‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 3 sur 31 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

profane. » En consentant à indiquer au peuple florentin une forme particulière de gouvernement, le Frère entendait surtout établir la constitution la plus favorable au perfectionnement spirituel des citoyens. « 0 mon peuple, s'écriait-il, tu sais que je n'ai jamais voulu m'immiscer dans les affaires de l'État. Crois-tu que je m'en occuperais maintenant si je ne voyais pas que cette intervention est nécessaire au salut des âmes? »

En effet, Savonarole ne sépara jamais la réforme morale de la réforme politique : « Faites régner à Florence, disait-il à ses auditeurs, la simplicité, l'humilité et la charité enseignées par Jésus-Christ. Avec ces vertus, la justice est mieux rendue, les impôts sont moins lourds, la richesse publique est plus grande et la paix règne dans l'État. Il n'y a que les peuples esclaves qu'on maintient en repos au moyen des fêtes et des amusements... Citoyen veut dire habitant d'une ville libre. Or, la .première et la plus grande servitude est celle du péché. Le bon citoyen doit donc fuir le péché, avoir envers Dieu une crainte filiale, suivre la voie de ses commandements, et être plein de miséricorde à l'égard du prochain Ayez recours à Dieu; sans lui, il est impossible de se gouverner soi-même, combien plus de gouverner une famille, une cité, un royaume !... Pacifiez votre âme, appliquez-vous au bien commun, oubliez les intérêts privés ; „et si dans ces dispositions vous réformez voire cité , elle sera plus glorieuse qu'elle

n'ajamaisété (I). » Savonarole, comme le fait observer l'auteur des articles publiés sur ce grand homme par l'Année dominicaine, proclamait ainsi, bien avant Montesquieu, que la vertu est le premier fondement des royaumes et surtout des républiques. « Car lorsque la morale est en pleine[décadence dans un peuple et que la corruption est universelle" c'en est fait de sa liberté (2). »

C'est le 12 décembre 1494 que Savonarole, pour la première fois, donna des conseils politiques, et c'est grâce à son initiative que dans l'espace d'un an les plus sages réformes furent opérées à Florence.

Il pensa qu'une république établie sur de larges bases était la forme de gouvernement la mieux appropriée au caractère mobile et ardent des Florentins, celle qui satisfaisait le mieux les aspirations du plus grand nombre. Mais le retour aux anciennes institutions, qui n'avaient préservé la ville ni des agitations stériles ni de la tyrannie, lui semblait téméraire et presque insensé. Il appuya, comme Soderini l'avait fait dans le Palais, l'établissement d'une constitution analogue à celle qui avait procuré à Venise plusieurs siècles de paix et de prospérité, et fit adopter la fondation du Grand-Conseil et du Conseil des Quatre-Yingts (3). Celui-ci était une sorte de sénat. Ses membres, élus pour six mois parle Grand- Conseil, devaient être âgés de quarante ans au moins.

(1) Sermon IX sur Aggée.

(2) Année 1863, livraison de janvier, p. 31, notel.

(3) Dans la constitution de Florence, il ne devait pas y avoir de doge.

Ils élaboraient les lois qui leur étaient proposées par le Collège et qu'avait à sanctionner le Grand-Conseil (1). En outre, de concert avec les principaux magistrats, ils nommaientles ambassadeurs etles capitaines, décidaient la guerre ou la paix, jugeaient les affaires les plus importantes de l'État, et tranchaient les questions qui ne se pouvaient examiner en public. Enfin, la Seigneurie était obligée de consulter le Conseil des Quatre-Vingts au moins une fois par semaine. Quant au Grand-Conseil, il était appelé à choisir les principaux magistrats et à sanctionner les lois. Ses fonctions lui conféraient donc la puissance souveraine. 11 se composait de tous les citoyens appartenant à la classe des benefiziati, c'està-dire de tous ceux qui avaient eu leur père, leur aïeul ou leur bisaïeul dans un des ti^ois grands offices (2). Lesbene/iziati ne pouvaient entrer dans le Grand-Conseil qu'à vingt-neuf ans. Lorsque le nombre des benefiziaii dépassait quinze cents, on divisait ces citoyens en trois fractions, et chacune formait tour à tour, pendant six mois, le Grand-Conseil. Cette assemblée se trouvait ainsi moins exposée aux délibérations confuses. De plus, tout en contenant les éléments d'une démocratie sérieuse, elle ne risquait pas de dégénérer en une réunion démagogique, puisqu'elle n'admettait dans son sein

(1) On appelait ColU^go la réunion des seize Goufalonicrsilcs compagnies cl des douze /?i<o;i/-6^o?/?/?i/, siégeant avec la Seigneurie, à laquelle ils servaient d'assesseurs.

(2) On appelait ainsi la Seigneurie, la charge des Gonfaloniers »le compagnie et celle des Buoni-Uomini.

ni les statuali {{), ni les aggravezzati (2), ni la plèbe (3). Au moment de la formation du Grand-Conseil, il n'y avait que trois mille deux cents citoyens réunissant les conditions nécessaires pour y entrer. Mais, afin d'exciter toutes les classes aux vertus civiques, il fut établi que l'on adjoindrait, tous les trois ans, au Grand-Conseil, soixante citoyens non heiipfiziati et vingt-quatre jeunes gens de vingt-quatre ans (4).

Telles étaient les bases delà constitution nouvelle, adoptée le 22 décembre 1494 ; cette constitution devait être perfectionnée peu à peu, suivant les conseils de l'expérience. Pour la rendre plus cbère à tous les citoyens, Savonarole désira que la promulgation en fût suivie d'une amnistie générale. Il espérait que la clémence éteindrait les rancunes et les haines , et que la liberté véritable, en s'appuyant sur la générosité, se concilierait, sinon l'amour, du moins le respect de tous les partis. Jusqu'alors, après chaque révolution, les vainqueurs n'avaient jamais manqué de mettre à mort ou d'exiler les vaincus, de procéder par les confiscations et par des violences de toutes sortes. Savonarole crut mieux servir sa chère ville de Florence en inaugurant

(1) Les statuali étaient admissibles à toutes les magistratures, pourvu qu'ils fussent netti di specchio, c'esl-à dire pourvu qu'ils n'eussent pas été notés parmi ceux qui n'avaient pas payé les impôts.

(2) Les Aggravezzati, (\wo\(\\.\Q assujettis aux impôts, étaient exclus des fonctions publiques, mais ils avaient le privilège de porter les armes, et étaient affranchis de certaines taxes.

(3) La plèbe se composait des simples artisans.

(4) Voir, pour plus de détails, le cinquième chapitre du livre II.

par la douceur le nouveau gouvernement. Le 6 janvier 1495, il prononçait à Sainle-Marie-des-Fleurs ces belles paroles : «La paix dont je veux parler doit consister en ce que le gouvernement n'acceptera aucune accusation politique contre les partisans des Médicis... Je pense que vous décréterez cette paix pour une raison surnaturelle et divine. Vous devez pardonner à vos concitoyens, comme Dieu vous a pardonné depuis trois mois en usant envers vous de la plus grande miséricorde. Qui de vouSj d'ailleurs, n'a rien à se reprocher? Et puis, si vous entrez dans la voie des représailles, les bourreaux deviendront victimes à leur tour; toutes les familles seront divisées; les innocents seront mis à la torture , ce qui provoquera la colère de Dieu ; les citoyens exilés iront révéler vos secrets d'Étal aux princes étrangers; vous ferez germer sourdement des haines violentes qui s'élèveront un jour contre vous... La Seigneurie doit donc publier un édit pour rétablir la paix et la concorde. Elle doit décréter que les partisans des Médicis seront estimés désormais bons citoyens et amis du nouveau régime, et qu'il est expressément défendu de s'appeler Blancs, Gris, ou de tout autre nom qui réveillerait les passions. » Voilà l'homme qui a été accusé d'avoir provoqué des divisions à Florence, d'avoir excité les citoyens les uns contre les autres! Ses nobles exhortations touchèrent ses contemporains, et l'amnistie fut proclamée le 18 mars 1-495.

En même temps parut une loi, due encore à l'initiative de Savonarole, et qui était comme le corollaire de

l'amnistie : cette loi, appelée la loi des six fèves (I), établissait le droit d'appel contre les sentences des Huit ou des Seigneurs, qui , avec six fèves , c'est-à-dire avec six voix, pouvaient, en matière politique et criminelle , atteindre irrévocablement les citoyens dans leur fortune et même dans leur vie. Par malheur, on ne suivit pas (le point en point les avis de Savonarole : au lieu de déférer l'appel à une commission de quatre-vingts ou de cent membres, prise dans le Grand-Conseil, il fut décidé que l'appel serait porté devant le Grand-Conseil tout entier. Celte modification au projet du Frère fut imaginée] par ses ennemis : soumettre les plus graves questions à l'arbitrage de la multitude, c'était ouvrir la porte aux discussions orageuses et à des désordres dont on espérait profiter pour changer la forme du gouvernement, soit au profit des Médicis, soit au profit de l'aristocratie.

Parmi les réformes les plus nécessaires figurait, en première ligne, la réforme des impôts. Il s'agissait de substituer aux prêts volontaires ou forcés, qui n'étaient jamais remboursés, aux taxes arbitraires et au capricieux cadastre établi par les Médicis en 1427 (2), un mode d'impôt équitable, régulier, à l'abri de l'arbitraire.

H) Legge délie sel fave. On votait avec des fèves. Les votes favorables étaient exprimés avec les fèves noires, les votes contraires avec les fèves bl mches.

(2) Les emprunts forcés étaient répartis sur chacun, d'après l'évaluation de tous les biens. Cette évaluation, appliquée au commerce et à l'industrie, reposait sur dos bases incertaines et variables, et devenait, entre les mains des Médicis, un instrument do tyrannie.

C'est à Savonarole que revient l'honneur d'avoir fait adopter l'impôt foncier par le Grand-Conseil (5 février 1495) : tous les citoyens indistinctement devaient payer chaque année le dixième du revenu de leurs propriétés immobilières , sans avoir droit à aucune restitution. Ce système était conçu avec tant de sagesse et de prudence, que l'application s'en est perpétuée presque jusqu'à nos jours. A ces mesures bienfaisantes il en faut ajouter plusieurs autres, qui furent également conseillées par Savonarole. C'est lui qui fit réorganiser le tribunal de la Mercatanzia ou tribunal de commerce, pour mettre fin aux différentesjuridictions qui se disputaient les plaideurs. C'est lui qui proposa de rédiger un code de commerce destiné à mettre d'accord les lois divergentes. C'est lui qui, pour opposer une barrière aux excès scandaleux de l'usure , fit adopter, le 28 décembre 1 495, l'établissement du Mont-de-Piété, en vain recommandé sous Laurent le Magnifique par le frère Bernardino da Feltro. Enfin, c'est lui qui obtint l'abolition c\es parlanienti (13 août 1495), assemblées populaires et tumultueuses que réunissaient sur la place de la Seigneurie tous ceux qui voulaient renverser le gouvernement et s'emparer du pouvoir (1).

(1) Voir le sermon du 28 juillet 1495 sur rabolition des parlamenti (t. I, p. 346), et celui du 11 octobre contre les tyrans (t. II, p. 20-21). Ce sont les seuls discours où Savonarole ait oublié les principes religieux qui lui commandaient la clémence et la douceur. Ne considérant que les dangers dont la Républiciue était enveloppée, il conseilla de mettre à mort quiconque songeait à rétablir les parlamenti ou à restaurer la tyrannie.

A la fin de 1495, lorsque les réformes urgentes furent achevées, la Judith de Donatello fut placée devant le palais public comme le symbole du triomphe de la liberté sur la tyrannie , et l'on grava aux pieds de la statue cette inscription : Exemplum Sal. Pub. Cives posuere MCCCCXCV. L'œuvre de l'immortel sculpteur n^était cependant point, sous tous les rapports , l'image fidèle de la révolution qui venait de s'accomplir, car la renaissance de la liberté n'avait pas coûté une seule goutte de sang. Grâce aux prédications du Frère, l'ordre ne cessa pas de régner une minute dans cette ville habituée aux soulèvements de la multitude. Par l'autorité de sa vie, par sa prudence, par son amour du bien public, Savonarole dominait les mauvais instincts de la foule comme les passions des classes supérieures. Tout le monde était émerveillé de cette haute sagesse qui trouvait si bien le remède aux maux dont souffrait la société. L'action du Prieur de Saint-Marc s'exerçait uniquement par la persuasion , du haut de la chaire. Jamais sa voix ne se fit entendre sur la place publique. S'il parla plusieurs fois dans le Palais, ce fut sur l'invitation de la Seigneurie. Sa pensée devenait tout naturellement la pensée des magistrats ; ses expressions se retrouvaient dans les discours des jurisconsultes et jusque dans le texte des lois. En un mot, il était l'âme du nouveau gouvernement, mais il ne joua jamais ce rôle de tribun qu'on lui a quelquefois attribué. Il ne fît que répondre à l'appel presque unanime du peuple et ne gagna le cœur des Florentins par aucune flatterie,

par aucune concession indigne du caractère religieux. Rare exemple d'un réformateur politique qui ne s'appuie que sur les aspirations élevées de l'âme humaine, et qui ne donne pour fondement à l'édifice auquel il travaille que l'amour de Dieu et le sacrifice des intérêts privés aux intérêts publics !

La constitution de 1494 a été souvent attaquée par les écrivains modernes, les uns la trouvant trop démocratique, les autres lui adressant le reproche opposé. Machiavel, Giannotti, Guichardin (1), qui étaient, ce semble, plus à même de porter un jugement équitable puisqu'ils furent presque les contemporains de Savonarole, ont rendu pleine justice au génie politique du Prieur de Saint-Marc. Ils s'accordent à louer les institutions recommandées par le Frère et à reconnaître que les Florentins eurent raison de s'y attacher, parce qu'elles assuraient la liberté générale. Les hommages de Machiavel et de Guichardin ne sauraient être suspects de partialité, car ces personnages n'avaient aucune sympathie pour le réformateur religieux de leur patrie, pour l'ennemi des Médicis.

Le gouvernement établi sous l'inspiration de Savonarole n'était, en réalité, ni démagogique ni restrictif des droits légitimes et naturels. Il n'était pas non plus théocratique, comme on l'a parfois affirmé. Qui dit : gouvernement théocratique dit : gouvernement exercé d'une manière directe ou indirecte par le clergé. Or,

(0 Voir t. I, p. 357-3GL

le clergé ne reçut, par la conslilution de 1494, aucun privilège; il ne participait en rien aux affaires publiques. Les citoyens seuls étaient maîtres de la république. Le Prieur de Saint-Marc institua, pour parler notre langage moderne, le gouvernement du pays parle pays. S'il s'efforça de diriger Florence dans les voies de la justice et de la morale évangélique, il ne chercha jamais à confisquer la liberté pour lui-même , à e n faire un vain mot, à devenir le tyran d'une ville qui n'aurait échappé au joug des Médicis que pour retomber sous celui d'un moine. Son procès et celui de ses partisans ont démontré qu'aucun conciliabule politique ne se tint au couvent de Saint- Marc (1), et que le Frère, quand la constitution de Florence eût été votée , n'entra point dans le détail des affaires publiques, afin de favoriser tel citoyen aux dépens de tel autre, afin d'assurer le triomphe de tel ou tel parti. Il se bornait à « encourager le gouvernement libre et à recommander les lois capables de l'améliorer, tout en souhaitant que les hommes du parti populaire restassent unis et forts, non pour attaquer, mais pour se défendre. » Jamais Savonarole n'abandonna cette ligne de conduite (2). Voici comment il s'expliquait devant tout le peuple. « Je ne me suis mêlé des affaires de l'État que dans la mesure permise à tout religieux; j'ai

(1) Voir, dans l'Appendice du Savonarole de M. Villari, les procès de Ira Donienico, de lia Silveslro, de Piero Cinozzi et de Roberto da Gagliano.

(2) Voir, à l'appui de celle vérité, un passage des sermons sur Ruth etMichée.t. II, p. lOG-107.

recommandé la concorde', l'extinction des vices, l'adoption des bonnes lois, la manière de vivre selon Dieu; mais je ne me suis pas immiscé dans vos réunions politiques, dans vos offices, dans vos partis, dans les élections, et je ne veux pas m'en occuper, parce que ma profession s'y oppose (1). » Ces assertions sont conformes aux faits. Plusieurs envoyés du pape et du roi de France étant venus trouver le Frère, comme s'il était le maître de la ville , il les renvoya aux premiers magistrats de Florence. Ceux-ci reconnurent eux-mêmes que le Prieur de Saint- Marc se tenait en dehors de toute intrigue. Le 16 avril 1496, ils écrivaient à Becchi, ambassadeur de la République auprès du saintsiége : g Nous ne pouvons nous empêcher de rire en lisant ce qu'on dit à Rome, oii l'on s'imagine que le gouvernement de notre ville dépend de Savonarole. Jamais le Frère n'a tenté de conduire les affaires publiques Les propos qui circulent à Rome sont des fables colportées par des gens qui désirent nous créer des embarras et nous nuire. »

Est-ce à dire que Savonarole ne se souciait pas de la façon dont les Florentins entendaient mettre en pratique la constitution de li94? Nullement. Le Frère ne renonça pas à leur donner des conseils ; mais ces conseils furent toujours désintéressés, et montrent que le Prieur de Saint-Marc, loin de vouloir la liberté pour ses seuls partisans, prétendait en faire jouir ses ennemis,

(!) Sermons sur l'Exode-, 2'" jour du ca'«}inode 1498.

ceux-là même qui cherchaient à l'assassiner. Voici ce qu'il disait dans le sermon du deuxième dimanche de carême, en 1496 : « J'ai appris que quand un citoyen brigue les suffrages du Conseil, certaines personnes disent : Donnons lui la fève noire ou la fève blanche, parce qu'il appartient à tel ou tel parti. Quelques-uns vont même jusqu'à dire : Il est partisan du Frère, donnons-lui les fèves noires. Est-ce donc là ce que je vous ai enseigné? Je n'ai pour amis que le Christ et quiconque fait le bien. N'agissez plus de la sorte, car c'est aller contre mes intentions, et vous susciteriez bientôt des divisions parmi vous. Que celui qui vote accorde son suffrage aux citoyens qui lui paraissent bons et prudents, selon sa conscience, comme je vous l'ai recommandé autrefois; prenez garde seulement de ne pas vous prononcer pour des hommes méchants ou incapables, et ne jugez personne d'après les apparences. Je crois que vous avez élu une bonne Seigneurie. Je ne connais guère les citoyens de Florence, mais, d'après ce que j'entends dire, l'élection est bonne. »

Savonarole recommandait aussi, comme l'innovation la plus favorable au nouveau gouvernement, la liberté de discussion la plus complète : a Quand les citoyens sont rassemblés, on ne parle utilement que si l'on dit tout ce qu'on a sur le cœur. Laissez donc dire à chacun ce qu'il veut. — Mais, mon Père, il y a beaucoup de citoyens auxquels on ne peut se fier. — Ne vous inquiétez point de cela Jaissez parlerces hommes ; leur vie les fera toujours connaître. Ordonnez seulement que personne I. b

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ne puisse, sans encourir une peine grave, commenter méchamment les discours prononcés dans le Conseil. Si les paroles d'un tel ne vous plaisent pas, ne dites point de mal de lui; venez simplement à cette tribune; répondez : Cette raison ne me plaitpas; et proposez-en une meilleure (1). »

Ainsi, Savonarole recommandait la liberté dans les élections et dans les discussions, avec une sincérité absolue. Aucun effort ne lui coûtait pour assurer à tous le bienfait de la liberté. II en préférait le règne au triomphe même de ses adhérents. Ayant craint un moment que Francesco Valori et ses amis ne voulussentaccaparer le gouvernement et concentrer entre leurs mains tous les pouvoirs, il s'empressa de prêcher contre l'oligarchie, contre la tyrannie du petit nombre, aussi dangereuse que celle d'un seul , « afin que, par amour ou par force, ses partisans restassent fidèles au gouvernement populaire. » Le Frère estimait que les Arrabbiati leur faisaient un utile contre-poids (2).

Mais si Savonarole prêchait la liberté, il cherchait à l'entourer des garanties morales, sans lesquelles la paix publique court les plus grands risques. Selon lui, pour être vraiment libre, on devait se rendre digne de la liberté, on devait craindre Dieu, vivre en parfait chré-

(1) Sermon sur Ruth et Michéc prononcée le 12 août li96 dans la salle (lu Grand-Conseil à la requête de la Seigneurie devant les magistrats et les principaux citoyens.

(2) Voir, dans l'Appendice du Savonarole de M. Villari, le premier procès du Frère, p. CCLVUl, et le second procès, p. CCLXXXV.

tien, aimer le prochain d'un amour désintéressé, mettre fin aux rivalités et aux divisions.

Non, Savonarole ne chercha pas à dominer en tyran sa patrie d'adoption , ni à exciter les citoyens les uns contre les autres, comme on le lui reprocha dans les procès falsifiés que firent composer la Seigneurie et les commissaires apostoliques, et comme on l'a souvent répété. On peut même affirmer qu'il se sacrifia au salut de Florence, lorsqu'il consentit, sur les instances des magistrats, à remonter en chaire à la fin de l'année 1496, quoique le pape lui eût interdit de prêcher sous peine d'excommunication.

A la lumière des faits , tous les préjugés contre le rôle politique de Savonarole ont dû, ce nous semble , se dissiper ; ce n'est pas par choix, mais sous l'empire des circonstances les plus impérieuses, que le Frère se mêla aux affaires publiques. Après avoir recommandé aux Florentins une sage constitution , après avoir aidé à la fondation d'un gouvernement libre, il en abandonna la direction aux citoyens eux-mêmes, et se contenta de donner quelques avis généraux, pleins de prudence, sur la pratique de la liberté, lorsque les magistrats sollicitaient ses conseils. Enfin, dans cette société si divisée , si habituée aux soulèvements et aux violences, il ne cessa d'insister sur l'union, la concorde, la modération, et il réussit à prévenir les excès que chacun redoutait. Son intervention ne fut que bienfaisante, etles Florentins, lorsqu'ils l'abandonnèrent pour échapper aux menaces d'Alexandre VI, montrèrent une odieuse ingratitude.

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