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(lieux, ne se servent ni d'autres noms ni d'autres mots que de ceux qu'ont employés les anciens. Nous ne sommes pas faits autrement que l'étaient les hommes de l'antiquité; nous avons reçu de Dieu des facultés pareilles pour donner aux choses qui changent tous les jours des noms différents. Mais les poètes en question se sont rendus tellement esclaves de l'antiquité, qu'ils ne veulent dire que ce qu'elle a dit et qu'ils le répètent dans les mêmes termes (I). C'est là une poésie factice; j'ajoute qu'elle constitue pour la jeunesse un danger contagieux. Certes, je me donnerais la peine de prouver cette assertion si elle n'était pas plus claire que le soleil. L'expérience, qui est l'unique maîtresse de la vie, a devoilé si manifestement à tous les regards combien est pernicieux ce faux genre de poésie, qu'on n'a plus besoin de s'arrêter à le condamner (:2). Mais pourquoi insister? Les païens eux-mêmes n'ont-ils paflé t ri ces
(1) « Naiii et nos liomines siinnis sicut el ipsi, et polestalem iin- \tonendi noinina (cqualeni a Dec accepiinus. l'ossuinus ergo adderc el iiiiiuiere sicut et ipsi potueruut, nam et iiiulta jani mulata sunl. Quidam, eniiii, adeo perstiinxerunt se, et carceri antiquoium iulellectuin proprium adeo manc'paruiit , ut neduin contra eorum consuetudinem aliquod profene nolint. sdl nec velinl dicere quod ilii non dixerunt... QutC enim ratio est i^la , quai virtus aigumenti: autiqui non ita loculi sunt, ergo nec nos ita loquamur? » p iO. Nous avons cité ce passage ailleurs-, mais nous le rapportons ici, parce que le sujet nous semble l'exiger.
(2) <■ Modum autem arlis, quem nunc nostri poeli servant, hoc est metrorum ac f.ibularum, laudun^pie Deorum, adolescentibus pcstis est perniciosissima. Et certe ad hoc probandum laborarem, nisi solo clarius appareret. ErpericnUa ipsa, reruvi viagisira, ita nostris oculismala quic ex perverso usu poeticœ artiseveniunt manifestât, ut non opoitcat in probalione sudare. « (p. 55.)
poètes? Platon, ce philosophe porté de nos jours jusqu'aux nues, ne proclama-t-il point l'urgence d'une loi ordonnant de chasser hors des villes ces hommes qui, par l'exemple et l'autorité des dieux les plus pervers, par l'attrait des vers les plus honteux, excitaient partout des passions ignomineuses et hâtaient la corruption morale? Que font donc nos princes chrétiens? Pourquoi dissimulent-ils ces maux? Pourquoi ne proscrivent-ils pas légalement les poètes de mauvais aloi;, les poésies licencieuses, les écrits antiques qui traitent de sujets impurs et qui louent les faux dieux? Ce serait un grand bonheur si tous ces ouvrages étaient détruits et s'il ne restait que ceux qui encouragent à la vertu (I). »
Ce passage est un de ceux sur lesquels beaucoup d'écrivains ont fondé leurs accusations contre Savonarole ; mais nous avons déjà vu que c'étaient là de purs emportements de langage, et que, en fait, Savonarole avait la plus haute estime pour tous les trésors de l'art ancien et de l'art moderne, quoiqu'il se lassât parfois entraîner dans la chaleur du discours à une excessive sévérité. Ce qui rendait excusables ces exagérations, c'était la corruption d'une époque oi\ l'on abandonnait la vraie, la noble, la virile poésie, pour s'attacher à des obscénités qui avaient presque seules le pouvoir d'exciter l'enthousiasme. « Parmi les anciens même, continuait Savonarole, il se trouva des poètes qui méprisèrent les choses honteuses et qui exaltèrent les belles actions des hommes généreux ; ces poètes usèrent bien de la poésie, et je ne peux ni ne dois les condamner (2).
(1) In poeiicen apolocjeticus.
(2) « Verum quidam, non amatoria, non laudes idolorum, non lur-
Néanmoins, les meilleurs poêles du paganisme ne devraient ùUe étudiés qu'à la suite d'une saine et solide éducation catholique. Qu'on soustraye ces livres aux yeux des enfants, tant que les enfants n'auront pas bu le premier lait des doctrines catholiques et tant que ces doctrines ne se seront pas profondément gravées dans leurs tendres esprits. Il n'est pas indifférent de faire entrer les enfants dans une voie plutôt que dans une autre; c'est une question d'une grande importance, d'une importance décisive; car le commencement est plus que la moitié des choses. Pour moi, j'estime que les chrétiens doivent avant tout se distinguer par leurs bonnes mœurs : mieux vaut briller moins par son éloquence, que de se rendre, à cause de son éloquence, indigne du nom du Christ (l). »
Savonarole, enfin, considère la poésie par rapport h la religion et dit : « Si un poëte voulait chanter uniquement les louanges de la religion^ il pourrait sans doute rehausser l'éclat de celle-ci, mais non être utile à l'Église. L'esprit seul vivifie, la lettre tue. Or, le poëte cherche l'honneur et la gloire dans les formes de l'art qu'il pratique plutôt que dans le sujet qu'il traite; comment-donc arriverait-il ainsi à servir la religion, devant laquelle disparaissent tous les autres intérêts humains? L'exemple d'une pauvre femme, ignorante et simple, qui, agenouillée, prie avec ferveur, exerce
pia, seJ viroruni fortium gesta alque moralb versibus descripreriinl, et bene usi sunt arle po3tica cl molo ejus : hoc igitur damnare ncc possum nec debeo. » (p. 55.)
(I) '< Ego mcliiis puto Cliristianos, inoribus ornalos, minori fulgere eloquenlia, quam proptcr cloqueiitiam CUristi nomen perdcre. » (p. 55.)
sur les âmes une influence bien plus salutaire que le poëte ou le philosophe qui célèbre pompeusement la grandeur de Dieu ; car le cœur de cette femme est réchauffé par la foi, tandis que l'intelligence du philosophe ou du poêle est absorbée par la vanité mondt^.ine (1). »
On pourrait, il est vrai, regarder comme souverainement exclusive cette manière de considérer les choses ; néanmoins, elle a pour point de départ une critique beaucoup plus saine qu'on ne le croirait au premier abord. L'art de la poésie vit' en réalité dans une sphère qui lui est propre, y trouve son entière satisfaction et se suffit à lui-même. Ceux qui, en croyant l'ennoblir, ont voulu le réduire à n'être qu'un instrument de morale, de politique ou de religion, l'ont toujours fait descendre au rang de la prose. Aucun poëme, en effet, aucun tableau, aucune musique n'a jamais dû l'immortalité au but que s'était proposé l'artiste, quelque noble et généreux que fût ce but; certaines œuvres, a» contraire, quoique leurs tendances fussent très-peu louables, ont traversé plusieurs siècles et plusieurs civilisations. Savonarole n'eut donc pas sur l'art des idées erronées; il en avait même compris le véritable caractère. Son tort fut plutôt d'avoir trop peu remarqué combien la culture de l'esprit élève le cœur, et combien l'étude des arts agrandit l'intelligence. Il attaquait avec trop de sévérité la philosophie, au service de laquelle il avait montré un réel talent, et la
(1) Non-seulement cette idée est indiquée dans l'ouvrage mentionné plus haut, mais elle se trouve continuellement répétje dans les sermons.
poésie qu'il avait tant aimée. Mais ceux qui l'ont cru insensible à la sublime harmonie du vrai, à la musique myslérieuse du beau, se sont gravement trompés. Où Irouva-t il des consolations et des encouragements, parmi les dures épreuves de sa jeunesse, sinon dans la philosophie? N'est-ce pas la musique et la poésie qui furent les confidentes de ses premières douleurs? Ses vers attestent qu'il ne cult'va pas sans succès un genre de littérature dont quelques écrivains l'accusent d'avoir été l'aveugle détracteur. Si ses productions ne méritent pas toujours le nom de vraie poésie, elles portent toujours l'empreinte d'une certaine originalité et d'une hauteur de pensée qui révèlent la noblesse d'âme de leur auteur. Nous allons en examiner maintenant quelques-unes.
Quoique les vers de Savonarole traitent toujours de sujets religieux, ils se divisent en deux catégories distinctes et confirment d'une façon remarquable ce que le Frère avait dit sur le caractère de la poésie, sur les différentes formes qu'elle estsusceptible de revêtir. C'est principalement dans sa jeunesse qu'il composa les Canzoni, quand il n'était pas encore devenu étranger au monde, quand il aimait ardemment les lettres et qu'il prenait seulement la plume pour exprimer ses sentiments intérieurs. Les Laudi spiritual i, qui sont en beaucoup plus grand nombre, furent écrites dans un âge plus mûr; leur but, purement religieux, était de combattre les Canti carnascialeschi , pour lesquels les Florentins étaient alors passionnés. Ces Laudes nous transportent tout à coup hors du libre champ de l'art et delà poésie : le mètre, la forme et pour ainsi dire les idées elles-mêmes sont suggérés et déterminés par d'autres compositions et en
doivent être la contre-partie. L'auteur adapte ses vers à la musique des Canticarnascialeschi; il suitla marche des chants imaginés par Laurent le Magnifique, et s'efforce d'opposer à chaque blasphème une parole de religion et de foi. En se plaçant ainsi volontairement sur un lit de Procuste, il est obligé, parle parallélisme qu'il poursuit, d'imiter des pièces très-pauvres d'idées et pleines de pensées artificielles ; il est astreint à une stérile recherche de mots et de sophismes. On ne doit donc pas s'étonner si les Laudes s'éloignent de la vraie poésie. On y observe cependant une certaine égalité de ton, une dignité et un bon sens qui ne se démentent pas. Quand Girolamo Benivieni, poëte alors fameux, voulut aborder le môme genre de poésie^, il dépassa non-seulement les limites de l'art, mais celles du sens commun (1). Lorsqu'il chantait la joie et le bonheur de devenir fou par amour pour Jésus, il osait donner le nom de poésie aux vers suivants :
Non fu mai più bel sollazzo,- Più giocondo, ne maggiore, Clie, per zelo e pcr amore, Di Jesîi divenir pazzo.
Ognun gridi, coin'io grido, Sempre : pazzo, pazzo, pazzo !
ïo' tre once almen di speme,
Tre di fede e sei d'amore,
Due di pianio, e poni insieme
Tiillo al fuoco del timoré :
Fa dipoi boUir Ire ore;
Premi, in line, e aggiungi lanto
(1) Voir les Poésie de Girolamo Benivieni (Florence, 1500) .
D'umillade e dolor, quanto Bastaa (Vt qiiesta i)az/ia(l).
Auprès de ces vers, tes Laudes de Savonarole sont resplendissantes de beauté ; la pensée en est plus simple, le sentiment plus spontané, le but plus pratique et plus ^levé. Yoici une Laude qui fut écrite l'année même où se formait le nouveau gouvernement :
Viva, viva in noslro core Cristo re, duce e s ignore!
Ciascun piirgl.i rintellelto, La memoria e volontade, Del terrestre e vano affetfo; Arda tulto in caritade, Contemplando la boiibde Di Gesù re di Fiorenza ; Con dijjiuni e penitenza Si riformi dentro e fore.
Se voleté Jesîi regni, Per sua grazia in vcstro core, Tutli gli odii e pravi sdfgni Commutale in dolce amore ; Discacciando ogni rancore, Ciascun prenda in se la pace :
Questo è quel chc a Gesù piace, Su nel Cieloet qui ne! core.
(1) « Il n'y a jamais eu de plaisir plus beau , plus agréable, plus grand, que celui de devenir fou de Jésus par zèle el par amour... <3ue chacun crie sans cesse, comme je le fais moi-môme : fou, fou , fou !... Prends au moins trois onces d'espérance, trois de foi, six d'amour, deux de pleurs, et soumets le tout au feu de la crainte-, faisle bouillir ensuite trois heures; presse enlin, et ajoute autant d humilité et de douleur qu'il en faut pour faire celte folie. »
(2) " Que le Christ, notre roi, notre guide et notre Seigneur, règne à jamais dans notre cœur. Que chacun purilie des affections terrestres
Parmi les Laudes que Savonarole écrivit, il s'en trouve encore quelques-unes d'inédites; mais elles n'ajoutent presque rien à sa renommée poétique, parce qu'elles sont entachées des mêmes défauts que les autres, et qu'en outre, l'auteur n'y ayant pas mis la dernière main, elles sont restées incomplètes (1).
Mais quand Savonarole se dégage des chaînes et de la servitude que lui imposait le sujet même des Laudes, quand ses vers ne doivent pas servir de moyen et d'instrument pour atteindre un but étranger à la poésie et que sa voix sort libre et spontanée de sa poitrine, alors il peut dire : « Moi aussi je suis poëte. » Une véritable inspiration poétique anime plusieurs de ses Canzoni. Il les écrivit presque toutes dans sa première jeunesse, alors que son àme, agitée par les passions, n'était pas encore absorbée par les joies célestes qui hii firent
H vaines son intelligence, sa mémoire et sa volonté ; que chacun soit tout brûlant de charité; que chacun contemple la bonté de Jésus, souverain de Florence ; que chacun, au moyen des jeûnes et de la pénitence, se réforme au dedans et au dehors. Si vous voulez que Jésus règne par sa grâce dans votre âme, changez en tendresse et en amour toutes les haines, toutes les colères. Pour rétablir la paix en nou*f chassons toutes les rancunes. Voilà ce qui plaît à Jésus, là haut dans le ciel et ici-bas dans les cœurs, » — Cette laude est la cinquième parmi les poésies de Savonarole publiées par Audin ; elle est intitulée : Canzona al Fioreiitini.
(i) Le manuscrit autographe, que possède à Gênes M. Giberto Borromeo, semble être une ébauche. En maint endroit, il est presque indéchiffrable. On trouvera dans l'Appendice de l'édition italienne un échantillon de ces poésies inédites. — Le manuscrit de M. Borromeo a été publié par M. Cesare Guasti et par le comte Carlo Capponi. Quant au texte définitifdes poésies de Savonarole, on le trouvera dans l'édition qu'a fait 'Paraître à Florence Audin de Rians en 1847, daprès une copie écrite par fra Benedetlo.
mépriser le monde outre mesure. Les Canzoni mlilulées De ruina Jtcclesiœ ei De ruina mundi dénotent déjà une vigueur môlée de rudesse , une verve énergique et puissante quoiqu'obscurcie par les négligences de la forme. D'autres Canzoni attestent, au contraire, une grande délicatesse de sentiments et une certaine élégance d'expression, comme le prouvent plusieurs strophes de la pièce commençant ainsi :
Qiianilo il soave e mio fido conforto, Per la pietà délia inia stanca vita, Con la sua dolce citara fornita Mi trae dall' onde al suo bea!o porlo, lo sento al core un ragionare accorto (l).
Ce sont les mêmes qualités que révèle la poésie consacrée à sainte Marie-Madeleine (2). Savonarole y décrit avec beaucoup de vivacité la sainte transportée au ciel par Jésus-Christ :
E tutto il suo cor arde, E neiramor di Dio non si raffrena (3).
Pour donner un exemple de ces Canzoni, nous rapportons, dans son entier, celle que le Frère écrivit
(I) « Quand mon tendre et fidèle consolateur, prenant en pili:' l'accablement de ma vie, me tire hors des flots pour me conduire au port du bonheur par les doux sons de sa lyre, de sages pensées régnent dans mon cœur. »
{Tj Cette poésie est la treizième parmi celles qu'a publiées Audin. La douzième est adressée à la même sainte, mais elle est très-inférieure à la treizième.
(3 •■• Son cœur est tout brûlant et ne peut se contenir dans son amour pour Diou. «
en rhonneur de Catherine de'Vegri (1), née en I iG3 et canonisée par la cour de Rome en 1724.
Anima bella, chc le membra santé, Salendo al ciel, abbandonasli in ferra, Per far fede fra nci deir alira vita ; Or cb' è fornita pur la lunga guerra, Ove giammai non fusti isbigottita, Ne mai voltasti al sposo tuo le plante,
Sei gila a Lui davante Col cor pudico e con la mente pura, Per trionfar délia tuagran villoria,
In sempiterna gloria, Fuor di quest'aspra et cieca vita dura, Là dove ormai con Cristo sei secura.
Il sacro corpo bcn dimostra quanto Esaltata l'ba Iddio nell' alto cielo :
È la virfudeche fra noi si vede, Spii to geatil, esempio al n.ondo felo, Fiamma céleste aile cosrienze frede, E dogli aftlitli è refrigerio santo ! ]
Cbi con devo'o pianto A te s'incbina, Yergine beata, Sciolto riman da mille i)ensier frali ;
Perché quanto tu vali Dinanzi a Ciisto, o sposa coronata, Il ciel il vede el monJo ove sei nata !
Da mille p irll, sol per farna, core Diverse genti a rimirar le membra
(1) Appelée aussi sainte Catherine de Bologne Voir Ribideneira, t. III, p. 178. {Note du irad.)
Che, essendo spenle, par che viva ancora, E del suo spirto par che si rimembra.
Ogn'uomo il vedc, quivi ogn'uoni l'a'lora, E picn di maravif-lia gli fa onore.
Dell! qt al selvatigio core Non lacrimasse forte di dolcezza, Vedendo l'op/e saute e rumilviso?
Se, adunque, è un paradiso 1! corpo al inondo e tanto qui si prezza, Cbe fia a vedcr di spii to la bellezza ?
O felicc aima, cbe gianimai non tor^e Il santo i»iè dal dritto suo cammino, Sempre sprezzando quel cbe'l monde brama (1).
(1) « Ame admirable, qui, en montant au ciel, as laissé sur la lerre tes membres sanctifiés, afin de rendre parmi nous témoignage de l'autre vi3; maintenant que sont terminés les longs combats pendant lesquels tu ne t'es jamais découragée et tu n'as jamais proféré la moindre plainte, tu es allée vers le céleste Époux avec un cœur cbaste, avec un esprit parfaitement pur, pour jouir de ta grande a icloire loin de celte vie rude, âpre, ténébreuse, et pour triompher dans la gloire éternelle, où ■désormais tu es en sécurité avec le Christ.
Ton corps sacré montre bien quelle place élevée Dieu t'a donnée ■dans le ciel : la puissance bienfaisante de ton envelopi.e mortelle, ô noble esprit, est un exemple pour le monde pervers, une flamme céleste pour les consciences froides, une consolation sainte pour les affligés ! Quiconque s'incline devant toi, en versant de pieuses larmes, ô Vierge bienheureuse, est aussitôt délivré de ses coupables pensées ; car le ciel ainsi que le monde où tu es née voient combien, ô épouse couronnée, tu as de crédit auprès du Christ .
Au seul bruit de ta renommée, la foule accourt de toutes parts, avide de contempler ton corps qui, tout mort qu'il est, paraît encore vivant et semble se souvenir de l'esprit qu'il aljritait. Chacun veut voir ta dépouille, chacun la vénère et lui rend hommage a\ec admiration. Oh! quel cœur serait assez dur pour ne pas répandre en abondance de douces larmes à la vue de tes œuvres saintes et de ton humble visage? Si donc ton corps est ici-bas un trésor précieux comme le paradis, que sera-ce quand nous contemplerons la beauté de ton esprit, ô âme heureuse, qui ne t'es jamais écarlt'e du droit chemin, nié['risant toujours ce que le monde désire .' » — Celte troisième siro-
Il y a, si nous ne nous trompons, dans cette Canzone une exquise sensibilité. Cependant, il est certain que si nous ne voulions juger les compositions poétiques de Savonarole que sous le rapport de l'art, nous devrions très-souvent nous montrer fort sévères; car la négligence excessive de la forme est constante, et la pensée môme s'élève rarement à la hauteur d'une réelle création poétique. Néanmoins, cette lecture augmentel'estime que nous inspirait le Frère. Quand la vraie poésie manque dans les vers de Savonarole, nous la trouvons dans son cœur ; elle n'est pas chez lui le produit d'un effort intellectuel , mais elle constitue la vie et l'essence de son âme. Elle n'apparaît que par intervalles et par saillies; mais ses lueurs charment d'autant plus que l'auteur semble moins en avoir conscience.
Savonarole publia aussi quelques compositions latines qui, tout en n'ayant pas la mesure du vers^ appartiennent à la poésie , en ce qu'elles sont faites à l'imitation des Psaumes. Dans l'une d'elles , le Frère, célébrant les louanges du Seigneur, s'exprime ainsi : « Je te cherchai partout, mais je ne te trouvais pas. Je demandai à la terre : Es-lu mon Dieu ? Elle me répondit: Thaïes se^trompe, je ne suis point ton Dieu. J'inlerterrogeai l'air, et il me répondit. Monte encore plus haut. J'interrogeai le ciel, les étoiles, le solei); et ils me répondirent : Celui qui nous a créés de rien, voilà celui qui est Dieu; il remplit le ciel et la terre, il est dans ton cœur. Je te cherchais donc bien loin, ô Seigneur, tandis que tu étais près de moi. Je demandai
plie, qui ne man [ue cependant pas de mérite, contient plus d'une faute grammaticale.
aloi's aux yeux si tu t'étais servi d'eux pour pénétrer e:i moi, et ils répondirent qu'ils ne connaissaient que les couleurs. J'interrogeai l'oreille, et elle répondit qu'elle ne connaissait que le son. Les sens ne te connaissent donc pas, ô Seigneur! ïu es entré dans mon âme, tu es dans mon cœur et tu opères en moi quand j'accomplis les œuvres de charité (i). » Ainsi, dans tout ce qu'écrit Savor.arole, on admire toujours une tendance qui le pousse vers les sphères élevées, une sainte et noble aspiration qui , rompant l'enveloppe d'une forme souvent rebelle, trahit la grandeur morale de l'auteur et force chacun à reconnaître que si le Frère n'était pas toujours poëte, il avait sans cesse en lui-même la source de la plus hau-te poésie.
(I) Voir Alciuii devotiss'imt {raiiad, etc. (Venise 1537). — Savonarole ne fait ici que paraphraser le ST chapitre des Soliloques de sainl Augustin {JSote du trad.)