‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 28 sur 31 · LES PROPHÉTIES ET LES ÉCRITS PROPHÉTIQUES DE SAVQNAROLE · texte numérisé non relu

LES PROPHÉTIES ET LES ÉCRITS PROPHÉTIQUES DE SAVQNAROLE

Si l'on voulait, après avoir lu le chapitre précédent, se représenter l'état d'esprit où se trouvait Savonarole, on s'écarterait facilement de la vérité. On s'imaginerait volontiers que le Frère était, sinon orgueilleux, du moins content du succès qu'il avait obtenu, des grands services qu'il avait rendus à sa patrie. Cependant, la lecture des sermons prêches par lui à cette époque suffit pour prouver qu'il était en proie à une profonde tristesse. Pendant que, du haut de la chaire , il exerce une influence souveraine sur le peuple suspendu à ses lèvres, pendant que la ville entière obéit à sa volonté , il est loin de s'abandonner aux flatteuses illusions. De sombres perspectives se dressent devant ses yeux, et c'est en vain qu'il cherche à repousser les sinistres piressentiments. « Je suis épuisé , ô Florence , par quaitre années de prédications continues , dans lesquelles je n'ai fait que me préoccuper de toi. Mais ce qui m'a surtout abattu, c'est la pensée persistante du châtiment que je vois approcher, ce sont les angoisses que j^ ressens pour toi, en refléchissant aux calamités qui te menacent. Aussi, j'adresse à Dieu pour loi des prières incessantes (1) ». Les grandes promesses que Sa-

(1 Sermon XXIIi' sur Aggéc.

vonarole avait faites à Florence, les brillantes espérances qu'il lui avait laissé entrevoir furent toujours soumises à des conditions : « Si vous ne vous convertissez pas au Seigneur, les présages favorables se changeront en présages funestes. » Le peuple était tellement endurci dans le mal, que l'avenir de l'Italie, l'avenir de l'Église, l'avenir de Florence surtout, apparaissaient enveloppés de périls aux regards de Jérôme.

Ces pressentiments semblaient l'assiéger avec plus de vivacité au moment même où l'on aurait cru que son ame devait être plus sereine et plus satisfaite. 11 venait de sortir victorieusement de sa première lutte politique ,* il avait fait adopter la forme du gouvernement populaire ainsi que la fondation du Grand-Conseil ; une^oule joyeuse se pressait autour de sa chaire , et attendait presque de lui un cantique de louanges au Seigneur, lorsque, présentant une de ses allégories habituelles, il dépeignit les angoisses qui l'obsédaient et prédit à ses auditeurs sa mort violente, dont il paraît n'avoir jamais douté. « Un jeune homme, quittant sa maison, s'embarqua pour pocher. Pendant qu'il péchait, il fut mené en pleine mer par le maître du navire, et, ne voyant plus le port, commença à se lamenter. 0 Florence! ce jeune homme qui se lamente, il est dans cette chaire. J'ai abandonné ma maison pour le port de la religion, où je me suis embarqué, à l'âge de vingttrois ans , afin de chercher la liberté et le repos , deux choses que j'aimais par-dessus tout. Mais là je jetai mes regards sur les eaux de ce monde, et je commençai à gagner quelques âmes parla prédication. Comme je prenais plaisir à m'acquitter de ce devoir, le Seigneur m'en-

voya sur la mer et me transporta au large, où je suis maintenant et d'où je n'aperçois plus le port. Undique sunt angustiœ. Je vois s'élever devant moi la tribulation et la tempête ; derrière moi le port a disparu , et le vent me pousse de plus en plus vers la haute mer. A ma droite, sont les élus qui implorent du secours ; à ma gauche, les méchants et les démons, qui nous tourmentent avec acharnement. Au-dessus de moi, j'aperçois la vertu éternelle, et l'espérance me soutient; mais audessous de moi s'ouvre l'enfer, que je dois craindre comme homme, parce que sans l'aide de Dieu j'y tomberais certainement. 0 Seigneur, Seigneur, où m'astu conduit? Pour avoir voulu te conserver quelques âmes, je me trouve dans un lieu où je ne puis jouir du calme d'autrefois. Pourquoi m'as-tu condamné à provoquer partout des dissentiments et des luttes? J'étais libre , et me voilà maintenant l'esclave de chacun. Je vois fondre sur moi de tous côtés la guerre et la discorde. Vous du moins, ô mes amis, ô les élus de Dieu, vous sur qui je pleure nuit et jour, ayez pitié de moi ! Donnez-moi des fleurs, comme dit le cantique, quia amore langueo. Les fleurs, ce sont les bonnes œuvres, et mon seul vœu est que vous plaisiez à Dieu et que vous sauviez votre âme. » Savonarole, en prononçant ces paroles, était si agité, qu'il fut forcé de s'arrêter : (( Au milieu d'une si violente tempête , laissez-moi prendre un peu de repos. »

(( Mais », disait-il en continuant son sermon, « quelle sera, ô Seigneur, la récompense accordée dans l'autre vie â qui sortira victorieux de semblables combats? — Ce que l'œil ne peut voir, ce que l'oreille ne peut entendre : la béatitude éternelle. — Et quelle sera la ré-

compense accordée dans cette vie? — Le serviteur ne saurait être plus grand que son maître, répond le Seigneur. Tu sais qu'à la suite de mes prédications j'ai été crucifié : ainsi le martyre t'atteindra à ton tour. — Oh! Seigneur, Seigneur », s'écriait alors Savonarole d'une voix qui retentissait dans toute l'église, « accordemoi donc ce martyre, et fais-moi promptement mourir pour toi, comme tu es mort pour moi ! Je crois déjà voir la hache aiguisée... Mais le Seigneur me dit : Attends encore un peu, afin que les événements qui doivent arriver se produisent, et ensuite tu déploieras la force d'âme qui te sera accordée. » Après ces paroles, le Frère, reprenant l'explication du psaume qu'il avait choisi comme sujet de son sermon, commentait le verset Laudate Dominum quia bonus (1).

En ces moments de transport, Savonarole s'écriait quelquefois : « Un feu intérieur brûle mes os et me force à parler. » Il arrivait alors à une sorte d'extase, où l'avenir semblait réellement se découvrir à ses yeux. Quand ces extases s'emparaient de lui dans la solitude de sa cellule , il restait longtemps entouré de visions et veillait pendant des nuits entières , jusqu'à ce que le sommeil triomphât de lui et vînt rendre la force à ses miembres fatigués ; mais quand elles le surprenaient en chaire devant tout le peuple, son exaltation n'avait plus de limites et dépassait tout ce que la plume peut décrire. Une force invincible semblait l'entraîner, et il entraînait son auditoire. On voyait des femmes et des hommes, de tout âge et de toute condition, artisans , poètes , philosophes , éclater en sanglots. Le

(1) XIX*' sermon sur Aggée.

contemporain qui a recueilli les sermons à mesure qu'ils étaient prononcés se trouvait alors dans la nécessité d'écrire : « Ici j'ai été dominé par les larmes, et je n'ai pu continuer. » Savonarole lui-môme s'asseyait épuisé à la suite de ces émotions violentes; il était parfois obligé de garder le lit plusieurs jours (1). Jamais la critique ne pourra parfaitement apprécier la puissance de certains sermons, car bien des passages sont incomplets et la parole du Frère, telle qu'elle nous est parvenue, n'a plus cette ardente vivacité que lui communiquait l'orateur. L'enthousiasme de Savonarole, sa véhémence et l'éloquence de sa personne, si l'on peut s'exprimer ainsi, devaient être extraordinaires, car les fragments de discours que nous possédons ne suffisent pas pour expliquer l'impression produite par le prédicateur sur le public florentin, qui était cependant le public le plus cultivé de l'Europe.

Quand on considère impartialement la vie et la doctrine de Savonarole , on ne peut nier que ce religieux eut un singulier et inexplicable pressentiment de l'avenir, pressentiment qui donna à ses écrits , à ses prédications, à sa vie, un caractère tout spécial. En dépouillant ses prophéties de certaines particularités et de certains détails accessoires, on constate avec surprise qu'elles se sont presque toutes réalisées. Nous ne parlons pas seulement de cette pénétration politique grdce à laquelle Savonarole prévit, avant tous ses concitoyens, l'invasion des Français, l'expulsion des iMédicis ainsi que tant d'autres événements, et qui excitait une si grande admiration chez tous les hommes d'État les plus avisés de ce siè-

(1) Compciidium Revelationnm.

cle (1). Nous n'insistons pas non plus sur cette sorte d'intuition constante qui lui permit de présager sa mort violente , de l'annoncer avec une inexplicable assurance et une merveilleuse précision. Savonarole a un mérite plus grand encore que nous voulons surtout faire remarquer : il fut le premier à comprendre qu'un-e importante rénovation se préparait, que le sentiment religieux devait renaître dans le cœur des hommes

(1) Commiiies , ainsi que nous ravoiis remarqué pi u« haut et ainsi que nous le redirons plus loin , croyait que Savonarole était un véritable i)rophète , et , dans ses Mémoires , qui témoignent partout de son admiration pour le Frère , il répète souvent : « Savonarole a prédit la venue du roi quand i^rsonne n'y pensait; il a écrit ensuite à Charles YIII et m'a dit à moi-même des choses que personne n'a crues et qui se sont toutes réalisées. » Nardi et une foule d'autres écrivains contemporains donnèrent à Savonarole le nom de prophète. Machiavel lui-même, quoiqu'il ne fût pas de ceux, nous l'avons vu, qui comprenaient le mieux ou qui jugeaient le \)lus impartialement Savonarole, n'osa jamais nier ou seulement mettre en doute les prophéties du Prieur de Saint-Marc. « On ne doit , dit-il, parler qu'avec respect d'un si grand homme; » et il ajoute qu'un nombre infini de personnes avaient foi dans les prédictions du Frère , « parce que sa vie , sa doctrine et les sujets sur lesquels il parla suffisaient à lui concilier la confiance w. {Discorsl sulle Dcche , liv. T, ch. xi, p. 52, Italia , 1813.) Guichardin, celui de tous les écrivains qui a peut-être apprécié Savonarole avec le plus de justesse , est dans l'in- <*erlitude stir la question des prophéties : «■ C'est le temps , dit- il , qui résoudra mes doutes; mais si Savonarole fut sincère, comme sa vie sainte le ferait croire, notre époque a vu un très-grand prophète; s'il ne fut pas sincère , nous avons eu sous les yeux un homme extraordinaire. Il ne serait pas possible de faire les choses qu'il a faites, de les conduire avec tant d'adresse et de prudence , sans avoir les qualités les plus rares. " ( Guichardin . Storia inedita di Firenze). — Un descendant de l'illustre historien a publié en 1863 une intéressante brochure sous ce titre : Prophéties politiques et religieuses de Savonarole, recueillies par François Guichardin. Il en existe un exemplaire dans la bibliothèque du protestantisme français (21, place Vendôme,\ ( Note du trad.)

pour les régénérer, qu'à travers des luîtes sanglantes la société recouvrerait sa vigueur perdue. Voilà ce que signifient , si nous y refléchissons bien , les fameuses conclusions de Savonarole : « L'Église sera renouvelée après avoir été châtiée, et tout cela aura lieu bientôt, n Ces avertissements multipliés dans lesquels le Frère répète que les infidèles seront convertis, que le christianisme triomphera sur la terre, qu'il n'y aura bientôt qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur, prouvent que Jérôme sent s'approcher le moment où le genre humain retrouvera son unité, où le christianisme sera la seule religion des peuples civilisés. En lisant et en examinant de près les écrits du Prieur de Saint-Marc, on reste stupéfait de la persistance qu'il met à appuyer sur ses conclusions, de la certitude avec laquelle il semble en apercevoir la réalisation. Et quand nous l'entendrons plus tard, inspiré par une incroyable clairvoyance, décrire les futurs malheurs de l'Italie , sans omettre les plus minutieux détails ; quand nous le verrons s'émouvoir, s'exalter et se laisser entraîner à un délire de douleur en parlant de l'avenir, nous ne pourrons expliquer le fait, mais nous reconnaîtrons ce qu'il a d'extraordinaire. Cet homme a devant ses yeux la navrante destinée de sa patrie, et il pressent pour elle des calamités si terribles , que déjà il les subit presque lui-même.

Telle est l'impression que produit le caractère prophétique de Savonarole quand on jette un coup d'oeil sur la vie entière de ce grand homme, quand on observe l'ensemble de ses prédictions, en s'arrêtant seulement à celles qui offrent un intérêt général. Lorsqu'on examine au contraire, dans ces mômes prophéties, les ques-

lions particulières et accessoires, les choses changent d'aspect, et Ton est forcé de constater chez le Frère un côté d'esprit tout à fait nouveau. On voit alors qu'en Savonarole il y avait pour ainsi dire deux hommes de nature très-différente : l'un s'avançait vers l'avenir, l'autre reculait presque dans le passé. Le premier nous a occupé jusqu'à présent; le second se présenter maintenant à notre attention, et nous allons faire connaissance avec lui.

La scolastique avait eu tant de part à la formation intellectuelle de Savonarole, qu'elle laissa en lui une grande inclination pour les subtilités et pour la sophistique. En outre, Savonarole avait pris dès l'enfance l'habitude de lire et d'approfondir avec passion, dans saint Thomas, tous les passages qui se rapportent aux opérations des anges , au caractère des prophètes et à la nature de leurs visions. Il étudiait sans relâche les distinctions minutieuses et les raffinements du docteur angélique ; en même temps il ne cessait pas d'interroger l'Ancien Testament et l'Apocalypse ; de sorte que tous les songes, toutes les visions des prophètes et des patriarches étaient gravés dans sa mémoire. Ces méditations absorbaient souvent son jeune esprit pendant des jours entiers; elles enflammaient son imagination, surexcitaient violemment son tempérament très-nerveux. Les songes et les visions qu'il avait eus tout enfant se multiplièrent, envahissant «on âme et l'assiégeant durant la nuit. Quand il s'aperçut que la lecture de la Bible et des Pères, que les prières ferventes et les veilles augmentaient chaque jour le nombre de ses visions, il commença à croire qu'elles lui étaient miraculeusement envoyées par le

ministère des anges , comme elles le furent aux prophètes, selon saint Thomas. Dès lors il n'eut pas un seul rêve, pas une seule vision étrange, dont il ne trouvât l'équivalent dans la Bible et qu'il ne cherchât à expliquer d'après les règles du docteur angélique. Agenouillé dans sa cellule, il passait des nuits entières à contempler ces visions, qui épuisaient de plus en plus ses forces et exaltaient son cerveau. 11 finissait par voir en toutes choses des révélations du Seigneur.

Il y a aussi une autre circonstance qui mérite d'être prise en considération. Parmi les moines de Saint- Marc se trouvait un certain Silvestro Maruffi, dont l'influence fut grande sur les deslinées de Savonarole. Cet homme avait eu, lorsqu'il était enfant, une maladie qui avait dégénéré en une sorte particulière de somnambulisme, où il tombait même dans le jour; il apercevait alors des visions singulières et prononçait d'étranges paroles. Cependant, il était loin d'attribuer à ces apparitions aucune origine mystérieuse ou surnaturelle. A peine sut-il que Savonarole commençait à parler de révélations et à prédire l'avenir, qu'il lui adressa d'amers reproches, qualifiant sa conduite de folie indigne d'un homme grave. Mais Savonarole, avec cette fermeté à laquelle il devait son ascendant sur les hommes, engagea Maruffi à prier avec ferveur, pour que Dieu manifestât la vérité. Maruffi lui-même, peu avant sa mort, quand il n'avait plus le courage de défendre son maître, fit l'aveu suivant : (c Que ce fût l'effet de ma maladie ou d'une autre cause, il me sembla que les esprits me blâmaient de ne pas avoir foi en Savonarole (l). » Cette vision

(1) Ce fait est aujounriiui iloniontré rlairomenl et mis hors de

avait été sans doute un nouvel effet du somnambulisme extraordinaire de Maruffi; mais elle avait produit une impression ineffaçable sur les deux moines , qui , à partir de ce jour, ne doutèrent pas un seul instant que toutes leurs visions ne fussent réellement des révélations divines. Savonarole témoigna à Maruffi une estime et presque un respect que ne justifiaient ni le peu d'instruction ni le caractère faible et léger de ce religieux; il lui accorda une confiance vraiment aveugle (1), el,

doute par la découverte que nous avons faite du second procès de Savonarole" el des procès de fra Silvestro et de fra Domenico. Fra Silvestro décrit ses visions et confesse ingénumenl que les médecins les attribuaient à une maladie; elles diminuèrent tout d'un coup, ajoate-t-il, lorsqu'à l'occasion d'une autre maladie on lui eut tiré huit livres de sang. Les aveux de fra Domenico confirment tout ce que dit fra Silvestro. Les paroles de ce dernier trouvent aussi une nouvelle confirmation dans les dépositions des témoins. Yo'r l'Appendice de l'édition italienne.

(J) La seule lecture des procès cités plus haut peut démontrer pleinement la vérité de notre assertion. Fra Domenico confesse que lui et Savonarole avaient tant de confiance dans les paroles de Maruffi, qu'une ou deux fois ils présentèrent comme des visions |>ersonnelles certaines visions de Maruffi : celui-ci affirmait les avoir eues par l'intermédiaire des anges, qui lui avaient recommandé de les révéler à ses deux compagnons pour que ceux-ci les racontassent au peuple en leur propre nom. Fra Domenico, en face de la mort, s'efforce de prouver que ce procédé était non-seulement permis , mais obligatoire, puisque les anges en avaient conseillé l'emploi. Voir, dans l'Appendice de l'édition italienne, le Processo dl Fra Domenico Oa Peseta delV ordine del prcdicafori , registrcdo per sua mano propria. Nous avons trouvé dans la bibliothèque Riccardi [ cod. 2053, foglio CXXXI rétro e seg.) ce document très-imporlant. Il prouve d'une façon irréfutable l'héroïque fermeté d'âme de fra Domenico. En dévoilant avec une grande naïveté sa superstition et celle de Savonarole, fra Domenico détruit implicitement tous les doutes sur la sincérité de son maître comme sur la sienne. Toutes les fois que nous ferons allusion à ces procès, le lecteur devra consulter l'Appendice de l'c-

ainsi entraîné d'erreur en erreur, il se confirma de plus en plus dans ses idées relatives aux visions. Ses dispositions naturelles , le hasard, l'étude , la prière , tout enfin semblait avoir conspiré à le pousser violemment sur cette pente dangereuse.

On ne saurait s'imaginer avec quelle complaisance il accueillit alors ses visions et jusqu'à quel point il en devint esclave. A l'entendre en certains moments , on aurait cru qu'elles constituaient seules toute l'importance de sa mission. Il leur consacrait une étude incessante, de sérieuses méditations. Pendant des heures entières, il cherchait à discerner comment les anges produisent les visions dans l'esprit de l'homme, comment l'homme entend les voix surnaturelles, et ainsi de suite. Ses sermons, ses lettres, tous ses écrits, contiennent çà et là les idées qu'il était parvenu à se former sur ce sujet, et dans son Dialogue sur la vérité prophétique il les rassembla toutes pour en faire une sorte de traité scientifique. On y aperçoit une naïve crédulité, une étrange confusion. En vain cherchons-nous à découvrir ce que Savonarole pensait au juste de ses prophéties et de sa mission prophétique ; il semble adopter tour à tour des théories opposées, et ne pouvoir se décider positivement pour aucune.

On dirait parfois qu'il se fonde seulement sur la raison pour annoncer l'avenir, car l'étude de la Bible et la vue

(lition italienne ; nos opinions seront toutes confirmées par les nouveaux documents. >'ous ne pouvons nous servir dune récente publication faite par les Archives de Florence dans le Gionialc Slorico, parce que cette publication est en partie apocryphe , en partie incorrecte'. Si on la compare avec le manuscrit mentionné plus haut, on reconnaîtra facilement la justesse de notre observation.

des mœurs corrompues du clergé doivent persuader à tout homme clairvoyant que le châtiment est proche (1). D'autres fois, au contraire, il croit connaître l'avenir au moyen des visions célestes, qui sont autant de révélations que Dieu même lui a faites pour le bien du peuple italien. Et ce n'est pas à son caractère de bon chrétien qu'il pense devoir le don de prophétie. Il ne se considère que comme un instrument dans la main de Dieu, et, quoique prophète, il peut n'être pas sauvé. D'après cette doctrine, calquée sur le système de saint Thomas, il prenait donc expressément la qualité de prophète ; il donnait à ses visions la signification et l'importance que le docteur angélique et l'Église assignent aux visions des prophètes. (« Elles viennent, disait-il, directement de Dieu et sont gravées par les anges dans l'intelligence et non dans le cœur, sans que l'homme acquière par elles la certitude du bonheur étemel (i). »

Toutefois, dans les ouvragesdu Frère relatifs à la prophétie se présente très-souvent un système presque opposé à celui que nousvenons d'indiquer. Suivant ce système, les

(1) Pic montre très-bien comment Savonarole, en raisonnant d'après la Bible, arrivait à ses Conclusions. ( Vita Fr. H. Savonarolœ, cil. V : « De divinis cilra velamen revelalionibus , quarum particeps factus Ilieronymus , futuras preedixit clades. ) Savonarole lui-même parle continuellement , dans tous ses écrits, des raisons naturelles, qui dévoilent l'avenir, et plusieurs fois il répète que la vue de l'avenir est une partie de la sagesse : « Intcr alias partes prudentiœ , très principales ponunlur; videlicel : memoria prœteritorum, intelligentia praîsentium, et prccvidenlia futurorum. » Exposiiio AbacJiuch prophctœ,pcr Fr. Hieronymum de Ferrarid.

(■>) Voirie Compendium j'evelationum , \g Dialogo délia verità profetica, les sermons sur Job, et, parmi les sermons 52o* Amas y le sermon du 27 mars 14%.

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