CHAPITRE VII
PREMIERS OPUSCULES RELIGIEUX TE SAVONAROLE. SON INTERPRÉTATION DE LA BJBLE.
Quand on considère le grand mouvement de civilisalion qui se produisit au seizième siècle, on trouve qu'au fond de toutes les doctrines, de toutes les discussions, de toutes les guerres religieuses, il y avait un besoin universel de se rapprocher de Dieu. C'est cette aspiration qui animait les savants, qui créait le nouvel enthousiasme , qui donnait la force aux marlyrs.Que fut la philosophie, que fut la science moderne, sinon un effort pour mettre en rapport plus intime la créature et le Créateur, quoiqu'une exagération fréquente ait quelquefois confondu Dieu avec l'homme? Que promirent les nouvelles doctrines religieuses, sinon d'établir des communications plus directes entre l'homme et Dieu (1), quoique ensuite, par une déviation progressive, elles aient été jusqu'à détruire la liberté humaine ? Pour quiconque réfléchit, ces seules tendances,.malgré leurs excès, renouvelaient la civilisation; cet esprit d'amour relevait le genre humain tombé dans un abîme de perversité.
(1) Avec cette promesse, la Réforme enleva d'abord au scepticisme ainsi qu'au maférialisme une boime partie du genre humain ; elle donna ensuite au catholicisme l'occasion de la combattre el de reconquérir dans la luUe sa force et sa jeunesse : cette opinion est approuvée par les écrivains les plus orlliodoxes.
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Déjà, vers la fin du xv'^ siècle, nous pouvons remarquer qu'une mystérieuse ardeur s'empare des intelligences et que l'on se met à fonder des espérances nouvelles sur la puissance des idées et des principes. L'impulsion fut donnée par la philosophie alexandrine , qui promettait la vision de Dieu et qui la proposait à l'humanité comme le souverain bonheur. Cette impulsion se communiqua rapidement aux diverses classes de la société, que le matérialisme envahissait déjà. Mais à peine les théories mystiques se montraient-elles dans les livres , que déjà chez Savonarole elles avaient la force d'un sentiment inné, qui dominait toute sa vie, ou qui plutôt, on peut le dire, était sa vie même. Ses aspirations n'avaient que Dieu pour objet; il n'espérait et ne désirait qu'une chose : entraîner à sa suite le monde dans la béatitude inséparable de telles aspirations. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour examiner la plupart des écrits religieux du Frère, écrits qui très-souvent sont la simple manifestation de ses croyances et, pour ainsi parler, du saint délire dont son âme était possédée.
Les opuscules qu'il publia vers 1492 consistent dans quatre traités, en partie ascétiques, en partie religieux et moraux, qui ont pour sujet l'humilité, la prière, l'amour de Jésus-Christ, et la vie des veuves. Nous chercherons à présenter les idées de Savonarole le plus fidèlement possible, afin que l'on voie bien de quelle façon son ascendant sur le peuple commença à s'établir (1).
(1) Pour régénérer ses conlemporains, Savonarole pensait, avec raison, que le plus sûr moyen était d'abaisser l'orgueil , d'inspirer le
(( L'humilité et la charité, dit-il dans son premier opuscule (1), sont les deux vertus extrêmes de l'édifice spirituel : l'humilité en est le fondement, la charité en est le couronnement. Il faut que le fidèle s'abaisse devant Dieu, se reconnaisse incapable de faire le bien par lui-même , et invoque sans cesse le secours d'en haut, secours sans lequel ses œuvres ne seraient .que péchés. Mais il ne suffit pas que l'intelligence soit persuadée de cette vérité; il est nécessaire que l'humilité soit un sentiment profond de l'âme. La volonté de l'homme étant libre, il faut que l'homme tende de toutes ses forces à déraciner l'orgueil, et se dispose à recevoir la grâce; pour atteindre ce but, les actes extérieurs seront non-seulement utiles , mais indispensables. Que le fidèle s'humilie devant ses supérieurs, devant ses égaux; qu'il s'humilie même devant ses inférieurs. Si , arrivé à ce point , il croit avoir montré une grande vertu , l'humilité extérieure n'aura grandi qu'aux dépens de l'humilité intérieure et aura perdu tout mérite. Que l'homme soit donc sans cesse inébranlablement convaincu de sa nullité. »
Dans le traité sur la prière (:2), Savonarole dit que la
goût de ces communications intimps avec Dieu qui sont le résultat de la prière, et enfin de faire aimer réellement Jésus-Christ. Il écrivit en langue vulgaire ses traités sur IHumililé , sur la tarière, sur l'Amour (le Jésus-Christ et sur la Vie des veuves " parce qui! se sentait débiteur envers les ignorants et les tardifs à croire. » (iSote du trad. )
(1) Trnttalo dell'Umiltà, publio à Florence par Antonio Miscomini , juin 1492. Autres édifions : IMorence , 1495; Venise, 1538 et 1547. Audin cite encore quatre éditions du quinzième siècle, sans date, lin rendant compte de ces opuscules, nous nous attachons autant que possible , selon notre habitude, à reproduire le langage même de l'auteur.
(2) Tratiaio o vero scnnonc dcUa Orazione, imprimé à Florence
prière est un des moyens les plus efficaces pour conserver intact le sentiment de l'humilité. « Il faut que la prière soit longue, fervente, presque continuelle : cependant, rappelons-nous loujours qu'elle doit être accompagnée d'humilité et de charité; autrement elle n'a aucune valeur. Tant qu'il y a ferveur, on peut dire qu'il y a prière; et quand on exerce des œuvres de charité, on peut dire que l'on prie. )>
Les mêmes idées se trouvent beaucoup mieux développées dans le traité de l'Oraison mentale (1). « Celui qui prie doit parler à Dieu comme si Dieu était présent , car le Seigneur est partout , en tout lieu, en tout homme, et surtout dans l'àme du juste. Que l'on ne cherche pas sur la terre, dans le ciel ou ailleurs; que l'on cherche dans son propre cœur; que l'on fasse comme le prophète qui s'écrie : a J'écouterai ce que me dira le Seigneur. » L'homme, quand il prie, peut s'attacher aux paroles , c'est une action toute matérielle; il peut considérer le sens des mots, c'est plutôt une étude qu'une prière; il peut enfin fixer en Dieu son intelligence, et c'est la vraie, la seule prière. Il ne faut s'arrêter à discourir ni sur des sentences, ni sur des expressions; il faut élever son esprit au-dessus de lui-même; il faut se perdre, pour ainsi dire, dans la pensée de Dieu. Arrivé à cet état, le croyant oublie le monde et ses convoitises; il entrevoit la céleste béatitude. Ces hauteurs sont accessibles à l'ignorant comme au savant ; souvent même
par Antonio Miscomini, 20 octobre Ii92, t4 feuilles. Autres éditions : Florence, li95-, Venise, 1538; le quinzième siècle a publié quatre éditions sans indication de lieu , ni de date.
(1) Dclla or azione mentale, ¥\orence, 1492-1495. Venise, 1538-15'i7. Il y a eu deux autres éditions au \>* siècle, sans date.
il arrive que celui qui récite les psaumes sans les comprendre fait une prière beaucoup plus sainte que le savant capable de les expliquer. En réalité, les paroles ne sont pas indispensables à la prière; quand on est vraiment ravi en esprit, l'oraison vocale devient presque un obstacle et doit être remplacée par l'oraison mentale. On voit par là combien est grande Terreur de ceux qui prescrivent un nombre d'oraisons déterminé. Ce que le Stigneur aime, ce n'est pas la multiplicité des paroles, mais la ferveur de l'esprit (1). Ici, nous rencontrons comme contradicteurs les hommes qui ne savent défendre que les cérémonies et le culte extérieur de l'Église. Nous leur répondrons, comme le Sauveur à la Samaritaine : « Croyez-moi, l'heure vient où vous n'adorerez plus le père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem.... Mais l'heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité (2). » Ce qui signifie que le Seigneur veut le culte
(1) Savonarole semble ici se mettre en contradiction avec lui même, car il nous disait tout à Tlieure que nous devons prier sans cesse. La contradiction n'est qu'apparente; cest à Bossuet que nous demanderons de l'expliquer ; « La prière perpétuelle ne consiste pas dans une
< continuelle contention d'esprit , qui ne ferait qu'épuiser les forces « et dont on ne viendrait peut-être pas à bout. Cette prière perpé- « tuelle se fait lorsque, ayant prié aux lieures réglées , on recueille de « sa prière quelques vérités que l'on conserve dans son cœur et que « l'on rappelle sans effort, en se tenant, le plus qu'on peut, dans l'état
< d'une humble dépendance envers Dieu , en lui exposant ses be-
< soins, c'est-à-dire les lui remettant devant les yeux sans rien " dire.... Tantquc cette disposition dure, on prie sans prier; tant • qu'on demeure atlenlif à éviter ce qui met en danger de dé- <> j)laire à Dieu, et qu'on lAche de faire en tout sa volonté, on prie. >< et Dieu entend ce langage.
[1) S. Jean IV, '>!. '>?,.
intérieur, sans cérémonies compliquées. Tel était l'avis (le la primitive Église, qui n'avait pas besoin des orgues et des chants pour élever vers Dieu l'intelligence humaine. Lorsque la ferveur diminua, on imagina les cérémonies pour ranimer les âmes : mais aujourd'hui nous sommes devenus semblables au malade qui a perdu toute force naturelle et sur lequel les remèdes n'exercent aucune influence. Il n'y a plus ni ferveur, ni culte intérieur; on multiplie toujours les cérémonies, et elles restent inefficaces. Aussi venons-nous annoncer au monde que le culte extérieur a seulement pour objet de stimuler le culte intérieur, et que les cérémonies ne sont que des moyens pour réveiller l'esprit. » Mais le traité de l'amour de Jésus-Christ^, dont on vit en peu de temps plus de sept éditions (I), exprime plus clairement encore le mystique enthousiasme de Savonarole. « L'amour de Jésus-Christ est un sentiment vif qui fait désirer au fidèle que son âme devienne pour ainsi dire une partie de l'âme du Christ, et que la vie du Seigneur se reproduise en lui , non par une imitation extérieure, mais par une inspiration intérieure et divine. Le fidèle voudrait que la doctrine du Christ fût en lui chose vivante , il voudrait souffrir le même martyre, monter mystiquement sur la môme croix. Cet amour est tout puissant et ne peut être ressenti sans la grâce, parce que seul il élève l'homme au-dessus de lui-même
;l) Tratiato delVamore di Gesu Cristo , publié à Florence chez Anlonio Miscomini, 17 mai li92. On en fit une seconde édition au mois de juin de la même année. 11 existe cinq autres éditions sans date. Ces éditions des opuscules de Savonarole sont Irès-élégantes ; souvent même elles contiennent des illustrations dues auv premiers artistes d'alors.
et unit la créature finie au Créateur infini. L'homme, en réalité, monte continuellement de l'humanité à la divinité, quand il est animé par cet amour, qui est le plus doux de tous les sentiments , qui pénètre l'âme, se rend maître du corps et change en une sorte d'extase la vie terrestre du fidèle. »
Nous avons rapporté presque textuellement les paroles de Savonarole, parce que cette façon de comprendre l'amour constitue l'un des points fondamentaux de sa doctrine et n'a pas encore été suffisamment remarquée. La définition donnée par Savonarole manque, il est vrai, de précision : tantôt il dit que cet amour n'est autre chose que la grâce ; tantôt il affirme que l'amour n'est que la charité. En réalité , l'amour participe de la grâce et de la charité, sans être précisément ni l'une ni l'autre. Quand la grâce se répand dans l'âme de l'homme, elle y engendre inévitablement la charité; mais sans la grâce la véritable charité ne peut s'y trouver. Il existe cependant un état intermédiaire, où le croyant, sentant le voisinage et presque le souffle de Dieu, éprouve une ineffable félicité et comme une céleste ivresse. Cet état intérieur d'une âme qui va recevoir la grâce et engendrer la charité est précisément celui durant lequel , selon Savonarole , naît l'amour de Jésus-Christ ; c'est un état tout subjectif (I). Le chrétien ne peut atteindre à la charité sans la grâce, qui est un don gratuit de Dieu et que notre volonté contribue trèspeu â nous obtenir; mais l'amour étant au contraire une
(l)La charité, suivant Savonarole, est une conséquence delà grâce reçue par Tâme ; l'amour est le sentiment d'une âme qui désire Ki grâce, qui se dispose à la recevoir et qui eu sent déjà les approches. {iSotc du trad.)
disposition qui dépend de nous, nous pouvons très-facilement nous élever à l'amour. La grâce vient alors se répandre en nous presque naturellement, et la charité s'épanche de notre cœur comme par nécessité. Ainsi, Vamour a la vertu surhumaine de réunir la créature, qui est finie, au Créateur, qui est infini, et explique en quelque sorte le mystère de la liberté humaine et de la toute-puissance divine.
Cet opuscule se termine par quelques hymnes et élévations {Laudi e C ontemplazioni infiammativé), où Savonarole se répand en exclamations sur la miséricorde, sur la bonté de Dieu, et exprime avec ardeur le désir de s'identifier avec Jésus-Christ, de monter sur la même croix, d'être percé par les mêmes clous, de porter la même couronne d'épines. Si nous lisons cet écrit avec le scepticisme de nos jours, nous ne lui trouverons aucune valeur ; pour le juger équitablement , nous devons réfléchir qu'il était destiné au peuple , qu'il est simplement l'écho d'une âme enivrée de son abandon à Dieu et transportée d'un saint enthousiasme, dans lequel elle puisait des consolations ignorées par nous. Notre appréciation sera plus favorable encore si nous nous rappelons que Savonarole parvint à communiquer cette pieuse exaltation à toute une ville. Il fut le premier à prévoir et à pressentir que ce nouvel amour, que cette nouvelle ferveur, en s'emparant des multitudes , régénérerait et rajeunirait le monde.
Dans le traité de la vie des veuves (1), publié dès 1491,
(1) Llbro delta vita viduale , édité à Florence, en 1491, par FrancescoBonaccorsi. Audincile trois éditions, sans compter celle là : l'une d'elles a été publiée par Laurent Morgianni, 26 novembre 1496; les deux autres ne por'ent point de date.