‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PREMIER SÉJOUR DE SAYONAROLE EN TOSCANE ; VOYAGE EN LOMBARDIE; RETOUR A FLORENCE.

Savonarole avait à peine passé quelques jours à Florence qu'il se trouva isolé de nouveau. A mesure qu'il connaissait plus intimement les Florentins , il apercevait, à travers la culture de l'esprit, un doute éternel dans les âmes, un sarcasme continuel sur les lèvres. Cette absence universelle de principes et de foi le portait à rentrer en lui-même et Taflligeait d'autant plus que ses espérances avaient été plus grandes. Les frères de Saint-Marc ne lui semblaient avoir aucune religion véritable ; et si l'on prononçait souvent autour de lui le nom de Saint-Antonino, c'était plutôt par vanité que par charité. Les fameuses études'des moines l'indignaient plus que tout le reste. En entendant les religieux discuter avec passion sur des mots de Platon ou d'Aristote, et contredire, par esprit de parti ou par entraînement oratoire, les bases du christianisme, sans s'en inquiéter ou s'en apercevoir, Savonarole éprouvait un étonnement mêlé d'horreur. Il commença dès lors à concevoir une sorte de dédain et de mépris pour les érudits, les littérateurs et les philosophes , mépris qui augmenta sans cesse et qui le poussa quelquefois à détractcr la philosophie elle-même , quoiqu'il y fût passé maître, grâce à un labeur opiniâtre.

Sans doute aussi les Florentins ne purent lui témoigner aucune sympathie, car une profonde et [irréconciliable différence de caractère les séparait du frère récemment arrivé. Chez celui-ci, les élans généreux du cœur exerçaient sur la pensée une influence souveraine. Les manières de Savonarole et les formes de son langage étaient d'càillcurs rudes et négligées; sa prononciation était dure, son geste impétueux et presque violent. Ce que les Florentins aimaient chez leurs prédicateurs, c'était la modération étudiée des gestes, des mots et des phrases; c'était l'imitation manifeste de la mesure antique; c'étaient les citations continuelles : quant à la substance des sermons, ils n'en faisaient que peu de cas; souvent même ils applaudissaient l'orateur qui laissait entrevoir ses doutes. Savonarole, au contraire, lançait en chaire des invectives contre les vices, contre l'indifférence religieuse du clergé et des laïques; décriait les poètes et les philosophes; condamnait le fanatisme pour l'antiquité et ne voulait citer d'autre livre que la Bible, sur laquelle il appuyait tous ses discours. Mais à Florence presque personne ne consentait à lire la Bible, parce qu'on en trouvait le latin incorrect et qu'on craignait de gAter son style (1). Aussi à Saint-Laurent, où Jérôme prêchait en 1483, il ne se réunit jamais plus de vingt-cinq auditeurs, tandis qu'à San-Spirito, où parlait un frère appelé Mariano da Gennazzano, Téglise ne suffisait pas à contenir la foule.

(1) Le cardinal Hoinho ôrrivail à Sadolot : « Ne lisez poiiil les épîtres de saint Paul ; ce style barbare iiourrait vous corrompre le goiM ; laissez de côté ces bagatelles indignes d'un bomnie grave. >• — C'est pour le môme motif que Polilien, précepteur des enfants de Laurent, interdisait à ses élèves la lecture des psaumes. ( Sole du (rad. )

Fra Miii'iano était un favori des Médicis. Ceux-ci lui avaient fait construire, hors de la porte San-Gallo, un couvent où Laurent le Magnifique, qui voulait être regardé comme un homme universel, allait souvent le visiter pour discuter avec lui sur la théologie. Le prédicateur était devenu célèbre à Florence, surtout parlîii les courtisans lettrés, qui assistaient avec empressement à tous ses sermons et le vantaient avec enthousiasme. Dans une lettre à Tristano Calco, Politien décrit éloquemment les mérites de fra Mariano; mais en le louant, il révèle, sans s'en apercevoir, les défauts de l'orateur et ceux de l'auditoire. « J'arrivai, dit-il, très-prévenu contre Mariano ; la multiplicité des éloges m'avait rendu défiant. Mais à peine entrai-je dans l'église, que le port, le visage et la personne entière du prédicateur changèrent mes dispositions; tout de suite je pressentis et j'attendis quelque chose de grand. Je t'avoue que plusieurs fois je crus le voir prendre dans la chaire des proportions supérieures à la figure humaine. Il commence à parler. Je suis tout oreilles à sa voix sonore, à ses paroles choisies ; je suis tout à ses Jtaules pensées. Je distimjue ensuite V habileté des incises, je saisis la construction des périodes, je suisravipar les cadences harmonieuses, etc. (1).» Ainsi, un homme savant, un homme de goût comme Politien, s'arrêtait à remarquer avant tout le choix des mots et la

(1) PoUliam Epistohc, Lyon, 1533, t. II. — Voir la lettre écrite à Tristano Calco cq avril 1489, t. I, page 116. Celte lettre est citée par M. Vilk'inain {Cours de littérature au moyen dge). — Voir, en outre, Mccolo Valori, Vita LaurentuMedlcis. Quétif donne aussi (t. 11 ) quelques détails sur fra Mariano. — On peut consulter également Machiavel (Istorie Florentine, Vlll, 392; et Tiraboschi {Storia délia letieratura Ualiana, VI, 1118).

cadence des périodes. La postérité, il est vrai, a oublié le nom de fra Mariano (1); mais les contemporains portaient aux nues ce prédicateur, et Savonarole était éclipsé par lui. Girolamo Benivieni lui-même disait à Savonarole, de qui il était déjà devenu le partisan : «Mon Père, on ne peut nier*que votre doctrine soit vraie, utile et nécessaire; mais la manière dont vous présentez vos arguments est dénuée de charme, surtout quand on la compare à celle de Fra Mariano. )> Savonarole répondit : a Celte élégance de paroles doit céder le pas, chez un prédicateur, à la simplicité de la saine doctrine (2). » Mais en dépit du succès que l'avenir réservait à l'ami de Benivieni, l'auditoire de fra Mariano s'accroissait chaque jour. Le moine augustin étudiait ses phrases, ses paroles, ses gestes; déclamait avec élégance des vers latins et grecs; citait continuellement Aristote et Platon. Ses sermons étaient une imitation des discours de Ficin à l'Académie

(1) Nous ne connaissons aucun recueil, imprimé ou manuscrit, des sermons de Gennazzano. On cite de ce religieux un sermon prêché devant le pape Innocent VIII elimprimé à Rome; mais il est devenu trèsrare. Une copieen existe dans la bibliothèque Valicane,ou, du moins, elle est indiquée dans les catalogues : pourtant , malgré de nombreuses recherches, nous n'avons pu la retrouver. — Le sermon dont parle M. Villari a pour titre : Oratio habita dominica teriia advcntus, coram Innocendo Pont. Maximo, MCCCCLXXWJI, XIIl kal. Januarias. Voici le titre dun autre sermon qui fut également imprimé à Rome au quinzième siècle : Oratio de passione Jesu Christi dicta Alexandro VI Pont. Max. frequenti Senatu, idibus Aprilis MIID. M. Antonio Cappelli donne la péroraisonde ce discours dans la brochure intitulée : Fra Girolamo Saronarola c notizie intorno il suo tempo. (ISotedu trad. )

(2) Lettre écrite par Girolamo Benivieni à Clément Vit pour défendre la doctrine et les prophéties de Savonarole. Ms. de la bibliothèque Riccardi, cod. 2022.

platonicienne, discours regardés alors comme les parfaits modèles de toute éloquence. Souvent il racontait des anecdotes qui provoquaient le rire parmi ses auditeurs ; tout lui était bon pour attirer une grande foule autour de sa chaire.

Le triomphe d'un pareil rival ne devait certes pas humilier Savonarole. Cependant , quand on connaît les nombreuses tribulations qui accompagnent les premiers pas dans la vie, quand on songe aux cruelles incertitudes contre lesquelles il faut lutter avant d'acquérir la conscience de soi-même, quand on se rappelle combien la sympathie de l'auditoire est nécessaire à l'orateur, on comprend sans peine que Savonarole ne pouvait rester insensible à la froideur qu'il rencontrait. Il se voyait comme arrêté au commencement de son chemin; la seule route conduisant au but qu'il avait rêvé lui paraissait impraticable. Aussi fut-il un moment sur le point d'abandonner la prédication pour ne se livrer qu'à l'enseignement; mais, son impétuosité naturelle reprenant le dessus, il résolut d'employer toute la puissance de sa parole à déraciner les vices de ce peuple endormi et à le réveiller de sa léthargie.

Son imagination excitable s'exalta dès lors de plus en plus. Au lieu de reculer, il résolut de mettre ses projets à exécution. L'indifférence du peuple continuait à le convaincre de sa mission divine. Il se rappelait l'histoire des anciens prophètes, qui tous et toujours avaient dû combattre l'ingratitude du peuple hébreu. La comparaison enflammait l'esprit de Savonarole et fortifiait en lui la volonté de faire à la corruption de son temps et aux scandales de la cour pontificale une guerre acharnée, qu'il regarda bientôt comme or-

— JIO —

donnée par le Seigneur. Dans la prière, dans la contemplation, dans les extases, il attendait cette vision directe de Dieu que la philosophie de Ficin promettait à ses adeptes comme une faveur presque habituelle, et il la désira si ardemment qu'il finit par se croire exaucé. Au milieu de cette étrange exaltation d'esprit, il n'est point étonnant que Savonarole ait été réellement entouré de visions nombreuses et variées. Un jour, pendant qu'il parlait à une religieuse, le ciel sembla tout à coup s'ouvrir devant lui; le fervent dominicain vit écrites les futures calamités de l'Église , et il entendit une voix qui lui ordonnait de les annoncer au peuple (1). A partir de ce moment, il se tint pour assuré de sa mission divine, la considéra comme le suprême devoir de sa vie, et ne pensa qu'à raccomj)lir. Il aurait voulu pouvoir se faire entendre par toute la terre et crier à tous les hommes : a Rentrez en vous-mêmes et revenez au Seigneur. » Les visions de l'Ancien Testament et de l'Apocalypse se pressaient devant son imagination comme des réalités; elles lui représentaient les malheurs de l'Italie et de l'Église, et symbolisaient à ses yeux les conditions de la régénération future qui devait être opérée grâce à lui. Partout retentissaient à ses oreilles des voix qui lui commandaient de continuer à suivre la route où il était entré, et de ne se laisser ni vaincre par la fatigue, ni décourager par l'apathie des Florentins.

La même année (liSi) eut lieu la mort du pape

(1) Voir le procès imprimé. Il existe deux procès de Savonarole : l'un d'eux a été imprimé au quinzième .siècle cl plus lard par Baluzio; l'autre a été retrouvé par n us, et nous aurons l'occasion d'en pavler plus longuemcnl. —Voir aussi le P. Marciiese, p 118; Burlaniaeclii-, Fra BeneJetlo, elc.

Sixte IV, et pendant qu'on attendait de la nouvelle élection un soulagement aux maux de l'Église, on apprit que dans le conclave les dissensions entre les cardinaux étaient assez violentes pour faire craindre un schisme. Savonarole écrivit alors une poésie, où, s'adressant à Jésus-Christ, il disait :

Deh ! mira con pietade in che procella

Si trova la tua sposa, E quanto sangue , oime ! tra noi s'aspelta,

Se la lua man pietosa, Che di perdonar sempre si dilctla,

Non la riduce a quella race che fu quando era poverella (1).

L'élection du nouveau pontife enleva, cependant, l'espérance aux honnêtes gens. On ne tarda pas à connaître les marchés honteux passés durant le conclave; on n'ignora pas le prix des voles et le nom des cardinaux qui s'étaient vendus. Innocent YIII, à peine monté sur le trône de Saint-Pierre, se conduisit de façon à faire regretter, contrairement à toutes les prévisions, le règne de Sixte IV. Il ne couvrait pas du nom de neveux ses protégés; il les reconnaissait publiquement pour ses fils et leur donnait le titre de princes; non-seulement il affichait sa honteuse paternité, mais il se montrait si indulgent pour tous les vices, que la cour romaine devint le refuge de toutes les débauches et de tous les scandales. On était

(1) « Je l'en supplie, jette un regard de pitié sur ton épouse mise en danger par la tempête , et vois combien de sang s'apprête, hélas! à couler parmi nous, si ta main secourable , qui se fait un plaisir de pardonner, ne lui rend pas la paix dont elle a joui quand elle était faible et pauvre. »,— (Hvmniî comj>osée en 1484; poésie VIII dans l'édition de Florence. )

épouvanté au récit de ces faits, qui menaçaient la religion et déshonoraient l'humanité ; on ne savait vers quel abîme celte série de papes détestables allait conduire la société. A la mort de Sixte IV, on avait cru impossible de ne point avoir un meilleur pape; et voilà qu'on perdait tout espoir et toute confiance dans l'avenir. Si un peuple corrompu éprouvait tant d'indignation , quels sentiments devaient agiter Savonarole? Il est plus facile d'imaginer que de décrire la tempête qui bouleversait son âme. Par bonheur, on l'envoya prêcher les carêmes de 1484 et de 1485 à San-Gimignano, petite ville située au milieu des montagnes de Sienne (1). Ce n'était point alors le pays pauvre et abandonné qu'on voit aujourd'hui. Les monuments, les hautes tours qui se dressent avec fierté et qu'on découvre de si loin en parcourant la Toscane, les églises parées des plus charmantes conceptions de Ghirlandajo , attestent encore que la cité de San-Gimignano fut autrefois passionnée pour les arts et animée du plus pur patriotisme (2). La population ne connaissait pas les raffinements et les délicatesses des Florentins; elle n'altérait pas l'ingénuité spontanée de son cœur par les études subtiles et par les sophismes; ses pensées ne se perdaient pas sous les phrases; elle ne cherchait pas

(1) Xous devons nippoler, à riionnciir du père Marchese , que, dans son Histoire de Son-Marco , il a rélabli avec beaucoup de perspicacité la chronologie relative à la vie de Savonarole, en corrigeant les nombreuses erreurs où étaient tombés les autres biographes.

(2) Au nom de Ghirlamlajo il convient (rajt'uter ceux de Lippe Menimi , de Berna , de Benozzo Gozzoli et de Bene lelto tla Maiano. Voir dans la Gazette des beaux-arts (livraisons de mai, juillet et aoiU 1870) le travail que nous avons consacré aux Monumen's de Vari à San'G'mig'nano. {Aote du irad. )

uniquement chez les prédicateurs, à l'exemple de Politien, l'habileté des périodes et des incises, la cadence harmonieuse des mots. Sur ces montagnes et dans les plaines environnantes, la campagne sourit d'un sourire éternel, le printemps est presque divin. Les horizons larges et tranquilles qu'on découvre de ces hauteurs réconcilient l'homme avec la nature et le rapprochent de Dieu.

A San-Gimignano Savonarole se montra plus sûr et plus maître de lui-même qu'à Florence. Il exprima pour la première fois les idées qui le dominaient depuis longtemps, et proclama les trois propositions qui devaient être désormais son cri de guerre et le mot d'ordre de toute sa vie :

1<^ L'Église sera châtiée ;

2" Elle sera ensuite renouvelée ;

3° Ces événements arriveront promptement. Mais Savonarole nous apprend que, ne croyant pas le peuple de San-Gimignano suffisamment préparé, il ne présenta pas ces prophéties comme des révélations divines, et s'appuya seulement sur l'autorité de la Bible et de la raison naturelle (1).

L'histoire du peuple hébreu n'étant qu'un enchaînement continuel de désobéissances et de punitions, Savonarole y découvrait mille arguments pour prouver que la dépravation générale de l'Église rendait inévitables les terribles effets de la colère céleste. Ces arguments étaient exposés par lui avec d'autant plus de force qu'il

(1) Dans son Compcndium revelationum el dans ses sermons de 1497 et de 1498, on trouve plusieurs fois répétée Tbistoire de sa prédication. Voir aussi le Procès, la lettre de Benivieni , Burlainacchi , Fra Benedelto , etc.

y avait rencontré d'abord la confirmation de ses idées, avant que celles-ci eussent pénétré plus profondément dans son âme en revêtant pour ainsi dire les apparences de la réalité et en prenant la forme de visions divines (1). Toutes les fois qu'il parla de la corruption des mœurs, toutes les fois qu'il annonça les châtiments futurs, il sentit son espi'it grandir; sa parole était plus dégagée, plus efficace, plus éloquente; l'attention du peuple était violemment stimulée, l'auditoire ne se possédait plus. A San-Gimignano, Savonarole reconnut sa voie; il constata que les tristes pressentiments dont il était obsédé agitaient sourdement aussi le cœur des multitudes, et qu'en annonçant avec hardiesse les maux à venir, il révélait les Italiens à euxmêmes et trouvait partout un écho. 11 revint donc à Florence plus tranquille, car il était sûr de sa vocation; mais, en même temps que ses principes étaient devenus inébranlables, l'expérience lui avait appris que pour parler à ce peuple indifférent, il devait se montrer plus réservé, plus prudent et plus circonspect.

Il reprit ses modestes fonctions de lecteur jusqu'au carême de 1486 (2"), époque à laquelle on l'envoya prêcher dans les différentes villes de la Lombardie. A Brescia, il expliqua l'Apocalypse. Sa parole était ardente, sa voix impérieuse et vibrante. Il reprocha au peuple ses péchés, accusa l'Italie entière et la menaça de la colère divine. En parlant des vingt-quatre vieil-

(1) Jo. Francisci Piti , T'/7«7, elc. Le cinquième chapitre de cetle biograpliie expose en délail comment Savonarole trouva dans la Bible les premières raisons qui lui donnèrent un clair pressentiment des Iléaux réservés à l'Italie et à l'Église.

(2) Le lecteur était chargé d'instruire les novices. [Soie du (rad.)

lards, il imagina que l'un d'eux se levait pour annoncer ies futurs malheurs des habitants de B rescia. Un jour viendrait où la ville serait en proie à des ennemis furieux, où l'on verrait des ruisseaux de sang dans les rues, où les femmes seraient enlevées à leurs maris, les vierges violées, les enfants massacrés sous les yeux de leurs mères; partout la terreur, le sang et le feu. Savonarole termina son discours en invitant chacun à la pénitence, afin que le Seigneur eût pitié des gens de bien. — La mystérieuse image du vieillard produisit sur le peuple une profonde impression; on eût dit que la voix de l'orateur avait l'accent d'un autre monde; aussi, les prédictions sinistres de Savonarole jetèrent-elles l'épouvante dans les cœurs. Lorsqu'en 1512 les féroces soldats de Gaston de Foix saccagèrent la ville et massacrèrent environ six mille personnes, les habitants de Brescia se rappelèrent le vieillard de l'Apocalypse et le prédicateur de Ferrare (1).

Le succès de ce carême commença à faire connaître on Italie Savonarole et décida de sa vie, car dès lors le

(i) Pic, Burlamacelii , Marchese , etc. Voir aussi Barsanli, Délia Storia del Padre Girolamo Savonarola da Ferrai a (Livourno, 1782 ). Cette biographie, publiée sans nom d'auteur, est faite d'après rie et Burlamacchi; elle est cependant précieuse, parce qu'elle contient plusieurs fragments des Giornaic de Lorenzo Violi , dont Timportant manuscrit est perdu. On croit que ce manuscrit, conservé du temps de Barsanti chez les sœurs de Sainte-Catherine , a été vendu , il y a peu d'années, au libraire Molini et revendu à quelque Anglais ; il n'en existe plus aucune trace. Nous citerons également la biographie écrite par Razzi , autre compilation , mais de moindre importance, que l'on trouve manuscrite dans beaucoup de bibliothèques. Razzi a recueilli également de nombreux écrits apologéti([ues relatifs à Savonarole, et nous a laissé un résumé assez étendu de toutes les Giornatede Violi. Voir cod. Riccard. 2012.

Frère de Saint-Marc ne douta plus de sa voie. Cependant, telles étaient la candeuret la bonté de son âme, que sa modestie et son humilité croissaient avec sa légitime confiance en lui-même. D'après le récit de Fra Sébasliano de Brescia, son compagnon, il était continuellement ravi en extase pendant qu'il priait, tant sa foi, tant son exaltation religieuse avaient d'intensité; pour célébrer la messe, il était forcé de rechercher la solitude, parce que sa ferveur le mettait hors de lui-même; quelquefois sa tête apparaissait environnée de lumière (1).

Ce grand succès ne fut pas le seul qu'obtint Savonarole. Le chapitre des dominicains s'étant réuni à Reggio pour examiner des questions de théologie et de discipline (2), Savonarole y intervint en présence d'un grand nombre d'ecclésiastiques et de quelques laïques très-célèbres dans les lettres et dans les sciences. Parmi ces derniers, celui qui attirait principalement l'attention était l'illustre Jean Pic, prince de la Mirandoie (3). 11 n'avait alors que vingt-trois ans, mais il était déjà regardé comme un prodige d'intelligence, et l'on s'accordait à lui donner le nom de Phénix des génies. Dès son enfance il avait excité l'élonnement par la précocité de son esprit et par sa merveilleuse mémoire. Après avoir promptement achevé ses études, il voulut parcourir toutes les universités d'Italie et de France, assister à toutes les leçons. Non content d'écrire le latin et le grec plus facilement que sa propre langue, il fut le premier de ses contemporains à apprendre les

(1) Burlamacchi , Barsaiili , clc.

(3) Onde do Jean François Pic de la Miranilole qui écrivit la vie de Savonarole.

langues de l'Orient, et toutes celles qu'il put se rendre familières avec le secours d'un maître ou au moyen d'une grammaire; si bien qu'il eut la réputation d'en savoir vingt-deux. Dans les sciences, comme dans les langues, il espérait devenir universel et s'imaginait pouvoir embrasser toutes les connaissances de son temps. Les éloges qu'il reçut de toutes parts lui inspirèrent une si haute opinion de lui-même, qu'étant allé à Rome, il offrit de soutenir publiquement neuf cents propositions où il prétendait avoir renfermé tout ce qui est du domaine de l'intelligence humaine, et il invita tous les savants à ce tournoi intellectuel, promettant aux moins aisés de payer les frais du voyage. Ces propositions, en réalité, n'avaient qu'une faible portée et ne contenaient rien au fond; quelques-unes, cependant, à cause de leurs rapports avec l'astrologie divinatrice, furent entièrement condamnées par le pape, et le défi n'eut pas de suites.. Pic écrivit aussitôt son apologie et se soumit à la cour de Rome, quoique sa réputation , au lieu de diminuer à cause de cet incident, n'eût fait que s'accroître. Après le nom de Laurent de Médicis, il n'y en avait aucun qui fût aussi célèbre que celui de la Mirandole. Mais la postérité s'est montrée beaucoup plus sévère que le quinzième siècle, et peu à peu cette renommée s'est obscurcie. La vaste érudition de Pic était, en somme, assez superficielle. Ce personnage était très-inférieur à Politien dans les lettres, à Ficin dans la philosophie (1). Il connaissait si médiocrement les vingt-deux langues qu'il se vantait de posséder, qu'un juif put lui faire acheter

(1) Jo. Pki Opéra (Bâle, 2 vol. in-fol. ). — Sa philosophie nélail qu'une faible imitation de celle de Ficin.

comme des livres écrits par ordre d'Esdras soixante manuscrits contenant simplement la cabale. De certaines langues, il ne savait guère plus que l'alphabet. En italien, il écrivait sans aucune élégance, et son jugement était si peu sûr qu'il partagea l'opinion des gens qui préféraient les poésies de Laurent à celles de Pétrarque et de Dante (1). Malgré ces réserves, les mérites de Pic étaient nombreux. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir élargi l'érudition de son siècle en l'appliquant aux langues orientales, dont avant lui personne ne s'était occupé; il donna l'exemple d'une activité infatigable au service des lettres, et montra qu'un prince pouvait renoncer aux prérogatives de son rang pour vivre en égal avec les hommes adonnés aux travaux de l'intelligence. Son génie facile, sa mémoire prodigieuse, sa conversation vive et variée, ses manières nobles et gracieuses, sa jeunesse et sa beauté, ses abondants cheveux blonds qui retombaient en boucles sur ses épaules, tout éveillait la sympathie en sa faveur et contribuait à étendre sa réputation (2). Tel était l'homme autour duquel se groupaient tous les savants réunis clans le chapitre de Reggio, et auquel les plus hauts dignitaires

(1) Lettre à Laurent de Médicis ( Iclibus Julii 1 iSi). Bon nombre de personnes tenaient alors en médiocre estime la poésie de Dante.

(2) Beaucoup d'écrivains parlent de Pic de la Mirandole. Pour l'apprécier sainement, il faut lire ses lettres (jui forment, dans Tensemble de ses œuvres, deux gros volumes : elles traitent, des sujets les plus divers , souvent avec beaucoup de légèreté , mais toujours avec un amour ardent et sincère de la vérité. Parmi les historiens de Pic, nous en recommandons un qui donne sur lui , ainsi que sur Polilien et d'autres savants, des détails exacts, recueillis avec soin. C'est le révérend W. Pair Greswell, auteur des Mélanges hisloriques \^uh\[(is à Mancbe>ter en I805.

de l'Église témoignaient eux- mômes une singulière déférence.

Profondément concentré en lui-môme, Savonarole siégeait parmi les moines , la tête baissée sous son capuchon. Son visage était maigre et pâle, son œil cave, immobile et cependant plein de vivacité, son front sillonné de rides profondes. L'ensemble de sa physionomie attestait un esprit dominé par de fortes pensées. Si Ton avait comparé Savonarole à Pic, on aurait vu d'un côté un homme gracieux, aimable, sociable et léger; de l'autre, un personnage grave, solitaire, sévère et presque dur; on aurait cru que ces deux caractères étaient absolument contraires et qu'ils ne pourraient jamais s'entendre; et pourtant, c'est à l'assemblée de Reggio que Pic et Savonarole devaient se lier étroitement pour la vie. La renommée de Pic, son amour propre, les éloges auquel il était habitué, n'avaient pu lui gâter le cœur. Très-différent des savants d'alors, il était essentiellement bon et s'abandonnait avec ingénuité aux saintes inspirations du bien et du vrai; c'est ce qui allait, malgré toutes les oppositions apparentes, établir entre deux hommes si dissemblables une éternelle amitié.

Savonarole b*exalta pendant les discussions du chapitre. Tant qu'on ne parla que du dogme, il res!a calme et silencieux; il ne prit aucune part aux questions qui n'exigeaient que de l'habileté scolastique; mais quand on en vint à la discipline, il se leva; sa voix vibra comme à Brescia , et, semblable à la foudre, terrifia les auditeurs, les tint immobiles et stupéfaits. Il stigmatisa la corruption du clergé, et se laissa tellement entraîner par l'impétuosité de ses paroles, qu'il

eut peine à s'arrêter. Chacun le regarda comme un homme extraordinaire, animé d'un esprit supérieur (1). Un grand nombre de personnes voulurent le connaître; quelques princes entrèrent en correspondance avec lui ; mais, plus que tous, le jeune Pic, subjugué partant d'éloquence, devint l'admirateur du dominicain, son partisan, son ami. Il commença à porter aux nues le nom de Savonarole et à le populariser. S'étant arrêté à Florence, il n'eul de repos qu'après avoir décidé Laurent de Médicis à faire revenir le frère Jérôme dans le couvent de Saint-Marc. C'est là que se resserra l'amitié du savant et du religieux. L'admiration de Pic alla toujours croissant. Une mort prématurée empêcha seule réminent érudit de revêtir l'habit monastique et d'adopter la vie du cloître.

SavonarolercstaenLombardiejusqu'à l'année 1489 ('2). Avant de retourner à Florence, il se rendit à Gênes pour y prêcher le carême. Lorsqu'il passa par Pavie, il écrivit à sa mère une longue lettre, affectueuse et pleine d'abandon. Il s'excuse de n'aider sa famille que par ses

(1) Burlaniacchi , Pic, Barsanli.

(2) M. Antonio Capi)elli ( Fia Girolamo e notizic iniorno il sno tempo, Modena, 18C9), a solidcmont établi que Savonarole vint à Florence pour la seconde fois, non en l'iOO , comme l'a prétendu le p. Marchese, mais en 1489 : 1489 est, en effet, la date indiquée par tous les anciens bioj^raphes du Frère, et elle est rappelée i>ar Savonarole lui-même dans le Compcndium Eeveladonum, ainsi que dans le sermon du 25 août 1496. Le traité que Benivieni a consacré à la défense des doctrines de Savonarole confirme le dire de M. Cappelli. Oa y lit que Jérôme prêcha le carême de 1 i93 à Bologne , mais que depuis le mois d'aoïM 1 i89 jusqu'au mois de mai U96 , il prêcha tous les autres carêmes et tous les avents à Florence. Le p. Marchese a été induit en erreur par la lettre que Savonarole écrivit de Pavie à sa mère , lettre qui porte une date erronée. { ^ofedn trad.)

prières, la profession de religieux l'empochant d'agir autrement; mais il prend part en esprit à toutes les douleurs, à toutes les joies de ses parents. « J'ai renoncé au monde et j'ai entrepris de travailler- à la vigne du Seigneur en différentes villes^ pour sauver non-seulement mon âme, mais celle des autres. Les talents que Dieu m'a départis, je dois les employer comme bon lui semble; et puisqu'il m'a choisi pour ce saint ministère, soyez contente que je l'exerce hors de ma patrie, parce que j'opère ici beaucoup plus de bien qu'à Ferrare. Il me serait arrivé dans cette ville ce qui est arrivé au Christ, lorsque ses compatriotes disaient : « Celui-ci n'est-il point charpentier et fils d'un charpentier? )) Mais hors de ma patrie, on ne me parle pas ainsi; quand je veux partir, les hommes et les femmes pleurent , tant on attache de prix à mes paroles... Je comptais n'écrire que quelques lignes; mais l'amour a entraîné ma plume, et je vous ai ouvert mon cœur plus que je n'avais pensé le faire. Sachez donc que je suis inébranlablement résolu à consacrer au service de Dieu et au salut du prochain mon âme, mon corps et tout le savoir que le Seigneur m'a donné, et puisqu'il m'est impossible de réaliser ce dessein dans ma patrie, c'est ailleurs que je veux l'exécuter. Encouragez à vivre saintement tous ceux qui vous entourent. Je partirai aujourd'hui pour Gênes (I). »

Au mois d'août 1489, Savonarole, sur les instances de Laurent le Magnifique, fut rappelé par ses supé-

(1) Voir les Icllres inédites de Savonarole, publiées par le p. Marchesei A rcJiivio sforico italiano) — INous donnerons en entier hi traduction de cette lettre dans rAi)pendice. {^'ote du trad.)

rieurs à Florence. Ainsi, l'implacable ennemi des Médicis, le futur destructeur de leur puissance, devait son retour dans cette ville à leurs pressantes sollicitations. Laurent, malgré sa prudence, ne se doutait pas des malheurs qu'il préparait à sa maison; il ne soupçonnait pas quel foyer de destruction il allumait dans le couvent construit par son aïeul (1).

Savonarole n'avait pas encore oublié l'indifférence glaciale des Florentins et ne voulait pas s'y exposer une seconde fois. Il reprit donc à Saint-Marc l'enseignement des novices, et ceux-ci devinrent peu à peu l'objet de ses soins les plus tendres, de ses espérances les plus chères. En attendant des jours meilleurs, il leur inculquait ses sentiments et ses idées. Mais son nom était déjà connu, et l'opinion de Pic avait beaucoup de poids à Florence; aussi, un certain nombre d'amis prièrent-ils Savonarole de satisfaire la curiosité publique en admettant au moins quelques personnes à ses leçons. Il finit

(1) Que Savonarole soit venu à Florence, pour la seconde fois, à la prière de Laurent , qui avait été décidé par Pic à solliciter le n tour du l^rère, c'est un fait raconté par tous les biograjibes aiuiens et modernes. M. Perrens le nie, en sappuyant sur un manuscrit dans lequel il reconnaît lui-même une mauvaise paraphrase de Burlamacchi ou plutôt une copie de Burlamacchi avec quelques adjonctions arbitraires. Mais on doit suivre l'original de préférence à une mauvaise copie qui se trouve en contradiction avec toutes les autres biographies. La seconde raison alléguée par M. Perrens, et aussi peu acceptable, est que trop de temps s'était écoulé entre le chapitre de Reggio et la venue de Savonarole à Florence , et (|ue Laurent était habitué à être tout de suite obJi. il est possible (pie Pic ne se soit pas renilu immédiatement à Florence et que Laurent n'ait pas accueilli sa proposition avec empressement -, en tout cas, un frère n'obéissait pas directement aux ordres d'un Médicis. (Voyez Burlamacchi , p. 15 ; Barsanli , p. 20 ; Marchese , p. 25, etc. )

par y consenlir. Dans le cloître de Saint-Marc, à l'abri d'un rosier de Damas , que la vénération des frères à toujours renouvelé, il commença l'explication de l'Apocalypse devant un cercle restreint d'auditeurs bienveillants. Mais l'affluence augmentait chaque jour; chaque jour on insistait pour que le professeur se fit entendre en chaire. Ne voulant plus résister à ces demandes, il se recommanda aux prières de ses auditeurs ordinaires, et il leur dit, un samedi : Demain nous parlerons dans l'église; notre entretien sera tout à la fois une leçon et un sermon (1).

Le premier dimanche d'août 1490, l'église de Saint- Marc était encombrée par une foule curieuse de connaître ce nouveau prédicateur qui, après avoir passé inaperçu à Florence, avait su conquérir une si grande notoriété dans le reste de ITtalie. Savonarole, enfin, monta en chaire. Il a écrit lui-même qu'il prononça un sermon terrifiant. Tout en continuant l'explication de l'Apocalypse, il énonça pour la première fois ses fameuses conclusions sous les voûtes de Saint Marc, et réussit à communiquer pour un peu de temps à cette multitude l'impétueuse ferveur de ses sentiments. Sa voix sembla plus qu'humaine. Le succès fut complet. Dans toutes les réunions, la société florentine ne parla que de Savonarole; les érudits abandonnèrent un mo-

(1) Comme nous l'avons déjà dit, l'histoire de la prédication de Savonarole se trouve non-seulement dans les biographes , mais encore , avec plus d'exaclitude, dans le Comijcndlo di Hiuelazionr, et dans plusieurs sermons que nous aurons Tocciision de citer. Le procès imprimé , et celui que nous avons découvert, sans parler de la lettre de Benivieni et des œuvres de Fra Benedetlo , fournissent aussi de nombreux délails.

ment Platon, pour discuter sur les mérites du prédicateur chrétien.

Mais Jérôme ne se laissa pas abuser par ce triomphe momentané; ilcomprit que les érudits lui feraient bientôt une guerre acharnée, et que, ne pouvant lui adresser d'autre reproche, ils l'accuseraient d'avoir des connaissances insuffisantes. Pour repousser d'avance ces attaques, il publia quelques-uns de ses écrits; il espérait, par là, instruire le peuple et répondre en même temps à toutes les objections. Nous allons examiner ces travaux de Savonarole , afin de faire mieux connaître la puissance de son esprit, dont nous n'avons pu rien dire encore, parce que les sermons et les écrits composés jusqu'alors par le Frère sont presque tous perdus.

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