sixte IV, chacun prévit pour l'Église des années encore plus tristes. On assurait publiquement que l'élection du nou-
(l)Dchî perDio, donna,
Se roniper si poliia quelle grandi aie !
c'est-à-dire : >"y aurail-il pas moyen d'abattre celle orgueilleuse puissance ?
veau Souvcrain-Ponlife était due à la simonie; on répétait partout à Rome les noms des cardinaux qui avaient vendu leurs votes et reçu des emplois en échange. Sixte IV ne mettait point de bornes à ses débauches. Il était aussi prodigue dans ses dépenses qu'insatiable dans sa soif de l'or, et ses passions l'aveuglaient tellement que, pour arriver à ses fins coupables, il ne reculait devant aucun moyen et rejetait tout scrupule. On vit presque en un instant disparaître le trésor que Paul 11 avait amassé avec tant d'avidité, et bientôt le luxe insolent des neveux de Sixte IV fit comprendre en quelles mains était tombé ce trésor. Le Souverain-Pontife avait quatre neveux : l'un d'eux fut créé préfet de Rome ; un autre, qui plus tard devint pape sous le nom de Jules II, fut nomrné cardinal; un troisième acheta pour 40,000 ducats d'or la ville d'Imola et épousa la fille de Galéas Sforza; mais le plus effrontément vicieux de tous et le plus cher à son oncle était Pietro Riarip. Telle était la préférence du papepour ce jeune hommedevingt-sixans, qu'elle provoqua mille bruits honteux. De simple frère, Pietro Riario fut fait cardinal de Saint-Sixte et obtint, en môme temps que cette dignité, le patriarcat de Constantinople et l'archevêché de Florence. A la cour il exerça une autorité absolue; quand il s'y rendait, les rues n'étaient pas assez larges pour la foule qui l'accompagnait; ses audiences étaient plus recherchées que celles du pontife lui-même. Son faste, dit un écrivain contemporain (I), dépassait toutce que nos pères surenljamais réaliser, tout ce que nos descendants pourront jamais imaginer. Lorsqu'il reçut les ambassadeurs de la France, il commanda
M) Jicopo Ammannati.
un banquet à la magnificence duquel concoururent presque tous les arts connus alors : on mit sens dessus dessous le pays, afin de rechercher ce qu'il renfermait de plus rare et de plus précieux ; tous les efforts furent combinés pour que la postérité ne pût produire rien de semblable ; et les descriptions de cette fête, écrites en vers, non-seulement circulèrent dans les villes de l'Italie, mais passèrent les Alpes et se répandirent dans toute l'Europe. Quand Eléonore d'Aragon, fille du roi de Naples, s'arrêta à Rome (1473) en se rendant auprès du duc de Ferrare, dont elle était la fiancée, le luxe élalé fut sans limites. Cardinaux et ambassadeurs allèrent au-devant d'Éléonore et la menèrent chez le pape à travers des rues au-dessus desquelles étaient tendues des étoffes et des tapisseries; ils la conduisirent ensuite dans un palais que le jeune Riario avait fait bâtir pour la circonstance à côté de sa propre demeure. Les bois les plus beaux avaient été recherchés pour la construction des murs ; à l'intérieur, l'a soie et l'or resplendissaient partout; les plats, les verres, la vaisselle entière étaient d'or et d'argent (I). En moins d'un an, le cardinal Riario avait dépensé la somme de 200,000 florins, et, malgré le nombre de ses emplois lucratifs, il avait déjà GO, 000 florins de dettes. Il ne s'arrêtait pas pour cela dans ses excès : la même année, il partait pour Milan, où il rivalisait de luxe avec le duc Galéas, un des princes les plus dissolus del'Italie. Il alla ensuite à Venise, où il s'abandonna si éperdument à la débauche, que ses forces finirent par trahir sa volonté perverse ; et de retour à Rome,
(1) Sismondi, ch. LWXIII ; Mmaloii. A)iUchi(à Esicnsi , dans li vie du duc Hercule ^■^
il mourut le 5 janvier 1474. — Telle fut l'origine de cette plaie profonde et honteuse de la papauté, connue dans l'histoire sous le nom de népotisme. Sixte IV continua h vivre de la même façon jusqu'en 1484, dernière année de son pontificat. Quoique ce siècle fût très-corrompu, on voyait en général avec découragement l'Église ainsi déshonorée. Le monde regardait avec horreur la conduite des quatre neveux du pape et celle du pape luimême qui, en proie à l'avarice et à la luxure, donnait aveuglément carrière à toutes ses passions (!).
L'état du reste de l'Italie ne paraissait pas moins déplorable que celui de l'Église. Les temps étaient vraiment lugubres. Non-seulement on pleurait la liberté perdue déjà depuis longues années; mais chez les petits seigneurs qui exerçaient la tyrannie, on ne voyait plus cette énergie et cette finesse politique qu'on avait admirées chez leurs pères. Les compétitions effrénées, les ambitions ardentes et démesurées commençaient à s'éteindre; partout la race des princes semblait dégénérer. Dans le royaume de Naples, à Alphonse le Magnanime avait succédé Ferdinand P"" d'Aragon (1458), qui aurait bie-n mérité le nom de Cruel. Il ne sut venir à bout de ses adversaires que par la ruse, la dissimulation, la trahison. En outre, il était si sordidement avare, qu'il trafiquait des biens et des propriétés de ses sujets. — A Florence, l'habile et intelligent Corne de Médicis avait été
(1) Voir Sisniondi , Léo , etc.; Slcph. luf'ssurœ , Diarium Curix Romx , in Jo. Ge. Eccaivli, Corpus historicormii medil xri, tome 11, Leipsig , 1723; Tlalina, de ViUs ponfificum , Bàle, 1529. Voir aussi Rudelbach, //. Savonarola und seine ze'd , aus den Quellen darr/csUlK, Hambourg, 1S35. Einleitung : die Signât iir des fiinfzehntcn Jahrhunderls. I. Papstmackt.
remplacé par l'incapable Pierre (1465), qui, en peu d'années, compromit à tel point la suprématie de sa maison que, s'il était mort plus tard, son fils Laurent n'aurait pu prendre la direction du gouvernement. — A Milan, le valeureux et rusé condottiere François Sforza avait eu pour successeur le faible Galéas (1466). — A Venise, enfin, l'adroite et entreprenante politique de François Foscari était effacée par la conduite de Pasquale Malipiero (1457), qui se contenta de donner des fêtes magnifiques sur la place Saint-Marc. Cette décadence universelle semblait pour ainsi dire fatale et mystérieuse : les pères des princes qui régnaient alors s'étaient emparés du pouvoir en affrontant mille dangers, en surmontant des obstacles de toutes sortes, en combattant un nombre considérable d'ennemis; tandis que les souverains actuels , nés pendant la paix et élevés parmi les courtisans, avaient grandi dans la mollesse.
Et cependant, comme si tous ces maux n'étaient pas suffisants pour accabler l'Italie, il en apparaissait encore beaucoup d'autres, non moins graves. La faiblesse des princes rendait aux peuples le sentiment de leur force. Certains hommes, mécontents du nouvel état de choses, étaient disposés à braver tous les risques, à recourir aux tentatives les plus désespérées. Cette période fut celle des conjurations. Il y en eut trois en 1476. Jérôme Gentile essaya d'arracher Gônes au joug de Milan. 01giati, Visconti et Lampugnani poignardèrent dans une église le duc Galéas, et furent ensuite massacrés dans les rues de Milan par le peuple furieux. A Ferrare , Nicolas d'Esté avec 600 hommes tenta de nouveau la fortune des armes et perdit la vie avec la plupart des siens. Ainsi, ces conjurations furent toutes funestes à leurs auteurs;
elles ne firent qu'aggraver la condition des peuples, affermir la tyrannie et la rendre plus cruelle.
Néanmoins, la grandeur du péril , au lieu d'épouvanter les esprits , semblait les exciter à des entreprises de plus en plus hardies ; et tous les ans on entendait parler de nouveaux coups de main. Aucune des conjurations ne fut plus terrible que celle qui eut lieu à Florence le 26 avril 1478. A Sainte-Marie des Fleurs, les Pazzi poignardèrent Julien de Médicis pendant la messe, au moment de l'élévation ; mais en tombant sur Laurent, ils ne réussirent pas à le tuer : Laurent eut le temps de dégainer son épée, put se défendre , se'dégager et se réfugier dans la sacristie. Selon Politien , qui s'empressa d'en fermer la porte, le désordre et les cris furent tels que l'on aurait pu croire à l'écroulement du temple tout entier [\). Dans cette conjuration tout avait été extraordinaire : la prudence et l'audace de ceu^ qui l'avaient tramée, le moment choisi pour l'exécuter, la noblesse des familles qui y avaient pris part, le nombre des personnes qui furent immédiatement et plus tard les victimes de l'avortement du complot. Mais ce qu'il y eut de plus surprenant, ce fut le nombre et la haute position des ecclésiastiques qui avaient figuré parmi les conjurés : à un prêtre avait été confié le poignard qui devait frapper Laurent; le cardinal Salviati avait été l'Ame de la conspiration à Florence et à Rome; enfin, le plus ardent, le plus infatigable instigateur de ces forfaits avait été le pape lui-même, Sixte IV. Il avait espéré agrandir la situation politique de ses neveux. Aussi, envoyant l'issue
(1) A. Politien, Le paciiona conjurafione hisloria sire commeniarium.
— code la conjuration, il ne put maîtriser sa colère, et, dépouillant tout respect humain, il se déclara sQr-lechamp l'ennemi des Florentins et entra en guerre ouverte avec eux.
Ces événements ne furent pas sans influence sur la direction que prenait l'esprit de Savonarole. Le jeune moine regardait le train du monde et la condition de l'Église avec douleur et dégoût; la prière et l'étude lui offraient seules des consolations. Ses supérieurs, confirmés chaque jour davantage dans les espérances qu'ils avaient conçues à son égard, le firent passer de l'enseignement à la prédication. Il ahorda ces nouveaux devoirs avec ardeur. La résolution de garderie silence et de ne point quitter la solitude commençait à céder le pas aux besoins impérieux et toujours croissants de son activité morale et intellectuelle : les nouvelles obligations qui lui étaient imposées plaisaient donc infhiiment à son caractère, vigoureusement trempé.
Savonarole, dans ses premiers sermons, semble avoir adopté la même méthode que dans ses leçons. Il s'étendait cependant davantage sur les observations pratiques et sur les préceptes de morale, s'éloignant peu à peu d'Aristote pour se rapprocher sans cesse de la Bible, qui devait être à la fin la compagne unique et inséparable de sa vie. Nous ne pouvons donner d'autres détails sur les débuts oratoires de Savonarole, car ces premiers sermons n'ayant obtenu , paraît-il, qu'un très-médiocre succès, aucun écrivain du temps ne prit la peine d'en citer un seul mot, et il n'en reste aucun vestige (1).
Ses supérieurs l'envoyèrent prêcher à Ferrare en 1 18:2.
(1) C'est dans réglisc de Sainle-Marie dcs-AUj^os qu'il prononra ses sonnons. {Ao!e du irad.
— Gl —
Il s'y conduisit comme s'il était mort pour le monde : il ne vit aucune des personnes avec lesquelles il était d'ordinaire en relation, et ne fréquenta que très-peu ses parents , afin de ne pas réveiller les affections qui vivaient encore dans son cœur. Les rues, les maisons, K s églises de sa patrie lui rappelaient un passéqu'il tenait à éloigner de sa mémoire. Du reste, ses concitoyens admirèrent médiocrement ses prédications, car il s'est plaint dans la suite d'avoir éprouvé la vérité de l'ancien proverbe : I\ul nest prophète en son pays (1). Comme aucun des sermons prononcés alors par Savonarole ne nous est parvenu, nous ne pouvons guère découvrir la cause de l'indifférence que témoigna l'auditoire. Le jeune moine ne voulut probablement pas se conformer aux habitudes des autres prédicateurs, qui se perdaient dans les interminables sophismes de la scolastique ou qui s'abaissaient à des trivialités de langage qu'on aurait peine à tolérer aujourd'hui, même au cabaret {;-ï). Savonarole, d'ailleurs, n'avait pas encore pu trouver ce qu'on pourrait appeler sa manière. Il n'était pas encore assez sûr de lui-même pour dominer son auditoire et lui tracer des voies nouvelles. Cependant, sa parole avait déjà une certaine éloquence persuasive , comme le prouve le récit suivant, emprunté à ses biographes, qui racontent un
(1) Lellrc à sa mère , écrite de Pavie le jour de la conversion de saint Paul. Savonarole répète très-souvent les mômes paroles dans ses sermons.
(2) Voir dans Tiraboschi {Stor'ta délia Le(tcralura) le passage où il est question des orateurs sacrés du quinzième siècle. Voir aussi les sermons de Fra Paolo Attavanti , c jmparé par Ficin à Orphje , ainsi <jue ceux de Fra Roberlo da Lecce , le plus fameux disciple de saint Bernardin. Fra F.obeito se distinguait par une simplicité, par une naïveté réelle , dont il n'existe plus aucune trace à !a fin du siècle.
grand nombre d'anecdotes semblables. Il naviguait un jour sur le Pô , en se rendant de Ferrare à Mantoue ; à côté de lui se trouvaient treize soldats qui jouaient en blasphémant, sans égard pour Phabit et la dignité du Frère. Savonarole, indigné, leur adressa quelques paroles, et aussitôt onze de ces soldats, pénétrés de repentir, tombèrent à genoux devant lui (1). En réalité, il est moins difficile de s'adressera quelques soldats et de les convaincre par une allocution familière et spontanée, que de parler du haut de la chaire à un auditoire nombreux et de faire un sermon. Dans le premier cas , les aptitudes naturelles suffisent, et celles de Savonarole étaient incontestables; dans le second, il faut de l'art, et Savonarole semblait encore en manquer.
La même année (1482), une guerre terrible se préparant contre Ferrare, le supérieur des dominicains jugea nécessaire d'envoyer ailleurs la plus grande partie des frères, et Savonarole reçut l'ordre de se rendre à Florence. 11 disait adieu pour la dernière fois à ses parents, à ses amis, à sa patrie, car il ne devait plus revenir à Ferrare.
Cette guerre, dirigée d'abord contre le duc de Ferrare seulement, s'était étendue peu à peu et avait partagé presque toute l'Italie en deux camps. Les causes véritables de cette prise d'armes étaient, d'une part, l'ambition des Vénitiens, qui voulaient accroître leurs possessions sur la terre ferme, et, de l'autre, le désir immodéré qu'avait le pape d'augmenter les États de ses neveux. Ces causes n'étaient point avouées. Le pape déclarait uniquement vouloir se venger du duc, qui s'était mis à la
(1) Hurlamacchi.
solde des Florentins pendant la lutte que ceux-ci avaient dû soutenir contre le Saint-Siège après l'échec de la conjuration des Pazzi ; les Vénitiens mettaient en avant, comme prétexte, certaines contestations de frontières et l'éternelle question du commerce du sel. C'est en vain que le duc de Ferrare offrit de céder sur tous les points: Venise et le pape étaient décidés à la guerre. Ils avaient pour alliés la république de Gènes, ainsi que la plupart des petits seigneurs qui régnaient dans les Marches et dans les Romagnes. Quant au duc, il était soutenu par la République florentine, par le roi de Naples et le duc de Milan, que devaient seconder le marquis de Mantoue, Bentivoglio, seigneur de Bologne, et la puissante maison des Golonna. L'Italie se trouvait donc presque tout entière sous les armes; seule, la République florentine ne se mêlait qu'en paroles à ces querelles; partout ailleurs on avait déjà commencé les hostilités. Le duc de Calabre en venait aux mains avec les pontificaux, commandés par Robert Malatesta; lesColonna, sortant de leurs domaines, dévastaient la campagne de Rome; les Génois attaquaient la frontière occidentale du duché de Milan. Mais l'issue de la lutte dépendait principalement des Vénitiens : ils serraient de près Ferrare avec deux armées, tandis qu'une troisième attaquait le duc de Milan. La promptitude de leurs opérations fut telle, que la famine accablait déjà la ville de Ferrare et que la résistance ne pouvait durer longtemps, il était évident que sous peu les Vénitiens recueilleraient tous les fruits de la guerre.
Quand Sixte IV s'aperçut que la proie si ardemment convoitée allait lui échapper, une aveugle fureur s'empara de lui. Il fit volle-face et conclut un traité avec le
roi de Naples; il autorisa le duc de Galabre à traverser SCS États, excommunia les Vénitiens, les appelant ennemis du Christ , et invita tous les princes de l'Italie à leur déclarer laguerre. Ce changement subit ne pouvait surprendre que ceux qui ne connaissaient pas le caractère emporté de Sixte lY et qui ne savaient pris jusqu'où la soif de l'or et l'ambition étaient capables d'entraîner le pontife. Les Vénitiens, il est vrai, ne se laissèrent pas intimider ; mais la défection du pape avait modifié toutes les conditions de laguerre. Déjà, le duc de Galabre, avec son armée, avait approvisionné Ferrare et allait doubler les travaux du siège; de sorte que les choses menaçaient de traîner encore en longueur. Les deux armées restaient campées auprès l'une de l'autre, sans oser risquer une action décisive. Les campagnes étaient incessamment dévastées; le peuple mourait de faim; mais personne ne succombait sous le fer. Les événements marchèrent avec cette incroyable lenteur jusqu'en 1484 ; chacun alors se sentit fatigué d'une guerre également funeste à tous les partis. Le général vénitien accepta des propositions de paix ; les armées se retirèrent ; et en un instant les hostilités cessèrent partout, à la satisfaction générale. Sixte IV, cependant, n'avait pas cessé de soufller le feu qu'il avait allumé. Il trouvait trop cruelle la pensée de renoncer aux espérances qu'il avait mises dans la guerre. Aussi, lorsque, le 12 août, on lui présenta les ambassadeurs et qu'on lui lut les conditions du traité, il se leva plein de fureur et s'écria : Vous m'annoncez une paix honteuse et infâme. Le jour suivant, la goutte, dont il souffrait déjà depuis longtemps, lui remontait dans la poitrine, et il mourait de la douleur que lui avait causée la conclusion de cette paix.
Telle était donc la guerre qui chassait Savonarole de Ferrare vers Florence. En gravissant les pentes solitaires de l'Apennin pour se rendre dans une ville nouvelle , au milieu diine population inconnue , il se sentait profondément troublé par la pensée qu'un pape, dans l'intention d'accroître les Étais de deux ou trois jeunes gens dissolus, n'avait pas craint de bouleverser toute l'Italie, alors que les Turcs, qui avaient effectué une descente h Otrante moins de deux ans auparavant, étaient presque aux portes de la Péninsule. Le vent qui mugissait à travers les sapins et les hêtres semblait chargé de malédictions contre les hommes par lesquels était déchiré le manteau de l'ÉglJse du Christ, et peut-être la rafale lui murmurait-elle à l'oreille le vers trop audacieux :
Se romper si polria quelle grandi aie ! (1).
Arrivé à Florence pour la première fois en 1482, il entra dans le couvent de Saint-Marc, où il passa plus tard les années les plus belles et les plus malheureuses de sa vie. Comme auprès de la postérité le nom de Savonarole est inséparablement uni à celui de Saint-Marc, il sera bon d'en dire aussi quelques mots.
Au commencement du xv ^ siècle, Saint-Marc étnit un édifice misérable et presque en ruine, habité par quelquesfrères Silvestrins(2),qui y menaient une vie tellement
(1) « Ah ! s'il clait possible de briser ces grandes ailes ! »
(2) Les Silveslrins eurent pour fondateur saint Silvestre Gozzolin. Silveslre était né à Osiino dans la Marcbc d'Ancôue (1177). Après avoir étudié le droit, il s'adonna exclusivement à la théologie et fonda en 19.31 un monastère sur le MonleFano, à douze inillrs de Fabriano. C'est la règle de saint Benoît qu'il ado;)la. Innocent IV
scandaleuse que maintes réclamations avaient été adressées contre eux à la cour de Rome. Côme l'Ancien, ayant enfin obtenu la permission du pape, établit ailleurs les frères Silvestrins, et concéda le couvent aux dominicains réformés de la province lombarde. Mais il voulut le reconstruire de fond en comble , et chargea le célèbre architecte Michelozzo Michelozzi d'élever le nouvel édifice, qui fut terminé au bout de six ans (1443) et coûta 36,000 florins (1). Côme l'Ancien n*était jamais avare quand il s'agissait d'églises, de monastères et d'autres travaux capables d'accroître sa renommée de munificence ou d'augmenter son ascendant sur le peuple. Pendant les six années que dura la construction du couvent, il secourut sans relâche les dominicains, et lorsque tout fut mené à bonne fin, il résolut de les doter d'une riche bibliothèque. Ce n'était pas une entreprise facile et peu dispendieuse, car les manuscrits étaient montés à des prix exorbitants; mais le hasard lui offrit une bonne occasion, et il sut en profiter. Niccolo Niccoli, le plus célèbre amateur de manuscrits que l'on connût en Europe, venait de mourir. Il avait
approuva son ordre en 12'i7. Saint Silvestre Gozzulin mourut le 26 novembre 1267, âgé de quatre vingt dix ans, et fut enterré à Fano. (Voyez Héliot, Dictionnaire des ordres religieux, t. III, p. 561; Migne 1850.) (yole dutrad.)
(1) Suivant Vasari , c'est uni(iuemenl à Michelozzo que revient l'honneur d'avoir conçu et exécuté les plans du nouveau monastère. Mais plusieurs chroniqueurs de Saint-Marc rapportent que Michelozzo ne fit que mettre en onivre les dessins de lîrunelleschi. La construction de l'édifice fut interrompue quelque temps, parce que les Silvestrins réclamèrent auprès du concile de Bàle contre la bulle par laquelle Eugène IV avait autorisé Côme de Médicis à leur retirer Saint -Marc pour les transférer à San-Giorgio : le concile se prononça en faveur des dominicains. ( .\oie du irad.)
été l'un des hommes les plus érudits de son temps, avait employé son patrimoine et sa vie entière h rassembler une collection qui excitait l'admiration de toute l'Italie. Dans son testament, il en laissait la jouissance au public ; luais sa donation demeurait sans effet parce qu'elle était grevée de dettes nombreuses. Côme paya les dettes , et, après avoir fait un choix des plus précieux manuscrits, qu'il garda pour lui, il remit le reste au couvent de Saint-Marc. Ainsi fut créée en Italie la première bibliothèque publique. L'ordre que les frères y établirent montra qu'ils étaient vraiment dignes d'un pareil don. Saint-Marc devint, pour ainsi dire, un centre d'études, et comme il appartenait à la même congrégation que tous les couvents de la haute Italie, les frères les plus savants arrivèrent de toutes parts à Florence et rehaussèrent l'éclat du nouveau monastère, où les hommes les plus illustres de cette époque venaient souvent converser avec les religieux. C'est alors que Jean de Fiesole , plus connu sous le nom de Bealo Angelico, répandit à pleines mains sur les murs de ce couvent les incomparables trésors de son pinceau. Mais la gloire qui, aux yeux des frères, surpassait toutes les autres gloires, était celle d'avoir eu pour père et pour fondateur spirituel un saint appelé Antonino, un de ces hommes dont le caractère honore l'espèce humaine tout entière.
On rencontrerait difficilement dans l'histoire des exemples d'une abnégation plus constante, d'une charité plus active, d'une tendresse plus évangélique pour le prochain que celles de saint Antonino. Il n'y a presque aucune institution de bienfaisance que cet admirable religieux n'ait créée ou renouvelée à Florence. C'est lui qui
eut la sainte pensée de changer en un établissement de charité la. compagnie duBigallo, établie par saint Pierre- Martyr pour l'extermination des hérétiques. Dès lors, les capitaines de cette confrérie, qui avait maintes fois souillé de sang les rues et les murs de la ville , recueillirent et secoururent les orphelins vagabonds, au lieu de tuer ou de brûler (1). A saint Antonino revient aussi 1 honneur d'avoir institué les Buoni Uomini di San MartinOj qui ont encore aujourd'hui pour mission de solliciter des offrandes et de les porter chez les pauvres honteux. Il serait impossible de raconter tout ce que le pieux dominicain fit en faveur du peuple. A l'époque dont nous parlons, une foule de personnes se rappelaient avoir vu mille fois saint Antonino parcourir la ville ou la campagne en conduisant une bête de somme chargée depain/de vêtements ou d'autres objets, pour assister les malheureux que la peste ou la famine avait désolés. Sa mort, arrivée en 1459, fut pleurée à Florence comme un malheur public, et sa mémoire était si vivante et si vénérée lorsqu'en 1482 Savonarole entra dans le couvent de Saint-Marc, que l'ombre du bon archevêque semblait errer à travers les cloîtres (2). Personne n'évoquait son souvenir sans un profond respect; ses
(1) Voir les HcrcUques d'Halie par M. C. Cantu , t. I, p. 206- 209. Saint Pierre de Vérone vinl à Florence en 124i. Huit ans plus lard, pendant qu'il se rendait de Côme à Milan , il fut niorlellemenf frappé par deux h.' rétiques et traça sur la terre, avec son sang, les l)reiniers mots du Credo. — M. Villari, dans sa sévérité à l'égard de saint Pierre-Martyr, semble oublier les violences des Patarins et ne pas tenir suflisamment compte des lois et des usages alors en vigueur, au milieu d'une société dont les convictions ardentes ne connaissaient pas le juste tempérament de la liberté de conscience. {Soie du trad.)
(2) Saint Antonino devint archevêque de l'iortnce en 1445.
paroles gardaient une autorité souveraine, et quand les frères voulaient citer un modèle de vertu chrétienne, ils ne trouvaient d'autre nom que celui de saint Antonino (1).
Pendant les premiers jours, Savonarole paraissait ravi de tout ce qu'il voyait. Le charme de la campagne , les lignes gracieuses des collines toscanes , le langage de plus en plus élégant, les manières de plus en plus polies des habitants, à mesure qu'il s'était approché de Florence^ l'avaient prédisposéà se trouver heureux dans cette ville, où la nature et l'art rivalisaient de beauté. Pour son esprit profondément religieux, l'art florentin était comme une musique sacrée, attestant la toute-puissance du génie inspiré par la foi. Il lui semblait que les peintures d'Angelico avaient dû engager les anges à habiter les cloîtresdeSaint-Marc; devant elles, Savonarole était transporté dans un monde idéal qui était le monde auquel aspirait son âme. Les saintes traditions d'Antonino. ses œuvres de charité pleines encore de sève et célébrées à l'envi par les religieux, enfin les moines euxmêmes plus cultivés et plus doux que ceux qu'il avait
(1) Voirie père Vincenzo Marchese, Storia di San Marco, livre I, Florence, Le Moniiier, 1860. Dans cet ouvrage , écrit avec beaucoup déli'gance , de soin , de précision , on trouve un grand nombre de renseignements sur le couvent, ainsi que sur la vie de saint Antonino. Si l'on désire plus de détails encore, on peut consulter la Summa hislorialis ou Chronicon du même saint, avec les notes du p. Pierre Maturo, jésuite; Lugdnni, etc., op. Jxnrcfc/s, 1385 et 1586, t. 111; — et Casiiglioni , VUa di Sauf Antonino. Quant aa\ institutions de bienfaisance , elles sont décrites scrupuleusement dans Passerini , Sloria degV Istituli di beneficenza in Fircnze. Voir aussi Richa, IS'otizie storiche dclle chiese di Firnnze ; Annales conccntus S.- Marci : Fa!)roni , Vita Mogni Cosmi Medicei.
connus jusqu'alors, lui faisaient espérer qu'il était enfin au milieu de ses frères. Son cœur se dilatait; il ne se rappelait plus les tristes désillusions dont il avait souffert; il ne s'imaginait pas qu'il pourrait éprouver de nouveaux désappointements en apprenant à connaître de plus près les citoyens de Florence. .