‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 2 sur 31 · PAR LE TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PAR LE TRADUCTEUR

Parmi les grandes figures du quinzième siècle en Italie, il n'y en a pas de plus imposante que celle de Jérôme Savonarole. On est tout d'abord ému des infortunes de oe religieux, attendri par l'héroïque simplicité qu'il montra en face de la mort. Mais l'admiration augmente et se change presque en vénération quand on entre dans son intimité, quand on lit ses traités et ses sermons, quand on suit les efforts qu'il fit pour purifier les mœurs du clergé, pour restaurer la discipline de l'Église, pour régénérer l'Italie en la ramenant à la pratique des vertus chrétiennes et à l'amour de la liberté. Il put croire un instant qu'il réussirait : ses conseils de gouvernement et de réforme morale étaient scrupuleusement suivis à Florence; les femmes se paraient avec modestie; les jeunes gens renonçaient à leurs habitudes licencieuses; les banquiers et les marchands restituaient leurs gains

illicites. De tous les pays voisins, et même de Bologne, on accourait à Sainte- Marie-des-Fleurs afin d'entendre la voix du Frère. Cependant cette heureuse influence ne tarda pas à être combattue par de sourdes intrigues, par des menées ténébreuses, qui plus tard dégénérèrent en hostilités ouvertes. C'est par sa générosilé que Savonarole se perdit : l'amnislie qu'il conseilla de proclamer après la chute des Médicis, en J494, devint une des causes principales de sa ruine. Les passions politiques se liguèrent avec les passions irréligieuses et furent encouragées par les princes italiens ainsi que par Alexandre VI et la cour romaine^ dont la corruption se révoltait contre les justes censures du Prieur de Saint-Marc. Un pauvre moine pouvait-il résister à tant d'ennemis? Le succès de son entreprise et sa vie même ne tenaient qu'à la faveur éphémère du peuple florentin, à la reconnaissance d'une ville où sa parole avait fondé un gouvernement libéral, où elle avait su maintenir l'ordre et ranimer le courage dans les moments les plus critiques. On oublia tous les services du Frère en quelques jours. Les Arrabbiati et les Compagnacci, c'est-à-dire les Enragés et les Mauvais Compagnons, se ruèrent avec la populace sur le couvent de Saint-Marc et en firent le siège. Savonarole aurait pu fuir et sauver sa vie : il aima mieux se livrer à la Seigneurie, espérant peut-être trouver, dans les magistrats, des juges et non des bourreaux. Apres avoir été mis à la torture par les membres d'une commission composée de ses ennemis, il y fut appliqué plus

cruellement encore par ordre des commissaires d'Alexandre VI. Déclaré coupable d'avoir provoqué des séditions à Florence et d'avoir voulu diviser l'Église par le schisme et l'hérésie, il fut pendu, puis brûlé avec deux de ses compagnons, fra Domenico de Pescia et fra Silvestro.

Au point de vue politique, Savonarole est-il un sage réformateur, un tribun ou un despote; a-t-il bien mérité de Florence, ou a-til été pour cette ville une cause de désordres et de perturbations ? Cette première question nous paraissant avoir été résolue complètement par M. Villari, nous nous' contenterons d'en résumer les principaux éléments.

Au point de vue religieux, Savonarole a-t-il été un novateur, et peut-il être regardé comme un précurseur de la Réforme? A cette seconde question nous répondrons négativement, en ajoutant aux raisons de M. Yillari des arguments qui nous sont propres.

Enfin, dans ses rapports avec ses religieux et avec les fidèles , Savonarole, comme moine et comme directeur, s'est-il montré constamment l'égal du législateur politique et du réformateur religieux? Cette troisième question n'étant que très-superficiellement traitée par M. Villari, nous croyons devoir l'examiner avec quelques détails.

Ce furent les circonstances et la force des choses qui amenèrent Savonarole à s'occuper de politique. De

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1490 à 1494, il avait acquis sur la population florentine un ascendant extraordinaire, non-seulement par sa sainteté, par son esprit d'indépendance à l'égard des Médicis et par son zèle pour le perfectionnement des âmes, mais par ses prophéties. Plusieurs visions lui avaient révélé la mission que Dieu lui imposait (I). Lorsqu'il annonçait que bientôt l'Ilalie serait châtiée et que rÉglise serait également punie, puis renouvelée, il croyait obéir à la voix même du Seigneur. Le peuple, en voyant certaines prédictions se réaliser, lui accorda une confiance sans bornes. Pendant le carême de 1491 le Frère avait déclaré en présence d'Alessandro Acciaiuoli, de Cosimo Ruccellai et de Carlo Carnesecchi, que Laurent de MédiciSj que le pape et que le roi de Xaples ne tarderaient pas à mourir: or la mort atteignit Laurent le 8 avril 140:^. Innocent YIII le -25 avril de la même année et Ferdinand P- le 2o janvier 1494.

Durant le carême de 1494, le Prieur de Saint-Marc insista avec un redoublement d'éloquence sur l'imminence des châtiments qui allaientfrapper la patrie, et annonça la venue d'un nouveau Cyrus qui traverserait victorieusement l'Italie sans rencontrer d'obstacle. Ce nouveau Cyrus, c'était Charles VIII. Il ne tarda pas à paraître. Appelé par Louis le More, il partit de France le 22 août 1494, et s'avança vers la Toscane pour marcher ensuite à la conquête du royaume de Naples. Les Florentins lui

{V Pendant qu'il prêchait l'Avent de 1492 à Florence el pendant qu'il revenait de Bologne, où il avait prêché le carême de 1493. ( Voir t. I, p. 192 et 196.)

étaient favorables. Seulement, ils auraient voulu, en lui livrant passage, obtenir certaines garanties. Pierre de Médicis gâta tout par son ineptie et par sa lâcheté. Après avoir opposé au roi quelques faibles troupes, il alla le trouver, et lui céda, sans avoir consulté les ambassadeurs que la République avait adjoints à sa personne, Sarzana, Sarzanello et Pietra Santa, précieuses forteresses qui étaient la clef du territoire toscan et qui avaient coûté aux Florentins de longs efforts et de grands sacrifices. En outre, Pise et Livourne devaient rester entre les mains des Français jusqu'à la fin de la guerre. A la nouvelle de ces honteuses concessions l'exaspération fut au comble parmi les Florentins. Le peuple, frémissant, encombrait les rues et menaçait de se livrer aux dernières violences. Par d'éloquents appels à la concorde , Savonarole contint ces forces aveugles, prêtes à se déchaîner; il ne fit entendre que des paroles d'apaisement, et, grâce à lui, la révolution inévitable, au lieu de s'accomplir brutalement sur la place publique, s'opéra pacifiquement dans le Palais. Le 4 novembre, la Seigneurie convoqua les principaux citoyens pour les consulter. D'après l'avis de Piero Gapponi, elle déclara Pierre de Médicis incapable de gouverner, reconnut que la République était forcée de pourvoir elle-même à son propre salut, et envoya des ambassadeurs à Charles Vlll pour traiter directement avec lui. Savonarole fut choisi comme un de ces ambassadeurs, non-seulement parce qu'il était cher au peuple, mais parce qu'on pensait qu'il inspirerait une

crainte respectueuse à un personnage représenté par lui du haut de la chaire comme l'envoyé de Dieu. Avant de quitter Florence, il adressa encore à la foule des exhortations pacifiques : u Si tu veux que le Seigneur persiste dans sa miséricorde, s'écriait-il, sois miséricordieux envers tes frères, envers tes amis, envers tes ennemis; autrement, tu subiras aussi les châtiments qui s'apprêtent pour le reste de l'Italie, n Les ambassadeurs de la République avaient précédé le Frère à Pise, et avaient trouvé le roi fort mal disposé, Pierre de Médicis lui ayant fait des promesses exorbitantes. Charles YIII ne voulait traiter qu'à Florence. Savonarole fut mieux accueilli, quoiqu'il se permît de donner des conseils au roi : (( Vous voici parmi nous, dit le religieux au monarque, comm.e le ministre de la justice céleste... Cependant, Dieu vous exhorte, par ma bouche, à pardonner les offenses que vous avez reçues des Florentins ou de tout autre peuple... Florence, malgré ses iniquités, compte un grand nombre de fidèles serviteurs du Christ. Souvenez-vous de votre Sauveur, qui pardonna sur la croix à ses bourreaux. 0 roi, si vous suivez mes avis, vous serez partout victorieux (1). » A la suite de cette entrevue, Charles VIII sembla vouloir traiter Florence avec ménagement.

Mais avant que Saronarole fût de retour les plus

(I) VAnnde doviinicainr conWent la traduction complète du discours de Savonarole ( livraison de juillet 18G2). Nous recommandons tout pari iculiè renient lis articles consacrés à Savonarole dans ce recueil .

graves événements s'étaient accomplis dans la ville. Le 8 novembre, Pierre de Médicis s'était vu fermer les portes du palais public, et le peuple, informé de l'insuccès des négociateurs florentins auprès du roi de France, insuccès dû à Pierre de Médicis, avait poursuivi de ses huées et de ses menaces le fils de Laurent le Magnifique. Pierre, ainsi que Jean et Julien, déclarés rebelles par la Seigneurie, s'étaient enfuis à Bologne , puis à Yenise.

Dès que Savonarole se fut acquitté de son ambassade, il s'empressa de remonter en chaire pour exhorter les citoyens à l'union, à l'ordre, à la concorde; pour les supplier de ne pas déshonorer par la violence le triomphe de la liberté. Enfin, non content de les protéger contre eux-mêmes , il les protégea contre Charles YIII, qui, entré à Florence et irrité du fier langage de la Seigneurie, menaçait de tout mettre à feu et à sang, a Dieu punit et renverse les rois impies, osa-t-il lui dire; ce sera là votre sort et celui de votre armée si vous ne renoncez pas au dessein que vous

avez de saccager cette ville Les gémissements des

justes obtiendront vengeance contre vous (1). » Ne croit-on pas entendre saint Ben'oît parlant à Totila ? Ne se rappelle-t-on pas involontairement la figure majestueuse et inspirée du saint telle que l'a représentée Spinello d'Arezzo dans la sacristie de San-Miniato? Non-seulement Charles VIII renonça à ses cruels pro-

(1) Voir VAunée dominicaine, 18G2, p. 522.

jets, mais il accepta les conditions de paix que lui proposaient les Florentins.

Savonarole, on le voit, se trouvait donc mêlé sans le vouloir à la politique. Il y fut bientôt poussé d'une manière plus décisive par l'impuissance des citoyens à manier les affaires publiques. Après soixante années de servitude, on avait perdu , sinon le goût, du moins la pratique de la liberté; les anciennes institutions n'existaient plus que nominalement, et l'expérience du pouvoir manquait à toutes les classes de la société. La Seigneurie se fit autoriser par un parlamento à remettre l'autorité entre les mains de vingt Accoppiatori choisis par elle ; mais les Accoppiatori, divisés de condition, de caractère et d'opinion , montrèrent une impuissance telle, que chacun sentait le besoin de donner promptement à la République une nouvelle constitution. Or, Savonarole, tout en recommandant avec instance dans ses prédications la charité, l'union, la reprise du travail, l'observation des principes évangéliques, témoignait de son sincère intérêt pour le renouvellement des institutions politiques de Florence. Au milieu du désarroi général, tous les regards se tournaient vers le religieux qui avait déjà rendu de si grands services. C'est à son bon sens, à son dévouement, à son amour du bien qu'on faisait appel. « Pendant qu'on examinait les conditions du nouveau gouvernement , dit Violi, on pria Savonarole, ainsi que plusieurs autres moines de Saint-Marc , de donner leur avis sur la meilleure forme de gouvernement, sur le gouverne-

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ment le plus approprié à la ville et le plus favorable à la conservation de la liberté recouvrée. »

Savonarole pouvait-il rester sourd aux prières des Florentins et refuser le secours de ses lumières à sa patrie d'adoption ? Ne devait-il pas venir en aide à ce peuple, qui lui tendait les bras? En se mêlant à la politique, il ne faisait d'ailleurs que suivre d'illustres exemples. Saint Dominique, en Lombardie, avait-il hésité à mettre sa parole au service des intérêts matériels de ce pays ? Saint Pierre de Vérone , pendant qu'on décrétait sa mort à Florence , n'avait-il pas cherché à pacitîer la République? Le frère Niccolo Malabranca, sur l'ordre du pape Nicolas III, ne s'était-il pas interposé, à Florence et dans les Romagnes, entre les Guelfes et les Gibelins? Sainte Catherine de Sienne n'avait-elle pas joué le rôle de médiatrice entre les Florentins et Grégoire XI? Enfin tout récemment saint Antonino, archevêque de Florence, n'avait-il pas assisté de ses conseils le suprême magistrat de la République ; n'avait-il pas été trouver Côme de Médicis pour l'empêcher de promulguer des lois injustes ; n'avait-il pas rempli plusieurs ambassades auprès de Calixte III et de Pie II ? S'occuper des affaires politiques dans des vues profanes et purement humaines, c'eût été coupable; mais s'en occuper à la manière des saints, quoi de plus naturel et de plus légitime ! « Toute œuvre qui a pour but l'honneur de Pieu et le salut du prochain, disait Savonarole, doit être appelée spirituelle et sainte, non temporelle et

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