‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 14 sur 31 · LA PHILOSOPHIE DE SAYONAROLE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE SAYONAROLE

Parmi les écrits de Savonarole, ceux qui traitent de philosophie, et qui presque tous servirent à Tinstruction des novices , sont les moins appréciés. Sans les avoir lus, la plupart des biographes ont pris Thabitude d'affirmer qu'ils étaient une faible et servile imitation d'Aristote et de saint Thomas. Plusieurs motifs ont contribué à répandre cette opinion , selon nous , trèsfausse : d'abord le volume exigu de ces écrits; puis, le peu de cas que Savonarole lui-même en faisait; surtout , les accusations passionnées du Frère contre la philosophie, contre les philosophes et contre la vanité de leurs études. On ne pouvait croire qu'un homme qui a tant décrié la philosophie, eût été susceptible de composer des traités philosophiques de quelque mérite (1). Ces traités, n'étant d'ailleurs en maint endroit

(1) Bossuet lui-même, qui a composé des ouvrages pliilosopliiques restés célèbres, ne prend-il pas aussi quelquefois en pillé la philosophie ? « Comment puis-je me fier à toi, ô pauvre philosophie? que <( vois-je dans les écoles? que des contentions inutiles qui ne saront «« jamais terminées-, on y forme des doutes, mais on n'y prononce « point de décisions. Remarquez, s'il vous plaît, chrétiens, que de- « puis qu'on se mêle de philosopher dans le monde, la principale des « questions a été des devoirs essentiels de l'homme, et quelle était la « fin de la vie humaine. Ce que les uns ont posé pour certain, les au- « très l'ont rejeté comme faux. Dans une telle variété d'opinions, que « l'on me mette au milieu d'une assemblée de philosophes un homme

qu'une traduction ou un résumé d'Aristote et de saint- Thomas, donnaient les apparences de la vérité au jugement qui avait prévalu.

Malgré toutes ces raisons, nous avons voulu vérifier nous-même l'opinion généralement adoptée , et nous avons étudié sérieusement la question. Nous savions au milieu de quelles ténèbres se cachaient les premières lueurs de la philosophie moderne , et combien il était difficile aux historiens d'en découvrir la trace; nous savions qu'à cette époque les esprits les plus distingués imitaient tous Aristote , Platon ou quelque autre philosophe ancien. Cependant, lorsque fut arrivée pour la philosophie l'heure de la renaissance, les principes nouveaux se frayèrent leur route à travers les Aristotéliciens et les Platoniciens, à travers toutes les écoles. Imitateurs, traducteurs et commentateurs, animés par un souffle inconnu , prirent peu à peu des chemins jusqu'alors ignorés; mais, parmi les premiers novateurs, on aurait peine à en trouver un seul qui eût absolument renoncé à suivre comme guide un ancien. Pour apprécier avec justice un philosophe appartenant au xv^ siècle , on ne doit donc pas examiner si, dans certains passages, il s'est appuyé sur Aristote , s'il l'a imité ou copié; on doit examiner s'il a reconnu l'autorité de sa propre raison, de sa propre conscience. A-t-il vraiment

« ignorant de ce qu'il aurait à faire en ce monde; qu'on ramasse, « s'il se peut', en un m<}me lieu tous ceux qui ont jamais eu la répu- « talion de sagesse; quand est-ce que ce pauvre homme se résoudra , «• s'il attend que de leurs conférences il en résulte enfin (iuel([ue con- «« clusion arrêtée ? Plutôt on verra le froid et le chaud cesser de se « faire la guerre, que les philsoi)hes convenir entre eux de la vérité « de leurs dogmes. » (Sermon sur la loi de D!eu. ) {ISote du trad.)

en lui l'esprit nouveau? Voilà ce qu'on doit se demander. Ainsi , en étudiant les écrits de Savonarole, nous n'avons pas observé combien de fois le Frère a traduit Aristote, imité Boèce, copié saint Thomas; nous avons cherché plutôt si, dans quelque page, il n'avait pas dit : Nous voulons croire à notre expérience personnelle , à notre raison; nous voulons enfin croire à la voix qui parle dans notre conscience et dans la conscience du genre humain.

Ce qui nous a fait suspecter l'opinion universellement admise, c'est l'énergie avec laquelle Savonarole a toujours combattu en chaire l'antiquité, qui , avec son paganisme , envahissait la société. Il accusa mille fois de matérialisme cette philosophie d'Aristote, dont ses biographes prétendent qu'il a été l'aveugle partisan. a Votre Aristote, disait-il continuellement, ne réussit pas même à prouver l'immortalité de l'âme. Il reste incertain sur des points si capitaux , que je ne puis vraiment comprendre comment vous prenez tant de peine à étudier ses ouvrages. » Mais ce qui , suivant nous, mérite encore plus d'être pris en considération , c'est la liberté de raisonnement que dénotent les traités philosophiques de Savonarole , c'est son indépendance*, ce sont ses subtiles analyses et ses fines inductions. Si nous nous étions rangé à l'opinion commune, nous aurions été forcé de dire : Savonarole eut deux philosophies, entièrement opposées. Dans l'une il était esclave d'Aristote, partisan de la scolaslique, que généralement on abandonnait déjà ; c'est cette philosophie que reproduisent les traités de Jérôme et qui fut enseignée par lui aux novices. Dans l'autre, il était libre, indépendant, plein d'audace et de fierté; c'est

cette philosophie qu'exposent la plupart de ses œuvres Ihéologiques et ascétiques, c'est elle qu'il prêcha en chaire et qu'il confirma sans cesse par sa conduite. Désirant résoudre cette contradiction, nous avons interrogé avec le plus grand soin les écrits et les principes philosophiques de Savonarole. Après cette étude , il nous a semblé que toute contradiction devait disparaître.

Deux écoles de philosophie régnaient alors en Italie : l'école de Platon et l'école d'Aristote. La première, inaugurée par l'Académie de Florence , s'étendit vers le midi. Ses spéculations la conduisirent, nous l'avons vu, à l'idéalisme transcendental de Giordano Bruno (I). La seconde, cultivée d'abord par Pomponace et beaucoup d'autres, se développa dans les universités de Bologne, de Pavie, de Padoue et dans toute l'Italie supérieure. Elle recommanda l'expérience , donna un grand élan aux sciences naturelles, et atteignit avec Galilée son point le plus élevé. Pour les modernes, comme pour les anciens, Arislole fut donc le fondateur de la philosophie expérimentale; si sa renommée s'est affaiblie, c'est qu'on n'a pas su distinguer entre le véritable Aristote et l'Aristote de la scolastique.

De ces deux écoles', il en sortit plus tard une troisièm.e, qui doit son origine à Bernardino Telesio et son établissement à Tommaso Campanella. Telesio avait étudié à Pavie la philosophie expérimentale et les sciences naturelles. Il résolut de recommander la méthode fondée sur l'expérience ; mais, en fait, il s'éloigna d'Aristote pour s'attacher à Parménide, et reproduisit les principes de ce philosophe dans son livre De rcrum

(1) Ch. IV.

nalura. Revenu à Cosenza, sa pairie, il y fonda une Académie qui devint célèbre. C'est là qu'étudia Tommaso Cainpanella , moine dominicain, qui, par la tendance idéale de son esprit, était porté à dévier de la route où s'était tenu Telesio. Tels furent les commencements de la troisième école dont nous parlons. Campanella, d'un côté, recommandait l'expérience et attribuait, dans la formation de nos connaissances, une si grande part à la sensation , qu'il semble presque un pur sensualiste ; d'un autre côté, il admettait une cognitio abcUta^ ou intuition des idées premières, dont il disait que nous avons la plus grande certitude sans le secours delà sensation ; mais il ne put jamais trouver le moyen ni de descendre de ces idées premières aux sensations , ni de remonter des sensations aux idées. Aussi^ sa doctrine ne fut-elle , au fond, qu'un imparfait éclectisme, où la philosophie expérimentale côtoie une espèce d'idéalisme néoplatonicien, vers lequel l'auteur était porté par nature. La théologie de saint Thomas s'y mêle également, sans que ces éléments divers arrivent jamais à se fondre et à prendre l'unité d'un système. Ça et là, on aperçoit cependant de merveilleux éclairs de génie ; on remarque partout une complète liberté de pensée, une indépendance absolue. Cette doctrine était certainement conçue par une intelligence vaste, hardie, entreprenante, et, quoique embrouillée et confuse, souvent capable d'une pénétration et d'une précision extraordinaires (1).

(1) Campanella, Metaphijsica -, Paris 1G38 : la bibliothèque Magliabechiana possède cet ouvrage. Dans les bibliothèques Riccardi et Marucelli se trouve la plus grande partie des autres écrits de Campanella. Baldacchini de Xaples a écrit avec beaucoup tic soin la biographie de ce philosophe. Quant aux œuvres politiques de Campanella ,

Par un singulier hasard , Savonarole fut placé dans des conditions presque identiques à celles qui plus tard suscitèrent la doctrine philosophique de Campanella. Il avait longuement médité les œuvres de saint Thomas, et se les était assimilées en partie. Après avoir étudié pendant sa jeunesse les sciences expérimentales et la philosophie d'Aristole, il vint à Florence, et, avec une inclination naturelle au mysticisme, se trouva au centre de la philosophie néo-platonicienne à côté de Marsile Ficin et de l'Académie. Le génie de Savonarole avait une grande ressemblance avec celui de Campanella. Libre et hardi dans ses aspirations , Jérôme aurait aussi voulu embrasser l'univers par sa pensée. Tandis qu'il se perdait dans les formules de la scolaslique, il arrivait également quelquefois à une lucidité, à une force inattendue. Mais il avait sur Campanella l'avantage de posséder au fond de son cœur et de son intelligence une croyance morale claire, précise et puissante, qui était l'âme de ses pensées, la lumière de sa vie, et qui constituait l'unité de son existence. Malgré celte diffé-

elles onl été publiées par d'Ancona, qui les a fait précéder d'une biographie renfermant de curieux détails (Turin, 185i). Malheureusement ^ l'édileur a omis de publier et d'examiner la Monarcliia Messianica , qui complète tout le système politique de lauteur. Avant donné la Monarchia Spagnuola, où l'Italie est soumise à l'Espagne, d'Ancona aurait dû nécessairement donner aussi la Monarchia Messianic /, où l'Espagne est soumise à Rome, qui reste, selon Campanella, la tête du monde. Si l'on veut se rentre compte du système philosophi<iue de Campanella , on peut voir les appréciations de Mamiani dans son Itinnovamcnto , les savants articles de Spaventa dans le Cinienlo , revue piémontaise , et l'étude très-détaillée que Hitler a insérée dans son Histoire de la philosophie [Geschichte der philosophie] Hambourg, 1841-1852J.

rence, il y a tant d'analogie entre les philosophies de ces deux religieux, que nous nous demandons avec surprise comment d'autres avant nous ne l'ont pas remarquée (1).

Avant d'aborder l'examen des ouvrages philosophiques de Savonarole, nous devons faire remarquer avant tout que les anciens catalogues des manuscrits qu'il a laissés fournissent la preuve de ses profondes études scientifiques et l'indication de plusieurs travaux qui sont aujourd'hui perdus, entre autres un abrégé de presque

(1) Le père Marchese ( ■S7o/*/« di San Marco, p. 1G4), a voulu étalir une ressemblance entre les idées politiques de Savonarole et celles de Campanella, en comparant le Regghneuio di Firenze dvecldL Città del Sole. Mais les idées politiques des deux dominicains étaient, nous le verrons, très-différentes. En outre , dans hCittà del Sole se trouve Vutopia de Campanella, mais non le système qu'il voulait vraiment mettre en pratique; le parallèle avec le Reggimento di Firenze est donc impossible. Nous traiterons ailleurs cette question. Relativement aux écrits philosophiques de Savonarole , le père Marchese s'exprime ainsi (p. 104) : « Ce résumé contient la substance de tous les ouvrages , quoique très-variés, du Stagyrite. » — Meier, qui examine si soigneusement les œuvres de Savonarole, se borne à dire : « Aristote forme naturellement le fond de ces traités ; cependant, l'auteur se réfère souvent à saint Thomas d'Aqnin , et montre de l'originalité dans ses jugements et dans sa critique. Le style est limpide en général, et Ton ne peut méconnaître un effort vers la précision et la clarté ». {Savonarola, etc., ch. I, p. 25'). —Poli (supplément au livre de Tennemann) avait aussi remarqué l'esprit méthodique e la clarté de Savonarole. — Rudelbach s'occupe seu'ement de chercher les idées protestantes et néglige coinpléteinent les écrits philosophiques. — M. Perrons a le mérite d'avoir pris en consiJération ces écrits; mais selon sa coutume, il en traduit des fragments, sans s'occuper d'apprécier l'ensemble des doctrines. Il exprime néanmoins son opinion en ces termes : « Ces écrits sont, pour ainsi dire , des Citéchismes sans prétention, fauteur n'ij met rien du sien. » (T. II,. p. 308).

toutes les œuvres de Platon et d'Aristote (1). Mais les opuscules imprimés ne forment qu'un seul volume renfermant quatre petits traités dont voici les titres : Abrégé de philosophie ; abrégé de morale; abrégé de logique ; division et dignité de toutes les sciences (2).

Dans V Abrégé de philosophie^ Savonarole traite d'abord de l'être, du mouvement, du premier moteur, du ciel, de la génération et de la corruption des choses ; il passe ainsi en revue toute la n:\ture ; et, à partir des objets inanimés , il parcourt toute l'échelle des êtres jusqu'à l'homme. Il décrit le monde comme le décrivaient alors les Aristotéliciens : le monde est une espèce de grand animal où se trouvent trois grandes âmes; la végétative, la sensitive et rintellective. Nous ne nous arrêterons pas à examiner minutieusement cette partie du traité, parce que l'auteur se borne à reproduire les idées de l'école sans y rien ajouter. Mais dans la théorie de la con-

{{) Arislotelis pcnc omuiaopera, et Platoiiis abreviali. Parmi les pièces de rAppendice nous donnerons ce catalogue ( De operibus viri divini non hnpressis) trouvé par nous dans une biograpliie latine de Savonarole, dont le manuscrit a passé du couvent de Saint -Marc à la bibliothèque Magliabechiana , I, VII , 28. Le couvent de Saint-Marc possède un volume manuscrit de mélanges, qui, pour la plupart, sont relatifs à Savonarole-, il y est aussi question de diflérenles œuvres inédites et de nombreux, autographes du Frère, œuvres et autographes maintenant perdus.

(2) Compendio dlfilosofia, di morale, diloglca. Divisïone e dignltà dl tiUte le scienze. Venetiis , apud Juntas . 1542. Une autre édition en fut faite à NVittemberg, iô9G. Nous ne connaissons pas toutes les autres éditions anciennes. Dans la Magliabechiana de Florence, il se trouve une édition de la logique : Imprcssum Piscie MCCCCLXXXXIf, dieXVaugiisfi, ad laudem Individiuv Trinitatls. Audin cite une édition , faite au quinzième siècle , de l'opuscule : De omnium scicnliarum dliisione, etc., sans date et sans indication de liou.

naissance, nous découvrons la main hard'e de Savonarole et son libre génie; aussi exposerons-nous avec quelques détails cette théorie. « Il faut commencer par les choses les plus connues, dit le Frère, pour aller aux inconnues; c'est seulement par cette voie qu'on parvient facilement à retrouver le vrai (1)... Les phénomènes les plus familiers et les plus rapprochés de nous sont les sensations. Celles-ci sont recueillies par la mémoire, où l'intelligence réduit plusieurs sensations particulières à un seul résultat général qui s'appelle l'expérience. Après cela, l'intelligence ne s'arrête pas encore, elle va plus loin : dans les expériences nombreuses, réunies ensemble, elle recueille les vérités universelles (2)... Yoilà pourquoi la véritable expérience se tourne vers les premiers principes, vers les causes premières ; elle est spéculative, libre, très-élevée (3).. . Toutes nos connaissances doivent donc aux sens leur origine. En philosophie, la partie relative à la substance sensible doit, par conséquent, précéder l'autre qui a pour objet la substance insaisissable aux sens (4)... » Ailleurs, Savonarole parle encore de la manière dont les sensations

(1) Livre I, 17. « In omni doctiinà a nolioribus nobis est incipiendum. Sic enim t'acilior est disciplina , quia faciliter magis nota ducunt in cognitionem earum quae sunt nobis ignota vel minus nota, quœ ta, n.en sunt sccundum naturam notiora. »

(2) « Homo autem potest facere taleni coUationem : ralio enim honiinis infeiior, est coUativasingulaiium et inlentionum individualiura ; unde ex multis mcnioriis unius rei colligit expeiimentum. Ex' multis autem experimentis fit universalis quœdam acceptio de omnibus similibus. » Livre I, 28.

(3)Lib. I, 6,7,8, 9, 10.

(4) «t 111a pars liujus scienliac quœ est de substantia sensibili, prior estea quœ est de insensibili (ce mot équivaut ici à suprasensibili) ordine doctrinœ. » Lib. I, 28.

engendrent les idées. « Les sensations se réunissent en forme d'images dans notre imagination ; là , l'intelligence s'en empare , et les change par sa propre vertu en actes intellectifs (i). C'est donc par les sens, et indépendamment d'un raisonnement proprement dit , d'une autorité doctorale , que se forment nos connaissances. L'intelligence elle-même ne pourrait cependant transformer les sensations en idées, sans des connaissances intellectives préexistantes ; si elle en était privée , elle ne serait qu'une puissance incapable d'arriver à Vacte de connaître, incapable de comprendre la signification même des paroles. Ainsi, toute doctrine doit être fondée sur les connaissances préexistantes des sens, et sur la connaissance préexistante des premiers principes. On connaît ceux-ci sans aucune démonstration, parce qu'ils sont vrais et évidents par eux-mêmes (2). Ils semblent éloignes de nous et difficiles

(1) Livre XIV, 7. « Intellectus agons est virius anirna\ In anima est viilus quaedain, per quam anima se ipsam possit reducere in aclum inlelligendi -.hoc autom fit per boc,qiiod sensibilia fiuiit actaintelligibilia; quod nullo modo fit nisi a conditionibus in lividuantibus abs- Irahunlur et fiunt universalia ; conditiones autem indiviiuantes per pbantasmala intellectui aflerunlur, seu appropinquantur, et per virlutcm intellectus agenlis similitude universalis résultat in inlelleclu possibili. » Logica,\\h. XIV, 7.

(2) « Omnis doctrina et omnis disciplina intellecliva fit evpraeexistenlicognitione. Primum quidem, omnis cognitiointellectiva fitprœexistenti cognitione sensus. Per sensum enim acquirimus cognitionem in inlellectu. Quaedam igitur intellectus, ahsque discursu et ahsquc doctore, mediantihus sensibus coyiioscit :; sed doctrinam et disciplinam acquirens, vel per se ipsum vel per alterum liabere non potest sine prœexisicnti cognitione intcllectiva. Si enim omnino nihil cognosceret, esset in pura potentia ad cognitionem, et ideo se ipsum non ix)Sselin aclun cognilionis reducere, nec verallerum reduci possel. '> Logica. Lib. YIII, 5.

à comprendre; mais, au fond, leur essence môme est la vérité et l'évidence. Ils ne sont pas seulement vrais par rapporta eux-mêmes, mais en ce qu'ils servent de base à la vérité de ces autres principes d'expérience qui nous paraissent plus rapprochés de nous et plus faciles à saisir. Et, réellement, les choses les plus connues en elles-mêmes sont celles qui participent le plus de Vactum cssendi, comme Dieu, comme les intelligences premières et les premiers principes. Notre intelligence passe de la faculté à l'acte de connaître : grâce à la faculté de connaître, elle voit avec évidence et presque par intuition ces premiers principes si clairs, si rapprochés de notre esprit; mais quand elle vient à Vacte de connaître , c'est-à-dire quand nous sommes forcés de monter du particulier au général, alors nous trouvons au contraire les mêmes principes très-éloignés et très-obscurs (I). La difficulté ne consiste pas à se rendre compte des connaissances préexis-

(I) Comp. phil., L. I, f3. « Cognilio veritalis parlim facilis, partim difficilis. Facilis quidem (st, quia nuUus ila expers veritatis quin aliquid cognoscat ; et licet unus solus parum apponal ad veritatem , tamen facile est ut muiti faciant magnam veritatis aggregationem , et maxime quia luillus est qui erret circa prima principia, juxta proverbium : in foribus quis aberret ? Difficilis aulem est, quia difficilis est composda resolvendo usque ad uliimas causas, et componentia usque ad coinpositionem perfccfam reduccre. » (Lib. I, 13). Voir aussi lib. I, 17, l8-,lib. 11,4; Logica, Mb. \IU, 6,7, 8.) D'après les fragments que nous avons cités, le lecteur peut facilement reconnaître que le langage, la forme et un grand nombre d'idées sont aristotéliques, et que, néanmoins, l'ensemble de la doctrine est neuf et original. Il faut aussi observer que, en instruisant les novices, Savonarole était forcé d'adopter cette forme, car alors et très-longlemps encore après, on n'a pas enseigné dans les cloîtres d'autre pbilosopbie que la scolastique. Aujourd'hui, les études y ont baissé et la théologie seule y est en vigueur ; mais elle est revêtue, comme chacun sait, delà forme scolastique.

tantes de l'intelligence , mais à mettre en rapport les premières sensations avec les premières idées, à remplir l'immense vide qui est entre elles , c'est-à-dire à fonder la philosophie elle-même.

Savonarole posait de cette façon, avec une grande pénétration , le problème fondamental de la philosophie; mais il n'allait pas plus loin, et il n'essaya même pas de surmonter les difficultés qu'il avait si clairement aperçues. Il répète plusieurs fois que l'induction est la méthode la plus efficace pour passer du connu à l'inconnu; mais il se contente de ces généralités trop vagues , et laisse ainsi dans son système le même vide que celui qui se retrouve plus lard dans la philosophie de Gampanella. Sans doute, on peut très-souvent reprocher aussi à Savonarole d'avoir mal concilié différents ordres d'idées; sans doute, les doctrines platoniciennes et aristotéliciennes se mêlent chez lui à la théologie de saint Thomas sans jamais s'harmoniser complètement. Mais ces erreurs sont excusables, parce que Savonarole ne fil pas de la philosophie son unique étude et parce que, dans les courts traités dont nous parlons, traités écrits seulement pour les novices, il n'avait guère la possibilité d'affronter et encore moins de résoudre le problème le plus ardu de la science philosophique.

Sur cette première partie des écrits philosophiques, c'est-à-dire sur la philoso2)hie proprement dite, nous n'avons plus rien à dire , car dans le reste du traité l'auteur suit servilement Aristole et se borne souvent à le traduire. Passons donc à la morale. Ce second traité reproduit également la doctrine de saint Thomas, mais l'auteur incline un peu plus vers les idées néopla-

toniciennes et l'on sont le voisinage de l'Académie et de Ficin. « La fin dernière de l'homme, dit Savonarole, est la béatitude, qui ne consiste pas dans la méditation approfondie des sciences spéculatives, comme le veut la philosophie naturelle, mais dans la pure vision de Dieu. Nous ne pouvons avoir à présent qu'une image lointaine, 'qu'une ombre incertaine de cette vision; ce n'est qu'après la vie d'ici bas que nous pourrons en jouir réellement et pleinement. Quoique cette béatitude soit au-dessus de la portée humaine, cependant l'homme doit s'en préparer la possession par un motus ad bealiludinem , qui lui donne les dispositions nécessaires pour la recevoir. 11 n'y a que Dieu qui soit heureux par lui-même; l'homme a besoin de recourir à des efforts multipliés, motibus multis j et ces efforts ne sont autre chose que les bonnes œuvres appelées aussi mérites, parce que la béatitude est la récompense des actions vertueuses (1). » Il fautremarquer ici que, en philosophie comme en théologie , Savonarole a toujours insisté sur l'efficacité, sur la nécessité des bonnes œuvres, et, parconséquent, sur la liberté humaine. « Ce qui distingue l'homme des animaux, dit-il, c'est le libre arbitre ; le libre arbitre n'est pas une qualité ou une habitude; il est l'essence même de la volonté, est ipsa hominis vohintas. (2) » Savonarole s'indigne ensuite contre les astrologues qui prétendent que la volonté est dépendante des astres. « Notre volonté ne peut être conduite fatalement par aucune force extérieure, que cette force vienne des astres, des passions ou de Dieu lui-même. Le Créateur conserve

(l)Comp, phil. mor., lib. I, 25.

(2) Fdein, lib. I, 2

et ne détruit pas; il dirige l'universalité des choses créées selon les lois de leur nature. Or, notre volonté est, par sa nature, essentiellement libre; elle est la liberté mêmej Dieu ne peut donc agir sur notre volonté qu'en respectant notre liberté, s'il ne veut pas détruire son ouvrage. » Il serait facile de relever dans ce traité beaucoup de réflexions justes et fines; nous les laissons de côté, parce que nous aurons occasion d'en indiquer davantage dans les autres écrits du Frère. Cependant, nous tenons à citer quelques lignes sur la véracité : elles serviront à combattre l'opinion de ceux qui sont disposés à croire que Savonarole prenait sciemment un caractère d'emprunt et feignait d'être prophète pour mener plus aisément le peuple. Cette opinion est , suivant nous, en contradiction avec les actes et les paroles de Savonarole. « Par véracité, dit le religieux, (( nous entendons une certaine habitude d'après lace quelle l'homme se montre , dans ses actes et dans « ses paroles, tel qu'il est véritablement, et plutôt in- « férieur que supérieur à lui-même... Ce n'est point (( un devoir légal , c'est un devoir moral, qui constitue (( pour l'homme une dette d'honneur à l'égard de son « semblable; la manifestation de la vérité est toujours (( une partie de la justice (1). » Nous ne nous arrêterons pas à parler ici de la politique m de Véconomique, qui , suivant les doctrines scolastiques, se confondaient avec la morale ; c'est en étudiant les idées politiques de l'auteur que nous aborderons ces diverses parties de la philosophie. Quant à la logique, nous ne l'examinerons pas non plus, car elle n'est qu'un résumé de la dialec-

(1) Comp. Pliil. Mor., lib. III, '>3.

tique des scolastiqiies, et nous avons déjà exposé plus haut le peu d'idées importantes qu'elle renferme.

Il nous reste à dire quelques mots de l'opuscule relatif à la Division de toutes les sciences , écrit par Savonarole quand on l'accusait de mépriser la poésie et de ne faire aucun cas de la philosophie. Pour se défendre, le Frère présenta un tableau général de toutes les sciences, montrant qu'il donnait à chacune sa place et qu'il les respectait toutes en proportion de leur dignité. Ce tableau est clair, précis, heureusement tracé; mais, au fond , il n'offre que la division des scolastiques. La philosophie est divisée par Savonarole en philosophie rationnelle et en philosophie positive : la première, qui sert à guider la raison, est la logique; la seconde traite de l'être réel , et se subdivise en philosophie pratique et en philosophie spéculative. La philosophie pratique se divise, à son tour, en philosophie mécanique et en philosophie morale, selon qu'elle traite des professions mécaniques ou des actions morales de l'homme; et la morale se subdivise en éthique, en économique et en politique. La philosophie spéculative comprend trois sciences : la physique, la mathématique et la métaphysique, selon qu'elle traite de ce qui est inséparable de la matière, de ce qui ne peut en être séparé que par abstraction, ou de ce qui est absolument immatériel. La métaphysique , reine de toutes les sciences , recherche les plus hautes vérités, ennoblit et élève l'homme plus que toutes les autres sciences (1).

(i) Quoûiue la division des sciences faite par Tommaso Campanella soit portée aux nues par quelques personnes, elle est pres([ne identique à celle de Savonarole , et ne diffère presque pas, au fond, de celle des scolastiques. Sans doule, on trouve queUiuefois dans Campanella

Néanmoins, ajoute Savonarole , ce n'est que dans un sens purement humain {seconda puri naturali) qu'on peut envisager ainsi la métaphysique. Chrétiennement parlant, Li véritable et unique science est la théologie. Tandis que toutes les autres sciences considèrent les choses particulières sous leur aspect particulier; elle seule

des idées qui pourraient faire supposer une di\ision conforme à des principes beaucoup plus élevés ; mais ces idées ne sont qu'mdiqutes et sont souvent contredites par l'écrivain lui-même. Le tableau suivant donnera la division des sciences d'après Savonarole ; nous y indiquerons les divergences entre sa mélbode et celle deCampanella. Ajoutons seulement que les deux théoriciens sont en parfait accord sur l'importance et la nature de la théologie.

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