CHAPITRE I
SAYONAROLE JUSQU'a SON ENTRÉE DANS LE CLOITRE. , 1452— 1475.
La très-ancienne famille des Savonarole était originaire de Padoue. Au commencement du xv^ siècle, elle s'établit à Ferrare, sur l'invitation des marquis d'Esté, qui régnaient alors dans cette ville. Nicolas III, ami des lettres et des arts , protecteur des sciences , mettait sa gloire à grouper autour de lui l'élite de ses contemporains. Il attira entre autres Michel Savonarole , qui était devenu célèbre comme médecin à l'école de Padoue. Les nombreux et remarquables écrits de Michel Savonarole auraient suffi pour empêcher son nom de tomber dans l'oubli (l), mais le savant professeur nous est surtout
(1) PracUca de œgritudinibus; De pulsibiis; Canonica de Fehribus. Il écrivit aussi un traité d'hygiène : Trattato udlissimo di moite recjole per conservare la sanltà, dlchiarando quai cose sieno uiill da mangiare e quali triste; Venise, 1554. — Il faut ajouter à cette énumération un écrit sur l'usage de l'eau bouillante en médecine [de aqua ardente in medicinx usu), un travail historique
connu par raffcclion qu'il porti à son pelit-fils Jérôme Savonarole.
Arrivé à Ferrare, Michel reçut de la cour l'accueil le plus généreux : aux honneurs dont il fut comblé s'ajoutèrent des pensions et l'investiture de plusieurs terres dans la commune de Medelana. L'estime générale qui l'entoura constamment était due à la dignité de son caractère aussi bien qu'à l'étendue de ses connaissances. Nous savons peu de chose de son fils Nicolas ; il semble
sur Padoiie {DelaudibusPatavii), deux traités sur la confession (Confessiojiale) , dont l'un est dédié aux Chartreux de Ferrare , une dissertation intitulée De nupliis Battibecco et Serrabocca , enfin les deux opuscules suivants: De vera republica etdignaseciilarimilitici; De feitct progressu illusfriss. Borsii Esimsis ad mavchionatvm Ferrariœ. — Michel Savonarole, appelé à Ferrare en 1440 par le marquis d'Esté, Mcolas III, enseigna la médecine dans cette ville pendant dix ans. A partir de 1450 , il abandonna la chaire pour se consacrer à la composition de plusieurs ouvrages , tout en restant le médecin de la cour. Mais la faveur dont il ne cessa de jouir pendant les règnes de >'icolas III, de Lionello et de Borso n'étouffa en lui ni Tindépendance du jugement , ni la charité , ni le sentiment religieux. : il se permettait des critiques aussi justes que sévères contre les courtisans, contre les aveugles prodigalités des princes; il soignait les pauvres sans leur demander aucune rétribution; ses conseils aux Chartreux témoignent du zèle le plus pur pour le perfectionnement des âmes. Autre qualité rare : il avait pour sa profession un respect dJlicat, qui lui en faisail comprendre toute la responsabilité. « Prendsgarde , ô médecin , écrivait il , d'entraîner la mort de tes malades soit en leur administrant par impéritie les remèdes au hasard , soit en voulant satisfaire tous leurs désirs. » Les écrits religieux et moraux que nous avons indiqués ne furent probablement pas sans inlluence sur les idées de Jérôme Savonarole, et contribuèrent à lui incuUiuer de bonne heure legoùl de la piété, une indignation profonde contre les vices de ses contemporains , l'amour do la vie monastiiiue. Michel Savonarole mourut vers 14G2. (Voir Frn G'u'olamo Saronarolo e nolizle ihtorno il stio tempo, per Antonio Cappelti- Modena, 18G0.) ( Aolc du trad.)
avoir beaucoup étudié la scolastique, mais aucun écrit ne rappelle son nom : il passa ses jours à la cour, dissipant le patrimoine que son père avait acquis par le travail et par une persévérante activité. Sa femme Hélène, qui appartenait à l'illustre famille des Buonaccorsi de Mantoue, était au contraire d'une nature élevée; elle déploya une force de caractère, une fermeté d'âme presque viriles. Les rares détails que donnent sur elle les chroniqueurs attestent Télévalion de son esprit (1), et sont confirmés par la correspondance de son fils. Jérôme, au milieu de ses périls et de ses douleurs, s'adressait à sa mère comme à la seule confidente intime de sa vie; les lettres qu'il lui écrivait rendent hommage aux vertus de cette femme, tout en prouvant que l'un des sentiments les plus constants et les plus inaltérables dans les grandes âmes, c'est l'amour, je dirais presque le culte filial.
Jérôme Savonarole, de qui nous voulons retracer la vie, naquit le 21 septembre 1452, et fut le troisième des sept enfants (2) issus du mariage de Nicolas avec Hé-
(1) Fra Bcuedetto, Vulnera cUUgcn'is Ms. Bibl. Magliab. Cl. XXXIY, cod. 7, au commencement. Nous reparlerons ailleurs de Fra BencdeUo , disciple et ami de Savonarole. Dans l'opuscule intitulé Vulnera diligenlls, la vie et la doctrine de Savonarole sont détendues avec ardeur; ces pages contiennent un grand nombre de /enseignements précieux.
(2) Ognibene embrassa la carrière des armes; on ignore la profjssion de Bartolommeo ; après eux vinrent Jérôme, puis iMarco, qui sous le nom de Fra Maurelio reçut des mains de son frère l'habit religieux à Saint-Marc, et enfin Albert, qui se distingua comme médecin. Béatrice resta toujoursdans la maison paternelle; Clara se maria, mais, devenue veuve, revint vivre aussi avec sa mère et son frère Albert. Burlamacchi , Vita del Savonarola , Lucques, 1704, p. 3. Cet écrivain fui aussi raoine à Saint-Marc, et connut Savonarole. Jean François Pic
lène. Au dire de ses biographes, ses plus jeunes années furent marquées par plus d'un prodige; mais on sait le peu de confiance qu'il faut accorder à des légendes de cette sorte. On peut croire beaucoup plus facilement que Savonarole n'avait rien de ce qui séduit chez les enfants : il n'était ni beau ni aimable; il se montrait déjà sérieux et tranquille ; personne ne s'imaginait alors l'avenir qui lui était réservé. Néanmoins, le premier-né de la famille, Ognibene, ayant embrassé la profession des armes; le second, s'étant chargé de l'administration des biens paternels, peut-être parce que ses dispositions ne l'appelaient pas à une carrière plus brillante, Jérôme, à peine sorti de l'enfance , concentra sur lui toutes les espérances de sa famille, qui rêva d'en faire un grand médecin. Ses parents regardaient la médecine comme la seule profession digne d'estime et de considération, car c'est à l'exercice de cette profession que les Savonarole avaient dû l'honneur de leur maison. Michel entoura donc Jérôme de toute l'affectueuse sollicitude qu'un aïeul peut témoigner à son petit-fils. Avec la patience et la simplicité ingénue que donnent les années et une longue expérience, avec la clarté et la précision d'un vigoureux esprit, versé dans les sciences naturelles, il entreprit de développer lui-môme cette jeune intelligence. Certes, on ne pouvai t souhaiter une meilleure école, et l'enfant répondit promptcment au tendre amour de son grand père , en s'éprenant de l'élude et des livres , presque avant de les pouvoir comprendre; il y courait comme vers des trésors inconnus.
de la Mirandôle, auteur d'une autre Vie de Savonarole, fut également l'aini et l'admirateur du célèbre dominicain. Ces deux biographies sont la source principale de loul ce qu'on sait sur Savonarole.
Malheureusement, Michel Savonarole mourut bientôt (i), et le jeune homme resta sans autre guide que son père, qui se mit à lui enseigner la philosophie. Les sciences naturelles n'étaient alors qu'une des branches principales de la philosophie ; c'est la philosophie qui servait d'introduction à l'étude de la médecine; cependant elle n'était encore, à vrai dire, que la scolastique. Dans quelques parties de l'Italie commençaient à paraître, il est vrai , quelques lueurs de philosophie platonicienne , quelques traductions fidèles d'Aristote d'après le texte grec ; mais on en parlait comme d'une grande nouveauté. Les livres que le jeune Savonarole eut entre les mains furent saint Thomas et les Commentaires arabes sur Aristote , ouvrages qui servaient alors de préparation à la médecine. Malgré sa jeunesse, il trouva un charme singulier à parcourir cette mer ou plutôt ce labyrinthe de syllogismes confus, et montra promptement une remarquable aptitude à la discussion (2). Les œuvres de saint Thomas l'attiraient avec une force irrésistible. Il les méditait dans un état voisin de l'extase durant des jours entiers, et l'on avait peine à l'en détacher pour le ramener aux autres études plus nécessaires à la médecine. Ainsi, tandis que la nature de son esprit le conduisait et l'appelait d'un côté, ses parents l'attiraient vers une autre direction ; déjà, sans qu^on s'en aperçût, il s'était engagé dans cette lutte qui devait plus tard décider de son avenir et déjouer les espérances de sa famille. Épris de la vérité, n'ayant point encore conscience de lui-même, il
(1) L'année précise est incertaine. Voici ce que nous lisons dans Fossi ( Catalogo ) : « Ejus obilus contigisse videtur ciica finem aiin i li6l , vel tardius. »
(2) Jo. Franc. Pico, Vita, etc., Paris, lG7i, p. 9.
ressentait alors cette heureuse ivresse qu'éprouve le jeune homme quand partout la nature semble l'inviter à entrer joyeusement dans la vie; il lisait aiec ardeur les auteurs anciens, écrivait des vers, étudiait le dessin et la musique (1).
Par malheur, les détails manquent absolunient sur cette époque de sa vie : l'histoire semble avoir voulu nous cacher comment se développa son esprit, quels furent ses progrès dans chacune de ses études, quelles difficultés il eut à combattre, comment se formèrent l'intelligence et le cœur d'un homme qui joua un si grand rôle dans le monde. Peut-être ce silence tientil à l'absence de faits remarquables et dignes d'être transmis à la postérité. Sans doute, la véritable histoire de sa jeunesse se réduit à ces pensées intimes, à ces impressions secrètes que peu de personnes peuvent connaître. Si nous jetons un coup d'œil sur le milieu dans lequel il était placé, nous pourrons cependant nous faire une idée de ses sentiments; car il ne se renferma jamais tout entier dans les méditations solitaires, et se laissa toujours entraîner vers le monde de son temps et vers le peuple, avec lequel il vécut en réalité toutes les fois qu'il ne fut pas forcé de s'éloigner de lui par dégoût pour ses vices.
En voyant aujourd'hui l'abandon de Ferrare, ses rues presque désertes, où l'herbe croît entre les dalles, on se figure difficilement la ville splcndide des marquis d'Esté avec ses 100^000 ha])itants (^), avec une cour qui
(1) Fra Benedetlo, Yulnera dil'Kjcntis, ms., lib. I, cai^. VIII. Bur lainacchi , Vit a, cic.
(2) Ce chiffre csl du moins donné par les hisloriens.
tenait en Italie l'un des premiers rangs, avec cette roule de princes, d'empereurs et de papes qui passaient continuellement chez elle, avec ces fêtes qui semblaient ne devoir jamais finir. Tel était cependant son état quand naquit Savonarole. Issu d'une famille qui vivait à la cour, il entendait continuellement parler de ces fêtes et de ces divertissements, auxquels il dut les premières mpressions de son enfance. Quelques mots sur la cour de Ferrare ne seront donc pas hors de propos.
En 1402 Nicolas III gouvernait l'État de Ferrare, dont la riche et fertile province de Modène n'était pas encore détachée. Pendant seize ans, il combattit sans cesse la noblesse des châteaux environnants. Après l'avoir soumise par la guerre, par la ruse, par la trahison, se rouvant maître absolu, il s'efforça pacifiquement de rehausser l'éclat de sa cour. Parmi les splendides édifices qu'il fit élever, on ne doit pas oublier la cathédrale, les palais de Belriguardo et de S. M. Belfiore. Nous avons vu qu'il appela de Padoue Michel Savonarole; il attira de même bon nombre de personnages renommés, entre lesquels il choisit le fameux érudit Guarino de Vérone pour lui confier l'éducation de ses deux fils naturels^ Lionello et Borso. Ceux-ci furent légitimés plus tard, et, conformément à la volonté expresse de leur père, lui succédèrent dans le gouvernement, par préférence à Hercule, son fils légitime, encore trop jeune. Lionello remplaça Nicolas en 1441, et Borso remplaça Lionello en 1450. Ils régnèrent dans des temps très-difficiles. L'extinction de la famille Visconti , la révolte de Milan, la jalousie des Vénitiens et des Principautés voisines, avaient partout allumé la guerre; aussi paraissait-il presque impossible que les marquis d'Esté ne fussent pas en-
traînés par les uns ou par les antres. Cependant^ ils surent non-seulement se tenir à l'écart, mais apaiser tant de discordes en Italie que Ferrare fut surnommée la ville de la paix. Ce qui accrut surtout la renommée des marquis d'Esté, ce fut la magnificence de leur cour, ce fut le titre de Mécènes, qu'ils méritèrent les premiers au XV® siècle. Lionello entretint des relations amicales avec une foule de savants, et protégea spécialement Guarino, Valla, Trapezunzio; il avait écrit des discours en latin et des sonnets en langue vulgaire, institué des musées remarquables, rendu célèbre l'université, fondé l'hôpital de Sainte-Anne etbeaucoup d'autresmonuments publics. Il maintint à la cour un luxe éblouissant, et l'on parla dans toute l'Italie des fêtes qu'il commanda pour célébrer ses noces. Mais il ne régna que neuf ans. Borso, son successeur, surpassa la munificence et le luxe de son frère. Le marquis Borso était un homme de la trempe des M(!dicis : les bonnes qualités ne lui manquaient pas, mais elles naissaient toutes du besoin qu'il avait de primer ou de f;\ire parler de lui. Quand la justice ne nuisait point i\ ses intérêts, il l'aimait et la faisait sévèrement observer; cependant, plus que la justice, il aimait le nom de juste, qu'il s'était acquis auprès de ses contemporains. 11 répartit également les impôts entre les citoyens, prit à sa charge les dépenses de l'Université, introduisit à Ferrare l'imprimerie, qui venait de naître, construisit la Chartreuse, fortifia la ville en élevant des bastions du côté du Pô, et agrandit ses États. Les dissensions qui agitaient l'Italie pendant le règne de Lionello s'accrurent encore pendant le sien; les difficultés augmentaient chaque jour. Assez habile pour garder la neutralité, il fut l'arbitre de presque toutes
les discordes de son temps. Son nom pénétra jusque chez les Indiens, qui, le croyant roi d'Italie, lui envoyèrent de riches présents.
Si nous disions que cette grande renommée avait pour cause principale le luxe de la cour et les fôtes par lesquelles Borso défrayait continuellement la curiosité du peuple de Ferrare, cette assertion paraîtrait étrange et serait pourtant vraie. La justice célèbre du marquis d'Esle ne fut jamais soumise à une épreuve difficile, et sa vie ne se passa point sans quelques accusations graves. Sa prudence tant vantée, grâce à laquelle il conserva la paix tandis que tous ses voisins étaient en guerre, se réduisait, si l'on considère le fond des choses , à l'art de n'épouser jamais la cause de personne, et de se tenir prêt à embrasser toujours le parti du plus fort. Mais Borso ouvrait libéralement son palais à tout le monde, possédait une rare collection de manuscrits et d'antiquités, portait des vêtements en brocart d'or. A sa cour s'étalaient les plus riches étoffes de l'Italie. Il avait les faucons, les chiens et les chevaux les plus beaux qu'on eût jamais vus. Ses bouffons mêmes étaient devenus fameux, et la description de ses fêtes, avec le concours de limprimerie, se répandait d'un bout à l'autre de l'Italie.
L'empereur Frédéric III passa par Ferrare, lorsqu'il descendit en Italie avec une suite de 2000 hommes pour aller prendre à Rome la couronne impériale. Borso, accompagné de la noblesse et du clergé, alla au-devant de lui et le reçut sous un riche baldaquin. Pendant trois jours, les carrousels, les festins , la musique et la danse ne cessèrent pas dans la ville. En revenant de Rome, l'enipei-eur, qui s'était décidé à donner le lilre de duc au h 3
marquis Borso, fui accueilli par des fêtes plus brillantes encore. On éleva sur la place une somptueuse estrade , où s'assit Frédéric III paré du manteau impérial et d'une couronne dont les pierres précieuses avaient coûté 130,000 florins. Borso, vêtu de brocart d'or et chargé de joyaux, partit de son palais, ayant pour escorte la noblesse de Ferrare, tandis que le peuple le suivait en criant : Le duc, le duc, vive le duc Borso! Arrivé devant l'empereur, il s'agenouilla et reçut le titre désiré.
Mais les fêtes auxquelles Savonarole put assister eurent encore plus d'éclat et furent motivées par des raisons plus sérieuses. Toutes les conversations avaient alors pour objet la chute de Constantinople (1433), la puissance toujours croissante des Turcs et le péril qui menaçait la chrétienté; chacun souhaitait une croisade, mais, par indifférence et par faiblesse ^ personne n'agissait^ Enfin, en 1458, CEnéas Silvius Piccolomini, devenu pape sous le nom de Pie II, convoqua un concile à Mantoue, dans lequel il devait en personne excitera la guerre sainte les princes chrétiens. Dix cardinaux, soixante évêques, un grand nombre de princes séculiers l'accompagnèrent pompeusement (1439) à travers les cités italiennes, qui rivalisèrent de luxe pour le recevoir et lui faire honneur. Lorsqu'il entra à Florence, le Saint-Père fut porté sur les épaules de Galéas Marie Sforza, deMalatesla, de Manfred et d'Ordelaffi; la République ordonna pour lui les fêtes réservées à l'empereur ou aux autres souverains. Dans la ville de Ferrare, le pape s'avança sous un baldaquin de brocart; audessus des rues qu'il devait traverser des étoffes étaient tendues, et le sol était jonché de fleurs; aux fenêtres étaient suspendues les plus riches tapisseries; la musique
et les chants retentissaient de toutes parts. Guarino lut dans la cathédrale un long discours latin, brillant d'érudition et rempli des louanges du Saint-Père. Pendant huit jours les fêtes ne discontinuèrent pas. Le souverain pontife poursuivit ainsi sa route jusqu'à Mantoue : il y arriva le 27 mai 1459. Là, il montra avec quelle merveilleuse éloquence il savait manier la langue latine, et arracha des larmes à ses auditeurs lorsqu'il dépeignit la misère des chrétiens de Constantinople. Le savant François Filelfo et Ippolyta , fille de François Sforza, prirent aussi la parole en latin; enfin, les ambassadeurs grecs émurent encore plus profondément les cœurs en décrivant les malheurs de leur patrie et l'impitoyable cruauté des Turcs. Tous les princes offrirent des secours d'hommes et d'argent, et le duc Borso promit la somme, exorbitante pour lui, de trois cent mille florins. On vit cependant bientôt qu'il avait plus de ruse que de bonne volonté : ces grands préparatifs n'eurent lieu qu'en paroles, et la folle tentative faite par René d'Anjou, pour conquérir avec une poignée de Français le royaume de Naples, suffit pour mettre à néant l'entreprise projetée contre l'Orient.
En 1460, le pape revenait à Ferrare sans avoir rien conclu. Néanmoins, les fêtes surpassèrent celles qui lui avaient été offertes auparavant. Le duc vint à sa rencontre sur un magnifique navire entouré d'une myriade de barques richement pavoisées qui occupaient toute la largeur du fleuve et qui s'avançaient lentement au son des instruments. Le long des rives jonchées de fleurs se tenait une multitude déjeunes garçons vêtus de blanc et portant des guirlandes dans leurs mains; à l'endroit où
devait descendre le Saint-Père les statues des dieux païens formaient un cercle.
Savonarole assista certainement à cette fête et en entendit longuement parler. Il serait difficile de rendre l'impression profonde qu'un pareil spectacle dût produire sur ce jeune esprit, dont l'enthousiasme religieux était cruellement froissé par de telles profanations. De bonne heure l'âme de Jérôme fut agitée par des passions contraires, et il se trouva en guerre ouverte avec le monde dans lequel il vivait.
La vie de Borso se poursuivit de cette façon, tandis que les plaisirs continuaient à occuper le peuple de Ferrare. 11 en était de même dans le reste de l'Italie : l'indifférence et la corruption avaient atteint les différentes classes de la société, le paganisme faisait irruption de tous côtés, la foule s'abandonnait à une joie lascive et inconsidérée.
Le 27 mai liGl, le duc mourut. Ses cendres étaient encore chaudes, quand Nicolas fils de Lionello et Hercule fils légitime de Nicolas III se disputèrent sa succession les armes à la main. La fortune fut favorable à Hercu'e, et, le20aoùt, il entra triomphant dans la ville de Ferrai'C, aux acclamations générales, tandis que les partisans de Nicolas étaient égorgés au milieu des rues ou condamnés à mort par contu:nace. Les fêtes et les danses reprirent leur cours accoutumé, et, le lendemain, le peuple semblait avoir oublié le sang répandu la veille (I). Telle était la fameuse, splendide et joyeuse cour des
(1} Miiratori , An'ichità E s( c ns '/; SïsrnomW, llist. des Rcpub. liai., cliap. LXXVUl; Lilta, Famiylic italianc ; 'Ikàbosvhi, Storia dcUa IcUcralura, tuinc VI, eh. 11.
marquis d'Esle; tels étaient les maîtres que courtisait et exaltait sans doute la famille de Jérôme Savonarole. On demanderait en vain aux biographes de Savonarole quels furent ses impressions et ses jugements sur les événements que nous avons mentionnés. Tous se taisent à ce sujet. Ils décrivent cependant sa vie triste et solitaire, sa démarche abattue et chagrine, ses habitudes silencieuses, son amaigrissement continuel, ses prières de plus en plus ferventes, ses longues stations dans les églises, ses jeunes fréquents. Heu fuge crudeles terras, fuge littiis avarum^ s'écriait souvent et presque à son insu Savonarole (1). Il était alors plongé tout entier dans la lecture de la Bible et de saint Thomas, et il se contentait, pour tout délassement, de jouer quelque mélodie mélancolique, ou d'écrire des vers qui ne manquent ni d'énergie , ni de simplicité, et dans lesquels il exhalait les angoisses de son àme. On en peut voir un exemple dans la pièce intitulée : De ruina mwidi, qu'il composa en 1472. Il y retrace clairement l'état de son esprit, la tristesse et le découragement de ses pensées :
Vedendo sotto sopra tulto il monde,
Ed esscr sperita al fondo Ogni virtude ed ogni bel costume ,
Non trovo un vivo lume, Ne pur chi de' suoi vizi si vergogni.
Felice ormai chi TÏve di rapina , t che deir allrui sangue più si pasce ;
Chi vedoe spnglia e i suoi pupilli in fasce, E clii di povri corre alla ruina.
(1) Lettre à son père.
Queir anima è genlile e peregrina , Che per fraude e per for/a fa più acqiiisto ;
Chi sprezza il ciel con Cristo E sempre pensa allrui cactiare al fondo (1).
Ces sentiments agitaient si fortement l'esprit de' Savonarole qu'ayant été conduit une fois par ses parents dans le palais ducal, il se promit de ne plus jamais y remettre les pieds et tint sa résolution avec une fermeté trèsremarquable pour son âge (2). Le massif palais quadrangulaire, avec ses quatre tours , ses larges fossés et ses ponts-levis, avait une physionomie' sévère, et^ était l'image de la tyrannie qu'il abritait au milieu du peuple de Ferrare. Ces murs n'avaient pas encore été consacrés par le passage d'Éléonore et du Tasse, dont les
(1) '< Je vois le monde sens dessus dessous; toutes les verlus, toutes les généreuses coutumes ont absolument disparn; je ne trouve nulle part une lumière qui brille, une àme qui rougisse de ses
vices Heureux désormais celui qui vit de rapine et qui se repaît
le plus du sang d'autrui , qui dépouille les veuves et ses propres pupilles au maillot, qui précipite la ruine des pauvres. L'homme noble et distingué est celui qui s'enrichit le plus par la ruse et par la violence, qui méprise le ciel et le (hrisl et qui ne pense qu'à entraîner son prochain au fond de l'abîme. >» — Meier, le premier, a eu l'honneur de publier les poésies de Savonarole dans l'Appendice de l'ouvrage consacré au Prieur de Saint-Marc : Giiolamo Savonarola aus grossentheils hamhchrifWchcn Quellen dargesiellt von Fr. Karl Meicr; Berlin 1836. — Pour les poésies de Savonarole , voir Tédilion de Horence , publiée tn 18-k7 par Audin de Rians, et celle que le comte Carlo Capponi a fait paraître en 186;>. Avec les poésies de Savonarole, Audin de Rians a donné au public le Truttato circa il regglmcnto e governo délia citlà di Firenze, ainsi qu'une bibliographie des œuvres du Frère. — La poésie : De ruina mundi est Iraduile en entier dans l'ouvrage de M. Th. Paul sur Savonarole, p. 77-79. (Sole du trad.)
{1) Burlamacchi .p. 5 ; Jean François Pic, VUa, etc., p. 9.
ombres immortelles] semblent se promener encore à (ravers les salles splendides et rejettent dans l'oubli les sombres souvenirs. On n'allait pas encore visiter, par plaisir, les prisons souterraines, où sept fenêtres grillées ne laissent pénétrer qu'une faible lumière; mais du dehors on entendait le bruit des chaînes elles gémissements des malheureux qui vivaient comme ensevelis sous la terre. Au-dessus de leur tôle , la musique, les bals, les festins se succédaient sans interruption; les plats d'argent, les faïences émaillées et les verres de Venise s'entrechoquaient constamment. Ces contrastes, qui n'échappaient certainement pas à l'esprit bouillant de Savonarole, exaspéraient son cœur passionné. Pendant toute sa vie, il se rappela avec douleur les événements dont sa jeunesse avait été témoin. Souvent il s'exaltait à ces lugubres pensées, et n'y échappait qu'en se réfugiant dans les églises. La prière fut la consolation continuelle de cette âme ardente; il baignait de ses larmes les marches des autels et restait prosterné durant des heures entières, implorant Dieu contre les maux d'un siècle dissolu, vil et corrompu.
A côté de sa maison, habitait en ce temps-là un exilé florentin, qui portait l'illustre nom des Strozzi, et avait une fille naturelle. Banni de la patrie de Dante, ce citoyen devait exercer sur Savonarole un grand prestige. Le jeune Jérôme se représentait ses voisins comme opprimés par d'injustes ennemis, comme persécutésà cause de leur amour pour leur pays et pour la liberté; il commença donc à les croire tout différents des gens qui l'entouraient. Ses yeux rencontrèrent ceux delà jeune Florentine, et il éprouva ces premières émotions secrètes du cœur, qui font croire à la félicité sur la terre. Le mond«
se parait devant lui d'une nouvelle lumière; son imagination, exaltée par l'espérance, rêvait des jours heureux. Plein d'ardeur et de confiance, il révéla l'état de son âme à la jeune fdle qu'il aimait. Grand fut son chagrin en entendant l'orgueilleux refus par lequel on lui faisait comprendre que les Strozzi ne s'ahaissaient pas à s'allier avec les Savonarole. Il répondit à celte injure avec dédain (1), mais son cœur en resta désolé. En un instant tombait dans ,1e néant un monde de songes longuemeiit caressés; tout le bonheur de sa vie lui échappait, et il se trouvait de nouveau seul au milieu d'une multitude qui de toutes parts le repoussait. Il n'avait encore que vingt ans : les événements auxquels avait donné lieu la succession d'Hercule P"" le forçaient à désespérer de sa patrie; l'amour sur lequel il avait fondé tout son avenir s'évanouissait, ne lui lais- ■ sant qu'une déception cruelle. Où donc allait-il reposer son esprit abattu? Ses pensées se tournèrent alors spontanément vers Dieu.
Se non rhe iina siicranza Pur al luUo non lascia far partita,
Cli'io so che in l'allra vita Ben si vedrà quai aima fu gonlile
E clii alzù l'aie a i»iii legg'adro stile (2;.
(1) Ct't amour de Savonarulo , longtemps inconnu , est raconté par Fra Bencdctlo, Vulncra cliligcuNs, Ms. lib. I, cap. l.\. Meior a élé lo premier à se servir des écrits de Fra Benedello. retrouvés beaucoup plus tard en Italie , et indiqués comme une découverte par des personnes qui n'avaient pas lu Meier.
(2) « Ce qui me reste de courage se glacerait, si je n'avais une es- |)érance qui ne m'abandonne pas , en dépit de tout : je sais que dans l'autre vie on reconnaîtra les âmes qui lurent nobles, celles dont le vol fut le plus élevé. » De nihia mumli.
Le sentiment religieux s'emparait en maître de son âme, lui découvrait une source nouvelle de consolations et lui ouvrait une route désormais sûre. Ses prières étaient tous les jours plus ferventes, et, d'ordinaire, il les terminait par ces mots : « Seigneur, fais-moi connaître (( la voie que doit suivre mon âme (I). n Déjà l'idée d'abandonner le monde et de se consacrer à Dieu se présentait souvent à son esprit, et son admiration pour saint Thomas l'attirait vers Tordre de Saint-Dominique. Étant allé à Faënza en 1474, il y entendit prêcher un moine augustin , dont les paroles l'impressionnèrent à tel point, qu'à partir de ce jour il fut irrévocablement décidé à embrasser la vie du cloître (2).
Pendant qu'il revenait à Ferrare, il était tout joyeux; mais à peine eut-il mis le pied dans la maison paternelle, qu'il s'aperçut de la rude épreuve qui commençait pour lui. Il sentait la nécessité de cacher à ses parents sa résolution. Sa mère, comme si elle avait deviné la vérité, paraissait, en le regardant, vouloir pénétrer jusqu'à son cœur, de sorte que Jérôme n'osait plus lever les yeux vers elle. Cette lutte dura un an, et plusieurs fois Savonarole en rappela les souffrances : « Si j'avais déclaré mes intentions, disait-il, je crois que mon cœur aurait éclaté, et j'aurais abandonné la décision que j'avais prise (3). » Un autre jour, le 23 avril 1475, Savo-
(1) Voir la leUrc , déjà mentionnée, de Savonarole à son ])ère.
(2) Savonarole rapporte ce fait dans ses sermons , en disant qu'un certain mol s était gravé dans son cœur d'une manière ineffaçable : l'année suivante il entrait dans la vie monastique. Il garda toujours un secret presque mystérieux sur ce mot et ne voulut pas même le répéter à ses plus intimes am's. ( Voir Pic, BurLimicclii, l^ra Benedetto, etc. )
(."i) Lettre à son père, comme plus haut.
narole s'étant assis et ayant pris son luth, exécuta une mélodie si triste, que sa mère^ poussée par une sorte de pressentiment, fixa tout à coup ses yeux sur lui en s'écriant : «Mon fils, c'est un signe de départ (1). » Use fit violence et continua, d'une main tremblante, à jouer du luth, sans en détourner ses regards.
Le lendemain, 2i avril, était un grand jour pour Ferrare : on célébrait dans toute la ville la fête de Saint- Georges, et les parents de Savonarole y assistaient avec la foule. Jérôme avait résolu de quitter, ce jour-là, le toit paternel. Dès qu'il se vit seul , il se mit en route pour Bologne, frappa au couvent de Saint-Dominique, et déclara qu'il voulait prendre l'habit religieux, demandant à être chargé des emplois les plus vils. Il n'aspirait qu'à être le serviteur de tous , à faire une rigoureuse pénitence, et ne venait pas pour passer, selon la coutume alors générale, d'Aristote dans le siècle à Aristote dans le cloître. A peine reçu, il se prépara au noviciat.
Cependant, au bout de quelques heures, ses pensées se tournèrent vers sa famille , et ce même jour, 25 avril, il écrivit à son père une lettre très-affectueuse pour le consoler et lui rendre compte de sa décision. La cause qui l'avait déterminé était la grande corruption du siècle, le spectacle odieux des vices répandus dans toute l'Italie , le mépris où était tombée la vertu. Il n'avait pas obéi à un caprice d'enfant; c'est à la suite de longues méditations et de longues angoisses qu'il avait pris son parti. Craignant de n'avoir pas la force nécessaire pour exécuter son dessein, il n'avait pas osé en parler à l'a-
(I) Fra Benodelto, Vuïncra diligentix , livre I, cli. X.
vance. «Mon cher père, » disait-il en finissant, « n'augtez pas par votre douleur ma propre douleur, qui est déjà si profonde. Prenez courage, consolez ma mère ci joignez-vous à elle pour me donner votre bénédiction (l). ))
Telle était la teneur de cette lettre; Savonarole y ajoutait qu'il avait laissé près de la fenêtre quelques papiers où il avait retracé l'état de son âme. Son père s'empressa de chercher, et. à l'endroit indiqué, trouva un écrit Sur le mépris du monde. On reconnaît, dans cet écrit, les mêmes sentiments que ceux qui sont exprimés dans la lettre : Savonarole décrit les mœurs de son temps et les compare à celles de Sodome et de Gomorrhe. (( Il n'y a plus un homme, plus un seul, qui veuille le bien. 11 faut que les femmes du peuple e>t les petits enfants nous servent de maîtres, car, seuls, ils ont conservé une ombre d'innocence. Les bons sont opprimés, et les Italiens sont devenus semblables aux Égyptiens, qui tenaient dans la sujétion le peuple de Dieu, Déjà les disettes, les inondations , les maladies et d'autres signes nombreux présagent les maux à venir, annoncent la colère de Dieu. Ouvre, ô Seigneur, ouvre de nouveau les eaux de la mer Rouge, et engloutis les impies dans les
(l) Celte lettre est rapportée intégralement , mais incorrectement, par tous les biographes. Le comte Carlo Capponi , en ayant trouvé Tautographe , a pu rétablir le texte véritable dans un opuscule publié à Poccasion des noces de son frère. >'ous donnerons cette lettre dans l'Appendice. — Nous avertissons le lecteur, une fois pour toutes, que les passages compris entredes guillemets continus sont des citations textuelles, tandis que les passages compris entre deux guillemets seulement ne sont qu'un résuaié où les paroles de Fauteur cité se trouvent reproduites le plus tidèlement possible.
ondes de la fureur (i). » Tous les biographes croyaient ce court écrit à jamais perdu ; mais il se trouve à Florence dans la famille Gondi, à laquelle il fut religieusement confié par Marc Savonarole en 1G04. L'importance en est manifei^te, parce qu'on y aperçoit clairement que Jérôme, dès son entrée dans le cloître, prévoyait les fléaux réservés à l'Italie, et que déjà il avait le pressentiment d'une mission spéciale confiée par Dieu même à son propre zèle. Il demande au Seigneur que les eaux de la mer Rouge livrent passage aux bons et noient les méchants; mais en même temps il ne peut cacher l'espoir d'avoir un jour entre ses mains la verge qui devra commander à ces eaux. En vain voulait-il se le dissimuler
(I) On peut lire dans l'Appendice de l'édition italienne cet écrit, qui est resté jusqu'à présent inédit. M. Aquarone, auteur d'une biographie de Savonarole, prétend que Topuscule sur Je Mépris du monde n'est autre chose qu'une poésie possédée par la Magliahecliiana (classe Vil, cod. 365.) Mais le manuscrit appartenant à Gondi ne permet point de doutes, car on y trouve ces mots : « Je mentionne que le 2i avril 1475, jour de Saint-Georges, Jérôme mon « tils, qui étudiait l'art (de la médecine), a quitté ma maison «pour aller à Bologne, où il est entré chez les moines de Saint-Do- '< minique afin de demeurer avec eux et de se faire religieux ; el il « m'a laissé, à moi Nicolas Savonarole, son père, ces paroles de con- '- solution pour me tranquilliser, x L'écrit 5f</' le im'pris du monde, ainsi que la lettre envoyée i>ar Jérôme à son père, reslèrer.t dans la famille Savonarole jusqu'en ICO'i. A cette époque, un membie de la famille Gondi ( les Gondi furent toujours trè.s-dévoués à la mémoire du Frère ) s'adressa à Marc Sav» narole pour voir ces précieuses reliques. Marc les accompagna dune lettre où il disait qu'il les envoyait les larmes aux yeux, et qu'il recommandait de les lui renvoyer aussi' tôt que possihle. Mais la lettre de Savonarole à son père, lettre qui était probablement l'autographe lui-môme, el l'écrit sur le Mépris du monde, ([u'i est une ancienne coi>ie, restèrent toujours chez les Gondi.
et se condamner aux services les plus vils , il nourrissait dans son cœur des rêves et des desseins extraordinaires.
Quel effet produisirent ces écrits sur la famille de Savonarole? Nous ne le savons pas; mais nous pouvons supposer que les parents de Jérôme se plaignirent amèrement de la résolution prise inopinément par leur fils, car, dans une seconde lettre, il leur reproche leurs regrets immodérés. « Si un prince temporel , » dit-il , en faisant allusion à la carrière de son frère aîné , u m'avait ceint de l'épée et m'avait admis à faire partie de sa suite, vous auriez cru que votre maison en était honorée et vous vous en seriez réjouis; et maintenant que le Seigneur Jésus-Christ me ceint de son épée et me fait son chevalier, vous pleurez I (1) » Après cette réponse, les parents de Jérôme durent se résigner, et celui-ci s'appliqua de toute son âme à ses nouveaux devoirs.
Savonarole était de taille moyenne, son teint était sombre, son tempérament bilieux et sanguin , son système nerveux très-délicat et très-impressionnable. Ses yeux étincelaient sous ses noirs sourcils. Il avait le nez aquilin , la bouche large; ses lèvres épaisses, mais serrées, faisaient pressentir une inébranlable fermeté de caractère, et son front, déjà sillonné de rides profondes, indiquait un esprit adonné à la méditation des plus graves pensées. Dans son ensemble, la physionomie n'avait aucune beauté, mais révélait une sévère noblesse de caractère. Enfin, un certain sourire de tristesse communiquait à ces traits rudes et saillants un air de bonté qui inspirait immédiatement la confiance. Les manières du
(1) Cette lettre, inédite «nussi (Bibliothèque Riccarùi, cod. 2053\ est reproduite dans PAppendice de rédition italienne.
Frère étaient simples, sinon incultes. Sa parole, sans ornement et sans art, devenait si persuasive et si puissante quand il s'animait, qu'elle convainquait et dominait tout le monde (1). A celte époque, cependant, il se renfermait dans un profond silence et se livrait uniquement à
(l) Comme Pic et Biirlamacclii, Fia Benedetlo décrit minutieusement la figure de Savonarole dans son Vidncradiligentis, ainsi que dans son Cedrus Libani , petit poëme écrit en Ihonneur de Savonarole, cité par Meier pour la première fois , et publié ensuite par le i)ère Marchese (voir V Arckivio storico italiam). Il (existe aussi trois portraits de Savonarole , remarquables comme œuvres d'art. L'un d'eux se voit à la galerie des Uffizi : c'est une admirable gravure sur cornaline , exécutée par Giovanni délie Corniole. Un autre fut peint par Fra Bartolommeo kous la iigure de saint Pierre martyr, peut-être parce qu'il lut entrepris après la mort de Savonarole; ce tableau se trouve à l'Académie des Beaux- Arts de Florence. Le troisième portrait, peint aussi par Fra Bartolommeo, appartient à M. Ermolao Rubieri. Ces trois portraits représentent Savonarole sous trois aspects différents. Dans le premier portrait nous reconnaissons le fougueux orateur qui foudroie les vices et (pii prophétise la ruine do l'Italie. Dans le second est rendue toute la bonté, toute la douceur du martyr. Dans le troisième, le saint en extase contemple les choses célestes. On j ourrait citer beaucoup d'autres portraits , mais ils n'ont pas le même caractère d'authenticité et ne sont pas du temps de Savonarole. Rappelons, cependant, un ancien tableau qui se trouve à Saint-Marc et ([ui , quoique détérioré et sans aucun mérite arti^lique , ne manipie pas d'une certaine force d'expression. Tous les portraits représentent Savonarole avec un capuchon sur la tète , le portrait qui se trouve à l'académie des Beaun-Arts fait seul exception : dans cette peinture on voit que la tète du dominicain avait une dépression vers le sommet; voilà pounpjoi, au dire de certaines personnes, Savonarole avait toujours la tète couverte. Nous parlerons ailleurs des nombreuses médailles qui reproduisent ses traits. — M. '^Ermolao Rubieri possède toujours le portrait dont il vient d'être question; il l'a exposé dans le musée (juon a ouvert à Saint-Marc depuis quelques années. Voir ce que les annotateurs du .Vasari de,Le Monnier rapportent sur celte peinture , 1. VII, p. Ib3. ( .Vo/f du trad. )
la contemplation. En se promenant dans les cloîtres, il avait l'air d'une ombre plutôt que d'un homme vivant, tant les jeûnes et les abstinences l'avaient amaigri ; les épreuves les plus dures du noviciat lui paraissaient légères, et ses supérieurs étaient sans cesse obligés de le retenir pour qu'il n'excédât pas ses forces. Lorsqu'il ne jeûnait pas, il mangeait à peine assez pour se soutenir. Son lit se composait d'une claie, d'un sac de paille et d'une couverture. Il choisissait les vêtements les plus grossiers, mais il était d'une exquise propreté. Sa modestie, son humilité, son obéissance, n'avaient point d'égales parmi les moines du couvent; sa ferveur dans l'oraison était si grande, que ses supérieurs en restaient étonnés et que les frères croyaient très-souvent le voir ravi en extase. Les murs du cloître, en le séparant du monde, semblaient lui avoir rendu le calme de l'esprit. Le seul désir qu'il parût avoir alors était d'obéir et de prier.