‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · XXVI II · texte numérisé non relu

XXVI II

Le Prieur de Saint-Marc, frappé par les censures pontificales, s'était-il donc écarté de l'orthodoxie? Doit-on voir en lui un précurseur de Luther? C'est là surtout, nous l'avons dit, ce que nous voulons examiner.

Savonarole eut la généreuse pensée de réformer, au point de vue moral, l'Église et la société de son temps. Jamais réforme ne fut plus nécessaire.

Grâce à l'enthousiasme qu'excitaient les œuvres de l'antiquité , grâce à la présence des savants et des philosophes grecs, qui, après la prise de Constantinople par les Turcs (1453), avaient cherché un refuge en Italie, le paganisme régnait souverainement dans les "esprits et dans les mœurs. L'académie platonicienne, fondée sous les auspices de Côme par Gemisto Pletone et dirigée du temps de Laurent le Magnifique par Marsile Ficin, ne contribua pas peu à la propagation des idées païennes. Ficin entretenait , dit-on, une lampe allumée devant le buste de Platon, et certains enthousiastes allèrent jusqu'à proposer de demander au pape la canonisation du philosophe grec. En déplorant la mort de Gemisto Pletone, le cardinal Bessarion ne craignait pas d'écrire : a J'ai appris que notre père et maître, après s'être dépouillé de son enveloppe, s'est envolé vers les cieux dans un séjour d'innocence où il peut maintenant danser, en compagnie des esprits célestes, la mystique danse de Bacchus. »

Ou sait que le cirJiii il Bembo engageait son ami Sadolet à ne pas lire les épîtres de saint Paul, dont le style barbare pouvait corrompre le goût; qu'il donnait aux choses chrétiennes des dénominations toutes païennes, appelant déesse de Lorette la Vierge de Lorelle, Zéphyre céleste le Saint-Esprit, collège des augures le collège des cardinaux, interdiction de l'eau et du feu l'excommunication; et qu'il avouait préférer au bonheur des élus dans le ciel la vue des yeux de sa maîtresse (1). Et qu'on ne dise pas qu'il n'y avait là qu'affaire de mode ou d'érudition, qu'au fond le sentiment chrétien était demeuré vivant sous ces apparences de paganisme. Le doute et le scepticisme avaient, au contraire, envahi la plupart des âmes. « On pensait géiiéralement, c'est Domenico Benivieni qui nous l'apprend , que tout dans le monde, et surtout dans les choses humaines, n'a d'autre cause que le hasard... On niait la viefuture, on se moquait de la religion. Les sages du monde la trouvaient trop simple, bonne tout au plus pour les femmes et les ignorants (2). Mais comme le besoin d'une croyance est inné chez l'homme, la superstition avait remplacé la foi. Si l'on ne croyait plus aux vérités du christianisme, on croyait à l'influence des astres et des pierres. Ficin était toujours couvert d'amulettes, qu'il changeait suivant l'état de son âme. Fiançois Guichardin et Nicolas Machiavel lui-môme ne dou-

(1) Voir les Hérétiques d'I faite par M. Canlu, 1. I, p 368-375. . (2) Voir aussi Michèle Bruto, Illstoria florentiiui, lib. V,

taient pas de Texistence d'esprits aériens s'entretenant avec les hommes. A l'exlinction de la foi correspondait l'affaiblissement, pour ne pas dire l'anéantissement de la dignité morale. Jamais la corruption ne fut plus profonde qu'au quinzième siècle. Les vices les plus honteux dégradaient l'humanité. Du reste, les mauvais exemples étaient donnés par ceux qui auraient dû ramener les égarés à la pratique de l'Évangile. Qu'il y eût encore des prêtres et des moines respectables par leur science et par leur vertu , cela est hors de doute. Mais, en général, le clergé séculier et régulier ne rougissait pas d'étaler au grand jour une conduite scandaleuse et une incroyable avidité. Pour la plupart des ecclésiastiques et des religieux, le sacerdoce n'était qu'un métier lucratif. Aussi n'avait-on guère de respect pour les autorités spirituelles et pour les sanctuaires eux-mêmes. Veut-on des exemples? La conjuration des Pazzi ensanglanta la cathédrale de Florence au moment de l'élévation, et c'est dans l'église de Saint-Étienne à Milan, pendant la messe, que Galéas Marie Sforza fut assassiné. Personne n'ignorait qu'Alexandre VI, souillé de crimes abominables, n'avait dû qu'à la simonie le trône pontifical. Enfin, les chefs ou plulôl les tyrans des petits Etats ilaliens se distinguaient, au sommet de la société civile, par leur perversité, souvent même par leurs sanguinaires forfaits. Galéas Marie Sforza duc de Milan, Buccolino Guzzoni à Osimo, Galeolto Pic à la Mirandole, Ferdinand I à Naples , les Oliverotti à Fermo , les Baglioni à Pérouse,

les Ordelaffi à Fermo et César Borgia à Rome, montraient à quels détestables excès la toute-puissance se laisse entraîner quand elle a perdu le frein salutaire de la loi morale. Laurent le Magnifique lui-même ne se faisait pas scrupule de jeter en prison, d'exiler, de mettre à mort les citoyens qui lui portaient ombrage, et de subvenir à ses dépenses en s'appropriant les biens de la Commune ou les dots des jeunes filles. Après avoir discuté sur l'immortalité de l'âme, il se mêlait aux jeunes gens les plus dissolus et s'abandonnait éperdument à la débauche. Ce délicat esprit, ami des plaisirs raffinés, épris des lettres et des arts, trouvait un bonheur singulier à composer des poésies obscènes que l'on chantait dans les rues de Florence. On dirait que Savonarole a tracé le portrait de Laurent lorsqu'il écrivit ces lignes : a Les tyrans mettent à mort les gens de bien et les hommes pieux, ou ils les traînent en prison , ou bien encore ils les empêchent de parvenir aux emplois publics. Ensuite, ils abolissent et font entièrement oublier toutes les bonnes lois, toutes les bonnes mœurs et tous les usages favorables à la liberté. Enfin, pour détourner les citoyens de la pensée d'un changement, ils savent distraire et occuper les esprits par des fêles, des parades et des spectacles. » Jamais, en effet, Florence ne fut plus gaie, plus séduisante que sous Laurent le Magnifique. Les arts y répandaient un éclat incomparable ; le luxe embellissait la vie ; on ne songeait qu'au bien-être , aux divertissements, et le plaisir de l'ijeure présente semblait la préoccupation unique de l'existence. Mais

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cette élégante civilisation voilait à peine les misères morales les plus tristes, l'abaissement des caractères et la dégradation des âmes.

Tels étaient les maux que Savonarole entreprit de guérir. Il commença par son propre couvent la réforme qu'il rêvait. Ensuite il s'efforça de ramener Florence ainsi quetoute l'Italie à l'amour de Dieu, et de f.dire observer l'Évangile, délaissé pour Platon, Aristote, Virgile et Cicéron. Enfin, il tenta de rendre à l'Église sa pureté primitive, de la rétablir dans son ancienne discipline, de lui reconquérir son antique bonneur et sa légitime influence sur les peuples. Il mit au service du perfectionnement moral de ses contemporains un véritable cœur d'apôtre et une merveilleuse éloquence, qui avait sa source, non dans les artifices de la rhétorique , mais dans le dévouement aux âmes et dans la sincérité des convictions de l'orateur. Par son érudition théologique, par ses arguments empruntés à la raison, par sa dialectique , souvent subtile, il entraînait les esprits passionnés pour Aristote et Platon. Le reste des fidèles ne résistait guère à ses exhortations véhémentes et pathétiques. Au moyen des allégories, des anecdotes, des dialogues, le Frère tenait en éveil l'attention de tous ses auditeurs. Les émotions qu'il voulait communiquer, il les éprouvait lui-même, et plus d'une fois il confondit ses larmes avec celles des assistants. Du reste, ce qu'il réclamait, ce n'étaient pas des apparences de dévotion, c'était une adoration en esprit et en vérité. «Un ave Maria, récité avec attention et avec piété , disait-il , est plus agréable à la

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Vierge que ceni ave Maria dits à la hâte avec distraction, car c'est le cœur que veulent Dieu et sa mère. » Et ailleurs le prédicateur s'écrie : « Ils se vantent partout de leurs vertueuses pratiques et disent : Je remercie Dieu de ce qu'il m'a accordé la grâce de me confesser à Pâques. Ne parle pas ainsi, mais regarde si tu t'es bien confessé, si tu ne retombes plus dans le péché; regarde si tu es dans des rapports de charité avec ton frère ; regarde si tu es prêta mourir pour le Christ; regarde si tu as restitué le bien d'autrui et l'argent gagné par l'usure; regarde si tu vis avec simplicité et si tu as supprimé le superflu ; regarde si tu as changé de vie. Autrement, il ne te servira de rien d'avoir jeûné la veille de saint Sébastien, de saint Martin et de saint Antoine (1). » La prudence de Savonarole égalait d'ailleurs son zèle. Il ne voulait pas qu'on cherchât à marcher trop vite dans la vie spirituelle ; il recommandait à chacun d'accomplir son devoir à la place déterminée par Dieu et de la façon que Dieu le demandait. En fait de vocations religieuses, il se montrait très-rigoureux, et soumettait à de longs délais l'ardeur quelquefois précipitée des postulants. Quant à la puissance de sa parole, elle tenait surtout à l'étude approfondie qu'il fit de l'Écriture sainte. Rompant avec les usages des prédicateurs en vogue, qui n'empruntaient leurs arguments qu'aux auteurs de l'antiquité et qui ne cherchaient qu'à flatter l'oreille sans toucher le cœur, il habitua les Athéniens

(1) Sermon du seconl dimanche de carême, sur Amos. Voir aussi l'ouvrage de M Vjllari, p. 150-15i de noire Iraduclion.

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de Florence à l'austère langage de la Bible. 11 ne cessait de méditer ce livre, dont les versets se présentaient d'eux-mêmes sur ses lèvres quand il était en chaire, et pour lequel son enthousiasme n'avait point de bornes. ((Quelle douceur ineffable, disait-il, Tâme chrétienne ne trouve-t-elle pas dans la lecture de l'Écriture sainte? L'homme fatigué du long pèlerinage de la vie s'assied et se repose quelquefois sur la route pour se rafraîchir et se fortifier par ce viatique, et alors il jouit, pour ainsi dire, de la présence du Christ son bien-aimé , et il se soulage par les larmes d'attendrissement que lui fait venir le spectacle des miséricordes de Dieu... 0 Florence, si mes ennemis sont assez puissants pour me chasser de tes murs, je n'en serai point abattu; car je trouverai bien quelque part un désert où je pourrai me réfugier avec ma Bible et jouir d'un repos qu'il ne sera plus au pouvoir de tes citoyens de troubler (1). » C'est dans la lecture assidue de la Bible que Savonarole puisait la démonstration des châtiments dont il voyait l'Italie et lÉglise menacées, démonstrations terrifiantes par lesquelles il exerça sur le peuple florentin une extraordinaire influence.

Mais celle influence il ne la dut pas à des doctrines nouvelles. Savonarole fut un réformateur, non un novateur. En dépit des persécutions d'Alexandre VT, il resta

(1) Ce passage est cilé par M. Rio dans son bel ouvrage sur l'art chrétien. M. Rio a noblement compris le rôle de Savonarole et a décrit avec beaucoup de verve l'influence du Frère sur les artistes florentins d'alors.

fermement attaché à l'Église , dont l'unité lui était chère.

Comment donc est-on arrivé à soupçonner son orthodoxie? Quelles preuves donne-t-on à l'appui de la thèse qui revendique Savonarole comme un apôtre anticipé de la Réforme? Luther en 1523 traduisit l'explication du Miserere composée en prison par le Prieur de Saint-Marc , et l'accompagna d'une préface où il reconnaissait en Savonarole son précurseur : « Quoique un peu de fange théologique, écrivait-il, reste encore attachée aux pieds de ce saint homme, il a néanmoins soutenu la justification par le moyen de la foi seule sans les œuvres... Christ le canonise par notre intermédiaire, dussent le pape et les papistes en crever de rage. » Or, voici le passage de Savonarole sur lequel Luther appuie son assertion : «J'espérerai dans le Seigneur, et je serai bientôt délivré de toute tribulation. Et par quels mérites? Non par les miens, mais par les tiens, ô Seigneur I » Et un peu plus loin, l'Espérance dit au prisonnier abattu par la tristesse : « A s-tu la foi ? — Oui, je Tai. — Eh bien, sache que c'est là une grande grâce de Dieu, parce que la foi est un don de sa bonté et non le résultat de nos œuvres. Dieu l'a voulu ainsi, afin que personne n'eût le droit de se glorifier. » Ces paroles ne sauraient justifier les prétentions de Luther. Que la foi soit un don gratuit de Dieu, c'est une vérité qu'a reconnue le concile de Trente. Dieu ne nous doit rien. Mais il ne s'en suit pas que nos œuvres soient inutiles, car elles inclinent la bonté de Dieu à nous

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