CHAPITRE IV
MARSILE FICLN ET l'aCADÉMIE PLATONICIENNE.
Le concile rassemblé à Florence en 1439 pour rapprocher les deux Églises grecque et latine ne fut d'aucune utilité à la religion ; mais, en revanche, il profita beaucoup aux lettres. L'empereur envoya, comme représentants de l'Église Orientale, des hommes d'un grand savoir. Ceux-ci , parlant la même langue que Platon et Aristote, objet de tant d'études et de tant d'admiration, furent partout entourés, respectés et presque courtisés.
Parmi eux se trouvaient Teodoro Gaza, partisan passionné d'Aristote, et Bessarion qui, plus tard, se convertit au catholicisme; mais au-dessus de ces personnages l'opinion publique plaçait Giorgio Gemisto, de qui la postérité a presque oublié le nom, quoique Gemisto fût alors justement regardé comme le plus remarquable des philosophes grecs. On eût dit qu'il avait vraiment vécu avec les anciens. Telle était la perfection de ses écrits, que les philologues les plus érudits avaient peine à ne pas les confondre avec ceux des plus beaux temps de la Grèce (I). C'est à son enthousiasme pour
(0 Sur cette question, il ne peut y avoir de meilleur juge que Giacomo Leopardi, dans son Discorso in proposUo di una orazione greca di G. G. Pletone , e (raduzione dclla medesima : « Les écrits de Gemisto se distinguent par une si grande abondance de graves pensées , par un style si sensC' , si fort et si noble , par une pureté et une finesse de langage si parfaites, qu'en les lisant on dirait
Platon et à ses études approfondies sur les œuvre ce puissant génie qu'il dut le surnom de Pletone. Sa passion pour les anciens se révélait jusque dans ses idées religieuses : lorsqu'il parlait d'une réforme prochaine qui serait opérée par un seul prédicateur et qui, en imposant une seule doctrine au genre humain, ferait disparaître toute différence de culte , il manifestait clairement l'espérance de voir adorer de nouveau les dieux païens. L'ouvrage dans lequel il développa cette pensée fut brûlé après sa mort par ses ennemis; cependant^ les tendances de son époque étaient si indulgentes pour les admirateurs de l'antiquité, que la liberté avec laquelle il exprimait ses vœux ne l'empêcha pas d'être choisi pour soutenir les droits de l'Église grecque devant le concile de Florence. Partout, il recevait un chaleureux accueil : l'étendue de ses connaissances, la gravité de ses manières, l'élégance de ses écrits, la ressemblance de son langage avec celui de Platon, lui donnaient une autorité qui n'était contestée par personne. Néanmoins, à cause de ses opinions platoniciennes, il ne fut probablement pas très-satisfait des Florentins, qui lisaient alors aussi avidement Aristote que Platon, sans remarquer, pour ainsi dire, aucune différence entre eux. Après avoir étudié pendant des siècles la philosophie d'Aristote dans les commentaires arabes, les Italiens de cette époque eurent pour la première fois entre les mains les œuvres originales d'Aristote, en même temps que celles de Platon. Aussi passaient-ils de l'un à l'autre
qu'il ne manque à Gemisto, pour Cire égal aux grands historiens grecs de l'antiquité, que d'avoir vécu lui-même parmi les anciens. > r elle fut, dans sa pairie , l'opinion de ses contemporains.
philosophe sans faire encore aucune distinction. Les difficullés de l'interprétation et de la langue absorbaient l'esprit des savants; l'érudition philosophique n'était pas encore née; toutes les discussions avaient pour objet des questions de grammaire ou de philologie (1). Gemisto transporta tout à coup la critique dans le domaine philosophique par son opuscule De platonicœ atqve arislotelicx philosophiœ différentiel (2), où, comparant avec beaucoup de finesse et de pénétration les deux philosophies, il donnait sur tous les points la préférence à Platon. C'est alors qu'éclata entre les Grecs une grande querelle qui divisa les Italiens eux-mêmes. Ainsi naquirent les deux partis des Aristotéliciens et des Platoniciens, qui s'attaquèrent réciproquement avec une incroyable violence. Giorgio Scolario (3) et Teodoro Gaza, tous deux grecs et aristotéliciens, furent les premiers à se répandre en invectives contre l'opuscule de Gemisto. Bessarion, disciple de ce dernier, prit ensuite la plume, et défendit son maître dans une lettre anonyme, où il s'efforçait de ramener la question à des
(1) Tirabosclii, Sioria délia leiteralura. Brutker, Historia philosophise, Leipsig, 1743.
(2) Bàle, 1574. Il s'en trouve une copie dans la bibliothèque Marucclli à Florence.
(3) Appelé aussi Gennadhis. Sa réponse manuscrite se trouve à la bibliothèque nationale de Paris. Toute celte dispute philosophique est exposce en détail dans les Mémoires de V Académie des inscriptions, t. II de la r* série, p. 71 b, -Querelles des philosophes du quinzième siècle, par Boivin le Cadet. Voir aussi Brucker, //^atoria philosophiœ (Leipsig, 1743), tome IV, chap. II et III; Léo AUatius, De Georgiis et eorum script is diatriba ( l'auteur parle de Giorgio Gemisto , de Giorgio Scolario et de Giorgio de Trébizonde ), in Alberti Fabricii 5/&//o//îeca Grrcca , t. X (Hambourg, 1721 ).
termes plus courtois. Par malheur, il lui échappa de dire que Teodoro Gaza était plus savant que Giorgio deTrébizonde, autre grec qui se trouvait à Florence (1). Giorgio de Trébizonde avait un caractère présomptueux et emporté, d'une nature rude et agressive. Il se mêla tout de suite aux débats avec une telle âpreté, que chacun en resta stupéfait (-2). Quoique partisan d'Aristote, il attaqua avec la même fureur Platoniciens et Aristotéliciens, les appela non philosophas sedpJdlotenebras^ et se permit toutes sortes d'insultes et de basses plaisanteries. Enfin, non content d'avoir outragé les vivants^ il se tourna contre les morts. Selon lui, Platon était un homme complètement dépravé; un homme adonné à la gourmandise, à la débauche, aux excès les plus honteux ; un homme sans foi, sans dignité^ sans honneur, etc. Un langage si contraire aux convenances et à la vérité devait naturellement dégoûter les honnêtes gens : Giorgio de Trébizonde fut désapprouvé, délaissé par tout le monde. Mais son isolement ne le ramena pas à la raison; il persévéra dans la môme conduite, et passa tristement les dernières années de sa vie sans rencontrer aucune compassion.
Pendant ce temps Bessarion avait travaillé à un important ouvrage, In calunmialorem Platonis (3), qu'il
(1) Giorgio deTrébizonde était né en Crète, mais Trébizonde étiiil la patrie de ses ancêtres.
(2) Comparât ionesphilosop/iorum Aristotclisel Plaion'is (Venise, 1523).
(3) 11 (il paraître deux écrits : dans l'un ( Bessarionis card. Sabini , Patriarchœ Constantinopolitani , De naturel et artc , adi^ersus Georfjium Trapczu7i(ium crcfenscm), il raconta toute l'histoire de la querelle; dans l'autre (In calumnlatorem Platonis), il diNCiita longuement la question philosophique. A la belle édition in-folio de
publia au moment le plus passionné de la querelle. Après avoir victorieusement défendu la mémoire de Platon, il démontrait que le désaccord entre ce philosophe et Arislote n'était ni si grand , ni si profond qu'on voulait le donner à entendre. L'Aristote grec (i) , disait-il en concluant , peut et doit être mis d'accord avec Platon; c'est ce qu'ont fait les Alexandrins ; c'est ce que peuvent et doivent faire les Italiens du xv^ siècle. Ainsi fut ramené un peu d'ordre et d'urbanité dans la discussion ; ainsi triompha enfin à Florence cette philosophie qui , pour avoir toujours porté le nom de platonicienne , n'en fut pas moins néo-platonicienne ou alexandrine. Ses traditions s'étaient maintenues vivantes en Grèce, et ses derniers soutiens venaient la transplanter en Italie.
Mais ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette dispute philosophique , ce fut le point sur lequel tout le débat s'était concentré. Platon et Aristote, avait dit Gemisto, conviennent tous deux que les opérations de la nature ont une fin déterminée ; mais Platon soutient que la nature agit avec volonté {consulta agit)\ que dans la nature il y a , par conséquent, un esprit , une essence qui se rend compte de son but ; tandis qu'Aristote compare la nature à un ouvrier qui , après avoir appris son métier, travaille ensuite instinctivement ( non consulta), quoiqu'il tende toujours au but déterminé. Gemisto signalait la grande supériorité de la pensée
ce second ouvrage (Venetiis, in ^Edibus Aldi et AndrecC Soceri, MDXVl ), le premier des deux écrits de Bessarion a été ajouté comme dernier livre.
(1) On appelait ainsi l'original grec d'Aristote, pour le distinguer de l'Aristote connu seulement d'après les commentateurs.
platonicienne : la nature, disait-il, est Tœuvre de Dieu, œuvre bien supérieure à l'œuvre de l'homme ; la main et la sagesse de Dieu sont toujours présentes dans la nature; si l'homme peut quelquefois opérer par habitude, Dieu seul opère toujours par raison. Ce débat, malgré la forme aride et confuse que revêtait la discussion, avait au fond la plus grande gravité. Il s'agissait de savoir si dans la nature c'est la raison ou le hasard qui opère ; si la nature est la manifestation d'un esprit divin et universel qui anime et gouverne le monde, ou si elle n'est que l'effet aveugle des lois qui régissent la matière. En transportant tout d'un coup l'érudition italienne du xv^ siècle dans le domaine de la philosophie , en l'arrêtant sur une question d'une importance vitale , Pletone montrait une singulière pénétration philosophique. Ce qui n'est pas moins digne d'être observé, c'est que les autres érudits comprirent immédiatement la portée de cette question et se disputèrent le, terrain avec acharnement (1).
Quand Gemisto vit avec quelle chaleur Bessarion défendait les idées platoniciennes et qu'il s'aperçut de leur triomphe à Florence, il s'abstint de toute polémique, car la polémique n'était plus nécessaire, et il chercha seulement le moyen le plus efficace pour les répandre d'une manière durable. Il avait le don de communiquer aux autres son admiration, je dirais presque son culte pour Platon : il se mit donc en rapport avec Côme de Médicis, et, après de longs raisonnements, qui furent
(1) Gemisto Pletone : De platonicx atqnc Arisfofclicœ philosophiœ diffcrcniki. Bessarione : In calumniatorem Platonis. Giorgio (le ïrébizondc • Comparationes philosophorum Aristotelis rt Platonis.
écoutés avec beaucoup d'altenlioa , il réussit à faire pénétrer son enthousiasme dans l'esprit de ce puissant personnage. Dès qu'il vit Côme passionné pour la cause plaidée devant lui, il alla plus loin encore, et lui confia la pensée qu'il avait de reconstituer à Florence l'antique Académie qui avait tant honoré la Grèce et qui avait rendu tant de services à la philosophie platonicienne (I). Côme approuva ce projet, et, l'adoptant sans retard, s'efforça de le réaliser. Telle fut l'origine de cette fameuse Académie platonicienne, qui exerça une si grande influence sur les destinées de la philosophie pendant le xv^ siècle tout entier.
Ayant ainsi assuré le succès de sa doctrine , Gemisto regagna le Péloponnèse, sa patrie, pour y passer en repos le peu d'années qui lui restaient à vivre. Mais ses ennemis ne le laissèrent point en paix. Scolario , qui avait été l'un de ses premiers adversaires à Florence et qui était devenu patriarche de Gonstantinople, l'attaqua plus amèrement encore que par le passé. II l'accusa d'être un hérétique et un mécréant. Lorsque Gemisto fut mort, il chercha par tous les moyens à obscurcir sa renommée, et brûla même quelques-uns de ses ouvrages, qui sont irrévocablement perdus (2). Néanmoins, Pletone ne cessa pis d'être admiré par les Italiens. En 1471 , vingt ans après qu'il avait cessé de vivre, ses restes furent réclamés par Pandolfo Malatesta, seigneur de Rimini , qui les fit transporter
(1) L'origine d«} celle Académie est racontée par Ficln lui-même dans l'épîlre .Jédicatoire qui prcct'de sa traduction latine de Plotiii. (VeirFicini Oj;era ; lVà\e, 157rt, in-folio, t. II, p. 1320.)
(2) Parmi ces ouvrages . il faut mentionner le traité De legibus, où étaient exposées les opinions religieuses de Gemisto.
dans cette ville et ensevelir avec les plus grands honneurs (1). La décadence des études grecques parmi nous a fait oublier injustement la mémoire de ce philosophe ; mais quiconque étudie l'histoire du xv^ siècle est forcé de reconnaître que Gemisto fut le véritable initiateur à la philosophie platonicienne en Italie et, par conséquent, l'un des hommes qui ont le mieux mérité de ce pays (2).
Quand Gemisto eut quitté l'Italie , Corne s'aperçut que l'Académie platonicienne avait besoin pour prospérer d'un homme qui en prît la direction , qui en fût la force et la vie. Ses regards se tournèrent alors vers le fils de son médecin, vers Marsile Ficin , qui , né en
(1) L'église de Saint-François, construite par Léon-Baplisle Alberti, possède encore , sous sa seconde arcade extérieure , le tombeau de Pletone. ( Note du trad.)
(2) Giacomo Leopardi , dans son Discours cité plus haut, cherche à venger le nom de Gemisto. « On ne parle plus maintenant de Giorgio Gemisto Pletone de Constantinople : la seule cause de ce silence est que la célébrité des hommes , comme toute chose au
monde, dé|)ond plus de la fortune que de la raison Gemisto fut
assurément un des génies les pUis vastes et les plus distingués de son temps, c'est-à-dire du quinzième siècle. Après avoir reçu de sa patrie les témoignages de la plus haute estime, il survécut à sa patrie et au nom de Grec (ou Romain, comme il disait ), et fut accueilli avec tendresse par rilalie. Sa renommée ne lit que s'accroître dans sa nouvelle patrie et même dans les autres parties de l'Europe, partout en un mot où s'étendait l'étude des lettres. » Remarquons que Leopardi, d'ordinaire si savant et si précis, commet ici une erreur, quand il fait venir Gemisto en Italie après la chute de Constantinople, car le phdosophe platonicien était déjà mort en 143! , «Unix ans avant la prise de celte ville. Quant à la patrie de Gendsto, on n'est pas certain que ce soit Constantinople. Au moment de sa naissance , la jilupart de ses parents avaient abandonné la capitale de l'empire grec.
1133, donnait déjà de merveilleuses espérances. Marsilc ricin, après avoir reçu de Côme des secours pécuniaires et des encouragements, sans lesquels l'étude de la philosophie lui eût été impossible , s'était mis avec enthousiasme à méditer Platon , et, tout jeune encore, avait composé sur la doctrine de ce philosophe des ouvrages volumineux (1). Lorsqu'il connut à fond la langue grecque, il entreprit de commenter et de traduire les divers écrits de Platon , préparant chaque jour cette traduction, qui môme aujourd'hui , malgré les travaux nombreux de la philologie, est la meilleure que possède l'Italie. Dans son culte pour l'antique philosophe, Marsile Ficin alla si loin, qu'il entretenait , dit-on , une lampe allumée devant le buste de Platon, quoiqu'il fût chanoine de Saint-Laurent et qu'il s'occupât de restaurer la philosophie chrétienne. Peu à peu il étendit ses investigations à l'antiquité tout entière , et ne rencontra pas le nom d'un seul philosophe ancien dont il ne recherchât avidement les ouvrages. Il lisait avec une passion infatigable les Aristotéliciens, les Platoniciens , les Alexandrins; tâchait de trouver des fragments de Gonfucius et de Zoroastre; étudiait la Genèse ; passait d'un siècle à un autre, d'un système à un autre sans presque s'en apercevoir ; tous les écrits des anciens semblaient avoir droit à son admiration. Au lieu de jurer, comme naguère, par Aristote, on se mit à jurer par l'antiquité tout entière. C'était évidemment un grand progrès ; et déjà , dans la dispute des Platoniciens et des Aristotéliciens, on pouvait voir le présage du retour prochain et inévitable de la raison (^). Mais,
(IjDans un âge plus mûr il condamna ces ouvrages aux flammes. (2) Gibbon ( Décline and fall, etc. ) a fait avec beaucoup Je péné-
avant de faire une pareille conquête , la philosophie avait encore besoin de parcourir toute l'antiquité; c'était seulement après se l'être pour ainsi dire incorporée qu'elle pouvait acquérir la conscience de son indépendance.
Cette fièvre de lecture qui s'était emparée de Ficin le domina tellement, que sa tête devint presque un dictionnaire vivant de philosophie antique. Ses œuvres doivent être considérées comme une grande encyclopédie des doctrines de son siècle. Outre la philosophie, il connaissait la médecine et les sciences naturelles , vers lesquelles son père avait voulu d'abord le diriger. Mais toute son érudition ne lui avait pas donné l'habitude d'appuyer ses jugements sur l'expérience et sur l'observation. Pour prouver une vérité, il ne se contentait pas des lumières fournies par la raison, par la nature entière et par la conscience du genre humain ; il trouvait absolument nécessaire d'invoquer quelque passage de Platon ou d'un autre auteur ancien, cet auteur fùt-il d'ailleurs sceptique ou matérialiste.
Un ouvrage peu volumineux que Ficin écrivit Sur la religion chrétienne (1), nous servira à mettre en évidence le singulier mélange d'idées qui s'était formé dans
tration les observations suivantes : « So equal , yct so opposite are the merits of Plato and Aiistotle, tliat they inay be balanced in endless controversy ; but somc spark of freedom niay be produced by the collision of adverse servitude. » Toute la fin du chapitre lwi de cet ouvrage abonde en détails cuiienx et en réflexions importantes sur le caractère et la doctrine des Grecs qui vinrent en Italie. Voir aussi Meier, Saronnrola, etc.; zweil. Kap.: Uebcrblick des wissenschaftlichen und politischen Lebens in Florenz unler den Mediceern. (1) Dclla rcligione crisliana; Florence, Giunli, 1568.
l'esprit de ce philosophe. Voulant démontrer la vérité de la doctrine et la divinité de la mission du Christ, Ficin commence ainsi : « La venue du Christ a été plusieurs fois prophétisée par les sibylles ; les fameux vers de Virgile sont connus de tout le monde. Comme on demandait à Platon combien de temps dureraient les préceptes de sa philosophie , il répondit: jusqu'à ce que vienne Celui qui fera jaillir la source de toute vérité. Porphyre, de son côté, dit dans ses Réponses : Les dieux ont déclaré que le Christ était souverainement pieux et religieux; ils l'ont reconnu immortel , et ont rendu en sa faveur le témoignage le plus bienveillant. » Voilà les principaux points sur lesquels repose toute l'argumentation de l'ouvrage. Pour établir la vérité de la religion chrétienne, il fallait donc consulter les sibylles, Virgile et Platon ; il fallait rappeler que, suivant Porphyre, les dieux avaient porté sur Jésus- Christ un jugement favorable ! Telles étaient les dispositions intellectuelles et les études de Marsile Ficin. L'admiration universelle , éveillée dans toute l'Europe par la découverte destrésorsantiques, s'était personnifiée en lui et l'avait si complètement subjugué, que tout élan de libre pensée lui était devenu impossible. Il avouait ingénument à ses amis que quand il conçut le projet de composer son grand traité sur la théologie platonicienne {Teologia Platonica), il avait voulu écrire ce traité dans un sens tout païen, et qu'il ne s'était décidé à lui donner un caractère chrétien qu'après de plus mûres réflexions (1). La Teologia Platonica est l'ouvrage capital de Fi-
(1) Brucker, Uist., etc.; Marsilii Ficlni Vi(a , auclore Johanne Corsio, publiée par Ang. Mar. Bundini.
cin (1), celui où il s'est efforcé de concentrer toute sa doctrine, d'en faire un ensemble etde donner à cette doctrine la forme d'un système. Mais ce serait une grave erreur d'y chercher une véritable unité philosophique : cette unité, l'esprit môme de l'auteur ne la concevait pas ; les écrits de Ficin sont de longues dissertations, qu'une foule d'idées secondaires , rattachées les unes aux autres par un nombre infini de citations diverses, viennent de temps en temps interrompre et embrouiller. On n'y trouve ni homogénéité dans les vues scientifiques , ni suite dans les raisonnements, ni élégance dans le style, qualités qu'on aurait pu attendre d'un homme qui avait passé sa vie avec les écrivains grecs. Tant il est vrai que la beauté de la forme tient seulement à la clarté, à la précision des idées, à ces mouvements spontanés et libres de la pensée, que Ficin avait étouffés en lui.
Néanmoins , dans l'histoire de toutes les sciences et surtout dans l'histoire de la philosophie, on remarque une certaine unité , une vie qui appartient plus à la science elle-même qu'à ses adeptes, qui progresse continuellement et se fait jour malgré les volontés particulières, en dépit des obstacles de toutes sortes. Déjà la dispute entre les Platoniciens et les Aristotéliciens avait fixé l'attention des philosophes sur une question capitale, que Ficin était forcé d'examiner à son tour en donnant presque involontairement à ses idées une apparence d'unité, un ordre systématique. La question principale qui préoccupait alors tous les esprits était celle de savoir comment la nature opère ; non que cette question se révélât à eux avec toutes ses conséquences, mais
(i; Marsilii Ficini Ojera; Dùle, 2 vol. in-folio.
parce qu'elle avait été l'objet d'une ardente querelle. Quoique platonicien , Ficin aurait voulu approuver les deux partis, ou du moins garder le silence; mais il ne le pouvait pas ; il était obligé de raisonner aussi, de discuter sous tous ses aspects le point controversé. Aussi, dans sa Theologia Platonica, introduisit-il la fameuse proposition comme un problème fondamental , autour duquel se groupèrent naturellement tous les autres.
La nature , selon Marsile Ficin , est animée par un nombre infini d'âmes ; l'eau , la terre, les plantes, les astres ont tous une troisième essence [terza essenza) ou une âme qui leur est propre. Ces âmes sont toutes raisonnables, immortelles, et pourtant inséparables des corps. Elles tiennent la nature, par leurs transformations incessantes, dans une éternelle activité. C'est par elles que l'eau engendre spontanément des animaux, que la terre ne cesse de fleurir, que les astres gravitent harmonieusement, et que toute la nature procède avec une éternelle raison. Mais ces âmes répondent-elles à Vidée de Platon, ou à la forme d'Aristote ? A l'une et à l'autre, disait Ficin. Suivant Platon, les choses existent en tant qu'elles correspondent à une idée; suivant Aristote, elles existent en tant qu'elles ont une forme. Aristote, cependant, reconnaît en toutes choses une première forme générale , qui sert de type à toutes les formes particulières; au fond, cette forme primitive ne diffère pas de l'idée platonicienne et est identique à l'âme raisonnable, ou à la troisième essence. Voilà comment Ficin cherche à mettre d'accord Platon et Aristote.
Ces âmes ou troisièmes essences , dont le nombre est infini, sont divisées en douze ordres ^ d'après les
douze signes du zodiaque; elles ont entre elles une mutuelle correspondance , et se mirent toutes dans l'âme de l'homme, qui est, pour ainsi dire, le microcosme de la création. Toutes les âmes de la nature peuvent donc agir sur celle de l'homme, parce qu'elles y trouvent toutes une certaine corrélation : c'est ainsi que s'explique l'influence des astres. Si l'étoile de Mars , dans une certaine position, est susceptible d'exercer une influence sur l'homme , c'est qu'il y a déjà dans l'âme de l'homme des esprits martiaux que cette étoile provoque à l'action. Si une pierre ou une herbe éveille en nous une passion ou en éteint une autre , c'est que l'âme de la pierre ou de l'herbe trouve dans notre âme une affinité ou une opposition. De cette manière, Ficin justifiait, par sa philosophie, tous les préjugés de son siècle, préjugés qu'il partageait lui-même. Il attribuait à Saturne sa mélancolie habituelle (1), et il était toujours couvert d'amulettes, qu'il changeait continuellement selon l'état de son âme. Dans son ouvrage De vild cœlitas comparandâ (2) , il décrivit minutieusement les influences des astres , des pierres , des animaux , et s'étendit avec complaisance sur les vertus occultes de l'agate et de la topaze, des dents de la vipère, des ongles du lion, etc. (3).
Et ce n'était pas là une singularité particulière à Ficin; c'était, nous l'avons dit, le caractère général de son siècle, où les croyances de cette sorte commençaient h prendre une nouvelle vigueur et à devenir chaque jour
:i) Ficin , Eplsioliv , lib. III.
(2) Lyon, 1667.
(3; Cette description constitue la partie principale de son ouvrage De vif a.
plus générales. Soit que les Grecs les eussent apportées de l'Orient, soit que les esprits, dénués d'une foi positive et d'une science solide , y fussent naturellement portés, il est certain que les hommes les plus sérieux étaient dominés par des tendances superstitieuses. N'ayant ni la force ni le courage de croire à eux-mêmes, ils couraient avec ardeur après ces fantômes. L'alchimie , l'astrologie divinatrice et toutes les sciences occultes envahissaient les universités et môme les places publiques. On s'imaginait que la nature entière était pleine de forces cachées, d'esprits mystérieux en communication avec les mortels; un pressentiment d'événements extraordinaires, d'immenses bouleversements, de catastrophes terribles , se rencontrait chez tous les peuples et surtout chez les Italiens. On parlait aussi beaucoup de changements et de réformes qui devaient bientôt renouveler le catholicisme. Nous avons vu que Pletone attendait le triomphe des dieux païens; le grave et savant Landino tirait l'horoscope de la religion : s'appuyant sur la conjonction de Jupiter et de Saturne , il prédisait pour le 25 novembre 148i, une grande transformation dans le Christianisme (I). C'était une époque de doute et de superstition , d'indifférence et d'étrange exaltation. Les Italiens ne voulaient pas défendre leur patrie, et ils affrontaient mille périls pour retrouver un manuscrit; ils doutaient de l'existence de Dieu et croyaient aux esprits. Nicolas Ma-
(1) Commcnto alla Divina Coinmedia,i>ev Niccolù de la Magna, Flor^'p.re, 1481. Voir parliculièrenienl le passage où le commentateur interprèle le lévrier allégoriiiue. 11 est singulier que Luther soit né justement au mois de novembre 1483 ou 1484 ( il y a quelque doute sur Tannée).
chiavel pensait « que l'air est rempli d'esprits coinpal issants qui, par de sinistres augures, avertissent les mortels des maux dont ceux-ci sont menacés » (i). « Il existe, disait plus tard François Guichardin, des esprits aériens qui parlent familièrement aux hommes. C'est un fait certain, je le sais par expérience (2). » Marsile Ficin ne faisait donc que soutenir, à l'aide de l'anliquité, les croyances bizarres de son temps ; et la philosophie néo-platonicienne s'y prêtait admirablement.
Nous devons, d'après Ficin, distinguer dans l'homme deux âmes. L'une est l'âme sensitive, ou la troisième essence du corps {tertia cssentia); elle en est inséparable, et, après la mort, le soumet aux éternelles transformations de la matière. L'autre est l'intelligence (?/zc;?5), c'est-àdire l'âme qui perçoit [anima inteUettiva), souffle divin, envoyé dans le corps par le Créateur. Elle constitue l'élévation, l'universalité de notre nature; elle est le microcosme de la création ; elle est en communication avec toutes les âmes. Bien qu'elle soit sollicitée par les préoccupations terrestres, assujettie aux passions, en proie aux douleurs et aux misères, elle peut arriver à la contemplation des choses célestes, voir au delà du présent, prophétiser l'avenir et arriver, par l'extase, à la bienheureuse vision de Dieu. Cette vision, qui fut accordée à Plotin et à Porphyre , procure la plus grande félicité que nous puissions espérer sur terre; c'est une image de la béatitude qui nous attend au ciel. Mais qu'est-ce que l'Être suprême selon Ficin? C'est VlJnité. Pour lui et pour les néo-platoniciens, ce qui est parfait est nécessai-
(1) D/scorsi , livre 1, cliap. lvi.
[2) liicordijioUitvt a ciLiU, Ricordo cr.xi.
remenl un; c'est pourquoi Dieu est un par essence, ou plutôt il est VUnité même. On pourrait dire également que Dieu esiVintclligcn-e {mens)\ mais alors il faudrait ajouter qu'en lui V intell Ujence est à la fois âme et corps. Or, le Créateur ne pouvait s'abaisser à se mettre en rapport direct avec la nature; aussi a-t-il entouré son trône de créatures immortelles et intellectives qui sont les anges; par leur intermédiaire, il a créé toutes les troisièmes essences, et les a confiées aux soins de ces créatures. L'Être suprême se communique donc à une série sans fin d'âmes qui sont créées et gouvernées les unes au moyen des autres. Dans l'homme seul le Seigneur a fait pénétrer son souffle divin ; Dieu a voulu que l'homme seul fût l'œuvre de ses mains et fût fait à sa ressemblance. Pour cette raison, dit Ficin en concluant^ il y a au centre de l'esprit humain un point de contact entre la créature et le Créateur (1).
La doctrine de Ficin était, en substance, une imitation des doctrines néo-platoniciennes , une fusion, pour ainsi dire, de toute l'antiquité avec l'école alexandrine, mais sans originalité, sans unité organique. Malgré cela, la science avait marché, et Ficin, à son insu, avait contribué au progrès. Quand il disait : «La mer a une essence qui lui est propre, les fleuves en ont une autre, les pierres en ont une autre, et ainsi de suite ; mais il y a une troisième essence plus générale, qui est l'âme de toute notre planète, comme en toute chose il y a une forme à laquelle se rattache la forme de toutes les autres choses, » alors, sans s'en apercevoir, il ouvrait la voie au premier phi-
(1) Cette exposition de la doctrine de Ficin est tirée principalement de sa Thcolmjia plalonica. Voiries Œuvres de Ficin.
losophe indépendant et original qu'ait eu l'Italie. Que fit, en effet, Giordano Bruno quand, sur les ailes d'une nouvelle philosophie, il s'éleva d'un vol audacieux sur les hauteurs qui devaient lui être si fatales? il ne fît que réunir en une seule toutes les âmes de Ficin. a Cette âme, dit-il, est l'âme du monde; elle est intelligence, âme et corps tout ensemble; elle est à la fois Dieu et la nature; elle se manifeste par des modes infinis, par des mondes sans nombre; elle ne connaît ni mesure ni temps; en elle se trouve l'harmonie de tous les contraires. » Ayant découvert celte nouvelle et plus haute Unité j Giordano Bruno, en pleine possession de luimême, s'abandonna aux forces vives de son génie, rompit avec les serviles Iraditions de l'école platonicienne, et, dans un sublime essor, s'élança vers le ciel libre de la science^ où son astre brillera éternellement (l). Mais Bruno ne parut qu'un siècle après Marsile Ficin, et celui-ci ne songeait pas à frayer la roule à l'adversaire hardi de cette antiquité qu'il adorait et pour laquelle il avait dépensé sa vie tout entière.
La traduction de Platon et la Teolorjia Platonka sont les deux oeuvres principales de Marsile Ficin. Il traduisit, en outre, une foule d'auteurs alexandrins, écrivit des traités, des épitres, des discours; professa la philosophie à l'université de Florence; eut pour élèves Corne, Pierre, Laurent de Médicis , et fut l'âme de la nouvelle Académie , qui , sous sa direction, commença enfin à prospérer, et à obtenir une notoriété universelle.
Quand, plus tard, Laurent de Médicis assista aux séances et prit activement part aux discussions, les
(1) Voir ce que nous avons dit de Giordano Bruno dans la seconde partie de notre élude préliminaire. { yo(e du (rad.)
savants se présentèrent en foule et sollicitèrent l'honneur d'être admis à ces réunions. Tantôt on y lisait les dialogues de Platon, et quelques membres de l'Académie adoptaient le rôle des différents personnages, le commentaient et le défendaient; tantôt on y prononçait de longs discours latins, où brillait le vaste savoir de Marsile Ficin et où l'esprit facile et varié de Laurent excitait l'admiration générale. D'après un antique usage conservé parmi les Platoniciens, le 7 novembre, jour qui était alors regardé comme l'anniversaire de la naissance et de la mort de Platon, devint pour l'Académie florentine l'occasion d'une fête en quelque sorte religieuse. On couronnait de laurier le buste du philosophe, et, après avoir placé cette image dans un endroit élevé, on lui adressait des harangues louangeuses et des hymnes; plusieurs fidèles poussèrent même le fanatisme jusqu'à proposer qu'on demandât à la cour de Rome la canonisation de Platon (I).
On aurait peine à se figurer aujourd'hui combien cette assemblée de savants acquit alors d'importance, et combien elle fit honneur à Ficin, aux Médicis et à Florence. Cette ville devint le centre des érudits italiens ;la jeunesse studieuse accourait d'Allemagne, de France et d'Espagne pour écouter les leçons publiques de Ficin; les écrits
(1) Beaucoup d'auleurs ont traité de l'Académie. Ficin lui-même en parle plusieurs fois dans ses lellres et dans ses ouvrages. Voir aussi Ficini vita , auctore Corsio. Il est question de l'Académie dans presque loules les liistoires littéraires et philosophiques de l'Ilalie, ainsi que dans Fahroni , dans Roscoë, dans Gihhon. Harford, enfin, ( Life of Midi. Ang. Buonarroti, etc.-, London, 1858, t. II) a écrit sur TAcadémie platonicienne quelques pages qui , sans avoir rien de vraiment nouveau , ont le grand mérite de n'être pas la r^'pétilion ordinaire de Roscoë et de Tirahoschi.
de ce philosophe étaient las avidement dans toute l'Europe; ses mérites et ses défauts, les erreurs et les vérités qu'il proclama, tout contribuait à le rendre populaire. En réalité, les savants de l'Académie platonicienne inauguraient, avec Florence et avec l'Italie, une nouvelle civilisation. Partout, de nombreux auditoires entouraient les chaires; les universités étaient florissantes, les études prenaient un incroyable développement. La langue latine, que tout le monde parlait, l'imprimerie, qui pour la première fois répandait dans le monde entier les idées contenues dans les livres, concouraient à rapprocher les hommes, à éveiller dans le genre humain la conscience de son unité, à propager ce sentiment d'universelle fraternité dont le christianisme amènera peut-être un jour le complet triomphe. Des ténèbres du moyen âge commençait à surgir le monde moderne. L'Italie fut l'initiatrice de ce mouvement fécond; elle eut la gloire d'être l'école de tous les peuples, la maîtresse de toutes les nations européennes, qui la récompensèrent plus tard si cruellement des bienfaits reçus. Les savants, les érudits, les servîtes imitateurs des anciens et Laurent de Médicis lui-môme, sans le savoir et sans le vouloir, furent, dans la main de Dieu, les instruments de cette grande œuvre. Ils travaillèrent malgré eux au renouvellement de la civilisation, à la conquête de la liberté de penser!