‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 5 sur 31 · XXX Y I · texte numérisé non relu

XXX Y I

donner la grâce et la foi. D'ailleurs, dans la même méditation sur le Miseref^c, Savonaroie reconnaît formellement l'efficacité des œuvres : « Que la Tristesse cite , si elle le peut, un pécheur, quelque coupable qu'il soit, qui, ayant fait retour à Dieu et s'élant converti, n'ait pas été bien accueilli et justifié... Qui est-elle pour poser des limites à la miséricorde de Dieu et pour croire que les eaux de la mer puissent tenir dans sa propre main? N'as-tu pas entendu dire au Seigneur : Toutes les fois que le pécheur pleurera et se repentira de ses péchés, je ne me souviendrai plus de ses iniquités? La miséricorde de Dieu n'a pas de bornes. Estu tombé, relève-toi et la miséricorde te recevra. T'estu enfoncé dans l'abîme, crie et la miséricorde viendra. »

En choisissant certains passages des sermons de Savonaroie sur le psaume Quam bonus, et en les isolant des passages qui les entourent, Rudelbach, dans notre siècle, a soutenu , comme Luther, que le Prieur de Saint-Marc avait nié la coopération de l'homme au salut et l'utilité des œuvres (1). Sans doute, çà et là, Savonaroie, quand il parle de la grâce, semble l'exalter aux dépens des œuvres et ne penser qu'à elle; mais, quelques pages plu? loin, il corrige ce que ses expressions pouvaient avoir eu d'excessif. Pour peu qu'on lise sans parti pris l'ensemble des écrits du Frère, on est forcé de constater qu'il insistait à chaque instant sur la nécessité

(1) Voir Ici pages 213, 214, 215 de ce volume.

des œuvres et sur le libre arbitre, que les œuvres étaient à ses yeux des « semences d'immortalité (l) )>, et que , selon lui, le croyant n'est pas un instrument passif dans la main du Seigneur, comme le prétend la doctrine luthérienne.

Voici plusieurs déclarations, écrites ou prononcées à des époques différentes pendant les diverses phases de la vie de Savonarole, qui ne permettent aucun doute :

« Il y a trois moyens de se disposer à recevoir la grâce : s'efforcer de croire, prier et agir (2). »

(( Si l'homme ne peut, par sa propre force, parvenir à sa fin, il peut cependant se préparer et se disposer naturellement aux moyens qui l'y conduisent, c'est-àdire à la foi et à la grâce , avec le secours divin, lequel ne lui fera jamais défaut (3). »

« Quoique la béatitude céleste soit au-dessus de la portée humaine , cependant l'homme doit s'en préparer la possession par un motus ad beatitudinem, qui lui donne les dispositions nécessaires pour la recevoir. Il n'y a que Dieu qui soit heureux par lui-même; l'homme a besoin de faire des efforts multipUés, et ces efforts ne sont autre chose que les bonnes œuvres, appelées aussi mérites, parce que la béatitude est la récompense des actions vertueuses (4). »

« L'homme doit se disposer à recevoir la grâce. Pour

(1) Ce mot est de saint Bernard.

(2) Sermon sur le psaume Quàm bonus, édit. de Prato, \). 2i0.

(3) Sermon sur le psaume Quàm bonus, t^. 238.

(4) Compendium philosoplnœ mondis, L. I, 25.

atteindre ce but, les œuvres extérieures seront non-seulement utiles, mais indispensables (1). »

a Si vous cherchez Jésus,... la lumière divine vous éclairera et vos aspirations seront satisfaites... Vous qui cherchez Jésus par la pratique de la vertu, vous avez beau ne pas le connaître, il est en vous... Que faites-vous ici ? Efforcez-vous d'aller où est votre chef, car c'est là qu'est votre félicité ! Venite et videte, dit l'ange aux Marie , c'est-à-dire : venez et regardez dans le sépulcre : le Christ n'y est plus, il est ressuscité. Sed ite, mais allez , c'est-à-dire : marchez de vertus en vertus dans la vie présente, si vous voulez trouver ensuite Jésus-Christ dans l'autre (2). »

Le commentaire surHabacuc, probablement composé en 1497 avant que l'excommunication eût été lancée, est plus explicite encore : « Ils ne pensent qu'aux choses présentes, et quant aux maux futurs , ou ils n'y croient pas fermement, ou ils s'imaginent, dans leur présomption, que la miséricorde de Dieu est assez grande pour sauver les hommes sans leur coopération {sine operibus). ))

Le libre arbitre est aussi défini par Savonarole avec une netteté parfaite : « Ce qui distingue l'homme des animaux, c'est le libre arbitre. Le libre arbitre n'est pas une qualité ou une habitude, il est l'essence même

(l)Trailésur l'humilité.

(2) XLV^ sermon sur Job. Voir aussi dans 1 ouvrage de M. Villari (p. 418-419de notre traduction) l'analyse du traite sur la simplicité de la vie chrétienne.

de la volonté : est ipsa hominis voluntas... Notre volonté ne peut être conduite fatalement par aucune force extérieure, que cette force vienne des astres, des passions, ou de Dieu lui-même. Le Créateur conserve et ne détruit pas; il dirige l'universalité des choses créées selon les lois de leur nature. Or, notre volonté est, par sa nature, essentiellement libre; elle est la liberté même; Dieu ne peut donc agir sur notre volonté qu'en respectant notre liberté, s'il ne veut pas détruire son ouvrage (1). »

Enfin, les dernières paroles que Savonarole ait écrites, celles qu'il laissa comme souvenir à son geôlier sur la couverture d'un livre, sont aussi la réfuta tionanticipée de Luther, de Rudelbach, et de tous ceux qui ont prétendu que Savonarole croyait à la justification par la foi sans les œuvres. Voici comment s'exprime le prisonnier: «La vie vraiment chrétienne dépend tout entière de la grâce; il faut donc s'efforcer d'acquérir la grâce, et, quand on l'a reçue, tâcher de l'accroître. En examinant nos péchés, en méditant sur la vanité des choses mondaines, nous nous acheminons vers la grâce; la confession et la communion nous disposent à la recevoir. Elle est certainement un don gratuit de Dieu ; mais quand nous ressentons un violent mépris pour le monde , un ardent désir de nous tourner vers les choses spirituelles, alors nous pouvons dire que si la grâce n'est pas encore en nous, elle s'a-

(I) Comp. phil. mor. L. II, ch. ii. Voir aussi le sermon xvi sur le ps. Quam bonus, p. 143, ainsi que noire traduction du livre de M. Villari ( t. I, p. 215).

vance indubitablement. La persévérance dans la vertu, dans les bonnes œuvres, dans la confession , dans tout ce qui nous a rapprochés de la grâce, est le vrai et sûr moyen de l'accroître (1). »

Ne dirait-on pas que Savonarole , en traçant ces lignes , voulait par avance fermer la bouche à ceux qui auraient l'idée de le représenter comme le précurseur de ces doctrines commodes qui ont arraché tant d'âmes à l'Église catholique (2)? Aux yeux du Frère, comme aux yeux de saint Jacques , a la foi sans les œuvres est une foi morte. »

Le? croyances de Savonarole relativement aux dogmes ne se rapprochent pas davantage des doctrines protestantes.

Ainsi, Savonarole affirme que « les sacrements ne sont pas seulement des signes pour exciter notre foi , mais des instruments productifs de la grâce (3). » Luther sou-

(1) Regola dcl len vivfve crisiiano. Voir aussi la lettre écrile de Bologne aux religieux de Saint-Marc en 1493, et la lettre à Marco Antonio daFicino.

(2) Luther a écrit: « l'Évangile ne prêche pas ce que nous devons faire ou ne pas faire ; il n'exige rien de nous, mais, tout à l'opposé, au lieu de nous dire : Fais ceci, fais cela, il nous commande simplement de tendre le pan de notre robe et de recevoir ; il nous dit : Tiens, homme bien aimé, voilà ce (jne Dieu a fait pour toi; il a, pour l'amour de toi, revêtu de chair son propre fils. Accepte ce don et crois-v, et tu seras sauvé. » (Q'^uvres de Lullier, éd. Wal. ch. m, iv.) Nous citons à dessein les i)aroles les moins chociuantcs. On peut voir dans le savant ouvrage de M. Psicolas sur le protestantisme les étonnants paradoxes sortis de la plume de Luther. :T 1, p. 370-376.) Ces doctrines étaient la conséquence du principe de la justiiication par la foi sans les œuvres.

(3) Trioinpkedc la Croix, traduit par l'abbé Alix, I, ill, ch. XIV.

tient, au contraire, que les sacrements sont des signes extérieurs pour nourrir la foi, et qu'ils ne confèrent aucune grâce (1). »

Savonarole affirme que « le baptême efface le péché originel, régénère les hommes dans le Christ et leur donne le commencement et la forme de la vie spirituelle (2). » Suivant Luther, cette doctrine est opposée à celle de saint Paul et à celle de Jésus-Christ.

Mêmes propositions contradictoires au sujet de l'Eucharistie. Tout en reconnaissant la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, Lulher rejette la transsubstantiation, admise par Savonarole. Celui-ci reprocha plus d'une fois en chaire à certains prêtres et à certains prélats de ne pas croire à la transsubstantiation. Le Triomphe de la Croix , adopté comme livre d'enseignement par les écoles catholiques, renferme les principes du Prieur de Saint-Marc sur ce sujet capital. «Nous croyons, y est-il dit, et nous confessons que sous les apparences du pain, quelque petites qu'elles soient, le corps du Christ est contenu tout entier, et que sous les espèces du vin, quelque petites qu'elles soient, le sang du Christ est présent tout entier; nous croyons qu'en

(Douniol 1855). Le pasteur Th. Paul {Jérôme Savonarole, précurseur de la Réforme, Genève 1857) prétend que, dans l'opinion de Savonarole, les sacrements n'ont point en eux-mêmes la vertu de produire la grâce. Cette assertion, on le voit par les paroles mêmes de Savonarole que nous venons de citer, est absolument erronée.

(1; \ m Jérôme Savonarole et la statue de Luther à Worms, par le Père Pie Marie Rouard de Gard, p. 67 ; Poussielgue, 1867.

(2) Idem.

— XLTl —

même temps Jésus-Christ est tout entier au ciel.... Nous disons que le corps et le sang du Christ sont présents dans l'Eucharistie, en vertu de la consécration, non par mouvement local, mais par conversion.... En vertu môme des paroles par lesquelles s'opère la transsubstantiation, il y a dans l'Eucharistie le corps' et le sang de Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin, parce que tel est le terme direct de la transsubstantiation. Mais, par la loi d'une concomitance naturelle, il y a aussi, avec le corps et le sang, l'âme et la divinité de Jésus-Christ (1). » Enfin, dans le Traité sur le Saint-Sacrement, le Frère, par des explications symboliques, cherche à élever vers Dieu l'âme du fidèle :

((La première chose merveilleuse que nous remarquons dans le sacrement de l'autel , dit Savonarole , est que la substance du pain se transforme au corps du Christ, pour démontrer que quand on veut s'approcher de ce sacrement il faut transformer dans son cœur l'amour terrestre en amour divin.

(( La seconde est que le Christ est d'une façon dans le ciel et d'une autre façon dans le sacrement, car il ne s'y trouve pas tel qu'il est dans le ciel ; il s'y trouve d'une manière miraculeuse. Il faut qu'il en soit ainsi de l'homme qui veut communier : celui-ci doit être sur la terre par le corps et dans le ciel par l'âme.

«La troisième est que les accidents du pain, c'est-àdire la forme, la couleur et le goût, n'ont pas pour

(I) L. TU. diap. wtr.

substance le pain, comme auparavant, mais la vertu divine. Ainsi l'homme doit être humble et croire que toute sa vertu, que toutes ses bonnes œuvres procèdent, non de lui-même, mais de la main de Dieu.

(( La quatrième est qu'en rompant les espèces on ne rompt pas le corps du Christ, car le Christ est dans le sacrement d'une manière indivisible. Ainsi notre âme doit être unie au Christ sans partage et ressentir pour lui un amour que n'altèrent pas les tribulations , alors même que les tribulations atteignent le corps. »

M. le pasteur Paul juge pleines de hardiesse ces interprétations. Elles n'ont pourtant rien que de très-naturel et sont conformes à toutes les traditions catholiques. On trouverait sans peine dans les prières de l'église, dans Bossuet, dans nos grands orateurs sacrés, une foule d'exemples de ce mode d'allégories spirituelles. La manière dont Savonarole « vivifie » le fond des doctrines ne suffit donc pas pour rapprocher de Luther et de Calvin le Prieur de Saint-Marc , comme le .pense M. Paul (1).

Il est également inexact que Savonarole refusât à l'Église le pouvoir de pardonner les péchés. Pour être éclairé sur ce sujet, on n'a qu'à lire le passagesuivant sur les indulgences : a Allez et venez le moins que vous pourrez pendant ces jours saints, disait le Frère à ses auditeurs. Ne quittez votre maison que pour l'église. — Mais vous me direz : On va de côté et d'autre ces jours-ci, pour gagner des indulgences. — Et moi, je

(1) Voir les p. '?19-222 de son ouvrage.

VOUS réponds que si les indulgences sont salutaires et remettent la peine due au péché, par elles-mêmes elles ne donnent pas la grâce (1). Les indulgences ont une réelle vertu et peuvent être accordées par le pape et par les prélats qui ont l'autorité nécessaire. Mais les docteurs disent, dans le quatrième livre des Sentences, que pour accorder une indulgence efficace il faut la subordonner à certaines conditions. Je vous engage donc à ne pas compter aveuglément sur les indulgences, car beaucoup de gens, je puis vous l'assurer, ont obtenu des indulgences au moment de la mort et sont allés cependant, les uns dans le purgatoire, les autres dans l'enfer. Je n'affirme pas que telle ou telle indulgence est ou n'est pas valable ; je ne parle d'aucune en particulier, et n'allez pas croire que je veuille dire que le pape ne peut pas accorder d'indulgence. Comprenez-moi bien : je dis que le pape peut en accorder; mais je dis, déplus, que le diable trouve aussi son profit dans votre dissipation et qu'il vous pousse à aller de côté et d'autre, sous prétexte d'indulgences, afin que votre esprit ne se recueille pas. Encore une fois, restez donc à la maison et à l'église en ce saint temps et n'errez pas de tous côtés (2) . w Ainsi, Savonarole reconnaît, avec l'Église, l'efficacité des

(1) En effet, elles ne remettent que les peines temporelles qui sont encore dues aux pécliés dont on a obtenu le pardon, et elles ne dispensent pas de faire pénitence. Pour gagner les indulgences, il faut être en état de grâce, accomplir exactement les œuvres prescrites par l'Église. S'il s'agit d'une indulgence plénière, il faut, en outre, ne conserver aucune affection pour le péché véniel.

(2) Sermon du mardi de la semaine sainte, 1-49G.

indulgences; il met seulement les fidèles en gardecontre les abus auxquels les indulgences servaient de prétexte.

Il n'est pas moins affirmatif sur l'intercession des saints : « Priez, dit-il, pour les méchants, ô femmes; priez comme fit la chananéenne ; et si le Sauveur ne vous répond pas, ne vous lassez point de prier. Suppliez les apôtres, suppliez la Vierge Marie d'intercéder pour ces méchants, et le Sauveur finira par répondre (1). )>

Quant à la Vierge, le Frère avait pour elle une vénération toute particulière. Il croyait avec Dante que confier ses prières à la mère de Jésus-Christ, c'est leur donner des ailes. Il avait pour sceau la Vierge avec l'enfant Jésus (2). Plusieurs de ses poésies sont consacrées à la Vierge (3). Son commentaire de VAve Maria est aussi un témoignage de son culte pour elle. (( Nous demandons à la Vierge, y est-il dit, de prier pour nous , parce que, ayant enfanté Jésus , la source de la pitié , elle est elle-même très-clémente, et parce que le fils ne peut rien refuser à sa mère, n Cette confiance trouve, pour 's'exprimer, des accents plus persuasifs encore dans le quatorzième sermon sur la première épître de saint Jean (4) : « 0 Vierge glorieuse, ô mère

(1) Sermon du 2^ dimanche de carême, 1496,

(2) Aux côtés de la Madone sont les lettres F. H. On peut voir ce sceau sur la lettre écrite à la Seigneurie de Lucques le 18 mai 1493 , à propos des Juifs. Il est reproduit dans le Giornale Storico degli archivi toscani.

(3) En voici les titres : Sur l'Assomption. A la bienheureuse Vierge. A la Vierge.

(4) Pages 129-130 de l'édition de Prato, 1846.

pleine de pitié et de miséricorde, tourne vers nous tes yeux compatissants ! Regarde comme nous sommes faibles et chancelants dans la voie de Dieu, regarde tous les périls qui nous environnent : périls sur les fleuves, ainsi que dit l'Apôtre, périls de la part des assassins, périls parmi les Juifs, périls parmi les Gentils, périls dans la ville , périls dans la solitude , périls sur mer, périls au milieu des faux frères. Si tu nous abandonnes, si tu ne nous consoles pas, nous tomberons en route. » « N'est-il pas merveilleux , s'écrie ailleurs Savonarole (1), que toutes les choses (sermons, offices ou messes) qui ont rapport à la sainte Vierge excitent en nous une joie toujours nouvelle ? C'est que cette Vierge glorieuse est aimée de tous.... Elle est si universellement vénérée, que certains hommes, qui blasphèment Dieu et les saints, ne peuvent souffrir qu'on profère des blasphèmes contre elle. » Enfin, l'Assomption môme, qui ne constitue pas un dogme pour les fidèles, mais qui est affirmée par une tradition constante, inspirait à Savonarole comme à la catholicité tout entière une foi absolue. Cette foi se traduisait par des paroles enthousiastes : « C'est aujourd'hui, s'écriait le Frère, que la sainte Vierge est transportée dans le ciel, à côté de son fils, au-dessus des anges, non-seulement avec son îïme, mais avec son corps; car il ne convenait pas que sa précieuse chair, qui avait été pendant neuf mois la demeure du Seigneur, restât ici-bas pour subir

(t) Sermons sur !a première (^pîlrede saint Jean, p. 130-131.

la corruption, et, d'ailleurs, le monde ne méritait pas de garder un si admirable trésor. Aujourd'ui, cette Vierge, cette glorieuse mère, est donc transportée au ciel, pleine d'allégresse et de grâce. Nous devons nous en réjouir grandement. Nous devons nous en réjouir à cause d'elle, et aussi à cause de nous, parce qu'elle aime la nature humaine et qu'elle intercède pour nous (1). »

Comment donc M. Paul a-t-il pu écrire : « Savonarole est à nous (protestants), car il a annoncé que l'Écriture conduit à Christ et non pas aux saints et à la Vierge », insinuant par ces mots que le Frère ne croyait pas à rintercession de la Vierge et des saints, et qu'il ne leur rendait pas le culte de vénération recommandé par l'Église (2)?

(1) Sermon du 25 août 1496, prêché le jour de l'Assomption devant les membres de la Seigneurie.

(2) On ne peut lire sans étonnement toutes les raisons à l'aide desquelles M. Paul revendique Savonarole comme un précurseur de la Réforme. Les unes sont en opposition formelle avec les paroles du Frère ; les autres semblent attribuer exclusivement au protestantisme certains principes qui lui sont communs avec le catholicisme. « Savonarole est à nous, dit M. Paul, car il a prêché que le salut est gratuit et qu'il est donné à ceux qui croient et qui se confient au Sauveur, et non pas à ceux qui accomplissent certains actes extérieurs que commande l'Église. » Où donc l'écrivain a-t-il vu que l'Église n'impose aux fidèles que des actes extérieurs.^ Les actes extérieurs doivent être viviliés par les dispositions del'âme et n'ont pas, par eux-mêmes seulement, le pouvoir d'opérer notre salut. On regrette de trouver dans l'ouvrage dont nous parlons des pages empreintes d'un esprit de parti si contraire à la justice. Car, toutes les [fois qu'il n'est pas question de rattacher Savonarole à la Réforme, l'auteur montre un jugement sûr, et son enthousiasme pour son héros se communique au lecteur. Les

Très-orthodoxe sous le rapport des dogmes, Savonarole se rapproche-t-il du moins de Luther par son esprit de libre examen et par son indépendance à l'égard du saint-siége? Ce qui a pu le faire croire, c'est la lutte que le Prieur de Saint-Marc soutint contre Alexandre VI, lutte sur laquelle nous reviendrons bientôt. Mais si Savonarole s'attaqua au représentant de l'autorité pontificale, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, il ne combattit et ne contesta jamais l'autorité pontificale elle-même. Il affirma toujours, au contraire, sa soumission au saint-siége, et reconnut sans cesse la suprématie de la cour romaine. En voici des preuves irréfutables :

c( Ne sors point de l'église, » disait le Frère en 1496, le dimanche après l'Ascension ; « soumets-toi toujours à la correction de l'Église romaine, pour éviter de devenir hérétique. Dieu ne veut pas qu'il y ait la moindre erreur dans cette Église. » est-ce là ne reconnaître pour règle que son propre jugement?

Le 15 mai de la môme année, parlant de la raison et de la foi, « ces deux lumières qui, semblables à deux yeux, nous guident dans nos actions, » Savonarole manifestait encore son orthodoxie : « En vertu de la foi, tu dois croire aux articles, et surtout aux canons de la

passages relatifs à l'examen des sermons et des traités du Frère offrent un vif intérêt, et les citations sont très -bien choisies. L'ouvrage ne suit le Prieur de Saint-Marc que jusqu'à l'entrée de Charles VIII à Florence. Nous espérons que M. Paul ne s'en tiendra pas là.

sainte Écriture, aux doctrines de l'Église romaine; tu dois lui obéir, te soumettre toujours à ses décisions, fixer tes regards sur elle et ne pas t'en écarter. »

La même doctrine se retrouve dans le Compendio délie rivelazioni (page 43) : a On ne peut avec justice m'appeler hérétique, car Thérétique est celui qui a résolu de suivre obstinément une secte en opposition avec la sainte Écriture et avec la doctrine de la sainte Église romaine. Or, je ne sache pas que j'aie jamais rien dit ou écrit qui fût contraire à la doctrine du Christ et de l'Église. Tout ce que j'ai dit et écrit, tout ce que je dirai et écrirai, je le soumets au jugement de la sainte Église romaine, et je suis prêt à accepter docilement les observations de chacun sur toutes les erreurs que je pourrais commettre. » La soumission s'est-elle jamais exprimée en termes plus clairs et plus formels ? Ajoutons que cette soumission ne fut point affaiblie par les persécutions d'Alexandre VI, et qu'elle resta la même quand Savonarole fut excommunié. C'est alors qu'il écrivit cette page concluante : « Le Sauveur dit lui-même, en saint Jean, qu'il n'y aura qu'un seul pasteur et un seul bercail. Or, on ne peut pas dire que Jésus-Christ fût tellement le chef de l'Église, qu'en montant au ciel il voulût la laisser sur terre sans autre chef que lui, vu que dans ce cas l'Église eût été en proie à la division et au désordre. Les diverses opinions, les différends, les difficultés n'auraient jamais reçu de solution sans un juge bien connu de tous. C'est pourquoi Jésus-Christ dit à saint Pierre : « Pais mes bre-

bis, etc f) On ne saurait dire que celte puissance et

cette autorité n'aient été données qu'à Pierre et non à ses successeurs, Jésus-Christ ayant promis que son

Église durerait jusqu'à la fin du monde Tous ceux

qui se séparent de l'unité et de la doctrine de l'Église romaine se séparent donc de Jésus-Christ. Les hérétiques, étrangers à cette sainte doctrine par amour de leur propre opinion et par haine de l'autorité, sont de faux chrétiens; et tandis que la vérité s'accorde avec la vérité, les doctrines, chez les hérétiques, sont diverses et contraires entre elles, portant ainsi le signe certain du mensonge et de l'erreur (1). »

Que Savonarole ne voulût pas diviser l'Église, c'est ce qui ressort avec évidence du procès instruit à l'aide de la torture par les commissaires apostoliques. On ne put lui arracher aucune réponse compromettante à cet égard, et, quoique ses paroles fussent à chaque instant transcrites avec des altérations par le notaire, nous lisons ce passage décisif : « Je n'ai jamais voulu diviser l'Église du Christ, à moins qu'on ne veuille parler de quelques usages que j'introduisis à Saint-Marc pour soumettre les frères à une vie plus austère. » Savonarole aimait l'Église avec une tendresse filiale. En la voyant servie par des ministres indignes qui énervaient

(i) Triomphe de la Croix, p. 267-269. Voir aussi dans M. Villari le premier sermon du carême sur Ames (p. S79-380 de noire traduction), le dernier sermon du môme carême (p. 394), le Traité sur la simplicitc^ de la vie chrétienne (p. 418), les sermons du 15 et du 18 février 1498.

les doctrines, qui donnaient l'exemple des plus honteuses faiblesses, qui trafiquaient des choses saintes et compromettaient la religion elle-même, il avait ressenti une poignante douleur et s'était cru appelé par Dieu à rétablir la discipline, à réformer les mœurs corrompues, non-seulement des simples prêtres et des moines, mais des dignitaires ecclésiastiques. Peut-être s'acquitta-t-il de cette tâche avec un zèle excessif et dénonça-t-il parfois trop amèrement les vices qu'il cherchait à corriger. Par l'âpreté qu'il mettait à flétrir les coupables, il risquait d'affaiblir le respect dû au caractère sacré dont ceux-ci étaient revêtus. S'il est juste de reconnaître que Savonarole manqua de mesure dans l'expression de ses censures, encore fautil tenir compte de ce qui peut en expliquer ou en excuser la violence. Le Frère s'imagina sans doute que les conseils et les avertissements débonnaires n'aboutiraient à aucun résultat sérieux; qu'à des maux excessifs il devait appliquer des remèdes extrêmes; que, pour secouer la torpeur générale et déraciner des habitudes invétérées, il avait besoin de soulever l'indignation publique contre la dépravation du clergé. Saint Thomas n'avait-il pas dit : « Il faut préférer le salut de la multitude à la paix de quelques hommes. Lorsque certaines personnes, par leur perversité, mettent obstacle au salut du plus grand nombre et corrompent la vie du peuple par leurs mauvaises mœurs, il ne faut pas craindre de causer du scandale en divulguant les faits. » Bailleurs, les débordements du clergé étaient connus

LTI —

de tout le monde. Savonarole, lorsqu'il les énumérait, n'apprenait rien à qui que ce fût ; il ne parlait que d'une manière générale^ sans prononcer aucun nom propre. Pour justifier la véhémence de son langage, il aurait pu invoquer l'exemple de plusieurs grands saints, celui de saint Bernard entre autres, qui ne traita pas avec plus de ménagement le clergé de son temps (I). Rappelons-nous, en outre, que la violence était pour ainsi dire autorisée par l'usage. Fra Mariano da GennazzanOj'dans ses attaques contre Savonarole, ne se portaitil pas journellement aux invectives les plus grossières? Si la voix du Prieur de Saint-Marc avait été écoutée, le schisme de Luther ne se serait probablement pas produit et l'Église aurait conservé son empire sur cette Allemagne qui, depuis longtemps, semblait prête à se soulever. L'urgence d'une réforme était comprise par tous les hommes clairvoyants. Le cardinal Julien avait écrit d'Allemagne à Eugène ÏV : « Les désordres du clergé excitent la haine du peuple contre tout l'ordre ecclésiastique, et, si on ne les corrige, on doit craindre que les laïques ne se jettent sur le clergé, à la manière des Hussites On se jettera sur nous, quand

on n'aura plus aucune espérance de notre correction. Les esprits dés hommes sont en attente de ce qu'on fera, et ils semblent devoir bientôt enfanter quelque chose de tragique. La haine qu'ils ont contre nous se déclare : bientôt ils croiront faire à Dieu un sacrifice agréable en

(1) Voir t. H, p. 27G, notes l et 2.

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