‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 6 sur 31 · LUI · texte numérisé non relu

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maltraitant ou en dépouillant les ecclésiastiques, comme des gens odieux à Dieu et aux hommes, et plongés dans la dernière extrémité du mal. Le peu qui reste de dévotion envers Tordre sacré achèvera de se perdre. On rejettera la faute de tous ces désordres sur la cour de Rome, qu'on regardera comme la cause de tous les maux (1). »

Quand Savonarole, à son tour, réclama la réforme du clergé, le mal avait encore fait des progrès et la situation était devenue plus périlleuse que par le passé. Mais les efforts du Frère ne pouvaient être secondés par un pape tel qu'Alexandre VI; ils devaient naturellement rencontrer à la cour de Rome une opposition à outrance, qui dégénéra bientôt en une véritable persécution. Ce n'est pas qu'Alexandre VI se sentît tout d'abord porté à sévir contre le hardi dominicain. Dans les questions qui ne concernaient que la théologie;, il était, avant tout, indifférent. Quand il eut fait proposer le chapeau de cardinal au Prieur de Saint-Marc pour acheter son silence, et qu'il eut appris le refus indigné de celui-ci, il s'écria : « Ce frère est vraiment un saint homme; qu'on ne m'en parle plus, ni en bien ni en mal. » Et après la mort de son fils , le duc de Candie, assassiné par César Borgia, il manifesta pendant quelques jours la volonté de revenir à une vie meilleure et d'opérer quelques-unes de ces réformes dont Savonarole proclamait la nécessité. Cependant, il ne tarda

(1) Bossuet, Histoire des variations, t. i, p. 31-32 (édition] de Versailles).

pas à haïr l'importun réformateur. Sa haine fat surexcitée par Louis le More , par le cardinal Ascanio Sforza, frère de ce prince, parle roi de Naples, principalement par Pierre de Médicis^ et par le moine Mariano da Gennazzano , l'instrument des Arrabbiati. La politique fut la véritable cause des persécutions qu'eut à subir le Prieur de Saint-Marc. Alexandre VI finit par ne voir en lui que le partisan des Français et le soutien d'une forme de gouvernement qu'il voulait renverser atout prix. Les motifs politiques, toutefois, furent adroitement dissimulés sous les prétextes religieux, et le pape entreprit contre Savonarole une lutte acharnée, dans laquelle le pauvre Frère devait nécessairement succomber. C'est surtout cette lutte qui pourrait faire passer Savonarole pour un révolté, pour un précurseur de la Réforme ; il importe donc d'en étudier les diverses péripéties. ^.

Dès la fin de décembre 1494, Savonarole, pendant qu'il consacrait tous ses efforts à la fondation d'un gouvernement libéral, était dénoncé au pape comme l'ennemi de tous les princes, comme le perturbateur du repos public et de l'Église. Annoncer l'approche de châtiments terribles, flétrir la corruption générale, prêcher la nécessité d'une rénovation, n'était-ce pas outrager la cour romaine et troubler l'esprit des peuples? Il fallait donc imposer silence à ce fâcheux prédicateur et l'éloigner de Florence. Les Arrabbiati espéraient bien, en son absence , pouvoir abattre sans difficulté le nouveau gouvernement et lui substituer une oligarchie. Leurs

manœuvres réussirent auprès du pape, qui, au commencement de janvier 1493, enjoignit à Savonarole d'aller prêcher à Lucques le carême suivant. Savonarole se montra prêt à obéir, et, le 25 janvier, il prit congé de ses auditeurs : (c Je vais aller à Lucques, et de là je me rendrai peut-être ailleurs , suivant les ordres que Ton m'enverra; priez le Seigneur de m'aider à prêcher sa doctrine. Il y a dans cette ville [beaucoup d'hommes qui voudraient me tuer; mais sachez que mon heure n'a pas encore sonné. Je pars, parce que je dois obéir et que je ne veux causer ici aucun scandale. » A la nouvelle du prochain départ de Savonarole, « l'agitation, au dire d'un historien contemporain (1), fut générale parmi les Florentins. Tout homme de bon sens estimait que la prédication du frère Jérôme était indispensable pour maintenir les bonnes mœurs , non moins que la paix et la concorde entre les citoyens ». Aussi les magistrats s'empressèrent-ils de solliciter du pape la révocation de son bref. Alexandre YI ne redoutait encore que fort peu la parole de Savonarole et désirait ne point déplaire à Charles VIII, favorable au Frère et tout puissant alors dans le royaume de Naples. Il accéda au désir des Florentins , et autorisa le Prieur de Saint- Marc à poursuivre dans les chaires de Florence le cours de ses prédications.

Cependant, à Florence comme à Rome et dans le reste de l'Italie, les ennemis de Savonarole ne s'endormaient

(l)Nardi.

pas. Ils décidèrent Alexandre VI à lui ordonner de venir à Rome expliquer ses révélations et ses prophéties. Cet ordre, daté du 25 juillet 1495, était formulé en termes doucereux qui auraient pu faire illusion sur les intentions hostiles du souverain pontife... Mais Savonarole ne se méprit point : on voulait l'éloigner de Florence pour renverser la récente constitution. Il avait heureusement , pour s'excuser, un excellent motif. Avant d'avoir reçu le bref, il avait annoncé au peuple que sa santé le forçait de suspendre ses prédications. Il put donc, sans manquer à la v érité , répondre que pour le moment une maladie grave l'empêchait de quitter Florence et de satisfaire au désir du pape. Il ajouta qu'en entreprenant le voyage de Rome , il exposerait certainement sa vie au poignard des assassins, qui avaient déjà plusieurs fois attenté à ses jours , et que , d'ailleurs, les Florentins jugeaient sa présence indispensable dans la ville pour consolider le nouveau gouvernement, pour mettre obstacle aux projets des mauvais citoyens, prêts à déchaîner la guerre civile sur leur patrie. Quant à ses prédications sur les châtiments réservés à l'Italie et sur la rénovation de l'Église, le souverain pontife pourrait bientôt en juger par le Coinpendium Révélation um^ qui était sur le point de paparaître et que le saint-père ne tarderait pas à recevoir. Enfin, Savonarole exprimait l'espoir de n'être pas longtemps sans réaliser le pèlerinage de Rome, et, en attendant , il comptait sur l'indulgence du pape. Différer d'obéir, dans les conjonctures actuelles^ c'était, disait-

il, aller au-devant des intentions bienveillantes exprimées par le vicaire de Jésus-Christ (I).

Le pape ne répondit point à Savonarole , mais il lui fit savoir qu'il agréait son excuse. Néanmoins, dès le 8 septembre il le somma, pour la seconde fois, de se rendre à Rome. Le bref était adressé au monastère de Santa-Groce, dont les moines étaient peu favorables au Prieur de Saint-Marc. Alexandre YI espérait peut-être, par ce procédé, « rabaisser le Frère aux yeux de la foule et exciter contre lui la haine des autres religieux (2) » . Savonarole était appelé, dans le nouveau bref, semeur de fausses doctrines, sans qu'aucune de ces doctrines y fût spécifiée, et le pape y désignait le Frère sous le nom d'un certain fra Girolamo, comme s'il ne le connaissait pas. Pourquoi donc tant de mépris et tant de colère? Pourquoi ce langage à la fois dédaigneux et menaçant, quand deux mois auparavant le pape le prenait avec Savonarole sur le ton de la bienveillance? Les événements qui se préparaient peuvent seuls expliquer le bref d'Alexandre VL En ce moment, Pierre de Médicis se disposait à faire une tentative contre Florence ; aussi il importait que Savonarole ne restât point dans cette ville. Comprenant la gravité de la situation et les devoirs qu'il avait à l'égard du nouveau gouvernement, fondé pour ainsi dire par lui , le Prieur de Saint-Marc

(1) L'ouvrage de M. Villari ( voir l'Appemlice de rédilion italienne) contient la lettre d'Alexandie VI et la réponse de Savonarole (p. cxi-cxiv).

(2) M. Villari, t. II, p. 36 de notre traduction.

ne répondit pas au bref, qui non-seulement ne lui était pas adressé, mais qui n'était même pas adressé au couvent de Saint-Marc. Il remonta en chaire au mois d'octobre (1), et encouragea le peuple, dans trois sermons, à la défense de la liberté. Grâce aux énergiques préparatifs des Florentins et surtout grâce aux lenteurs calculées de Louis le More, l'entreprise de Pierre de Médicis échoua complètement (2).

Le dépit d'Alexandre YI se manifesta par un nouveau bref, qui interdisait à Savonarole de prêcher (3). Mais le Frère était déjà rentré dans le silence; il n'eut donc qu'à y persister. Il ne commit pas la faute de remonter en chaire pour justifier sa conduite devant le peuple et pour prouver la pureté de ses doctrines hypocritement calomniées. Par amour pour la concorde et dans l'intérêt de l'Église, il n'hésita pas à se soumettre, quoique la politique eût été le seul mobile d'Alexandre YI, et il ne prêcha point l'avent de 1-495. Cependant, son silence était impatiemment supporté par le peuple , surtout à l'approche du carême. Aussi les Dix de la liberté et de la paix écrivirent-ils en termes pressants à l'ambassadeur florentin, Ricciardo Becchi, pour que celui-ci, de concert avec les cardinaux de Naples et de Lisbonne , s'efforçât d'amener le pape à autoriser de nouveau les prédications de Savonarole. Le Frère, de son côté, faisait adresser à Dieu de ferventes prières par ses reli-

(1) Le 11, le 15 et le 25.

(2) Voir, dans M. Villari (1. III, ch. I ), rhistoire de cette équipée.

(3) Ce bref fut lancé au commencement de novembre 1495.

gieux et par ses amis, espérant ainsi appuyer efficacement les négociations des magistrats. Ces efforts combinés ne restèrent pas sans résultat. Si le pape ne révoqua pas son bref, il permit à Savonarole, par l'intermédiaire d'un cardinal, de recommencer à prêcher. Le fait est constaté par Nardi : u On laissa au Frère la liberté de prêcher ou de se taire, selon les inspirations de propre conscience. 11 crut devoir garder encore le silence pendant quelques jours, afin d'enlever aux ennemis du nouveau régime le prétexte de redoubler leurs attaques par haine pour sa personne. Cette conduite fut extrêmement sage. » Enfin, le premier jour de carême, ses amis en armes allèrent le chercher au couvent de Saint-Marc, et l'escortèrent jusqu'à la cathédrale, où le peuple l'attendait avec anxiété.

C'est probablement à cette époque que le pape, sur l'avis d'un évêque dominicain qui n'avait pu découvrir aucune proposition condamnable dans les sermons de Savonarole, fit offrir à celui-ci le chapeau de cardinal. Mais il mit pour condition à cette offre , qui, nous l'avons dit, fut énergiquement repoussée, un changement de langage en chaire.

Dans ses sermons sur Amos, le Frère, indigné , se surpassa en éloquence et en audace. Il dénonça avec véhémence les vices du clergé en général et de la cour pontificale en particulier, ainsi que les pratiques superstitieuses qui remplaçaient partout la vraie religion. En même temps, il stigmatisa les tyrans et annonça les malheurs épouvantables qui menaçaient l'Italie et surtout Rome»

Instruit de ces prédications, Alexandre VI entra dans une violente colère , non-seulement contre le Prieur de Saint-Marc, mais contre la Seigneurie, qui tolérait les invectives du Frère. La République envoya l'archevêque de Pistoïa pour apaiser l'esprit du saint-père, et les Dix écrivirent lettre sur lettre à la cour de Rome , afm de disculper Florence et Savonarole. Dans l'espoir de trouver un prétexte à condamner ce redoutable moine , Alexandre VI réunit alors quatorze théologiens appartenant à l'ordre de saint Dominique, et les chargea d'examiner la conduite et la doctrine du Frère ; mais le seul grief articulé par ceux-ci fut que Savonarole avait causé les malheurs de Pierre de Médicis.

Il fallait pourtant bien imposer silence à l'indomptable réformateur, au partisan de l'alliance française, car on craignait une nouvelle.invasion de Charles VIII, et la politique la plus habile consistait à priver Florence de la présence du Frère au moment où la Hgue venait d'appeler en Italie l'empereur Maximilien. Pour atteindre son but, le pape lança un nouveau bref (8 septembre 149G), qu'il adressa cette fois ù Saint-Marc (1). Le bref réunissait ce couvent à la congrégation lombarde, dont Saint-Marc avait été séparé par un autre bref trois ans auparavant, et il ordonnait à Savonarole de reconnaître l'autorité du vicaire général de cette Congrégation ; le Frère devait se rendre, dans un court délai, à l'endroit qui lui serait désigné, et, en at-

(1) Voir le bref dans rouvrage de M. Villari , I. m, ch. v.

tendant, renoncer à toute prédication publique ou privée , sous peine d'excommunication latx sententiœ. Alexandre YI pensait avec raison que la République florentine ne pouvait se mêler à une question purement religieuse entre deux congrégations. En supprimant la Congrégation de Saint-Marc et en soumettant les domicains de Florence à un supérieur étranger, il trouvait un moyen facile de faire quitter à Savonarole le territoire toscan et d'anéantir une influence redoutée.

La perplexité de Savonarole était terrible, car il savait que son obéissance entraînerait les plus grands maux pour Florence comme pour le couvent de Saint- Marc, et qu'elle serait fatale aux bonnes mœurs. Aussi, le 15 septembre , il écrivait à un de ses amis qui était à Rome : « Je désire savoir de vous ce que vous pensez que je dois faire selon Dieu. Afin de prouver que vous n'avez pas été le conseillerde mes ennemis,unissez-vous, je vous en prie, mon révérend père, au cardinal Protecteur pour défendre les innocents. Vous préviendrez ainsi le grand scandale qui pourrait s'élever dans la cité et la grande effusion de sang qui en serait l'inévitable conséquence. Pour moi, si je ne puis dégager autrement ma conscience, j'obéirai, lors même que mon obéissance devrait causer la ruine du monde entier, car je ne veux pas pécher même vénieliement dans tout ceci. Seulement, j'ai pensé qu'il était bon de surseoir, comme disent les docteurs... (1) »

(1) Voir la lettre entière dansTAnaée domiuicuiuo, 1865, p. 248-251. ï. d

Telles étaient les dispositions de Savonarole, lorsque, le 29 septembre, il répondit au pape. Il lui rappela que le couvent de Saint-Marc, indépendant à l'origine, et rattaché pendant la peste de 1348 à la congrégation lombarde, en avait été récemment séparé à la suite de longues et sérieuses discussions; qu'après cette séparation les religieux de Saint-Marc avaient adopté, grâce à sa propre initiative, un genre de vie plus austère et plus rigoureux, qui serait compromis par leur adjonction aux dominicains de la Lombardie. N'y avait-il pas aussi de graves inconvénients à réunir deux congrégations entre lesquelles il existait déjà tant de désaccords et de rancunes? D'ailleurs, plusieurs docteurs de l'Église n'avaient-ils pas soutenu qu'on est libre d'abandonner une règle pour en suivre une autre plus sévère ? Quant aux erreurs que le Prieur de Saint-Marc était accusé d'avoir répandues autour de lui, Savonarole niait absolument qu'il s'en fût rendu coupable : il n'avait prêché que la doctrine des Pères. On pouvait s'en assurer facilement, puisque ses sermons avaient été entendus par des milliers de personnes. Le souverain pontife était donc mal informé. Il y avait là une conjuration ourdie par les ennemis de cette république qui devait à Savonarole le retour des citoyens à la vraie religion, et qui sans lui aurait succombé à des périls de plus d'une sorte. (( Votre Sainteté, ajoutait enfin le Frère, me permettra d'attendre une réponse à ma défense et une absolution... Si je me suis trompé, je suis prêt à me rétracter et à faire amende honorable devant tout le peuple. Et main-

tenant je répète ce que j'ai toujours dit : je me soumets, ainsi que tous mes écrits, au jugement de la sainte Église romaine.

Le 16 octobre, Alexandre VI répondit à Savonarole. Il le félicitait de sa soumission au saint-siége, et, tout en lui reprochant avec la plus criante injustice d'avoir bouleversé Florence au lieu d'y recommander l'union et d'y prêcher contre les vices, il suspendait l'effet des brefs précédents pourvu que le Frère cessât désormais de parler. De la réunion de Saint-Marc à la congrégation lombarde, il n'était plus question. Cette réunion n'importait, en effet , que fort peu au souverain pontife. Ce qui lui tenait au cœur, c'était d'imposer silence à cette voix si puissante sur le peuple florentin. Pour parvenir promptement à son but, Alexandre VI croyait devoir s'adresser au Frère, non plus sur un ton de menace, mais avec une douceur toute paternelle. Pendant qu'il cherchait ainsi à priver la république de son principal appui, il sollicitait la venue de l'empereur Maximilien , et , sans attendre ce prince , envoyait, dans son impatience, quelques troupes contre les Florentins.

Le bref du 16 octobre 1496 ne trompa personne, malgré la bienveillance, on dirait presque la bonhomie, qui semblait l'avoir inspiré. On savait, par l'ambassadeur florentin, qu'Alexandre VI était plus irrité que jamais contre Savonarole. Celui-ci, depuis qu'il avait recule bref du 8 septembre 1496, n'était cependant pas remonté en chaire. Il résolut de continuer à se taire,

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quoique les périls se multipliassent autour de la république , et il refoula courageusement au fond de son cœur son amour pour l'indépendance et la liberté florentines. Néanmoins, en dépit de sesrésolutions, il reprit la parole à Sainte-Marie-des-Fleurs, le 28 octobre, sur les instances réitérées de la Seigneurie, qui faisait appel à son dévouement pour relever les courages abattus. En ce moment, les Vénitiens, les Milanais et l'empereur bloquaient étroitement Livourne; la famine commençait à désoler Florence; enfm, les Arrabbiati parlaient de reddition et complotaient la cbute du gouvernement. Si Savonarole n'eût consulté que son intérêt, il n'eût pas quitté sa retraite de Saint-Marc et eût continué à garder le silence que l'autorité religieuse lui avait imposé. Mais il n'écouta que la générosité de son cœur et ne songea qu'au salut de sa patrie adoptive. Ses chaleureuses exhortations , dans lesquelles l'amour de Florence s'unissait à l'amour de Dieu, rendirent l'énergie et l'espoir aux plus découragés. Vers la fin d'octobre, les vents du sud-ouest permirent à plusieurs navires français d'apporter quelques secours à Livourne, et la république crut entrevoir des jours meilleurs.

Doit-on blâmer la conduite que tint alors Savonarole? En principe, le premier devoir d'un moine est l'obéissance. Selon nous, le Frère ne se conforma pas suffisamment à cette règle essentielle de la vie religieuse. Mais s'il se trompa, ce fut avec bonne foi et dans des circonstances où la route à suivre était difficile à distinguer. Alexandre VI invoquait, comme motifs de ses or-

dres, des faits conlrouvés. Il défendait à Savonarole de prêcher pour avoir troublé le repos de Florence, pour avoir excité les partis les uns contre les autres, au lieu de consacrer sa parole à la réforme des vices. Or, c'était grâce au Prieur de Saint-Marc que la révolution de i494 s'était poursuivie sans effusion de sang, que les mauvaises mœurs avaient fait place aux pratiques d'une fervente piété, que les plaisirs licencieux avaient été remplacés par des processions et des bonnes œuvres. Le pape était donc mal informé, ou il cachait, sous les dehors du zèle religieux, les passions d'une politique haineuse. Voilà ce qui explique la conduite que Savonarole tint en cette occasion. Toutefois, nous le répétons , il eût mieux fait de se conformer à l'ordre du souverain pontife. Sans doute cet ordre n'était pas dicté par l'amour de la religion, sans doute il blessait la vérité et la justice. Mais en pareil cas l'exercice abusif du pouvoir suffit-il pour légitimer la révolte ? Chacun peut-il s'ériger en juge dans sa propre cause et en vengeur de ses propres droits ? L'adoption d'une telle doctrine plongerait l'Église dans le chaos. Lorsque Alexandre VI eut appris que le Frère était remonté en chaire et que des renforts, expédiés par les marchands florentins résidant en France étaient parvenus à Livourne, il adressa, le7 novembre 1496, à tous les dominicains établis sur le territoire toscan, un bref réunissant dans une seule congrégation tous les couvents de la Toscane et de Rome. La nouvelle congrégation devait avoir son vicaire particulier, élu tous les deux ans par

les prieurs, mais dépendant du vicaire général de Rome. Pour prouver sa bienveillance envers Savonarole, le pape choisissait comme vicaire de la nouvelle congrégation le cardinal de Naples, Oliviero Caraffa, notoirement favorable au Frère. Mais cette apparente condescendance dissimulait mal les projets d'Alexandre VI : le vicaire de la congrégation toscano-romaine étant soumis au vicaire général de Rome, celui-ci pouvait ordonner à Savonarole de quitter son couvent pour un autre et faire sortir ainsi de Florence le prédicateur redouté. C'était toujours la même tactique sous une autre forme.

Savonarole exposa ses objections au bref d'Alexandre VI en publiant V Apologie de la Congrégation de Saint- Marc. Il prétendait que la réunion du couvent de Saint-Marc aux autres couvents de la Toscane était contraire au salut des âmes, c'est-à-dire à la charité. Confondre des religieux astreints à une règle sévère avec des religieux habitués à une discipline infiniment moins rigoureuse, avec certains moines qui étaient plutôt des prévaricateurs que des frères prêcheurs (wow prœdicatores sed prœvaricatores), c'était, suivant lui, exposer au danger du relâchement, pour ne rien dire de plus, les moines de Saint-Marc; c'était affaiblir en eux les progrès spirituels et le règne même de Dieu. En outre, la réunion projetée réveillerait de déplorables haines entre des couvents ennemis depuis longtemps les uns des autres. Si la séparation n'existait pas, il faudrait la provoquer; mais puisqu'elle existait elle de-

vait être maintenue. L'ordre donné par le pape entraînant des conséquences aussi désastreuses, il était à supposer que le saint-père ne les avait pas prévues, qu'il avait été mal renseigné, et que, mieux informé, il n'aurait pas prescrit une mesure à laquelle la conscience défendait d*obéir. D'ailleurs, ajoutait le Frère , l'injonction du souverain pontife était en opposition flagrante avec les constitutions de l'ordre dominicain, les frères ayant le droit de ne pas accepter une réunion contraire au vœu de leur profession. Enfin, cette réunion ne pouvait avoir lieu qu'avec le consentement des religieux de Saint-Marc. Or, ceux-ci avaient énergiquement protesté contre l'aliénation de leur indépendance. Tels étaient les arguments exposés par Savonarole. Il est certain que l'ordre d'Alexandre VI avait eu pour instigateurs les ennemis du Frère. Ces perfides adversaires avaient bien prévu que le Prieur de Saint- Marc n'obéirait pas à une mesure aussi funeste, [et que cette désobéissance attirerait sur lui toutes les colères du souverain pontife. Savonarole aima mieux s*y exposer que de trahir ce qu'il regardait comme son devoir. En résistant il croyait sincèrement s'opposer à un excès de pouvoir et n'être pas un révolté ; il croyait rester soumis à l'esprit de l'Église. Pour justifier sa résolution, il s'appuyait sur l'autorité d'Arnoldus et sur celle d'CEgidius. Voici les paroles d'Arnoldus : «On n'estobligé d'obéir que quand l'injonction est conforme aux constitutions de l'ordre auquel on appartient; mais on est dispensé d'obéir quand l'injonction est en

désaccord avec les constitutions, surtout quand le résultat des prescriptions doit être une vie plus relâchée (1). » Quant à CEgidius, il soutient aussi qu'on n'est pas tenu d'obéir au pape, quand celui-ci ordonne quelque chose de contraire à la règle qu'on professe (2). Savonarole était donc persuadé que son opposition au pape n'avait rien que de légitime. Seulement, selon son habitude, il s'exprima en termes trop violents.

La hardiesse du Frère exaspéra le souverain pontife, et cette exaspération fut portée au comble par les échecs de la ligue devant Livourne, ainsi que par l'inutile tentative que fit encore Pierre de Médicis pour rentrer à Florence. Le 12 mai 1497, Alexandre VT lança contre Savonarole un bref d'excommunication qui n'arriva qu'à la fin de mai à Florence, et qui ne fut solennellement publié que le 22 juin. Ce bref était adressé aux Servîtes de l'Annunziata. Le pape craignait peut-être que la république,, par bienveillance pour Savonarole , ne permît pas de publier la sentence à Sainte-Marie-des. î'ieurs (3). Il croyait plus sûr de confier cette sentence à des moines connus pour leur hostilité à l'égard du Frère. Alexandre YI, dans son bref, affectait de traiter le Prieur de Saint-Marc comme un moine obscur. Il s'exprimait ainsi : « Nous avons appris par plusieurs personnes

(1) Swnma. Ce passage est cité par J. F. Pic de la Mirandole dans son Apologie de Savonarole , ouvrage qui n'a jamais élé l'objot d'une censure.

(2) Liber Sentent iarum.

(3) Saiule-Marie-des-Fleurs était la cathédrale.

dignes de foi qu'un certain frère Jérôme Savonarole, vicaire , à ce qu'on dit, de Saint-Marc dans la ville de Florence, a propagé une pernicieuse doctrine pour le scandale et la perte des âmes simples, o Alexandre "VI déclarait ensuite Savonarole suspect d'hérésie, et donnait comme motif de l'excommunication le refus opposé par le Frère à l'ordre de réunir le couvent de Saint-Marc à la congrégation toscano-romaine.

La Seigneurie nommée pour les mois de juillet et d'août enjoignit à ram bassadeur florentin défaire toutes les démarches possibles pour que la doctrine de Savonarole fût soumise à un sérieux examen et l'excommunication révoquée. Presqu'en même temps une adresse contre le Frère, rédigée par les Arrabbiati, était envoyée au pape. Mais aussitôt deux autres adresses en sens contraire, l'une signée par les moines de Saint-Marc, l'autre par les citoyens notables de Florence, montrèrent au souverain pontife l'attachement et la vénération qu'inspirait généralement sa victime. Quant à Savonarole, il écrivit son Epître à tous les chrétiens et à tous les fidèles aimés de Dieu contre V excommunication snbreptice, et sa Lettre contre la sentence d'excommunication; puis, il pubha son Triomphe de la Croix, où se trouve exposé l'ensemble des doctrines catholiques. Nous n'avons pas à examiner ici ce traité, dont l'orthodoxie n'a jamais été contestée; mais il ne sera pas superflu d'indiquer sur quelles raisons Savonarole s'appuyait pour déclarer nulle l'excommunication lancée contre lui.

Elle était nulle, selon lui, pour plus d'un motif. En accusant le Prieur de Saint-Marc de prêcher des doctrines perverses et hérétiques, sans en spécifier aucune, le saint-père ne faisait que céder aux obsessions des ennemis de la république florentine. Savonarole demandait que ses sermons et ses écrits fussent scrupuleusement examinés, et se soumettait, ainsi qu'il avait toujours déclaré vouloir le faire, au jugement de l'Église, persuadé que tous les reproches s'évanouiraient devant une étude impartiale des paroles incriminées. Il protestait aussi de son attachement et de son obéissance au saint-siége, mais il soutenait qu'on n'est pas tenu d'obéir^ quand les ordres donnés sont notoirement injustes et contraires à la charité (1). Comme il croyait avoir démontré qu'il avait le droit et le devoir de ne pas consentir à la réunion du couvent de Saint-Marc aux autres couvents de la Toscane, et comme il était excommunié pour n'avoir pas adhéré à cette réunion, la sentence prononcée par le pape lui semblait sans cause, et par conséquent sans valeur. Il invoquait des textes de saint Augustin , du pape Gélase, de Gratien, de Gerson , et soutenait qu'une excommunication manifestement injuste est comme non avenue (2).

(1) Noioria injusiiiia xquiparaiur nullitati. (De afflictis Decis. 39, niini. 5, Rota Rom. Decis. 64i in princip., p. i, diversorura).

(2) Voir l'Apologie de Savonarole dans la Viia di sanVAntonino par le P. Guglielmo Barloli ; Firenze, 17S2. Le P. Bartoli cite une foule d'autorités juridiques pour démontrer que l'excommunication lancée contre Savonarole était nulle. Cet ouvrage n'a pas été condamné.

Il faut, néanmoins, disait-il, en tenir compte ostensiblement quand les motifs qui l'ont provoquée sont inconnus des fidèles; mais lorsque les fidèles sont au courant de la vérité, on peut ne tenir aucun compte de l'excommunication , car alors on ne court pas le risque de causer du scandale. Or, telle était la situation aux yeux de Savonarole. Il avait tant de fois éclairé les Florentins sur les manœuvres pratiquées à la cour de Rome , il avait tant de fois défendu la pureté de ses doctrines et exposé sa propre cause du haut de la chaire ou dans ses traités , que les pharisiens seuls pouvaient crier au scandale (1).

Comment cette ardente polémique doit-elle, en somme, être jugée? Il est certain que tous les brefs lancés contre Savonarole avaient au fond un but politique plutôt que religieux. Les docteurs consultés par le pape ne trouvèrent jamais condamnables les doctrines du Frère, et le bref d'excommunication ne les déclarait que suspectes. Alexandre YI, lorsqu'il voulut fonder la congrégation toscano-romaine , chercha seulement à éloigner de Florence le Prieur de Saint-Marc et 'à favoriser le retour des Médicis. Voilà , pour tout

(1) La pureté des intentions de Savonarole ne saurait être soupçonnée. Si sa conduite ne fut pas sans reproclies, sa volonté n'aspira qu'au bien : « J'atteste devant le Christ, devant la Yierge, devant la Sainte -Trinité, devant la cour entière du paradis, que tout ce que j'ai prêché, je l'ai prêché avec une intention droite, ne cherchant que l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Si je ne dis pas la vérité, que tous ces témoignages, au jour du jugement, se tournent contre moi. » (Sermon du 2^ jour de carême (1498), p. 62.

observateur impartial , ce qui se dégage de l'examen des faits. Or, dans la pensée de Savonarole , la réforme des mœurs, opérée par lui avec tant de peine et de persévérance, était attachée au gouvernement populaire; en outre, la restauration du régime déchu devait, à coup sûr, faire couler des flots de sang. Lorsqu'on réfléchit à l'étroite connexité qui existait alors entre la politique et la religion , on est donc porté à ne pas se montrer trop sévère pour Savonarole. 11 eût mieux fait pourtant de ne point braver le souverain pontife et de se soumettre^, quoique injustement frappé. Il se fût mieux conformé à l'esprit de l'Évangile, à l'esprit d'humilité chrétienne, s'il ne se fût pas regardé comme l'instrument indispensable à la réforme de l'Église. Qu'au fond de sa conscience il ne se crût pas atteint par la censure dont il était l'objet et qu'il protestât devant Dieu, à la bonne heure. Mais il donnait un exemple périlleux en n'accordant pas le respect extérieur au jugement intervenu , et sa conduite compromettait l'autorité pontificale aussi bien que le représentant de cette autorité. C'est ce que Savonarole ne comprit ou ne pressentit pas assez, quelle que fût d'ailleurs la droiture de ses intentions. Écoutons-le lui-môme poser l'objection et y répondre : « Mais, mon frère, tu affaiblis le pouvoir ecclésiastique. Cela n'est pas vrai, je me suis toujours soumis et je me soumets encore aux corrections de l'Église romaine; loin de l'affaiblir, je la fortifie. Seulement, je ne veux pas subir le pouvoir infernal; or le pouvoir qui combat le bien ne vient pas de Dieu, il

vientdu diable. » Cette violence de parole est regrettable. Cependant, elle n'était pas sans précédents : c'est avec la même audace que Jacopone de Todi s'exprimait contre Boniface VII [;saintPierreDamien et saint Vincent Ferrier ne mirent guère plus de réserve dans leur langage.

Le nianque de mesure fut toujours le principal défaut de Savonarole. Ses expressions, prises à la lettre, vont même parfois au delà de sa pensée. En voici un exemple : (( Quand le pouvoir ecclésiastique, dit-il, est corrompu tout entier, on doit s'adresser au Christ, qui est la cause première, et dire : tu es mon confesseur, mon évêque et mon pape. » Ici, Savonarole se laisse entraîner trop loin. Le pouvoir ecclésiastique n'est jamais corrompu tout entier; il ne l'était pas à l'époque de Savonarole. Saint François de Paule était contemporain du Prieur de Saint-Marc ; et à Florence même, autour de Savonarole, il y avait encore des prêtres et des religieux pleins d'une fervente piété. Son hypothèse est donc à tous les points de vue complètement inadmissible. Nous devons aussi reconnaître que ses propositions sont parfois trop :générales , trop absolues, et par conséquent dangei'euses à certains égards.

Savonarole ne se contenta pas de soutenir la nullité de l'excommunication lancée contre lui. Voyant que la réforme de l'Église était impossible avec un pape qui oubliait dans une vie criminelle les devoirs de pasteur souverain et les déchirements dont l'unité catholique était menacée, songeant, en outre, qu'Alexandre V

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n'avait dû son élection qu'aux plus honteuses manœuvres et à la simonie, il mit tout son espoir dans la réunion d'un concile, et la provoqua de tout son pouvoir. Anéantir l'autorité d'un ponlife vicieux, qui ne se servait de sa puissance que pour empêcher le bien, pour encourager les méchants, pour bouleverser, au profit de ses enfants, les États voisins et pour entraver l'union si désirable de la religion avec une sage liberté, c'était là, selon lui, une entreprise légitime, une tentative conforme à la volonté de Dieu. Du reste, cette pensée, qu'il entretenait depuis plusieurs années déjà, mais dont il n'avait pas encore parlé publiquement, ce n'était pas lui qui l'avait conçue. Lorsque Roderic Borgia devint pape, les cardinaux qui s'étaient opposés à son élection se réfugièrent en France pour échapper à sa vengeance. Le premier de tous, par Tanimosité comme par l'intelligence, était le cardinal Julien délia Rovere, le futur Jules IL II ne cessait d'exciter Charles VIII à convoquer un concile qui déposât Alexandre YL Quand le roi fut arrivé à Rome, plus de dix-huit cardinaux le pressèrent de mettre la main sur le souverain pontife et de faire procédor à une nouvelle élection. Les canons furent deux fois braqués contre le château Saint-Ange. Mais, au moment décisif, Charles YIII, toujours hésitant, céda aux conseils de Briçonnel et crut devoir épargner le pape. Cependant, les cardinaux ennemis d'Alexandre VI n'abandonnèrent pas leur projet. Assiégé de leurs obsessions, le roi, après son retour en France, consulta

la Sorboiine pour savoir si les membres épars de l'Église pouvaient, avec l'assentiment des princes , se rassembler d'eux-mêmes et représenter l'Église universelle, dans le cas où le pape refuserait de convoquer le concile général dont les synodes de Pise et de Constance avaient prescrit la réunion tous les dix ans. Le 7 février 1497, la faculté de théologie, fidèle aux doctrines soutenues par Gerson lors du concile de Bâle, se prononça pour l'affirmative. Il est vrai que Charles YIII ne poussa pas les choses plus loin. Cependant, Savonarole trouvait dans la conduite des cardinaux réfugiés en France et dans les décisions de la Sorbonne un encouragement à ses propres desseins. Il résolut d'exciter les princes chrétiens à réunir un concile devant lequel il porterait sa cause, et qui, après avoir déposé Alexandre VI, remédierait aux maux de l'Église en rétablissant la discipline, en réformant les abus, en donnant une impulsion nouvelle aux études ecclésiastiques. Dans les premiers jours de mai 1498, il écrivit au roi de France pour lui démontrer la nécessité de ce concile, et, en même temps, il ébaucha d'autres lettres, destinées à persuader les rois d'Espagne, d'Angleterre, de Hongrie, ainsi que l'empereur d'Allemagne. Par malheur, avant que celles-ci fussent parties, le messager qui se dirigeait vers la France fut arrêté par les espions de Louis le More, et la lettre à Charles VIII fut livrée par le duc de Milan au souverain pontife. Celte circonstance précipita la perte de Savonarole.

Ici encore on doit reconnaître que le Prieur de Saint-

Marc se trompa el que sa conduite n'est pas à l'abri de tout reproche. S'il se fùL borné à recommander aux princes d'insister auprès d'Alexandre YI pour la réunion d'un concile qui eût peut-être prévenu la réformée de Luther, rien de plus juste et de plus sage. Mais en faisant convoquer un concile sans le pape et malgré le pape, avec l'intention de le déposer comme coupable de simonie et môme d'incrédulité, ne risquait-il pas de susciter un nouveau schisme et de replonger l'Église dans cette anarchie dont elle sortait à peine et qui avait donné à la corruption un si funeste essor? La gravité des maux présents l'aveugla sur les moyens d'y porter remède. Ce qui doit l'excuser, c'est qu'il n'était point guidé par l'ambition , c'est qu'il obéissait à son ardent amour pour l'Église, c'est que l'idée d'un concile était approuvée et poursuivie par un grand nombre de cardinaux. Sa faute, après tout, fut celle du cardinal deSaint- Pierre-aux-Liens, qui n'en devint pas moins pape. Quant à ses attaques contre Alexandre VI, elles ne firent que rappeler les violences de langnge et les accusations de saint Cyprien, évéque de Carthage, contre le pape Etienne, violences bien moins justifiées, au fond , que celles de Savonarole, et qui n'empochèrent pas r.yprien d'ôlre canonisé.

La lettre de Savonarole à Charles Vlll sur la réunion d'un concile acheva de rendre implacable la haine d'Alexandre VI contre le Prieur de Saint-Marc. Celle haine trouva bientôt l'occasion de s'assouvir. A la suite des incidents qui mirent obstacle à l'épreuve du

feu(l), épreuve suggérée par les Arrabbiati, provoquée par un franciscain, imprudemment acceptée parfra Domenico, un des moines de Saint-Marc , et perfidement approuvée par Alexandre YI, la popularité de Savonarole s'évanouit tout h coup. Aux yeux de la multitude, le prophète se changea en imposteur, et l'envahissement du couvent par la populace armée força le Frère à se livrer entre les mains de ses ennemis. Après que la Seigneurie eut fait soumettre Savonarole à l'estrapade pour lui arracher des aveux compromettants^ deux commissaires apostoliques entamèrent une nouvelle procédure à l'aide de tourments plus cruels encore; et le Prieur de Saint-Marc, malgré l'éclat des services rendus, malgré son innocence incontestable, fut condamné au gibet et au bûcher.

Telle fut la fm de la lutte entre Savonarole et Alexandre VI. Nous en avons retracé les principales péripéties, sans cacher les fautes du Frère. Mais dans l'auteur de ces fautes il nous est impossible de voir et même de pressentir un réformateur hérésiarque, cherchant à renverser les fondements du catholicisme. Le Prieur de Saint-Marc aime l'Église avec passion; il veut seulement lui rendre sa force et sa vertu en la ramenant à l'observation rigoureuse de l'Évangile. La papauté .est respectée par lui , ses attaques ne s'adressent qu'à Alexandre YI, indigne successeur de saint Pierre (:2).

(1) Voir les inléressanls détails donnés par M. Villari, L. iv ,ch. vii.

(2) Il nous semble inutile de réfuter la lettre écrite au pape, après rexécution de Savonarole et de ses deux compagnons, par les commis-

11 n'est pas plus schismalique qu'hérétique; il lient à l'unité de l'Église, et c'est pour éviter que cette unité ne se rompe qu'il s'efforce d'opérer les réformes réalisées quarante-sept ans plus tard par le concile de Trente.

Du reste, si Savonarole mit trop d'âprelé dans ses paroles et se conduisit avec une imprudence fâcheuse tant qu'il espéra réaliser les réformes dont il avait senti la nécessité, il se signala par une inaltérable douceur et par une héroïque résignation dès qu'il reconnut que la lutte était finie et que ses protestations pourraient troubler les consciences. II mourut comme un saint {\), C'est avec la plus touchante soumission qu'il accepta ce martyre, depuis longtemps prévu et maintes fois appelé de ses vœux. Avant de le subir, il accepta l'absolution que lui offrait Romolino, un des com.missaires apostoliques, montrant par sa déférence pour l'Église que l'esprit dont il avait été animé n'élait pas cet esprit de révolte qui fut, plus tard, Cf.^ui de Luther, mais cet esprit de réforme auquel avaient obéi saint Bernard, saint Pierre Damien , Grégoire YII, hmocent III, et qui guida dans la suite Adrien VI , Paul 111 , le concile de Trente.

Ne sauiait-on présenter comme une autre preuve de

saires apostoliques. Ceux-ci «■ raccusenl dos crimes mêmes dont ils l'avaient reconnu innocent dans le faux procès rédigé sous leur direction. » (Villari-.) Leurs assertions ne renferment que d'indignes calomnies en opposition avec la vie sainte du Frère. Savonarole ne serait <iu'un misérable s'il fallait ajouter foi à leurs paroles. (1) Voir M. Villari, L. iv, cli. xi

rattachement du Frère à l'Église catholique l'orthodoxie de ses partisans et de ses disciples? Aucun d'eux, k quelque époque que ce soit, n'eut la moindre velléité de se séparer de l'Église romaine. « Quand Rome fut assiégée par des hordes protestantes, et quand Florence soutint la guerre contre le pape qui voulait détruire la république, les Piagnoni ne s'unirent jamais au parti de la Réforme (l). ))

Les admirateurs les plus passionnés de Savonarole furent, au contraire, de fervents catholiques. On compte même des saints parmi eux. Sainte Catherine de' Ricci (2), religieuse dominicaine dans le couvent de Saint-Vincent à Prato, gardait, comme de précieuses reliques, un doigt du Prieur de Saint-Marc, le cercle de fer qui soutint la corde de la potence, ainsi que l'image du Frère peinte par fra Bartolommeo. Les sermons et les écrits de celui qu'elle vénérait à l'égal d'un martyr étaient sa lecture favorite , et, autour de Sainte Catherine de* Ricci, on ne se lassait pas de parcourir les récits manuscrits retraçant la vie de Savonarole. Lorsque, sous Clément XIII, on objecta contre la canonisation de la religieuse la dévotion qu'elle avait professée pour le frère Jérôme, les défenseurs de Catherine de' Ricci répondirent que celle-ci avait eu le droit de l'honorer par un culte privé et d'invoquer ses prières, puisque , à la suite d'une vie sainte, Savonarole avait reçu in ar-

(1) M. Villari.

(2) Elle naquit à Florence en 1521, mourut en 1590, el fut canonisée sous Clément XIII. On célèbre sa fête le 13 février.

ticulo morlis les sacrements de l'Église et accepté l'indulgence plénière du pape, ce qui permettait de croire que le salut éternel lui était acquis (1). A côté de sainte Catherine de' Ricci, ilfaut nommer saintPhilippe deNéri. Le fondateur de l'oratoire et de l'hospice de la Trinité des pèlerins, à Rome, se plaisait à contempler dans son oratoire l'image nimbée de Savonarole. Il lisait avec enthousiasme les œuvres du Frère et les recommandait aux fidèles dont il dirigeait la conscience, persuadé qu'aucun livre ne pouvait élever davantage les âmes vers Dieu et leur inspirer une dévotion plus éclairée.

La mémoire de Savonarole dut aussi à plusieurs papes sa réhabilitation. Alexandre VI lui-même, après avoir sévèrement prohibé les œuvres du Frère, après avoir menacé d'excommunication les Florentins qui ne les apporteraient pas à l'archevêché, permit d'en faire de nouvelles édition s. Peu après, Jules II rendit au Prieur de Saint- Marc le plus glorieux des hommages quand il permit à Raphaël de le placer, dans la Dispute du Saint- Sacrement, à côté des docteurs de l'Église et des défenseurs les plus illustres de la vérité religieuse (1508) (2). N'y avait-il pas là comme une protestation faite à l'avance contre ceux qui seraient tentés de ne voir en Savonarole qu'un révolté, qu'un précurseur de la réforme? Le pape alla jusqu'à dire, devant Bottonio ,

(1) Voir la préface dont M. Cesaro Giiasti a accompagne la publication de VOfficio proprio per Fra Girolamo Savonwola.

(2) Voir V Essai sur les fresques de Raphaël ou Vatican, par M. A. Gruyer, t . i, p. 50-:)2.

qu'il canoniserait volontiers ce grand religieux. Sans éprouver une admiration aussi ardente que Jules II, Paul III, quoiqu'il eût été directeur de la chancellerie sous Alexandre VI et qu'il dût toute sa fortune au persécuteur de Savonarole, tenait le Prieur de Saint-Marc en très-haute estime. Ce fut sur les instances ou plutôt sur les ordres menaçants de Paul III, que Côme I fit revenir dans les couvents de Saint-Marc à Florence et de Saint-Dominique à Fiésole les moines qui en avaient été chassés par haine contre Savonarole. Quant à Paul IV, il rendit, sans le vouloir, le plus signalé service à la cause du Frère. Il détestait Savonarole , et, lorsqu'il était archevêque de Chieli, il avait défendu de lire les œuvres du dominicain. Devenu pape, il les soumit à l'examen d'une commission spéciale (1559). Plusieurs cardinaux lui ayant lu certains passages audacieux , perfidement choisis el isolés : (( C'est un Martin Luther, s'écria-t-il, cette doctrine doit être complètement interdite. » La commission chargée de l'examen, prolongea ses travaux pendant six mois. Au commencement, personne n'osait émettre une opinion contraire à celle du pape; mais peu à peu les défenseurs de la vérité élevèrent la voix et firent observer que les circonstances dans lesquelles le Frère s'était trouvé rendaient son langage excusable. Cependant, la cause de Savonarole parut tout à coup compromise par la mort de son avocat le plus zélé, Petro Paolo d'Arezzo, maître du sacré palais. Alors survint le père Matteo Lachi de Florence, qui composa un savant mémoire où il réfutait toutes les objections, et qui appela à son aide

fra Paolo Bernardini de Lucques, auquel nous devons ces détails. Dans le cours des débats, un moine auguslin, nommé Fabiano , eut reffronterie de produire des textes altérés, tant était grande la passion dos adversaires de Savonarole. On ne manqua pas non plus de reprocher au Prieur de Saint-Marc l'amertume de ses accusations contre le clergé et contre la cour de Rome ; mais il fut répondu que ces emportements de langage étaient alors usités , que saint Jérôme n'avait pas montré plus de modération, que, sous Paul IV lui-même, bon nombre de prédicateurs s'exprimaient avec autant d'âpreté. Tandis que la commission délibérait et que le pape, insistant pour la condamnation, s'irritait de voir la décision toujours ajournée, on ne cessait de prier pour Savonarole dans une foule de couvents. On ne parlait que de lui jusque dans les boutiques. Les libraires ne vendaient que SCS ouvrages. Plus qu'aucun autre^ saint Philippe de Néri s'intéressait h l'issue du procès. Le matin même oii le jugement allait être rendu, le religieux était en prières devant le Saint-Sacrement, dans l'église des dominicains de la Minerve; au moment où la sentence était prononcée, il en eut la révélation et s'écria : « Victoire !

Victoire 1 Notre prière est exaucée Endn, le Seigneur,

touché par les prières de ses serviteurs , a fait rendre justice à l'innocence. » La commission reconnut l'orthodoxie des doctrines de Savonarole ; seulement, pressée par Paul IV et voulant lui donner satisfaction dans une certaine mesure, elle interdit, ou plutôt elle suspendit, donfc emcndati prodeant^ la publication de quinze ser-

mons et du dialogue sur la vérité prophétique : non que ces écrits continssent des'proposilions erronées, contraires aux dogmes ou à la discipline, mais parce que la violence des censures contre le clergé pouvait être, pour certains esprits, une occasion de trouble ou une cause de scandale. On rencontre, du reste, dans les sermons dont la doctrine fut approuvée, des passages presque aussi hardis que ceux qui sont contenus dans les sermons momentanément interdits. A partir de 1559, la mémoire de Savonarole acquit une popularité toujours croissante. Vers la fin du XVP siècle, sous Clément VIII, on vendait publiquement à Rome des médailles à l'effigie du Frère, avec cette inscription : B. M. {Beafœ Memoriœ ) Hieronymi Savonarolx Prœd., Virginis, Dodo ris etMartyris vera effegies. C'est aussi pendant le pontificat de Clément VIII que le P. Serafino Razzi, moine à Saint- Marc de Florence, écrivit sa biographie de Sàvonarole. Quoique âgé de soixante-dix ans^ il fit à âne le voyage de Rome pour la présenter au souverain pontife. Celui-ci donna son approbation au livre deRazzi, mais ne permit pasde le publier, parce que lamémoire duPrieur de Saint- Marc avait encore des ennemis trop puissants. Peu s'en fallut, cependant, que le pape ne canonisât Sàvonarole. Il avait fait vœu de le mettre au rang des saints si Ferrare tombait au pouvoir du saint-siége. Or, cette ville devint la propriété de l'Église sans qu'une goutte de sang eût coulé; mais Clément VIII, absorbé par de nombreuses et graves affaires, n'eut pas le loisir de réaliser son vœu. C'est vers cette époque que l'on com-

posa un office de Savonarole (I). Enfin, à la liste des papes ayant réhabilité par leur approbation les doctrines du Frère, il convient d'ajouter Benoît XÏV qui a reconnu en lui tous les attributs de la sainteté (2).

Il n'est pas non plus inutile de rappeler que des écrivains profanes, hostiles ou peu favorables au catholicisme, ontreconnu inadmissible la prétention de compter Savonarole parmi les précurseurs de la réforme. Bayle, dans son dictionnaire historique et critique, s'étonne que les protestants regardent comme un de leurs martyrs un moine qui a toujours célébré la messe et invoqué les saints, qui a môme reçu l'Eucharistie avant de mourir en faisant un acte de foi sur la présence réelle. Sismondi, qui appartient à la religion réformée, remarque, de son côté, que Savonarole resta fidèle au catholicisme , qu'il ne se permit pas de discuter le dogme, qu'il borna ses efforts à réformer les mœurs et à restaurer la discipline ecclésiastique (3). Enfin, M. Michelet a écrit : «11 respecte l'Église en la papauté môme souillée etécroulée, il la respecte dans Alexandre VI, il est mort sans que

(l) Le comte Carlo Capponi a fait réimprimer cet oflice, avec une intéressante préface de M. Ccsare Guasti, dal)ord en 1800, d'après une copie prise sur un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc à Venise, puis en 18G3, d'après un manubcril plus complet conservé à la bibliothèque de Terrare. M. Gcffroy, dans un bol article sur Savonarole, article dont nous avons déjà parlé, a traduit quelques fragments de cet oflico. [Revve des deux Mondes du 15 mai 18G3.)

('->} De beaiificatione et canonisât ione sanctorum, I. m.

(3 Histoire de la renaissance, des progrès et de la décadence de la liberté en Italie, ch. xiii ; et Ilist. des lîcp. itat., t. Vil, p. 3iO

liMit d'ennemis eussent pu surprendre en lui la moindre nouveauté (1). »

Savonarole appartient donc incontestablement à l'Église catholique , et cependant des écrivains qui se sont appliqués k démontrer cette vérité n'ont pas craint de prononcer à côté du nom de Savonarole ceux d'Arnaud de B rescia et de Giordano Bruno. Prétendre établir une analogie entre le moine de Saint-Marc et de pareils hommes, n'est-ce pas essayer de concilier l'inconciliable'? Si le Prieur de Saint-Marc est resté orthodoxe, il ne peut être comparé à aucun hérétique. Voici pourtant ce que dit M. Perrens : a Savonarole a sa place entre Arnaud de Brescia et Giordano Bruno ; moins agitateur que le premier, moins philosophe que le second, il n'essaya ni de bouleverser par les armes Tltalie entière, ni de renverser le vieil édifice aristotélique et de semer sur ses ruines les prémisses du panthéisme. » Pourquoi cette assimilation , ou tout au moins ce rapprochement? Si Savonarole n'a pas cherché h bouleverser l'Italie par les armes, il ne ressemble pas à Arnaud de Brescia, du moins sur ce point, et s'il n'a pas « semé les prémisses du panthéisme », il n'a rien de commun avec Giordano Bruno. Entend-on parler seulement des persécutions qu'ont subies, avant ou après Savonarole, Arnaud de Brescia et Giordano Bruno? Mais la conformité des supplices infligés aux victimes ne prouve pas l'identité des causes

(i; M. Rio, M. Yillari, M. Perrens, M. Geffroy, M. Aquarone, M. SchYf ah {Thcologisches Liiteraturbki if , novembre 1869), s'accordeiU tous à voir en Savonarole un vrai et constant catiiolit[ue.

qui ont provoqué ces supplices. M. Yillari lui-même affirme que l'œuvre de Savonarole se ratlache à celle d'Arnaud de Brescia. Il s'en tient à celte simple assertion et néglige d'en démontrer la justesse. Nous avouons, quant à nous, ne pas apercevoir les liens qui unissent l'un à l'autre deux personnages si différents dans leur caractère et dans leurs entreprises. Arnaud de Brescia refuse au clergé le droit de posséder, et met en pratique ses doctrines en dépouillant le pape : Savonarole, au contraire, reconnaît formellement à l'Église le droit de posséder; il souhaite seulement qu'elle fasse un bon emploi de ses biens. Arnaud de Brescia, ennemi de toute hiérarchie, sape l'autorité du saint-siége et n'hésite pas à rompre l'unité de l'Église : Savonarole , au contraire, respecte toutes les institutions traditionnelles; il n'attaque que les vices des dépositaires de l'autorité religieuse; c'est Alexandre Vf, non le saintsiége, qu'il poursuit de ses invectives; son but est de resserrer l'union de l'Église, et il proclame formellement la suprématie du pape. Arnaud de Brescia flatte les passions de la populace, et met la force au service de ses desseins; c'est en s'autorisant des doctrines prcchées par lui que ses partisans détruisent les palais des cardinaux, se livrent au pillage, font de Saint-Pierre une citadelle, extorquentdes offrandes aux pèlerins étrangers, et tuent les récalcitrants dans le vestibule de la basilique : Savonarole, au contraire, ne ménage pas le peuple florentin; il flagelle les vices de la multitude comme ceux du clergé ; il ne s'entoure pas d'une armée; la réforme qu'il prêche

est toute pacifique; pour réaliser ses desseins, il n'emploie que la parole ; loin de troubler la ville et d'y susciter des divisions et des luttes, il ne cesse de recommander la concorde et la suppression des partis; ses adhérents ne se distinguent des autres citoyens que par leur piété, par leur bienfaisance, par leur patriotisme et par leur abnégation; ils sont persécutés quelquefois, jamais ils ne persécutent. Enfin, tandis qu'Arnaud de^Brescia prétend ressusciter, au milieu des institutions du moyen âge, les lois antiques de la république romaine, comme si les temps et les mœurs n'avaient'pas changé depuis lors, Savonarole, consultant les leçons de l'expérience et les aspirations particulières du peuple florentin, propose une forme de gouvernement à laquelle les Vénitiens ont dû leur grandeur, une constitution sagement démocratique, qui admet à la participation du pouvoir les citoyens intéressés à Tordre et en exclut la plèbe toujours entraînée vers l'anarchie. Différents dans leur vie, Arnaud de Brescia et Savonarole ne se ressemblent que dans leur mort : le premier fut étranglé par le préfet de Rome, puis brillé, et ses restes furent jetés dans le Tibre (1); le second fut pendu et brûlé , et c'est l'Arno qui reçut ses cendres.

Les analogies entre le Prieur de Saint-Marc et Giordano Bruno sont aussi peu réelles. Ce dernier, lui aussi.

(1) En 1155.

— Lxxxvrii —

ressemble à Savonarole par son genre de mort, puisqu'il fut brûlé vif (1), mais il n'a rien de commun non plus , ni dans sa vie, ni dans ses doctrines, avec le réformateur du xv"" siècle. Il entra tout jeune chez les dominicains, puis jeta le froc aux orties, se rendit ensuite en Suisse où il embrassa le calvinisme, séjourna tour à tour en France, en Angleterre et en Allemagne, prodiguant des éloges effrontés à Elisabeth et portant aux nues Martin Luther. Sur les instances de Giovanni Mocenigo , il vint se fixer à Padoue, et fut dénoncé comme hérétique au gouvernement. Le sénat de Venise , après l'avoir retenu prisonnier pendant six années, finit par le remettre à l'inquisition romaine, qui lui imposa une captivité de deux ans et lui fit subir le supplice du feu. Giordano Bruno croyait à l'astrologie et à la magie. II voulait opposer à toutes les religions positives je ne sais quelle vague et décevante religion philosophique. Sa doctrine est une sorte de panthéisme qui se cache sous les formes néo-platoniciennes, v En réalité, dit M. Cantu (2), il fut un rationaliste deux siècles avant Hegel, à qui il a fourni la célèbre formule de l'identité des contraires. » Y a-t-il là un seul trait qui puisse s'appliquer à Savonarole(3)?Le religieux de Saint-Marc, tout en reconnaissant les droits de la raison, les soumet

(l)Néen 15'i8, il cessa de vivre en 1600.

(2) Héréliques d'Italie, [. m, p. 537-563 (traduclion de M. M. Anicet Digard et Edmond Martin).

(3) Savonarole n'eût pas compris Tenthoiisiasme de M. Villari pour Giordano Bruno. M. Villari (t. I, p. 64 de notre traduction} parle du ro/ audacieux et sublime, du suilivie essor ôe ce philosophe.

aux enseignements supérieurs de la foi et au contrôle de l'autorité pontificale. Ennemi de la superstition, iî a composé plusieurs traités contre les astrologues et déclaré devant ses juges qu'il ne croyait pas à la magie.

La ressemblance que M. Paul trouve entre Savonarole et Jean Huss n'est pas plus exacte. Jean Huss (I) avait introduit en Bohême une partie des hérésies de Wicleff, dont il était l'admirateur fervent. Ses déclamations contre les vices du clergé trahissaient moins chez lui le désir d'une réforme que l'arrière-pensée d'un schisme. Il nia bientôt, en effet, l'autorité suprême du pape, et ne regarda comme infaillible que l'Écriture sainte , librement interprétée. Il soutenait que la communion doit être distribuée à tous les fidèles sous les deux espèces; il niait la transsubstantiation et attaquait les indulgences, ainsi que le culte de la Vierge et des saints. Dans sa haine contre le clergé, il alla jusqu'à signaler les prêtres et les moines aux vengeances du peuple. Ayant refusé de rétracter ses erreurs devant le concile de Constance, il fut livré au bras séculier et brûlé vif. Sa mort le rapproche donc de Savonarole, mais ses doctrines l'en séparent profondément, car nous avons vu que Savonarole affirma toutes les propositions niées par Jean Huss (2).

(1) Né en 1373, mort en 1415.

(2) On peut consulter, relativement aux doctrines de Jean Huss, l.cs réformateurs avant la réforme, par M. Emile deBonnccliose, et 17//^ioire des martyrs persécutes et mis à mort pour la vérité de V£-

Orthodoxe au point de vue des dogmes catholiques, Savonarole ne prépara pas non plus, au moyen de ses ouvrages philosophiques, l'avènement des doctrines professées par les philosophes qui furent, plus ou moins, les libres penseurs du seizième siècle. Gampanella (1) , de qui le génie avait, il est vrai, plus d'une ressemblance avec le sien, diffère cependant de lui par lespoints essentiels, a A ne considérerque ses intentions, il ne fut point panthéiste, puisqu'il reconnaissait que Dieu a créé de rien, par luimême et non de sa substance, les choses finies^ mais il le fut par les conséquences qu'il tirait de son système^ car il a dit que Dieu crée par une certaine émanation (2). )> Où pourrait-on trouver dans les écrits de Savonarole une page impliquant la moindre idée voisine du panthéisme? Le Prieur de Saint- Marc n'eût point admis le système de Gampanella. Il eût également repoussé celui de Cardano (3) , de qui les tendances panthéistes sont incontestables. Enfin, il eût surtout désavoué Pierre Pomponace (4), qui tenla d'établir une barrière entre la religion et la philosophie, entre les croyances révélées et les vérités naturelles, et qui les déclara incom-

vanglle depuis le temps des apdtres juqiC à prisent par Crespin^ Genève, 1G19, in-folio.

(1) Né en 1568, mort en 1639. Voir Les hérétiques d'Italie par M. Cantu, t. m, p. 562-5.S3.

(2) Hérétiques d'rtalie, 1. III, p. 522.

(3) Né en "1501, mort en 1570. Voir Les hérétiques d'Italie, t. Ilf, p. 115-119,521.

(4) Né en li62,morl en i:)25. Voir Les hérétiques d'KaUe, t. 1, p. 350-355, ainsi ([ue Moralistes et philosophes, par M. Ad. Frank, 1872.

patibles, se refusant à croire comme philosophe ce qu'il admettait comme chrétien. Les efforts de Savonarole eurent pour objet, au contraire , la conciliation de la raison avec la foi. On en peut juger par ses propres paroles : <c Si quelques philosophes, dit-il dans un de ses sermons sur Job, prétendent que la foi contredit ou obscurcit la raison, c'est qu'ils n'ont pas reconnu que la lumière surnaturelle révèle ce que la lumière naturelle ne peut donner. Il serait étrange de croire que rien n'est vrai que ce que nous pouvons mesurer avec la mesure de notre intelligence. Du reste, la lumière naturelle et la lumière surnaturelle ne se contredisent point, quoique la dernière soit plus grande et plus élevée que la première; car toutes deux viennent de Dieu, en qui ne peut se trouver de contradiction. » (( Le vrai chrétien, dit encore Savonarole, ne fait rien contre la raison, mais plutôt il accomplit tout ce que celle-ci demande (1). » Savonarole reconnaît donc les droits de la raison et les lumières qu'elle fournit k l'homme. Dans un siècle où Ton ne jurait que par Aristote et Platon, oii l'on n'osait poser un principe sans l'appuyer sur une citation, il donne l'exemple d'une complète indépendance, et c'est à la raison seule qu'il recourt pour recommander à ses contemporains les dogmes mômes de !a religion catholique (2). Mais si, par

(1) Triomphe de la croix, t. II, (h. v.

(2) Voir dans M. Yillari l'analyse du Triomphe de la croix [\. IV, ch. IV ).

ce côté, Savonarole appartient à l'école que personnifient, chacun à sa manière, Gampanella, Giordano Bruno, Cardano, Valla et Marsile Ficin, il ne lâche cependant pas absolument la bride à la raison, et ne se lance pas dans des hypothèses téméraires; sa raison ne le porte ni au matérialisme ni au panthéisme. Après avoir médité sur les grands philosophes de la Grèce, c'est à saint Thomas qu'il s'est principalement attaché, c'est le docteur angélique qu'il a pris constamment pour maître et pour guide (1). Savonarole, on le voit, estunhomme du passé par son respect pour la tradition, mais il est aussi l'homme de la Renaissance par lalargeur de vue avec laquelle il interprète les vérités catholiques et par un certain esprit de conciliation : « Ne méprisons, dit-il , ni les bonnes œuvres, ni les lois raisonnables des peuples païens, des philosophes et des empereurs; mais ^dans leurs doctrines et dans leurs livres recueillons ce qui est vrai et bon, en affirmant que tout ce qui est vrai et bon vient de Dieu et a été faitspécialementpour ses élus(2). » Ainsi, dans les questions philosophiques comme dans les questions purement religieuses, Savonarole ne s'écarte pas de l'orthodoxie. Encore une fois, s'il a manqué de mesure en luttant contre le mal, s'il a parfois montré trop d'emportement en décrivant les abus et les vices, ce n'est point par défaut d'attachement à la cause de l'Église, c'est par excès d'amour, a II y a

(1 } Voir la fin du XI- sermon sur ITxode, p. 136, édition de Venise, (2; Triomphe de la croix, 1. III, ch. xiii.

deux manières d'aimer, a dit Ozanam : l'une pour les âmes calmes et timides: elles ne veulent voir que le bien, elles sont heureuses d'ignorer le mal ; l'autre pour les âmes généreuses et hardies : elles voient le mal, elles le cherchent précisément parce qu'elles ne peuvent le supporter dans ce qu'elles aiment. Dieu pour garder la pureté de rÉglise a suscité de siècle en siècle des hommes qui l'ont aimée de cette tendresse jalouse et sévère : saint Bernard, saint Thomas de Cantorbéry et, plus tard, tous les grands réformateurs catholiques du seizième siècle. » « Dante , ajoute Ozanam, ne comprend pas autrement le devoir et Tamour. » Il en est de même de Savonarole.

Il y a en effet de singulières affinités entre ces deux hommes. Le Protestantisme a prétendu voir un précurseur dans le grand poëte comme dans le grand prédicateur, parce que Dante , ainsi que Savonarole , a poursuivi de ses éloquentes invectives les débordements du clergé, parce qu'il a infligé les supplices du purgatoire et de l'enfer à certains papes (1). Mais s'il cède à son indignation contre ceux « qui foulent aux pieds les bons et élèvent les méchants » , contre ceux a dont la rapacité prostitue pour de l'or et pour de l'argent les choses de Dieu », contre ceux (( qui font du cimetière de saint Pierre un cloaque de sang et de pourriture», il témoigne un invincible respect pour les clefs souveraines, il s'incline devant l'au-

J) En fer, ch. xit, Purgatoire, ch. \\\ ot xxxii.

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lorité pontificale, il voit le Christ prisonnier dans la personne de Boniface VIII, victime des émissaires de Philippe le Bel; enfin, quoique Boniface VIII lui soit odieux (1), il dit : « Vous avez pour vous guider l'ancien et le nouveau Testament, ainsi que le pasteur de l'Église ; cela suffit à votre salut. » Le poëte n'attaque donc pas les institutions, il ne s'en prend qu'aux hommes peccables, aux dépositaires passagers des dignités permanentes. On dirait qu'il pense comme pensa plus tard Savonarole, et qu'il obéit à une inspiration identique. Il y a de part et d'autre de l'amertume et de la violence, mais sous les paroles mordantes on sent battre le cœur d'un ami de l'Église ^ d'un homme qui veut la réformer et la guérir, non la déchirer par les divisions et le schisme.

Un autre trait de ressemblance entre Dante et Savonarole, c'est le mépris qu'ils ont l'un et l'autre pour les tièdes (2), pour les indifférents, pour ceux qui n'ont ni le courage du bien ni l'aud ice du mal, pour ces âmes paresseuses qui suivent le courant de la vie sans se préoccuper d'autre chose que du bien-cire, et qui, indifférentes au droit, apportent l'appui de leurnombre au parti le plus fort.

(1) Savonarok' partagea laliaiiK^ de Dante contre Boniface VII 1 : « Ce pape, s'écrie-t-il, se glissa ccnime un renard sur le trône pontifical, et mourut comme un chien. »

(2) Voir le dt^but de l'Enfer, le 2'^^ sermon sur leps. Quam bonus et un passage de Tavent de \\9k, cité dansl' Année dominicaine (1862). p. 520.

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Ajoutons que le poète et le Prieur de Saint-Marc aimèrent Florence avec une égale passion et lui consacrèrent tous les efforts de leur génie. Dans son' exil , Dante se rappelait avec attendrissement « le doux bercail où il avait dormi petit agneau » ; il se souvenait avec bonheur et tristesse « de son beau saint Jean ». Savonarole, de son côté, montra pour le peuple florentin une affection sans limites : a Oui, disait-il, malgré mon indignité, Dieu m'a donné pour père et pour mère à cette cité, a(in de la consoler au milieu de ses afflictions (1)... J'ai tout laissé pour toi, Florence, et de toi je ne veux rien , sinon que tu deviennes une cité vraiment chrétienne (2). »

Une autre tendance commune à Dante et à Savonarole, ce fut leur inclination à se représenter les colères et les vengeances de Dieu, à dépeindre les terribles effets de la justice céleste. Les malheurs et la corruption de leur temps obsédèrent sans répit leur imagination. Lorsqu'on lit la prédiction des fléaux dont Savonarole menaçait l'Italie et l'Église on sent comme un souffle de l'enfer. Les supplices inventés par Dante sont égalés par les châtiments dont le Frère trace le lugubre tableau et précise jusqu'aux plus sinistres détails (3).

Enfin, ce qui caractérise surtout le poëte florentin et

(1) Avenl de 1494, sermon I ; Année dominicaine 1862, p. 432.

(2) Avent de ri94, sermon IV; Année dominicaine 1852, p. 518.

(3) Voir pur exemple, dans M. Villari, la description de la peslc par Savonarole (t. 11, p. 02 de notre tra-iiiclion ).

le religieux de Saint-Marc, comme l'a remarqué M. Gebhart dans un travail aussi intéressant par les pensées que séduisant par le style (1), c'est l'héroïsme qu'ils mirent au service de leurs convictions ^ c'est le mépris de la persécution, c'est la dignité inébranlable du caractère. Plutôt que de faire amende honorable , Dante, « pendant vingt ans, promena à travers l'Italie et la France sa fière tristesse (2). » Quant à Savonarole, l'idée, la certitude de devenir victime de sa mission, ne le détourna pas un instant de la voie où il était entré , et pourtant cette idée s'enracina chez lui au moment où son crédit paraissait inébranlable, où son pouvoir était incontesté. Il pressentit toujours sa triste fin et l'accepta d'avance avec intrépidité. En li96, il écrivait à sa mère : « Je voudrais que votre foi fut assez grande pour que vous pussiez, comme cette sainte femme juive de l'Ancien Testament, voir sans pleurer vos fils martyrisés en votre présence. Je ne dis pas cela dans l'intention de vous alarmer, mais afin que, s'il m'arrive malheur, vous vous trouviez préparée à ma mort. » Et lorsque le pape lui eut fait offrir le chapeau de cardinal, pensant ainsi le réduire au silence : « Je ne veux, s'écria le Frère, ni chapeaux, ni mitres grandes ou petites; je veux seulement ce que tu as donné à tes saints : la mort. Vn

(1) Revue politique et littéraire, n" 34 (17 février 1872) : Dante. Savonarole, Michel- An (je.

(2) M. Gebhart.

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chapeau rouge, un chapeau de sang, voilà ce que je désire (1). »

Si Savonarole se rattache à quelque grand génie italien, c'est donc au poêle de Florence. Tous deux suivent des voies parallèles. Tous deux ont été accusés d'avoir préparé la Réforme ; mais tous deux, en combattant pour la disparition des abus, n'ont jamais désiré que la consolidation d'un pouvoir qu'ils regardaient comme saint et inviolable dans son essence; tous deux ont eu également horreur duschisme et de l'hérésie. Les fautes qu'on pourrait leur reprocher, ils les ont commises de bonne foi, sous la pression de circonstances difficiles, exceptionnelles, qui leur sont une excuse, et ils n'ont pas cessé pour cela d'être catholiques au fond du cœur. Jusqu'à leur dernier soupir ils ont témoigné de leur attachement pour l'Église : l'un a voulu être enseveli avec l'habit des franciscains ; l'autre n*a pas hésité à accepter l'absolution que lui offrait ce pape même qui l'avait si cruellement persécuté et qui donnait la main à ses bourreaux.

C'est sans doute aux ressemblances de caractère et de génie entre Dante et Savonarole qu'il faut attribuer la vénération et l'ardente sympathie que le Prieur de Saint-Marc témoigna pour la mémoire du poëte. Un fait suffira pour montrer que cette vénération ne se manifestait pas seulement par des écrits ou des discours, et qu'elle se traduisait au besoin par des actes. Le 8 juin 1495 ,

(1) Voir encore dans M. \illari une foule de passages où Savonarole prévoit sa mort avec une inaltérable fermeté.

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c'est-à-dire à l'époque où le Frère était l'instigateur de toutes les réformes et de toutes les lois nouvelles, la Seigneurie voulut publiquement honorer l'auteur de la Divine Comédie dans la personne d'un arrière-petit-fils, exilé pour n'avoir pas acquitté certaines taxes : la sentence d'exil et toutes les condamnations accessoires furent annulées.

Les Florentins, il faut le dire, n'avaient pas attendu jusqu'alors pour glorifier le souvenir de leur immortel compatriote. En 1465, ils avaient fait peindre dans la cathédrale, par Domenico di Michelino, l'image de celui dont les vers, comme un texte sacré, étaient commentés du haut de la chaire. Savonarole dut contempler cette image et songer plus d'une fois aux paroles de Dante , lorsqu'il prononça les sermons dont nous avons recueilli l'écho. Il put se dire que ses hardiesses ressemblaient à celles d'AIighieri et qu'elles n'étaient pas plus coupables. Mais il ne se doutait pas, en regardant le poëte réhabilité dans une Église, qu'un jour, sous les yeux et dans le palais d'un pape, sa propre personne serait associée par le plus grand des peintres à celle de Dante, parmi les confesseurs de la foi , et que le pinceau vengeur de Raphaël défendrait, contre des prétentions sans fondement, l'orthodoxie commune de deux hommes également attachés à la vérité catholique.

Organisateur d'une constitution sagement démocratique , réformateur des mœurs corrompues dans la société et dans l'Église, Savonarole fut-il tellement absorbé par sa mission, qu'il restât étranger aux relations affectueuses et aux douceurs de l'amitié? Après avoir tonné en chaire contre les vices de son époque, après avoir évoqué l'image des châtiments qui allaient frapper ses contemporains endurcis, après avoir plané sur ces hauteurs qui donnent le vertige, avait-il peine à reprendre terre et à se mettre au niveau des âmes qui approchaient la sienne? Sa parole n'était-elle propre qu'à diriger les affaires publiques, qu'à stimulerles consciences ou à terrifier les esprits? Assurément non. Savonarole était trop pénétré de la charité évangélique pour ne pas aimer les âmes isolément et pour ne pas apporter dans son commerce de chaque jour cette tendresse dont Jésus-Christ lui avait donné l'exemple. Tous ses biographes s'accordent à vanter son affabilité, l'agrément de sa conversation, le charme pénétrant, pour ainsi dire, de son austérité. Pour se convaincre qu'ils ont dit vrai il suffirait de compter ses amis et de se rappeler les dévouements qu'il inspira.

Avant de songera la réforme morale de Florence, Savonarole s'était occupé de ramener les frères de Saint- Marc à la rigoureuse observance de la règle dominicaine, et, en particulier, à l'amour de la pauvreté qu'il

pratiquait scrupuleusement lui-même, habitant la cellule la plus simple, portant les frocs les plus grossiers (1). Toutes les privations imposées à ses religieux, il avait su les leur rendre faciles, tant il s'entendait à leur inspirer le goût du renoncement. (( Oh ! mes frères, disait-il , combien nous devons remercier Dieu de nous avoir délivrés des soucis et des tracas que cause à l'impie l'amour désordonné des biens terrestres ! Nous n'avons point à penser aux enfants ; nous n'avons pas besoin de chercher à thésauriser peureux; le Seigneur prend soin de nous et nous vivons sans préoccupations. Le bon serviteur de Dieu, le bon religieux, ne s'inquiète pas de ce quil aura pour diner le matin ou pour souper le soir ; il lui suffit d'avoir de quoi se nourrir; il ne se soucie pas du reste, et s'efforce seulement d'amasser des trésors dans le ciel (2). » Et, devant les fidèles il s'écriait : « Servez Jésus-Christ et vous serez tranquilles, vous dormirez en paix comme font les bons religieux sur leurs rudes couches. Les soucis du monde ne viennent pas troubler leur doux sommeil; Dieu veille sur eux, et ils se lèvent ensuite pour chanter ses louanges (3). »

Attirés par l'exemple de ses vertus et par la puissance de sa parole, grands et petits se pressaient autour de de lui et demandaient à revêtir l'habit de saint Domini-

(1) Voir M. villari,L. I, ch. i\.

(*>,) Sermon ixsur le jis. Quam bonus, p. 33."), dansl'ôdilionde Pralo. Voir M. Tli. Paul, p. 28'i-.>8fi.

i'i) Année dominicaine, iSù'i. p. 5Ii.

que , qu'il n'accordait cependant qu'avec une extrême réserve (1). De cinquante le nombre des religieux monta bientôt à deux cent trente. On remarquait parmi eux Pandolfo Rucellai, qui avait occupé de hautes magistratures; Giorgio Vespucci, oncle du célèbre navigateur; Zanobi Acciaiuoli, qui fut plus tard blibliothécaire de Léon X; Bleniet, qui avait enseigné l'hébreu à Pic de la Mirandole ; Pietro Paolo d'Urbin, professeur de médecineà Florence, et le savant Tommaso Seratico. Les Strozzi, les Bettini, les Gondi, les Salviati et même les Médicis étaient représentés par quelques-uns des leurs dans le couvent de Saint-Marc.

Cette réunion de religieux formait, pour ainsi dire, une famille unie par la charité, sous la direction d'un père dont la bonté n'était surpassée que par la prudence et le génie. Pour éviter les périls spirituels qu'entraîne l'oisiveté, Savonarole soumit les frères non-seulement aux plus sévères pratiques, mais à une incessante activité intellectuelle. La méditation de l'Écriture sainte devint l'occupation de chacun, et, afin qu'on en pénétrât mieux le sens, le Pieur de Saint-Marc voulut que les moines se rendissent familiers le grec, l'hébreu, le syriaque et le chaldéen. Ceux qui semblaient être portés à l'étude de la morale par l'élévation particulière de leurs instincts devaient s'y adonner spécialement; mais la scolastique et la philosophie n'étaient le partage que des esprits les plus fortement trempés. Quant aux frères

(1) Voir M. Villa: i, p. i 10-4 13 du t. I. de notre Iraduclion.

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convers, ils étaient astreints à un travail manuel dont le produit devait couvrir les dépenses du couvent, et ils pouvaient, à leur choix, manier le pinceau ou l'ébauchoir, se livrer à l'architecture, sculpter le bois, illustrer des manuscrits. Les promenades en commun délassaient du travail et des méditations; cependant, elles profitaient à l'âme autant qu'au corps. On en jugera par ce passage de Burlamacchi ( I ) ; on y croit lire un décameron chrétien, et, grâce au bon chroniqueur, on assiste à des scènes qui eussent convenu au génie de fra Angelico : « Souvent, ils allaient ensemble dans quelque lieu solitaire et retiré. Là ils récitaient l'office, et s'entretenaient paisiblement de Dieu. Ensuite ils prenaient leur repas, se reposaient un peu et se réunissaient joyeusement autour du Père, qui leur expliquait quelque texte des saintes Écritures. L'explication terminée, on marchait un certain temps, puis on s'asseyait sous un arbre : le Père, ordinairement, proposait alors aux méditations des religieux une belle pensée de l'Écriture et interrogeait surtout les novices; d'autres fois, il invitait ses conlpagnons soit à glorifier Notre-Seigneur par des hymnes , soit à réciter un fragment de la vie des Saints, d'où il faisait tirer d'utiles enseignements. Il autorisait aussi les frères à danser des rondes en chantant des cantiques; après quoi on se remettait en marche, et, pendant une nouvelle pause , le Père citait encore quelque

(1) Pafte 39, édition de Luc(iues, l76i.

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Terset des psaumes ou quelqu'autre passage de l'Écriture et demandait à chacun son commentaire. Il a rapporté que les réponses des novices l'émerveillaient et que ces âmes simples, éclairées par le Saint-Esprit, donnaient aux paroles sacrées des interprétations sublimes. Enfin, le reste du temps était employé en pieux exercices. Un jour, les religieux passant sous un figuier, le Père cueillit plusieurs petites branches qui avaient poussé au pied de l'arbre, et, avec la moelle contenue dans ces branches il forma de blanches colombes, qu'il distribua à ses compagnons enchantés ; leur faisant ensuite énumérer les habitudes et les qualités delà colombe, il leur en exposa le sens spirituel. Un autre jour, le Père conduisit à Saint-Dominique de Fiésole les moines de Saint-Marc au nombre de deux cents environ, afin de leur procurer un peu de distraction. Aprèslediner, on chanta quelques hymnes, puislePère dit aux religieux : « Pour éviter l'oisiveté, que chacun de vous me pose deux questions, une sur le paradis et l'autre sur l'enfer. » La variété et la finesse des doutes exprimés, ainsi que la beauté des savantes solutions énoncées par le Père, causèrent un plaisir infini. On était ravi d'entendre développer des pensées aussi hautes; le paradis semblait descendu sur la terre, et Ton eût dit que des anges incarnés s'étaient rassemblés au couvent de Saint-Dominique. ))

Malgré la multiplicité de ses occupations, Savonarole ne cessait pas de pourvoir aux besoins spirituels des moines de Saint-Marc. Il aimait en père ses religieux, et sa ten-

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dresse était payée de retour. Nous en avons la preuve dans une lettre qu'il leur écrivit de Bologne, où il était allé prêcher le carême de 1493. Il faudrait citer tout au long ces pages admirables, dignes d'un saint François de Sales. Après s'être félicité de ce que les Frères de Saint-Marc ne font qu'un cœur et qu'une ûme en Jésus- Christ, le prieur les exhorte à acquérir cette paix véritable et solide qui est le prix des combats contre les tentations intérieures ; il les engage à la franchise, à la patience, à la douceur, à la simplicité; il les encourage à méditer dans le silence l'Écriture sainte, dont l'intelligence est facilitée par la pureté du cœur; puis il ajoute :[(.( Je me souviens toujours de votre douce charité, et j'en parle souvent avec fra Basilio, mon fils chéri et votre tendre frère en Jésus-Christ. Il me presse de vous écrire. Son affection pour vous s'est d'autant plus accrue, qu'il ne trouve pas dans ce pays une société comparable à la vôtre. Aussi restons-nous presque toujours dans la solitude. Semblables à deux tourterelles qui attendent le retour du printemps pour regagner leur patrie, nous attendons qu'il nous soit donné de revoir les lieux bénis où nous avons l'habitude de vivre au milieu des fleurs et des joies du Saint-Esprit.... » La lettre se termine par les mots suivants : « Obéissez tous à vos supérieurs, sans établir entre eux de comparaison et sans préférer l'un à l'autre : spirituum ponderator est Dominus (1). Obéissez-leur avec simplicité, comme i\ Jésus-Christ, dont ils

(1) Prov. \vi,2.

sont les représentants ; vous prouverez par là que vous servez Dieu et non les hommes. Que les plus anciens parmi vous soient aussi les plus humbles ; qu'ils donnent le bon exemple aux jeunes, et qu'ils ne dédaignent pas de converser avec eux, se rappelant que Notre-Seigneur reprocha aux Apôtres de ne pas laisser les petits enfants s'approcher de lui : Sinite parvnlos venire ad me, leur disait-il, talium est regnum cœlorum (1). Que les jeunes, de leur côté, témoignent aux plus âgés une constante vénération; qu'ils ne s'enorgueillissent pas d'être admis dans la société des plus expérimentés; qu'ils voient en eux des pères, et que devant eux ils parlent peu, avec un profond respect et une grande modestie. Supportez-vous les uns les autres, et qu'aucun devons, oubliant la poutre qui est dans son œil, ne s'arrête à considérer la paille qui est dans l'œil de son frère (2). Que personne ne parle pour révéler les défauts de son prochain; que personne ne prête l'oreille à ces révélations. Ne jugez pas, car les jugements humains sont féconds en erreurs. Mettez en pratique tout ce que peut inspirer l'amour sincère et parfait de Jésus-Christ, afm qu'à mon retour, vous trouvant tous remplis de l'Esprit-Saint, je me réjouisse en Notre-Seigneur de voir que si vous avez travaillé à votre sanctification, ce n'était pas parce que /avais l'œil sur vous (3).... Adieu, mes enfants bien aimés [valets viscera mea], »

(1) Saint - Mai c, \, \\.

['}) Saint-Luc, vi, 41. (3) Eph, M, 6.

N'ebt-il point surprenant que l'homme qui écrivait ces tendres paroles, ces exhortations intimes, empreintes de tant de sagesse et de douceur, fût le même que celui qui appelait les peuples à la liberté, qui bravait la haine des Compagnacci et de la cour de Rome, et qui décrivait avec tant de passion, non-seulement la perversité générale, mais les maux prochains de l'Italie et de l'Église? C'est que Savonarcle, dans toutes les circonstances de sa vie, n'avait qu'une chose en vue : le salut des âmes et le règne de Dieu sur la terre. Son génie s'assouplissait aux exigences de toutes les situations et son cœur lui dictait les paroles appropriées à chacune d'elles.

En lisant cette lettre, on r.epeut s'empêcher de penser à un autre dominicain qui a plus d'un rapport avec Savonarole : nous voulons parler du P. Lacordaire. Ce grand religieux, admirateur du Prieur de Saint-Marc (l), nous a laissé, lui aussi, les plus touchants témoignngesde la profonde affection qu'il portait aux moines dont il était le supérieur, a Je désire bien ardemment, leur écrivaitil, vous retrouver tous. Dieu m'est témoin que mon bonheur serait de passer ma vie avec vous; mais notre séparation est nécessaire aux progrès de l'œuvre, et toutes les fois que j'ai voulu prendre des arrangements pour demeurer avec vous d'une manière fixe. Dieu les a brisés.... Qu'il me tarde devons revoir! Aimons-nous jusqu'à donner notre vie les uns pour les autres, jus-

(!) Voir la Vie de saint- Dominique, p. 59, 84, 8r> (édif. in-12, 1857;, et la lettre écrite à l'abbé Alix, traducteur du Triomphe de la r roix de Savonarole.

qu'ci désirer de souffrir la mort et l'ignominie les uns pour les autres. Pour moi, je vous aime tant, que mon plus grand bonheur, après celui de mourir pour Jésus- Christ, serait de mourir pour vous (1). »

Le P. Lacordaire et Savonarole étaient deux esprits de même trempe : ils aimèrent passionnément la liberté parce qu'ils voyaient en elle la condition même de larégénération spirituelle de l'humanité. Savonarole s'écriait en chaire : « Cette ville est à toi, tu l'as choisie , ô Seigneur, et tu l'as bénie. Tu as répandu la foi et la grâce dans l'âme de ce peuple. Aux bénédictions spirituelles tu as voulu ajouter les bénédictions temporelles, et la première, la plus grande de toutes, c'est la liberté que tu lui as rendue. Voilà un inappréciable bienfait, quia non bene pro toto libertas venditur auro, » S'il détestait la tyrannie , c'est parce qu'elle abaisse les âmes. Il avait vu comment les Médicis, pour se rendre maîtres de Florence, avaient employé tout leur génie à corrompre les citoyens, à favoriser les mœurs licencieuses. La liberté, qui retrempe les caractères, apparaissait donc à Savonarole comme une ancre de salut. Il semble que le P. Lacordaire ne faisait que continuer la pensée du Prieur de Saint-Marc quand il écrivait à M'°* Swelschine les lignes suivantes sur l'alliance de la liberté et de la religion : « Sans doute, la religion est universelle, elle peut vivre sous tous les régimes, mais il y a un régime qui lui est tout naturel et où sa subsis-

(1) Voir aussi, dans la T ic du P. Lacordaire par le P. Chocaraf, tine admirable lettre au P. Bessoû, p. 4%-i97.

lance exige moins de miracles de la pari de Dieu. Quand je jelte les yeux sur l'histoire de ces derniers dix-huit siècles, je suis frappé d'une chose que je veux vous dire, c'est que partout où le despotisme civil a prévalu, le christianisme véritable, c'est-à-dire catholique, s'esta jjeu près éteint (1). »

Un autre point de contact entre le dominicain du quinzième siècle et celui du dix-neuvième, c'est l'indépendance, la dignité du caractère. Savonarole, élu Prieur de Saint-Marc, refuse d'aller porter à Laurent de Médicis, qu'il regarde comme le corrupteur des Florentins, le témoignage de son obéissance, en disant : « Je nedois mon élection qu'à Dieu, c'est à lui que je promettrai d'obéir. » Et comme Laurent, après avoir inutilement tenté de l'intimider, cherchait à le séduire par des présents, le Frère les repoussa et s'écria ensuite du haut de la chaire : « Un bon chien aboie toujours pour défendre la maison de son maître, et si le voleur vient et lui jette un os ou un morceau de pain, le bon chien le laisse de côté et continue d'aboyer. » On a vu qu'en face de Charles YIII Savonarole ne montrait pas moins de fermeté, ne craignant pas de lui adresser les plus sévères reproches et de lui prédire les plus grands malheurs en cas de désobéissance aux ordres de Dieu. A l'égard de la duchesse Bentivoglio, môme altitude <)e fière indépendance, lorsque le Frère prêchait à Ro-

.1; Voir lale'.lro entière dans la correspondance inibli/o par M. «le r.tlloiix, p. iiH-iGG. j

logne, en MUS (I). Ses lettres à Louis le More (2), sans être irrespectueuses, respirent aussi une noblesse d'âme que rien n'effrayait. Enfin , pour détourner Galeotto Pic de ses cruautés habituelles, il trouvait des accents que les chrétiens des premiers temps n'eussent point désavoués (3). Le P. Lacordaire avait, sur la dignité du caractère, les mêmes principes que le Prieur de Saint- Marc. Les grands de la terre n'arrêtaient pas l'expression de sa pensée. On put s'en apercevoir lorsqu'à Saint- Roch, après le coup d'État du 2 décembre, il prononça, contre la souveraineté du but, un discours qui est resté, dans la mémoire de tous ceux qui l'ont entendu, comme la protestation de la conscience publique. En tenant ce généreux langage, le P. Lacordaire savait que les chaires de Paris lui seraient interdites et qu'il lui faudrait renoncer à cette prédication, qui avait été le bonheur et la gloire de sa vie. Le grand orateur de Notre-Dame n'aspira qu'à la retraite « dans un moment où il n'y avait plus qu'à se taire et à demeurer debout ».

Celte noblesse de caractère tenait chez Savonarole, comme chez le P. Lacordaire, à la pratique rigoureuse de toutes les vertus chrétiennes en général, et de celles du moine en particulier. Tous deux, en effet, furent des religieux exemplaires. Le P. Chocarne nous a révélé

(1) VoirM. Yillari (t. I, p. 194-196 de notre traduction), et M. Th. Paul (p 242-243).

(2) Voir M. Villari (1. III, ch. IV). Voir aussi le document XXX, dans l'Appendice de l'édition italienne.

(3) Voir M. Villari (1. III, cli. IV ). L'Appendice contient la traduc. tion entière des lettres de Savonarole à Galeotto Pic delà Mirandole.

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comment le P. Lacordaire passait ses journées après les conférences de Notre-Dame, comment il s'entendait à refouler les tentations de l'orgueil par les pratiques de l'austérité et de la pénitence (1). Quant à Savonarole, il s'était fait fabriquer un petit crâne en ivoire, qu'il usa à force de le tenir entre ses mains. « J'en ai besoin , disait-il, pour résister à l'entraînement de la gloire (2). » Les Frères de Saint-Marc, dans le procès de leur maître, rendirent tous hommage à la rectitude de sa vie, à son austérité, à la ferveur de ses méditations.

On reconnut aussi la beauté de son âme pendant la peste qui sévit à Florence en 1497. L'apparition du fléau jetait partout l'épouvante. Le commerce était abandonné; on cherchait à l'envi un refuge dans les campagnes; la vie publique semblait interrompue, tant la stupeur avait paralysé les esprits. On n'entendait même plus parler des Arrabbiati et des Compagnacci : leur haine contre le Frère s'était calmée momentanément devant la pesle. Au milieu de cette terreur générale, Savonarole conserva sa sérénité et montra son courage ordinaire. Sans doute, il ne pouvait secourir dans la ville les pestiférés et leur porter ses fortifiantes paroles, car l'excommunication avait été déjà lancée contre lui. Cependant, il pouvait encore, par l'exemple, rassurer les âmes craintives; il pouvait aussi, par ses écrits, raffermir plus d'un cœur. C'est alors que parut son Épitre à tous les élus, ou traité de médecine

(1) Page 400.

(?) M. Th. Paul, p. 267.

contre la peste. Si le peuple de Florence avait toujours une part dans ses pensées, c'est surtout à sa famille religieuse que Savonarole consacrait sa sollicitude et ses soins. De riches citoyens lui avaient offert un asile à la campagne : il refusa pour lui-même, ne voulant pas déserter un poste périlleux, mais il accepta pour les novices et les plus jeunes moines. A ceux qui demeuraient avec lui dans le couvent il continuait à distribuer ses enseignements féconds, lisant avec eux et leur expliquant, tantôt les lamentations de Jérémie, tantôt les prophéties de Jonas ou l'histoire de Samson. — Ce n'est pas en face de la peste, c'est en face du choléra, que le P. Lacordaire se montra l'émule de Savonarole. Il était sur le point de quitter Rome, où rien ne le retenait, quand l'épidémie se déclara. Aussitôt il différa son départ , se mit à la disposition du cardinal vicaire, et fut attaché comme auxiliaire à la paroisse de Saint-Louis des Français, ce qui lui permit, entre autres actes dignes de mémoire, de porter ses secours au peintre Sigalon et de lui fermer les yeux (1).

Cependant, s'il existe entre la nature de Savonarole et celle du P. Lacordaire de frappantes analogies, on peut, on doit signaler aussi entre leur conduite des divergences qui contiennent de réels enseignements. Ils avaient l'un et l'autre une ardeur et une fougue qui conduisaient leur zèle au bord des abîmes. Seulement , chez le P. Lacordaire il y avait au fond plus de me-

(I) Voir la Correspondance publiée par M. de Fulloux, p. 147-148.

sure et peut-être plus d'humilité. Comme Savonarole, il se trouva en opposition avec la cour de Rome. La droiture de son cœur le sauva et lui montra la route à suivre. Il comprit que la soumission à l'autorité du saint-siège était le premier devoir du prêtre, et il se courba sous celte autorité. Savonarole, au contraire, ne craignit point de désobéir au pape. Il est vrai que la situation était bien autrement difficile, que les questions politiques se mêlaient aux questions religieuses et que le trône pontifical était occupé par Alexandre VI. Il est juste, en outre, d'ajouter que Savonarole craignait, en obéissant, de précipiter dans tous les maux de l'anarchie ou du despotisme un peuple qui lui devait d'avoir échappé à ces deux extrémités. Enfin, le Prieur de Saint-Marc croyait déjà voir s'écrouler, en même temps que les institutions Hbres, la réforme des mœurs si laborieusement opérée par lui; et, d'accord avec un grand nombre de cardinaux, il était persuadé qu'Alexandre VI, élevé à la dignité de souverain pontife grâce à la simonie, hostile aux réformes qui pouvaient seules assurer le salut de l'Église, n'était pape que de nom et serait prochainement déposé par un concile. Pourtant, malgré ces considérations, Savonarole eût mieux agi en tenant compte des ordres du saint-pcre, dont l'élection avait été ratifiée par le consentement général. Il eût mieux agi, quand la prédication lui fut interdite , en persévérant jusqu'au bout dans le silence qu'il s'était d'abord imposé. Il eût mieux agi en ne bravant pas une excommunication môme injuste. Par son insoumission, il jetait la division dans les esprits, il déconsidérait l'Église

dans ses membres les plus élevés; au lieu de guérir les maux dont souffrait la religion, il courait le risque de les envenimer. Cependant, il faut le répéter, au milieu des conjonctures où se trouva Savonarole, il était très-difficile de distinguer nettement le devoir ; le Frère avait les intentions les plus pures, et s'il se trompa, son erreur assurément est loin d'être sans excuse.

Mais revenons à cette vie intime de Savonarole, dont les détails ont été trop négligés par les historiens. Quoiqu'il eût embrassé la vie religieuse sans arrière-pensée, Savonarole conserva tant qu'il vécut une profonde affection pour sa famille. Il accueillit à Saint-Marc un de ses frères nommé Maurelio , l'initia aux douceurs de la vie contemplative, et, en 1497, le mit à l'abri de la peste dans une de ces villas dont il avait refusé l'hospitalité pour luimême. Avec Albert, un autre de ses frères , médecin à Ferrare , il s'entretenait de ceux qui parmi les siens avaient besoin de secours particuliers ou de quelque conseil, et les lui recommandait sur un ton de bienveillante autorité. A sa sœur Béatrix il envoyait des traités spirituels pour l'aider à supporter les peines de chaque jour et pour la diriger dans les voies de Dieu. Mais c'est surtout sa mère qui recevait les témoignages de sa tendresse et de sa confiance. Il lui expliquait les desseins de Dieu sur l'Italie et sur l'Église ; il la consolait quand la mort avait frappé un membre de sa famille; il rélevait jusqu'aux hauteurs sereines où son âme aimait à planer, et il semblait prolonger de loin avec elle les dialogues entre saint Augustin et sainte Monique.

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En dehors de sa famille, Savonarole avait conquis sans effort, dans tous les rangs de la société, des amis d'un zèle à toute épreuve. Jean Pic de la Mirandole, malgré d'anciennes relations avec les Médicis, se déclara toujours son partisan, et serait devenu moine à Saint-Marc si la mort, qui le surprit le jour même où Charles YIII fit son entrée à Florence, lui en avait laissé le temps. Francesco Valori fut le représentant des idées politiques du Frère, qui écrivit à son intention un commentaire sur le Pater. Girolamo Benivieni composait des hymnes pour les processions organisées par le Prieur de Saint-Marc, dont il traduisait en langue italienne les traités écrits en latin ; etDomenico Benivieni, chanoine de Saint-Laurent, mettait son érudition théologique au service du moine persécuté, s'efforçant de prouver la nullité des censures lancées contre son ami. A côté de ces personnages se placent Burlamacchi, Jean-François Pic, neveu du fameux Pic de la Mirandole, et enfin Violi, biographes attendris de Savonarole. Il faudrait citer, en outre, une foule de citoyens qui à chaque instant s'exposaient aux plus grands périls pour protéger contre les Arrabbiati celui qu'ils regardaient comme un prophète et comme un saint.

Parmi les hommes sur lesquels le Frère exerça, par son caractère comme par ses doctrines, un salutaire ascendant, il convient aussi de nommer toute une légion d'artistes. Les peintres Sandro Bolticclli, Lorenzo di Gredi et Baccio délia Porta (1), les miniaturistes

(1) Après la mort de Savonarole, Baccio délia Porta se ût raoioe sous

fra Eustachio, fra Benedetto et Monte di Giovanni, le graveur Baccio Baldini, l'architeete Simone Cronaca, et les sculpteurs Baccio da Monte Lupo, Andréa délia Robbia, Francesco Ferrucci, Giovanni délie Gorniole, se passionnèrent tous pour Savonarole et s'inspirèrent de ses enseignements dans leurs travaux. Enfin, Michel-Ange eut toujours en vénération le Prieur de Saint-Marc, dont il avait été un des auditeurs les plus assidus et dont il relisait les sermons à l'époque où il exécuta les peintures de la Chapelle Sixtine. Lorsqu'il entreprit de défendre San Miniato contre les ennemis de la république, c'est encore à Savonarole qu'il pensait, car Savonarole avait été le fondateur de la liberté. Mais c'est surtout au milieu des moines soumis à sa direction que fra Girolamo trouva cette sympathie qu'il méritait à tant de titres. L'attachement qu'il inspiraitavait de profondes racines et se manifesta jusque dans les épreuves et les persécutions. Pendantle siège du couvent, fra Benedetto montra le courage d'un soldat et la déférence d'un vrai religieuxà l'égard de son supérieur. Quant à fra Domenico daPescia, il voyait en Savonarole un envoyé de Dieu, et s'était tellement pénétré des doctrines de son maître, que celui-ci, trouvant en lui un second plus encore qu'un disciple, n'hésitait pas à lui confier les tâches les plus délicates. C'est fra Domenico qui prêchait dans la cathédrale quand Savonarole en était empêché;

le nom de fra Bartolommeo, et délaissa ses pinceaux pendant plusieurs annôes.

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c'est lui qui était chargé de poursuivre et de consolider la réforme des enfants commencée par le prieur. Les convictions de fra Domenico étaient si fermes, qu'il accepta sans hésiter l'épreuve du feu pour prouver la vérité des propositions de Savonarole , et que, en dépit de la torture, il rendit hommage aux vertus et à la bonne foi de son ami, refusant de croire aux fausses rétractations qu'on mettait sous ses yeux. Lorsqu'il fut condamné à subir le même suplice que la victime d'Alexandre Vï, il ne put contenir sa joie, et marcha vers la potence et le bûcher en récitant le Te Deum. « Modèle attendrissant, mémorable, de l'amitié en Dieu (1), » il avait dit plus d'une fois : « Trois choses me sont particuHèrement chères en ce monde : le sacrement de l'autel, l'Ancien et le Nouveau testament, et Jérôme Savonarole. »

La vie de Savonarole, on le voit, n'était pas exclusivement absorbée parles préoccupations politiques, par les tentatives à faire pour réformer les mœurs de ses contemporains, etpar les luttes religieuses. Avec sa famille, avec les citoyens de Florence, avec ses religieux, Savonarole entretenait des rapports intimes dans lesquels il alliait à la bonhomie et à la simplicité l'élévation naturelle de son âme. Il aimait ardemment et il était ardemment aimé. S'il ne fallait voir en lui qu'un génie puissant et sévère , passionné pour le bien , implacable pour le mal , on ne pourrait que lui payer un tribut de respect et d'admiration ; mais on se sent attiré vers lui par ces

(I) Michclel, Renaissance, p. 86.

qualités plus humaines qui le rapprochaient de tous ceux qui regardent l'amitié, selon l'expression de Bossuet , comme «un commerce pours'entr'aideràjouir de Dieu » .

Il resterait plus d'une question intéressante à étudier dans la vie de Savonarole (1). Mais ce qu'il importait de caractériser avant tout, c'était la portée de son rôle politique, c'étaient l'étendue et les limites de sa réforme religieuse, c'étaient les manifestations de son orthodoxie, orthodoxie réelle et certaine en dépit de sa résistance aux ordres d'Alexandre VI, en dépit de certains emportements de langage , en dépit même de certaines fautes. Enfin, il était juste de montrera côté de l'homme public l'homme privé, le moine dans ses relations avec sa famille, avec ses religieux et avec les laïques gagnés à sa cause.

Que conclure de tout ce qui précède ? Savonarole fut entraîné par les circonstances à s'occuper de politique, et ne s'en mêla que pour assurer le triomphe des idées chrétiennes. Après avoir conseillé une forme de gouvernement qui réunissait à la fois les conditions de l'ordre et celles de la liberté, il laissa les Florentins se gouverner à leur guise, et se contenta de recommander la concorde, l'amour du bien public et l'abolition des partis. Au point de vue religieux, il ne fut point novateur et s'efforça seulement de ramener l'Italie et l'Église à la stricte observation de l'Évangile. S'il tenta de réfomrer la vie des fidèles et du clergé, il respecta

(1) On trouvera ces questions examinées dans l'ouvrage de M. Villari.

les institutions traditionnelles , professa pour les principes fondamentaux un inviolable respect et reconnut toujours, au point de vue dogmatique, l'autorité du saint-siége. Dans le couvent de Saint-Marc , il remit en vigueur la règle de saint Dominique, fît alterner le travail manuel avec la méditation, et donna l'exemple de la perfection chrétienne, tempérant son austérité par l'attrait de la douceur et de la bonté. Les amitiés qui récompensèrent ses vertus sont, au milieu des orages de son existence, comme ces rayons de soleil qui illuminent les nuages etleur communiquent une divine beauté, une splendeur sereine. Elles adoucirent ses derniers moments, et elles nous font comprendre que Savonarole est digne non-seulement d'être admiré , mais d'être aimé.

Au moment de se livrer entre les mains de ses irréconciliables ennemis, il adressait les paroles suivantes à ses religieux : a Mes chers fils, devant Dieu, devant l'hostie consacrée, à cette heure même où nos ennemis ont déjà envahi le couvent, je vous affirme de nouveau la vérité de ma doctrine. Ce que j'ai dit, c'est Dieu qui me l'a révélé, et il m'est témoin dans le ciel que je ne mens pas... Voici ma dernière recommandation : que la foi, la patience et la prière soient vos armes. Je vous quitte avec douleur, avec angoisse, pour me livrer à mes adversaires. J'ignore s'ils m'ôteront la vie; mais je suis certain que, mort, je pourrai vous aider dans le ciel plus que, vivant, je n'ai pu le faire sur la terre. »

Toute l'âme et toute la prédication du Frère se trouvent dans ce suprême adieu. Si Savonarole n'est pas un saint, s'il a trop partagé les passions de son époque pour ôtre l'homme de tous les temps, il est du moins un grand et vaillant champion de la foi catholique. Sa sincérité n'est pas douteuse; il croyait parler au nom de Dieu, et les idées qu'il cherchait à propager pacifiquement furent conformes aux traditions de l'Église comme aux enseignements de l'Évangile. L'heureuse influence qu'avait exercée sa mâle éloquence survécut à son martyre. Savonarole mort , ses sermons et ses écrits continuèrent à sanctifier les fidèles. Aujourd'hui encore, aujourd'hui autant que jamais, ils peuvent être utiles à l'humanité en relevant les caractères affaiblis, en communiquant aux âmes une indomptable énergie, en inspirant la passion du bien, en faisant, dans la plus haute acception de ce mot, des hommes et des chrétiens.

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