‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 7 sur 31 · PREFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DE L'AUTEUR

Le nom du frère Jérôme Savonarole, de cet homme qui pendant sa vie avait rempli le monde d'étonnement, et qui après sa mort attira longtemps l'attention de nos plus grands écrivains, tomba, au xviii® siècle^ dans un oubli absolu et presque dans le mépris. C'était, à celte époque, le sort commun de tous les hommes religieux, comme de toutes les études religieuses. Bayle (1 ) exprimait une opinion universellement adoptée quand, avec un froid et cruel cynisme, il lançait contre le malheureux moine ses sarcasmes acérés et mordants, quand il traitait Savonarole de ridicule et bas imposteur, digne du supplice qu'on lui avait infligé.

Plus tard, un écrivain anonyme publiait à Genève, en italien, une biographie de Savonarole (2). Il avait, au fond, les mêmes idées que Bayle, mais il disait avec colère et dépit ce que le philosophe français avait dit seulement avec ironie : Bayle, indifférent et sceptique, laissait échapper de sa plume des railleries empoisonnées; les emportements de l'anonyme trahissaient un

(1) Voir son Dictionnaire historique.

(2) Vita d£l Padre Girolamo Savonarola ; Ginevra, 1781.

certain fanatisme. Ce nou.vel ennemi de Savonarole était un jésuite, nommé Rastrelli. La passion, trop évidente, enlevait toute valeur à un livre qui se recommandait cependant par quelques recherches utiles et qui ne manquait pas d'une certaine vivacité de style, vivacité sans correction, sans frein, telle qu'on la rencontre souvent chez la plupart de nos écrivains du siècle passé.

Une année après la publication de ce travail, parut à Livourne, également sans nom d'auteur, une nouvelle histoire de Savonarole (1). Le dominicain Barsanti, répondant au jésuite Rastrelli, y prenait chaleureusement la défense de son confrère en religion. Barsanti s'était trouvé seul , dans son siècle, à lire et à admirer les sermons de Savonarole ; il avait étudié les anciens biographes et le précieux manuscrit, disparu depuis, des Giornate de Lorenzo Yioli : il recueillit avec un soin patient et minutieux les documents relatifs à son sujet compliqué, sujet qui n'excitait aucune sympathie chez ses contemporains, mais qui satisfaisait les besoins de son cœur. Loin de se laisser entraîner par le courant de son époque , il composa un livre qu'on croirait écrit plusieurs siècles auparavant et destiné presque uniquement à accroître le nombre des biographies primitives. On retrouve en lui l'esprit des vieux chroniqueurs, moins la simplicité, moins la vigueur ingénue du style; on rencontre le même amour, les mômes erreurs et le même fanatisme ; mais cette naïve originalité qui , dans les anciennes annales, reflète avec tant de fidélité la physionomie du temps, fait défaut à Barsanti.

(1) DcUa Sloria ciel P. Girolamo Savonorola , lihri qualtro, dedicali a S. A. Pictro Lcopohlo ; Livorno, 1782.

Son travail était, d'ailleurs, si criblé de citations, si hérissé de réfutations dirigées contre Ilastrelli, que la lecture en était très-pénible et ne pouvait donner le désir de connaître Savonarole. A ce livre succéda, en effet , un silence d'environ cinquante années , durant lesquelles le nom de Savonarole sembla tout à fait oublié.

A partir du xix^ siècle, un ordre d'idées très-différent imprima une direction imprévue aux recherches des érudits. Le moyen âge, si méprisé au temps de Voltaire, redevint en faveur ; les études religieuses ne furent plus regardées comme indignes d'occuper Tesprit des hommes graves; et l'on put enfin louer un moine sans exciter le rire universel. En Allemagne, on s'abandonna, avec une ardeur presque fébrile, à ces nouvelles études ; c'est à l'Allemagne que revient l'honneur d'avoir, pour la première fois, appelé sérieusement l'attention du monde littéraire sur le caractère et la doctrine de Savonarole.

Rudelbach, en 1835, publia une biographie (J), dans laquelle il s'arrêtait peu au caractère de Savonarole, ne connaissant aucun fait nouveau, et ne trouvant pas de nouvelles explications pour les faits déjà connus, tandis qu'il consacrait tous ses efforts à l'exposition des doctrines. Le premier, il savait tirer des écrits du Frère l'ensemble d'une doctrine théologique ; le premier, après tant de critiques et d'attaques violentes,

{{) Hieronymus Savonarola und seine zeit , aus den Qucllen dargestclli , von A. G. Rudelbach. Hamburg, 1835.— Nous avertissons le lecteur qu'il retrouvera peut-être dans les notes quelques-unes des observations que nous faisons ici. Mais nous avons cru nécessaire de réunir dans la préface ce qu'il importait le plus de connaître relativement aux biographes.

il osait affirmer à l'Europe moderne que les œuvres de Savonarole étaient dignes du respect des savants et que le Prieur de Saint-Marc avait possédé un puissant génie spéculatif. Ses assertions révélaient l'enthousiasme d'un homme persuadé qu'il annonce une vérité méconnue, et son livre obtint en Allemagne un trèsgrand succès. Peut-être ce succès était-il dû moins aux mérites qu'au but de l'écrivain, car Rudelbach voyait dans Savonarole un précurseur de la Réforme. Luther, aussi, avait proclamé martyr du protestantisme la victime d'Alexandre YI; mais au xvm^ siècle ces idées étaient tombées dans l'oubli; elles revenaient donc, pour ainsi dire, à une nouvelle vie, grâce à Rudelbach, qui les appuyait et les soutenait en examinant avec soin tous les écrits de Savonarole. Telle fut la cause de la vogue que le nouvel ouvrage obtint en Allemagne et en Angleterre, où, désormais, les sympathies des historiens furent assurées à l'illustre dominicain.

Cependant, quand on examine impartialement l'ouvrage de Rudelbach, on y trouve les plus graves erreurs. Non-seulement la partie relative h l'histoire de Savonarole proprement dite ne nous apprend rien de nouveau, mais la partie consacrée à l'étude des doctrines est très-imparfaite. L'auteur, par un effort continu, les travestit et défigure la vérité de telle sorte que l'on pourrait souvent douter de sa bonne foi , si l'on ne savait jusqu'à quel point l'esprit de parti est capable d'aveugler les hommes. Quand Rudelbach rencontre sur son passage certains écrits en opposition trop manifeste avec ses idées, il saute à pieds joints par-dessus. On voit un exemple de ce procédé dans l'analyse détaillée qu'il fait du Triomphe de la Croix. Les trois premiers livres

de cet ouvrage, qui, pendanl de longues années, fut mis entre les mains des jeunes gens par les écoles de la Propagande^ exposent les points de la doctrine chrétienne sur lesquels les protestants et les catholiques sont presque d'accord; aussi Rudelbach en rend-il compte avec exactitude , et cherche-t-il seulement à y découvrir un sens prolestant. Mais lorsqu'il arrive au quatrième livre, où Savonarole commence à parler des sacrements , et où son orthodoxie apparaît avec une évidence qui n'admet plus de doute , le biographe allemand en abandonne tout à fait l'examen et se détourne vers un autre sujet. Cette absence de scrupule est fréquente chez Rudelbach.

Quant à la partie de l'ouvrage consacrée à ce que l'auteur appelle le caractère prophétique de Savonarole, elle aurait pu avoir plus de valeur, car le sujet qu'elle traite est neuf, important, étudié sérieusement pour la première fois ; mais Rudelbach, au lieu de recueillir les faits avec soin, au lieu d'en déterminer impartialement la portée, se borne à énoncer quelques théories qui n'ont de fondements que dans son imagination. Il définit d'abord ce qu'il entend par prophétie évangélique, puis il présente la série ininterrompue des prophètes de la Réforme, parmi lesquels il place l'abbé Joachim, sainte Brigitte et Savonarole. Ce n'est point là, évidemment, faire de l'histoire, ni de la critique; c'est plutôt divaguer dans le domaine de la fantaisie, pour soutenir une opinion préconçue.

Une seconde biographie allemande parut en 1836 , à Berlin (i). L'auteur, Charles Meier, y étudiait les côtés

(1) Girolamo Savonarola , aus grossenfheUs hnndschriftlichen Quellen dargesteUt , voii Fr. Karl. Meier. lierlia, 183(3. —La partie

du sujet que Rudelbach avait le plus négligés, c'est-àdire la vie et le caractère de Savonarole. Il s'était livré à de longues et patientes recherches dans les bibliothèques et les archives de Florence et de Venise ; il avait recueilli une riche moisson de documents, avec lesquels il revenait dans sa patrie pour composer son travail. Presque tous les manuscrits que les biographes postérieurs ont prétendu avoir découverts, presque tous les documents qui ont été publiés comme nouveaux avaient été déjà trouvés par Meier et sont signalés ou rapportés dans son livre (I). Mais ce qui est incroyable, c'est que l'auteur n'en sait tirer aucun profit. On remarque en lui un mélange extraordinaire de soin et de négligence, de fidélité et d'inexactitude. 11 déplore la perle de certains documents, et ces documents n'ont pas cessé de faire corps avec les manuscrits mômes qu'il a découverts et continuellement cités. En vérifiant les documents publiés par lui, nous y avons très-souvent rencontré des erreurs et des lacunes impardonnables chez les écrivains les plus légers, mais inexplicables chez Meier, qui d'ordinaire est si attentif et si scrupuleux. Il écrit la biographie d'un homme illustre à l'aide de renseignements nouveaux et très-importants; mais le lecteur, s'il ne regarde pas sans cesse les notes, ne s'aperçoit pas que des informalions, inconnues jusqu'alors, sont placées sous ses yeux. Savonarole reste, d'un bouta l'autre de cet ouvrage, un homme mort ou, pour mieux dire, une abstraction vide. Les faits nouveaux n'enlèvent, n'ajoutent rien aux idées

liislorique des ouvrages de Rudelbach cl de Meier a élé Iraduite par le pasteur Recordon , de Vevey. {Sole du traducteur).

(1) On verra dans le cours de noire ouvrage et dans l'Appendice de l'édition italienne les preuves de ce que nous disons.

vagues et confuses que nous nous étions formées d'après les biographes précédents. Le livre de Meier prouve avec une évidence irréfragable que les matériaux les plus précieux n'ont aucun prix entre les mains dos hommes qui sont inhabiles à s'en servir.

Nous devons porter un jugement à peu près semblable sur les passages du livre relatifs aux doctrines. Meier s'efforce , il est vrai , d'atténuer les conclusions trop exagérées de Rudelbach; il ne reconnaît pas dans les écrits de Savonarole un système aussi complet et aussi absolu de théologie protestante, mais il n'hésite pas à ranger le Prieur de Saint-Marc parmi les martyrs de la Réforme ; et les arguments auxquels il a recours ne diffèrent pas beaucoup de ceux qu'avait employés Rudelbach. Celui-ci, du moins, avait pour excuse l'imagination emportée qui le domino sans cesse; tandis que Meier, avec son caractère timide, circonspect et modéré, est tout à fait inexcusable. Que doit-on dire, par exemple, quand il avance que Savonarole ne fait presque jamais allusion au purgatoire et que ses ennem*is l'accusaient de parler trop rarement de la Yierge Marie ?^Meier serait tout disposé à conclure que le Frère pressentait, sur ces points, les idées réformées; mais il n'a pas le courage de s'appuyer sur des raisonnements aussi faibles , parce qu'il se rappelle sans doute les sermons où Savonarole s'exprime d'une façon presque superstitieuse relativement à la Vierge, et ceux oii la prière pour les morts est ouvertement recommandée aux fidèles.

Il y a encore un grave défaut que nous devons relever dans l'ouvrage de Meier. Pendant que l'auteur parcourt pas à pas et expose minutieusement les parties de la

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doctrine simplement copiées dans saint Thomas et dans les scolastiques, il néglige sans cesse ce qui est propre à Savonarole, ce qui prouve toute l'originalité de l'esprit du Frère. Dejemps en temps, il s'arrête à noter les passages où il croit découvrir les germes de la Réforme; puis il se montre si peu convaincu de ses assertions, qu'il est loin de persuader le lecteur. Lorsqu'ensuite il parle des prophéties, on a beaucoup de peine à comprendre sa pensée. Il voudrait infirmer le jugement de Rudelbach ; il voudrait presque démontrer non-seulement que Savonarole ne fut pas prophète^ mais que le Prieur de Saint-Marc ne croyait pas luimême posséder le don de prophétie, et ne prétendait pas être regardé par les autres comme prophète. Cependant, il n'ose pas exprimer une opinion qui se trouve en opposition si manifeste avec la réalité, et, selon son habitude, il reste indécis, vague et confus.

En comparant les deux biographies allemandes, nous sommes forcé de conclure que la dissertation fantaisiste de Rudelbach, quoique criblée d'erreurs, rend bien plus fidèlement l'originalité, pour ainsi dire sauvage , de Savonarole, que ne le fait Meier avec toutes ses recherches, avec tous ses documents et sa prétendue exactitude. On a trop facilement pardonné à Rudelbacîi ses bévues ; on a trop injustement oublié les mérites de Meier ; mais, au fond, le jugement du public a été beaucoup plus équitable qu'on ne pourrait le croire à première vue.

Ces derniers travaux allemands et, plus encore, l'autorité de Luther propagèrent l'idée que Savonarole était vraiment un précurseur de la Reforme. En Angleterre et dans l'Allemagne septentrionale, la sympathie aug-

menta pour l'austère dominicain. L'attention de l'Europe se porta vers l'histoire de cet homme, avec une certaine curiosité anxieuse. Alors, du couvent de Saint-Marc à Florence^ s'éleva une voix éloquente qui prétendait revendiquer Savonarole pour le catholicisme et pour la liberté. Le père Yincenzo Marchese, de l'ordre des frères prêcheurs, était connu en Italie pour son Histoire des peintres dominicains (1). Élégant écrivain, sincère catholique, esprit avide de vérité et de liberté, il devint un admirateur passionné de Sawonarole. Avec un respect et une vénération qui ressemblaient presque à un culte religieux, il se mit à recueillir dans son monastère les souvenirs épars du Frère ; il interrogea les bibliothèques et les archives florentines ; et , plusieurs fois, nous vîmes paraître dans les Archives historiques de Florence le résultat de ses études. C'étaient des lettres inédites de Savonarole, des écrits relatifs à sa vie. Sans doute, ces documents ne furent pas toujours d'une grande importance ; mais ils acquéraient de la valeur grâce à la pénétrante sagacité de celui qui les publiait et qui savait en tirer des conséquences très-utiles pour l'histoire. Le nom de l'auteur et l'intérêt du sujet concilièrent à ces travaux la sympathie générale ; et le père Marchese , encouragé par la faveur publique, fit enfin paraître son Histoire du couvent de Saint-Marc (i). La partie principale et la plus remarquable de l'ou-

(1) Sloria dei piilori domcnicani.

[i) Storia di S. Marco ^aW. Maicliesc dei predicatori, publice pour la première fois à Florence dans le San Marco iUuslrato , el ensuite dans les Scrilti varii du P. Yincenzo Marchese, Florence 1855 , Le Monnier. Une nouvelle édition des Scritli varii a paru avec des additions en 1860, 2 vol. in-12.

vrage conlenait pour ainsi dire une biographie de Savonarole. L'auteur considérait le Frère comme réformateur moral, politique et religieux, décrivait sa vie et ses mœurs, parlait de ses écrits et de ses sermons. S'arrêtant ensuite aux points les plus négligés par les autres biographes, il faisait connaître l'immense amour que Savonarole eut pour la liberté, et qui, après avoir suscité contre lui d'incessantes persécutions, fut enfin cause de sa mort. L'admiration pour l'ancien martyr du couvent inspira au père Marchese une éloquence à laquelle son livre dut l'accent de la vérité et la chaleur de la vie, qualités dont les ouvrages des biographes allemands étaientabsolument dépourvus. Le nouvel historien de Savonarole obtint le succès qu'il avait mérité, et l'attention des Italiens se tourna, avec une ardeur enthousiaste, vers le moine républicain qui avait combattu avec tant de courage les Borgia et les Médicis, qui avait voulu rétablir l'ancienne alliance entre la liberté et la religion, en les ramenant toutes deux à leur véritable principe , et qui avait supporté le martyre au nom de Dieu et de la patrie.

Mais quoique le livre du père Marchese fût de nature h éveiller la curiosité du public, il ne réussit pas à la satisfaire entièrement. L'auteur ne s'était pas livré aux investigations profondes et suivies qui sont indispensables quand on veut composer une véritable biographie; il ne connaissait qu'une partie des œuvres et des sermons du Frère; il pouvait donc écrire un éloquent chapitre dans son Histoire de Saint- Marc, mais non un travail complet sur Savonarole , entreprise que le caractère de son ouvrage ne comportait pas. Et d'ailleurs, il faut bien le dire, le père Marchese était un trop grand admira-

leur de son héros pour en être l'historien complètement impartial. De nouvelles recherches et de nouvelles études étaient, par conséquent, nécessaires.

Une biographie de Savonarole parut bientôt en France (1). M. Perrens, qui en était l'auteur, avait fait des recherches à Florence, et obtenu de l'abbé piémonlais Bernardi une copie des nombreux documents possédés par la bibliothèque de Saint- Marc à Venise. Plusieurs de ces documents, quoique connus en Allemagne grâce à Meier, étaient ignorés en Italie et en France. A l'aide de ces précieux matériaux, M. Perrens composa sur Savonarole un travail, écrit sans doute avec trop de précipitation, mais beaucoup plus complet que les ouvrages antérieurs ; la faveur qu'il rencontra n'avait rien que de légitime.

Le premier volume, contenant le récit des événements, présentait un véritable intérêtr II est vrai que le style manquait de vivacité ; mais pour la première fois on voyait une exposition nette , méthodique et détaillée de toutes les vicissitudes par lesquelles passa Savonarole. Le drame agité et tumultueux de cette vie avait un attrait et, pourainsi dire, une éloquence intrinsèque, qui réveillait sans cesse l'attention du lecteur et suppléait, en grande partie, à l'insuffisance de l'auteur. Cependant, un défaut capital entache le livre dans son essence. M. Perrens n'est pas parvenu à se faire une idée claire du sujet qu'il traite; il n'a. pas une opinion déterminée relativement au personnage dont il entreprend la biographie : ce qui provoque dans l'esprit du lecteur

(1) Jérôme Savonarole, sa vie, ses prcdications , ses ècrlls par F. ï. Perrens; Paris, 1853 , 2 vol. in-8".

une incertitude très-pénible, que l'auteur semble vouloir augmenter comme à dessein. Quand nous sommes disposés à admirer le courage de Savonarole, M. Perrens nous donne à entendre que le Prieur de Saint-Marc se montra quelquefois trop faible ; quand nous sommes sur le point d'exprimer notre enthousiasme pourla fermeté que montra le Frère en combattant les Médicis, l'auteur l'accuse tout à coup d'adulation. On dirait que M. Perrens craint de prononcer un jugement précis et décisif sur son héros, car à peine s'est-il permis une appréciation, qu'il s'empresse de l'effacer. Dans les dernières heures, dans les heures les plus solennelles de cette vie, il abandonne le malheureux moine et le condamne, non-seulement sans avoir fait les nouvelles recherches nécessaires pour rendre un arrêt si rigoureux, mais sans avoir examiné à fond tous les documents déjà trouvés. Aussi le lecteur se sent-il troublé, déconcerté, et ne sait-il lequel des deux il doit blâmer le plus sévèrement de Savonarole ou de son biographe.

On remarque un défaut non moins grave dans le second volume. L'auteur y parle des écrits de Savonarole; mais il se borne à en donner un résumé ou quelques extraits, sans hasarder jamais un jugement ou une critique. Plusieurs fois il se déclare incompétent en matière de doctrines religieuses; mais il commet des erreurs que sa modestie même ne saurait rendre excusables. Après nous avoir invariablement présenté Savonarole comme un sincère catholique, il s'en remet à une autorité qu'il prétend supérieure à la sienne, et rapporte, dans l'Appendice de son ouvrage, un long chapitre de Rudelbach, où le biographe allemand s'efforce de prouver que Savonarole était un précurseur de

Lulber. Ainsi, M. Perrens détruit lui-mCme Tœuvre de ses mains. Sans doute, il a fait traduire par d'autres ce chapitre, et nous pouvons supposer que sa précipitation l'a empêché d'en prendre connaissance; mais un écrivain sérieux, tel que lui, doit-il se permettre de pareilles négligences? Son livre, néanmoins, fut alors le plus complet qu'on possédât sur Savonarole; et l'auteur a mérité la reconnaissance de l'Italie (I).

D'autres travaux beaucoup moins importants précédèrent et suivirent l'ouvrage de M. Perrens. M. Rio en France avait consacré, dans son Art chrétien, quelques pages très-éloquentes à Savonarole (2). Ilasc publia en Allemagne une courte biographie populaire, et Lenau un poëme plein de force et d'imagination (3). En Angleterre aussi, les études sur Savonarole abondaient; mais c'étaient de simples compilations, écrites sans aucune connaissance des faits et avec la seule intention de mettre le frère de Saint-Marc parmi les martyrs de la Réforme . Le dernier travail anglais, qui parut l'année 1853 et qui forme deux gros volumes, a quelques mérites de plus (4). L'auteur, M. Madden, professe des opinions catholiques trèsmodérées, mais il attribue à Savonarole, avec trop d'in-

(1) Voyez l'article que M. Yillari a consacré à l'examen du livre de M. Perrens et à celui de M. Madden : Saggi dl Storia , di crilica e di poiiika, Firenze , 18G8, (A'o/e du irad.).

(2) L'Art chrétien , par M. Rio; Paris 1836.

(3) IScue Prophcten , Drei hislorisch-polUische hirchenbildcr, von D. Karl Hase, Leipsig 1851. Ce sont trois essais sur Jeanne d'Arc, sur Savonarole, sur les Anabaptistes. — Savonnrola , ein Gcdichi, von Nicolaus Lenau, 4" édition; Stuttgart cl Tubingon, 18ô3.

(4) The lifc and mariyrdom of Girolamo Savonarola , illustraiive of Ihe hisionj of Chuixh and Slatc connexion , by R. R. Madden; London , 1854.

sistance, toutes ses convictions particulières; et, quoiqu'il affirme avoir étudié très-soigneusement son sujet, il montre qu'il connaît peu les temps et les lieux, car son livre fourmille d'erreurs. Nous en citerons une entre m.ille : l'activité de Savonarole, nous dit M. Madden, était si grande, si infatigable que dans la même journée, après avoir prêché à Santa-Maria-del-Fiore, il allait prêcher dans la cathédrale (1). Ainsi, ce livre était tout à fait inutile aux Italiens, et donnait aux étrangers des idées fort inexactes. Les Anglais, qui ont souvent écrit l'histoire avec un talent magistral, n'ont rien publié sur Savonarole qui soit digne de leur réputation.

Occupé, depuis plusieurs années, à une biographie de Savonarole, nous ne nous laissâmes pas décourager par les difficultés de l'entreprise, et tous les travaux qui parurent nous excitèrent seulement à faire mieux, en nous rappelant que notre devoir était de ne reculer devant aucune recherche, devant aucune peine (2). Nous nous sommes imposé l'obligation constante de lire tous les travaux modernes, mais de n'appuyer nos assertions que sur le témoignage des auteurs contemporains de Savonarole, sur les œuvres du Frère et sur les documents originaux, analysant et comparant nous-môme ces différentes sources d'informations, parce que nous avions souvent reconnu l'inexactitude des citations dans les livres d'autrui (3).

(1) La calhédrale de Florence est dédiée à Sainle-Marie-dos-Fleurs.

(2) Parmi les plus récents travaux. , nous devons citer celui de M. Barlolonimeo Aquaronc : Vita di Fra Jeronimo Savonarola , Alessiindria, 18j7-58, 2 vol. in-S" ; nous nous abstenons de juger ce travail, parce qu'il a pour auteur un de nos amis et qu'il a paru presque en même temps que notre ouvrage.

(3) Voici encore plusieurs ouvrages utiles à consulter :

A côté des biographes modernes se présentaient donc les anciens; et parmi ceux-ci les deux premiers étaient le p. Pacifico Burlamacchi et le comte Jean François Pic

Le P. Touron : Hisloire des hommes illustres appartena it à l'ordre de sainl Dominique.

Ahrah. Bzovius : Annal, ecc., t. XVIII, col. 1G27.

Oder. Rcnjnaldus : Ann. ecc., t. XIX, col. 1694.

Natal. Alexander : Hisl. ecc. stec. xv et xvi, l. VIII.

Le li. P. F. Tomaso IScri, fiorenlino : Apologia in difesa del R. P. F. Gir. Savonarola , Flor. 15G4. Elle fut écrite sur la demande du général des dominicains. On y trouve de précieuses indications relativement à la vie politique de Savonarole.

Le P. Quetif: Mia Hieron. Savonarolae. Paris 1674. Ed. Quétif et Echard.

Carder : Eslliétif^ue de Savonarole (dans les Annales archéologiques 1847).

Quinet : Révolutions d'Italie.

Mlchelet : Renaissance.

Théodore Paul : Jérôme Savonarole , précurseur de la Réforme , Genève et Paris, 1857.

Ant. Cappellt : Fra Girol. Savonarola e notizie inlorno al suo tempo, Modena, 1869.

Albert Duperrex : Jérôme Savonarole , thèse présentée à la faculté de théologie de l'église libre du canton de Vaud; Lausanne, 1865.

A. Liebner : De causis ex quibus similia Sa^o^arolai atque Lutheri sludia tam diversos habuerint exitus; DresdcC , in libreria Schônfeldiana , 1855,

F. Guglielmo Bartoli : dans la Storia di S. Anlonino; Florence,

Muraiori : Annali d'Italia ( année 1498 ), t. XIII, p. 404. Tiraboschi : Storia délia lettcratura italiana.

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