CHAPITRE III
LAURENT LE MAGNIFIQUE ET LES FLORENTINS DE SON TEMPS (i).
Quand Savonarole vint à Florence, Laurent le Magnifique y exerçait le pouvoir depuis plusieurs années déjà, et avait atteint l'apogée de sa renommée et de sa puissance. Sous son gouvernement , tout avait pris une apparence prospère et heureuse : il n'était plus question des partis dont la turbulence bouleversait autrefois la ville à chaque instant ; on avait emprisonné, exilé ou mis à mort les citoyens qui refusaient de se plier à la domi-
(1) Laurentde Médicis naquit en 1448 et gouverna de 1469 à 1492. Nous ne remplirons pas ce chapitre de citalions inutiles. Les auteurs qui parlent de Laurent de Médicis sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les nommer. Nous dirons seulement que Roscoë ( The tife of Lorenzo de' Medici ) , à qui tout le monde recourt, est le guide le moins sûr qu'on puisse consulter. Il vaudrait beaucoup mieux lire Fabroni ( Vita LaxirentU Médicis), de qui l'ouvrage entier, y compris l'appendice, a été pour ainsi dire pillé par .Roscoë. Mais c'est avant tout dans ses propres écrits que Laurent de Médicis doit être étudié {Poésie di Lorenzo de' Medici, Firenze, 1825, 4 vol. in-4"; Canti Carnascialeschi , dans la collection de 1750). Les livres nombreux que les contemporains ont écrit librement, sans arrière-pensée de courtis:m, sont aussi d'excellentes sources d'informations. Les Opère inédite de Guichardin , publiées à Florence par les comtes Guichardin , avec des annotations de Joseph Canestriiii, jellenl également beaucoup de lumière sur la vie de Côme et de Laurent de Médicis ; il faut surtout lire le dialogue sur le Regg'imcnto di Firenze, tom. II. Enfin, quelques Discorsi de Jacopo Nardi , qui se trouvent inédits dans la bibliothèque Riccardi (cod. 2022), peuvent servir aussi à confirmer nos jugements sur la domination des Mélicis.
nation des Medicis ; le calme et la tranquillité régnaient partout; les fêles, les danses, les tournois occupaient continaellement l'aclivilé populaire; les Florentins, après avoir été si j:iloux de leurs droits, semblaient avoir oublié le nom même de la liberté.
Laurent était toujours mêlé à ces plaisirs; il en cherchait, il en imaginait tous les jours de nouveaux. Parmi toutes ses inventions, la plus célèbre fut celle des chants Carnavalesques {Canticarnascialeschi), composés par lui et destinés à être chantés dans les mascarades du carnaval pendant que la jeunesse noble, travestie pour représenter tantôt le triomphe de la mort, tantôt une troupe de diables ou quelque autre bizarrerie de ce genre, parcourait bruyamment la ville. La lecture de ces chants, beaucoup mieux que toute autre description , nous fait connaître la corruption de cette époque. Aujourd'hui, non-seulement la jeunesse aristocrati jue, mais la lie du peuple rougirait de ces vers, et croirait, en les chantant dans les rues, offenser la décence publique^ commettre un acte qui ne pourrait rester impuni. Les Canfi carnascialcschi étaient pourtant l'occupation favorite d'un prince loué dans le monde enlijr, regardé comme le modèle des souverains, comme un prodige de prudence, comme un génie politique et littéraire. Beaucoup d'historiens voudraient encore porter sur lui le môme jugement. On lui pardonne le sang qu'il répandit pour maintenir un pouvoir injustement acquis par lui et par les siens; on oublie le désordre qu'il mit dans la république, l'audace avec laquelle il vola les biens de la Commune pour subvenir à ses dépenses extravagantes, les débauches éhonlées (1)
(1) « Il fui plongé d'une faron surprenante dans les plaisirs sensuels. )» >Iachiavel, htorie fiorcntine.
auxquelles il s'abandonnait aveuglément malgré la faiblesse de sa santé chancelante , enfin cette rapide et infernale corruption du peuple à laquelle il travailla sans cesse, de toute sa puissance, en y consacrant toutes les ressources de son esprit; et ces crimes lui sont pardonnés parce qu'il a été le protecteur des lettres et des arts ! Il y avait alors dans la condition sociale de Florence une singularité très-frappante. L'instruction était universellement répandue; on savait en général le latin et le grec ; on admirait les classiques; un grand nombre de femmes étaient réputées pour l'élégance de leurs vers grecs et latins. Avec Masaccio, Jean de Fiesole, Filippo Lippi, etc., la peinture, restée presque stationnaire depuis GiotlO; avait repris une vie nouvelle. Partout on \ oyait s'élever des palais , des églises , des édifices élégants. Mais les artistes, les littérateurs, les politiques, la noblesse et le peuple avaient l'esprit corrompu, manquaient absolument de vertus publiques ou privées et même de sens moral. La religion était un moyen de gouvernement ou servait les calculs d'une basse hypocrisie. Dans la vie civile comme dans la vie religieuse , en morale aussi bien qu'en philosophie, il n'y avait aucune foi ; le doute môme était sans force. Ce qui dominait , c'était une complète indifférence pour tout principe. Sur les visages se peignaient la pénétration, la finesse, la subtilité de l'intelligence; et l'on accueillait avec un froid sourire ^ de supériorité ou de compassion les hommes, peu nombreux d'ailleurs, qui manifestaient de l'enthousiasme pour les idées nobles et généreuses. On ne combattait pas ces idées , on n'en mettait pas en doute la justesse, à la manière des philosophes sceptiques; mais on plaignait les personnes qui pensaient
de la sorte. La force d'inertie opposait à la vertu un obstacle beaucoup plus grand que n'aurait fait une guerre ouverte et déclarée.
Un tel état moral devait nécessairement exercer une action puissante sur la culture intellectuelle. La philosophie était réduite k l'érudition; la scolastique, contre laquelle on a tant déclamé et qui eut pourtant une jeunesse, une vie, une ardeur que l'on chercherait en vain dans les écrits du xv^siècle, était tombéeen décadence ; la littérature n'était[)lus que de la philologie ouune imitation de Virgile, d'Homère, de Pindare et d'autres auteurs anciens. Après la mort de Boccace, Franco Sacchetti déplorait déjà dans ses vers, empreints de simplicité et de candeur, le dépérissement des lettres. Ce qui l'affligeait le plus , ce n'était pas la perte des grands génies, c'était la certitude de n'en pas voir surgir de semblables, le chagrin de constater qu'on ne les comprenait même plus(l). S'il avaitvécu à l'époque dont nous parlons, il aurait eu bien d'autres sujets de plainte; il aurait entendu déclarer que la langue italienne était incapable d'exprimer les sentiments élevés; il aurait vu mettre la Divine Comédie au-dessous des Ballades et des Chants carnavalesques de Laurent le Magnifique (2). Les arts eux-mêmes, qui sont pourtant les derniers à se ressentir des souf-
(1) Poésies de Franco Sacchelti , Canzone IV, ilans les lyriques italiens, Florence, 1839.
(2) Le fameux Tic de la Miiandole était de cet avis. — Voici Tédition la plus recherchée des chants cainavale.-ques : Tuiii i irionfî, carri, maschcrate , o canii cat-nascialeschi anduti pcr Firenzc , dal tempo dcl Magnifico Lorcnzo vecchio de' Mcdici , qiiando cgli hcbbero prima cominciamcnto , pcr infino a questo anno prcseide 1559, etc. Fiorenza [stampcrla di Lorcnzo Torrentino) , MDLVIIII, in-8°. ( Note du trad. )
iO
frances morales et politiques d'un peuple, n'exprimèrent plus ces hautes et universelles pensées que Giotto, Orcagna et tant d'autres, avaient traduites avec un incontestable ^énie sur les édifices de l'Italie. Le Dôme et le Palais-Vieux n'auraient pu trouver dans ce siècle un autre Arnolfo pour leur imprimer le sceau d'un pareil esprit de liberté et d'indépendance.
Si la perte de la liberté avait eu, en général, des conséquences désastreuses, elle n'avait pas été sans profit, sous certains rapports, pour les lettres et pour les arts. Tandis qu'aucune activité politique, aucune ambition civilCj aucune vertu publique ne pouvait plus se produire au grand jour ; tandis que le commerce et l'industrie, qui avaient édifié des fortunes si extraordinaires, tombaient en décadence , les forces vives qui restaient encore se tournèrent toutes du côté des arts et des lettres. Quoiqu'il ne se trouvât plus d'esprits aussi puissants qu'à l'époque de la république, il y avait un entraînement universel vers l'étude, un besoin général d'apprendre des langues nouvelles , d'écrire des livres et de créer à l'aide du pinceau des œuvres originales, besoin d'autant plus ardent qu'on ne savait pas se servir de l'étude pour s'élever plus haut. La ville avait l'apparence d'une grande école; la passion dominante consistait à réunir des manuscrits et des statues antiques; toutes les discussions avaient pour objet la grammaire , la philologie ou l'érudition. Les Grecs, qui, après la chute de Constantinople, se réfugiaient en Occident, étaient accueillis à Florence avec enthousiasme. Par leurs leçons, par leurs doctrines, ils provoquaient de plus en plus l'amour pour les anciens, le désir de connaître la Grèce, de faire des investigations dans ses couvents et dans ses temples, de creuser le sol
pour y trouver des fragments antiques. On entreprenait des expéditions en Orient , et après avoir couru de nombreux périls, subi une foule d'avanies, dépensé souvent des patrimoines considérables, on revenait chargé de trésors plus ou moins précieux. Les recherches heureuses de Poggio Bracciolini dans presque toutes les villes de l'Europe sont fort connues. On n'a pas oublié les voyages en Orient de Guarino de Vérone, qui perdit par un naufrage le fruit de toutes ses peines, et qui ressentit alors un si profond chagrin que ses cheveux blanchirent tout à coup. Jean Aurispa, après mainte exploration, rapporta à Venise deux cent trente-huit manuscrits, mais ce succès lui avait coûté toute sa fortune ; aussi, dans son extrême vieillesse, il se trouva riche de gloire^ mais trèspauvre d'argent. François Filelfo et beaucoup d'autres partaient alors pour interroger les terres classiques de la Grèce. Toutes les fois que l'un d'eux revenait en Italie, son arrivée était une fête publique, un triomphe, surtout à Florence. Les premiers personnages du pays allaient à sa rencontre; il était reçu par le prince avec de grands honneurs; ses découvertes étaient célébrées dans les écrits des contemporains et devenaient l'unique sujet de la correspondance de ses amis. Les discussions commençaient ensuite sur l'authenticité et l'interprétation des manuscrits; les questions philologiques et grammaticales donnaient lieu à des disputes acharnées, et les colères n'avaient plus de limites ; ces savants se déchiraient , par tous les moyens les plus violents , dans leur réputation, dans leur honneur. On peut dire que c'était la seule liberté laissée aux Florentins.
Quant aux beaux-arts, ils furent plus heureux. Les artistes s'abandonnaient à la vie gaie de ce temps et se
livraient tour à tour au travail et au plaisir avec la même insouciance. Comme l'habitude de protéger les arts était devenue générale dans toute l'Italie , les riches, les nobles, les églises et les couvents recherchaient à l'envi les œuvres des artistes. Architectes, peintres et sculpteurs étaient partout désirés et bien accueillis partout. Joyeux de cette existence, ils menaient de front le labeur et les jouissances de toutes sortes. S'ils perdirent beaucoup sous le rapport de l'élévation et de l'universalité des conceptions, ils firent d'immenses progrès là où il ne s'agissait pour eux que d'imiter le vrai, de dessiner savamment et de manier habilement les couleurs. C'est alors qu'on découvrit la peinture à l'huile, qui ouvrit une nouvelle période dans Thistoire de l'art. La sculpture et l'architecture, qui, moins encore que la peinture, sont indépendantes de la matière, réalisèrent aussi de grands progrès , soit en s'aidant des statues ou des monuments grecs et romains, soit en apprenant à surmonter par la pratique mille difficultés : aussi, les noms de Brunelleschi, deGhiberti, deDonatello restèrent-ils immortels. L'art atteignit certainement à cette époque une perfection qu'il n'avait pas eue auparavant et qui lui échappa vers le milieu du siècle suivant.
Mais les faits que nous venons de décrire eurent lieu en grande partie avant que la domination des Médicis ne se fût établie; l'influence de cette famille y était étrangère. L'amour des études classiques , très-répandu déjà quand vivait Boccace, avait augmenté de jour en jour. Dans les voyages et dans les recherches que nous avons indiqués, bon nombre de savants avaient épuisé leurs propres fortunes , n'espérant d'autre compen-
salion que la gloire. Quant aux artistes, ils appartenaient presque tous , par leurs œuvres principales , au commencement du siècle, comme Brunelleschi (1337- 1M6), Ghiberti (1381-1455), Donatelio (1386-1468), Masaccio (1402-1443), et leur génie se développa sans l'appui, sans l'intervention des Médicis (1). La coupole de Brunelleschi fut commandée à la suite d'une délibération des citoyens, librement réunis dans la cathédrale, en 1407. C'est en 1403 que les portes de Ghiberti furent commencées , et l'énorme somme de 30,798 florins fut payée tout entière par la corporation des doreurs. La chapelle del Carminé, où Masolino da Panicale, Masaccio et Filippino Lippi travaillèrent successivement, dut sa décoration à la munificence de simples citoyens; et les fresques de Beato-Angelico furent exécutées par amour de l'art, sous l'inspiration de la ferveur religieuse et presque toujours sans rétribution d'aucune sorte.
Les Médicis ne créèrent donc pas un état de choses qu'aucune force humaine ne pouvait créer. Cet état de choses ne fut que la conséquence inévitable des vicissitudes traversées pendant tant de siècles par la République, le résultat du renversement général de toutes les libertés en Italie. Mais en trouvant celle situation toute faite, les Médicis eurent l'adresse de seconder les circonstances et de les mettre à profit. S'il y eut jamais un homme capable d'exploiter la société de son temps, c'était, sans aucun doute, Laurent le Magnifique. Il tenait de Gôme une astuce et une subtilité qui, sans faire de lui un grand homme d'État, le rendaient prompt à ima-
(1) Cùme revint de rexil en 143i; Laurent, comme nous favons dil , ne prit en main le gouvernement qu'en 1469.
giner des expédients. Grâce à sa prudence et à sa finesse, il déployait une rare habileté dans ses relations avec les ambassadeurs , et savait habilement se débarrasser de ses ennemis. Hardi et cruel à l'occasion , il ne tenait aucun compte de la fidélité, de l'honneur, de la position sociale des citoyens; il allait droit à son but, sans ménagement pour l'humanité, sans scrupule à l'égard des choses divines. L'horrible sac de la malheureuse ville de Volterra; le vol commis au préjudice du Monte délie Fanciulle, vol qui précipita dans le vice une foule de jeunes filles privées de leur dot; enfin, l'avidité avec laquelle Laurent puisa dans les trésors de la Commune , sont des taches que ses adulateurs les plus zélés ne purent effacer (!). Son visage reflétait fidèlement son caractère : on y remarquait quelque chose de sinistre et de désagréable. Laurent avait le teint olivâtre, la bouche très-grande, le nez écrasé, la voix nasillarde; mais son œil était vif et pénétrant, son front élevé. On s'imaginerait difficilement que personne, dans son siècle élégant et cultivé, ait pu avoir des manières plus nobles que les siennes; sa conversation était pleine d'animation, d'esprit et de science; quiconque était admis dans sa familiarité trouvait en lui un charme irrésistible. 11 fortifia les tendances de son siècle et porta au comble, partons les moyens possibles, la corruption qui existait déjà. Non content de s'abandonner aux plaisirs, il poussa son peuple vers les jouissances effrénées pour l'enivrer et l'étourdir. Florence était devenue, sous sa direction, un lieu de fêtes et d'orgies.
Laurent avait, cependant, pour la poésie et pour les
(1) Voir Guicli ir.aii : del Recjrj'nnenlo di Firenze.
arls un goût très-délicat. Ayant complètement abandonné sa maison de commerce, il consacra ses loisirs à la littérature. Il avait eu pour guides les hommes les plus savants de son temps : Landino lui avait enseigné la poésie. Argiropoulo la philosophie d'Aristote, Ficin celle de Platon. Tout jeune encore, Laurent avait montré une prédisposition singulière pour le culte des Muses, une intelligence facile et prompte, une rare précision de style, une imagination pleine de vivacité. Plus tard, lorsqu'il se mit à protéger les savants et les artistes, sa demeure devint le rendez-vous des plus illustres génies. On voyait chez lui tous les hommes qui avaient à Florence de la réputation comme littérateurs; et, des autres parties de Tltalie, les esprits les plus distingués venaient vivre au milieu de ce cercle privilégié. ?s'on-seulement dans les réunions du palais Médicis, mais dans la fameuse Académie platonicienne, les qualités littéraires de Laurent se développaient au contact de cette compagnie d'élite et brillaient d'un vif éclat. Aussi, Iiaurent fut-il rangé parmi les écrivains remarquables de son époque, et ses œuvres, alors portées aux nues, jouissent encore aujourd'hui d'une certaine renommée. Ses poésies vulgaires et surtout la ftible d'Ambra ont une désinvolture originale et une élégance spontanée; on y trouve un talent d'observation et un sentiment de la nature qui n'étaient pas communs au xv'' siècle. Sans doute, l'imilation des Octaves de Politien est parfois trop manifeste; cependant, on ne peut s'empêcher de reconnaître le mérite réel de l'auteur. Laurent était bien l'homme de son siècle; toutes ses qualités avaient leur source, non dans son cœur, mais dans son intelligence; ses ma-
nières même étaient la conséquence de ses habitudes intellectuelles et non de la noblesse naturelle de son âme; la protection qu'il accordait aux savants était un moyen de gouvernement, ou un agréable passetemps. — Sa vie présenta des contrastes étranges. Après avoir employé toutes les forces de sa volonté à détruire par quelque nouvelle loi les derniers vestiges de liberté, après avoir fait décider quelque nouvelle confiscation ou quelque condamnation à mort (1), il entrait à l'Académie platonicienne, et discutait chaleureusement sur la vertu et sur l'immortalité de l'âme; à peine sorti de cette solennelle assemblée, il allait se mêler à une jeunesse dissolue, chantait les Canti carnascialeschi, s'abandonnait au vin et à la débauche; enfin, de retour chez lui, il s'asseyait à table avec Pulci, avec Politien, récitait des vers avec eux ou s'entretenait de poésie : et ces diverses occupations absorbaient tellement tour à tour son activité, que chacune d'elles paraissait être le but unique de sa vie. Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, dans une existence si variée, il est impossible de citer un seul acte de Laurent qui dénote chez lui, à l'égard de son peuple, de ses familiers ou de ses parents, une générosité véritable; car s'il y en avait eu un seul, ses panégyristes ne l'auraient pas omis. C'est là le signe d'une âme corrompue et d'une époque plus corrompue encore : si la vertu et la justice avaient été honorées alors, Laurent , avec le caractère qu'on lui connaît, se serait certaine-
(1) On peut trouver dans Sismondi la longue liste des citoyens dont Laurent provoqua la condamnation à mort pour cause politique : la jdupart d'entre eux appartenaient à la noblesse. Voir aussi Guichardin, del Regfjimcnto di Firenze, p. 43 et suivantes.
— sèment efforcé, par une sorte d'ostentation théâtrale, de passer pour juste et vertueux.
Autour de Laurent de Médicis on voyait toujours deux hommes dont la réputation s'était répandue partout en Europe et que la postérité n*a point oubliés. L'un d'eux était Ange Politien, le savant qui a possédé la plus vaste érudition littéraire qu'on ait constatée dans ce siècle si érudit, le seul homme qui ait eu dans l'âme une véritable veine de poésie. A 13 ans, il avait écrit de très-belles épigrammes latines; à 17, il en avait écrit d'autres en grec ; et l'on prétend qu'il ne comptait guère plus de 48 ans quand il composa, sur le tournoi entre Laurent et Julien, ces admirables Octaves qui le mirent au premier rang des poètes de son temps et immortalisèrent son nom. Grâce à ce poëme, il conquit la faveur de Laurent. II devint son secrétaire particulier, son bibliothécaire, le précepteur de ses fils et habita toujours la même maison que lui. Or, dans cette condition nouvelle et plus aisée, Politien semble avoir perdu la flamme sacrée de la poésie ; son érudition s'accrut seule^ de jour en jour, et atteignit des proportions extraordinaires. Laurent mit largement à profit les services et la conversation d'un homme dont la science était si étendue, mais cette familiarité excessive nuisit beaucoup à la réputation de Politien, qui fut accusé de vices tellement monstrueux que l'histoire a honte de les rappeler. — L'autre ami intime de Laurent fut LuigiPulci. Ce jeune homme, de noble famille, était le frère des deux poëtes dont il a fait presque oublier les noms par son fameux Morganie Maggiore, poëme brillant et vif, plein de fantaisies étranges, où l'invocation de la Vierge sert de prélude à l'invocation de Vénus et à une satire contre
rimmortalité de l'âme. Tel était le poëme, tel aussi fut l'homme : esprit essentiellement bizarre et gai, sceptique, passionné pour l'ironie, amoureux des plaisirs et de l'ivresse des sens. Puici ne faisait qu'un corps et qu'une âme avec Laurent, l'accompagnait toujours dans ses équipées nocturnes, partageait ses passe-temps permis et non permis. Ce fut aux instances de Glarice Orsini, mère de Laurent, qu'il écrivit son poëme, et il le lut à la table de ses protecteurs au milieu des libations. Quoique Laurent eût une prédilection particulière pour Politien et pour Pulci, il passait une grande partie de son temps parmi les artistes ; il était de moitié dans leurs divertissements, aimait leurs aventures étranges etleurs habitudes d'esprit. S'il ne put les protéger autant que Côme, qui avait dépensé des sommes considérables pour fonder des palais et des églises, il les accueillait toujours avec un visage joyeux, les secourait et les aidait de tout son pouvoir. Quand môme il n'aurait fait que créer les jardins de Saint-Marc, il serait déjà digne des plus grands éloges au point de vue des arts. Il rassembla dans ces jardins toutes les statues, tous les fragments antiques qu'il put acquérir, ainsi que les dessins des plus vaillants artistes; et il ouvrit ces collections à tous les jeunes gens qui donnaient quelque espérance. C'est là que Michel-Ange traça ses premières ébauches, et que, jeune encore, pauvre et peu connu, il trouva cette hospitalité qui fit tant d'honneur à Laurent (1).
(1) A ce propos, nous citerons un lra\ail publié récemment en Angleterre : The life of Midiacl Angelo BuonarroU, also Memoirs of Savonarola, Raphaël andViltoria Colonna, by John S. Ilarford; 2 volumes, Londres, 1857. Cet ouvrage conlienl de nombreux détails
Mais jusqu'à présent nous n'avons rien dit d'un homme qui, plus que tout autre, dut aux Médicis ce qu'il fut. Nous voulons parler de Marsile Ficin, ami et maître de Laurent, chef de cette Académie platonicienne, dont les idées se répandirent alors dans presque toute l'Europe. Ces idées modifièrent tellement les vues de Savonarole que nous croyons nécessaire d'en parler avec plus de détails dans le chapitre suivant.
sur Tépoque. Quoique l'auteur ne professe pas les mêmes idées politiques que Roscoë, il en adopte les jugements littéraires. 11 reconnaît que Laurent était un tyran, et veut, néanmoins, le faire passer pour le plus grand poète d'alors et poiir le restaurateur des beaux-arts.