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Jérôme rédigea pour les veuves des préceptes de morale empreints d'une rare sagesse. Cet opuscule prouve combien est fausse l'opinion de ceux qui nous représentent Savonarole comme l'ennemi du mariage, et qui lui attribuent presque l'intention de transformer Florence en un vaste couvent , tandis qu'il enseignait sur ce sujet une doctrine pleine de bon sens, u Les veuves, dit-il, sont, de même que les orphelins, sous la protection spéciale du Seigneur. Pour elles, le parti le plus raisonnable serait de renoncer aux pensées du monde , de se donner entièrement à Dieu, d'imiter la tourterelle, cet animal chaste, qui, après avoir perdu son compagnon , ne s'associe à aucun autre, mais passe tout le reste de sa vie à gémir dans la solitude. Néanmoins, si l'éducation de ses enfants, la pauvreté, les exigences de la chair, poussent la veuve à se remarier, qu'elle le fasse ; mieux vaut prendre cette détermination que de s'entourer d'adorateurs, de s'exposer aux calomnies, de rester au milieu de périls sans nombre. Que la veuve qui ne se sent pas assez forte pour observer les strictes convenances, pour, garder la réserve difficile de son état, rentre donc plutôt dans la dignité d'épouse. Quant aux veuves qui ont la conscience d'une plus grande énergie et d'un courage égal à leurs devoirs, qu'elles soient le modèle de toutes les autres femmes. La bonne veuve doit porter des vêtements sombres, vivre solitaire, éviter le commerce des hommes , être la gravité même, avoir sur son visage une sévérité qui écarte toute parole équivoque et tout sourire suspect. Cette vie sera un enseignement continuel pour les autres femmes ; aussi est-il inutile que la veuve cherche à donner des avis : elle ne doit conseiller autrui que
((uand l'occasion lexige, et ses exhortalions doivent uniquement s'adresser, autant que possible, à ses enfants et petits-enfants. Il messied à la veuve sérieuse de scruter les actions et de rechercher les fautes du prochain ;: il lui messied aussi d'être ou de paraître vaine, et, pour sauver les autres, de ne pas veiller sur elle-même. »
A l'aide de ces opuscules, Savonarole réalisait ses desseins, car il acquérait chaque jour davantage l'estime des savants et l'amour du peuple. Cependant, quoique dans ses traités philosophiques il eût suivi seulement la raison comme guide, et que dans ses écrits religieux il se fût complètement abandonné aux sentiments spontanés de son âme, il croyait n'avoir point encore assez fait , parce que ses contemporains ne voulaient appuyer leurs convictions que sur des autorités reconnues. Sans doute, il se laissait souvent dominer et entraîner par ses idées, et se contentait de les affirmer comme des vérités irréfragables ; sans doute, son exaltation religieuse lui faisait croire qu'il était en rapport direct avec la Divinité , et il ne pensait pas que ses visions de l'avenir eussent besoin de confirmation (i). Mais quand il s'agissait de convaincre les esprits rebelles, d'abattre l'orgueil et les imporlunités des savants, de persuader au peuple des choses extraordinaires, alors l'autorité d'un livre devenait indispensable. Or,
,1) Au commencement de la Bible de la Magliabechiana, on trouve, parmi beaucoup d'aulres noies, cette remarque : Conemxir ita Scripf liras exponere, ut ah infidclibiis non irridcamur ; au fond, cela voulait dire : « Mes visions viennent directement de Dieu ; elles n'auraient donc pas besoin de confirmation si les hommes d'aujourd'hui n'étaient pas incrédules. » Ces remarques marginales, rappelons nous- Ic , n'étaient écrites par Savonarole que pour son usage particulier. Voir la note placée à la fin do ce chapitre. )
quelle autorité plus haute Savonarole pouvait-il accepter que celle de la sainte Écriture? Qui aurait osé résister à la parole de Dieu? La Bible, d'ailleurs, avait été l'amie la plus fidèle de ses jeunes années, la consolatrice de ses douleurs; c'est la Bible qui avait formé son esprit. Il n'y avait pas un seul verset qui ne se fût gravé dans sa mémoire, pas une page qui n'eût été cte sa part l'objet d'un commentaire , et qui ne lui eût fourni quelques pensées pour ses sermons. A force de méditer la Bible, Savonarole avait cessé de la regarder simplement comme un livre. Elle était devenue à ses yeux un monde vivant et parlant, un monde infini, où il trouvait l'explication du passé et l'annonce de l'avenir. Dès qu'il ouvrait les Écritures, il s'exaltait sans mesure; il croyait lire les révélations du Seigneur ; il trouvait, pour ainsi dire, dans le texte sacré, le microcosme de l'univers et l'allégorie de toute l'histoire du genre humain. Cette étude se servait d'aliment à elle-même. Les marges du Livre vénéré étaient couvertes par Savonarole d'interminables notes, où il marquait les différentes inspirations du moment, les interprétations multiples de chaque passage (I).
Ce n'est qu'en examinant ses sermons qu'on pourra se rendre compte de l'usage varié qu'il sut faire de la Bible. Cependant, pour en donner dès à présent une idée générale, nous dirons que, outre l'interprétation littérale, on rencontre sur chaque passage de la Bible une inter-
(1) « Dictis quœ aperta credinius, cum iiitcrjecta aliqua obsciiriora inveninius, qucLji quibusdam stiraulis pungiinur ut ad .ali(iiia alliora intelligenduin vigilemus; et tune obscurius perlata sentianuis ea cliain quœ aperla putaviinus. » ( Annotations autographes sur les marges de la Bible que possède la Magliabecliiana}.
prélalion spirituelle, morale, allégorique et anagogique. Pour mieux nous expliquer, prenons comme exemple le premier verset de la Genèse : a Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, etc. ^^ Suivant le sens spirituel, le ciel et la terre signifient l'âme et le corps ; au point de vue moral, ils indiquent la raison et l'instinct. Le sens allégorique est double en ce qui regarde l'histoire de l'Église hébraïque et l'histoire de l'Église chrétienne : dans le premier cas, par le ciel et la terre il faut entendre le grand prêtre et le roi du peuple hébreu ; dans le second cas, c'est au peuple élu et au peuple des gentils, au pape et à l'empereur que le texte fait allusion. Enfin, d'après le sens mystique, qui a rapport à l'Église triomphante, le ciel et la terre, le soleil, la lune et les étoiles doivent appeler notre pensée sur les anges, les hommes, Jésus-Christ, la Vierge, les bienheureux, etc. (1).
Dé cette façon, Savonarole découvrait dans la Bible la confirmation de toutes ses pensées, de toutes ses inspirations, de tous les sentiments prophétiques que lui suggérait son esprit. Il n'y avait aucune affaire, grande ou petite, publique ou privée, sacrée on profane, à laquelle ne correspondit, selon lui, un passage des livres saints. Cependant, il recommandait à chacun de ne se livrer qu'avec circonspection à cette étude. « Elle exige, disait-il, la connaissance de la langue et de l'histoire, une lecture assidue , une familiarité de tous les jours (2). Nous devons prendre garde de ne pas aller
(1) Voir la note insérée à la fin de ce chapitre.
(2) « Ad charitatem, (amiliaritatemque Cliristinon pervencrit quisquis Sacra3Scriplurœ deliciis abundare non contendit.
« Sic, si familiarilate alicui homini ignolo conjungainur, usu colloquii ejus etiam cogitationcs indagamus . duni alia ex aliis coUigimus ; c\
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contre la raison, contre les opinions reçues par l'ÉgUse et par les docteurs (l), de ne pas forcer le sens de l'Écriture par attachement à nos propres vues; ce serait mettre notre intelligence à la place de la parole divine (2). Or, quel sera le guide du fidèle au milieu de
quibus cognoscimus aliud esse quocl voces inlimanl elaliudquod sonant : ita summe augendum ciim accedimus in Scripluris et in eis assiiescimus ; nam nobis locutiones earum innotescunt
'< Intelligentia dictorum ex causis est assumenda dict ndi, quia non sermoni res, sed rei est sermo subjectus. Vide Hilarium. Optimus lector dictorum intelligenliam expectetex dictis, potius quam imponat, et relulerit niagis quam altulerit, ne cogat id videri dictis conlineri ({uod anle lectionem prœsurapserit intelligendum. Cum ergo de rebu'^ dictis sermo est, concedamus Dec sui cognilionem, dictisque ejus pia \eneratione famulemur. ■» Ibidem. Ces annotations sont quelquefoisfort belles et confirment très-fréquemment tout ce que nous avons dil sur l'indépendance d'esprit de Savonarole. Elles pourraient nous fournir de petits traités inédits, des commentaires complets sur certains psaumes (voir, par exemple, le psaume 9i dans la Bible de la Magliabecbiana ) et sur certaines parties de l'Apocalypse; chacun de ces traités formerait un opuscule séparé.
(1) « In exponendis Scripturis, semper grammalicum utamur sensum, videlicet literalem primo -. et ubi sunt phires sensus, eum maxime sequimur quem plures graviores(iue sequunlur, pr.xsertim cum sequitur eum Ecclesia Jiom.ana : non spernentes lamen expositiones contrarias aliorum Sanctorum.
« Circa ea qiia3 ad fidem pertinent, quccJam sunt de' substantia . ut articuli ; et circa bœc non licet contrarium opinari : et qutcdam non sunt de substantia, ut diversa) doctorum expositiones; et circa liœc contingit opinari contraria.
Quia lumine super rationali Scriptura est, non debenuis ab expasitione Sanctorum recedere, maxime in vSensu literali, ne labamur in bœresim; ne eliam ab infidelibus irrideamur, et falsa pro veris asseramus ; neque eliam debemus eam exponere contrarie ad philosopbiam nalmalem. » Ibidem.
Ci) Il semblait lui-même craindre de tomber dans ces erreurs, car on trouve continuellement des notes où il s'avertit de se tenir sur ses gardes , comme on le voit dans quelques-unes des notes cil«''es
coite mer périlleuse, au milieu de ce labyriiUhe inextricable pour la raison humaine? Ce sera la grâce divine. Que le croyant se prépare donc à la lecture de la Bible par une grande pureté de cœur, par l'exercice continuel de la charité, par le détachement des choses terrestres ; car il ne suffit pas d'aborder ce livre avec l'esprit seul, il faut l'interroger avec l'àme et avec le cœur. Alors seulement le fidèle pourra pénétrer sans péril dans le monde infini des Écritures sacrées, et posséder la lumière indispensable au salut. Mais cette lumière "n'est pas accordée à tous également. Dieu envoie souvent sur la terre des hommes auxquels il donne une lumière particulière pour qu'ils éclairent les multitudes : ce sont les docteurs de l'Église ; Dieu parle lui-même à leur esprit et leur révèle par une communication directe ce qui est caché au reste de l'humanité, parce qu'il veut que ces hommes soient les guides et la lumière des fidèles » (l).
Malgré toutes ces précautions, Savonarole s'était placé sur le bord d'un précipice, où il lui était très-difficile de ne pas tomber. Avec un système
plus haut, et comme on peut s'en apercevoir dans celle-ci : « Cave ne voluntas prœcedat intelleclum, aut etiamintellectus tuus intellectnm Dei in Scripturas, ut veiis illas exponere sicul prius concepisti et luo sensui aptare : seil potius earum intellectui te ipsum accomoda. ut semper dicit Ililarius. >>
La pensée suivante se trouve aussi très-souvent répétée : « Ne eliam ab infidelibus irrideamur et falsa pro veris sumamus, non debemus Scri[)tiiras exponere contra philosophiam naturalem veram. Si nos Dominas doceret aliud per lumen naturale, aliud conlrarium per lumen supranaturale, haud dicerent homincs eum decipere auterrarc. lù'go Scri[>tura est suninia philosophia vera, quia verum vero coi\sonat. ') Ibidem.
(1) Ibidem.
— IGO —
d'interprétation si large et si varié, il n'y avait aucun raisonnement qui ne pût recevoir la sanction de la Bible. Si Savonarole se laissait égarer par la souplesse de son imagination, les Écritures sacrées, au lieu de lui servir de frein, devaient le pousser à de nouvelles exagérations. Toutes les fois que les visions étranges de l'avenir se présentèrent à son esprit exalté, toutes les fois qu'il entendit dans l'air des voix sinistres qui lui prédisaient les fléaux près de frapper l'Italie et l'Église, la lecture de la Bible encouragea ses tendances mystiques et les affermit d'autant mieux, que la foi et la sincérité de son àme étaient plus grandes. Mais nous aurons l'occasion d'examiner ce point plus longuement; qu'il nous suffise pour le moment d'avoir exposé d'une manière générale le système de Savonarole.