CHAPITRE VI
FRANCESCO VALORI, ÉLU GONFALOMER^ PROPOSE DE NOUVEL- LES LOIS. ON CÉLÈBRE LE CARNAVAL EN BRULANT LES OBJETS AU SERVICE DE LA VANITÉ (I). LES MOINES DE SAINT-MARC ACHÈTENT LA BIBLIOTHÈQUE DES MLIDICIS. IDÉKS DE SAVONAROLE SUR LE BEAU; SA DÉFENSE DE LA POÉSIE; SES COMPOSITIONS POÉTIOUES.
Les événements de l'année précédente ayant remis en faveur le parti populaire, Francesco Valori fut élu gonfalonier de justice pour les mois de janvier et de février, et l'on nomma une Seigneurie qui lui était entièrement dévouée. Si Valori avait eu un caractère plus modéré et des passions moins ardentes, il aurait peut-être pu couper court aux intrigues des Arrabbiali et des Bigi. Mais, au lieu de prêter l'oreille aux paroles de Savonarole et de soumellre à des conditions plus rigoureuses l'admission au Grand-Conseil, afin d'en exclure les citoyens hostiles à la République, le nouveau gonfalonier, cédant à son impétuosité habituelle, résolut de faciliter l'accès du Conseil. En conséquence, il fil passer une loi qui permettait d'y entrera l'âge de vingtquatre ans, tandis qu'auparavant on ne pouvait en être membre sans avoir trente ans. Son but était d'affermir la
(1) Bruciamenlo délie van.ià.
République en étendant l'influence du peuple. Cependant, le succès ne répondit pas à ses espérances, car cette loi introduisait dans le Conseil les Arrabbiati, jeunes gens dissolus et amis du tumulte, qui détestaient Savonarole, le nouveau gouvernement et les mœurs sévères mises en honneur par le Frère. La prohibition des bals et des fêtes, ainsi que l'abolition du carnaval , avaient dépouillé la vie de tout son charme aux yeux de ces jeunes gens; aussi étaient-ils les principaux auteurs de toutes les embûches préparées contre le Prieur de Saint-Marc. Pour rendre leurs efforts plus efficaces, ils avaient formé une compngnie sous la direction de Doffo Spini. Ils marchaient armés, se montraient avides de querelles, ne reculaient devant aucun acte de violence. Le peuple les appelait Compagnacci (i). En leur ouvrant les portes du Conseil, la loi récemment adoptée mettait entre leurs mains une arme redoutable, dont ils se servirent immédiatement contre la République (-2).
Valori ne semblait pas s'apercevoir du danger, car vers le même temps, et sous son inspiration, la Seigneurie proposa une autre loi également imprévoyante, à laquelle on donnait le nom de Décima sca'ata, et qui répondait exactement à ce que nous appelons aujourd'hui l'impôt progressif. Cette loi rencontra naturellement une opposition énergique chez tous les hommes qui possédaient quelque fortune ; mais le parti populaire la soutint avec la plus ardente ténacité. Les passions se rallum.èrent donc, chacun cherchant des arguments en faveur de son opinion; et, chose singulière, on allégua de part et d'autre
(1) C'est-à-.lire méchants compagnons.
(2) Jacopo ^'a!•di, Storia di Firenzc.
les mômes motifs, on prononça les mômes discours que ceux qui, quatre siècles après, ont été répétés de nos jours (1). Le parti populaire affirmait que l'égalité des impôts consiste à faire peser sur tout le monde des charges égales, résultat que la nouvelle loi n'atteignait pas môme suffisamment. Si un seul dixième force, en effet, le pauvre à se priver de choses nécessaires , deux ou trois dixièmes ne retranchent aux riches que les choses superflues (2). « Notre pays, disaient les partisans de la Décima scalata, est comme une pièce de drap qui pourrait fournir à tous les citoyens des manteaux convenables; mais le drap est si mal réparti que certaines personnes ont un manteau dans lequel elles s'enveloppent trois fois, et qui est pourvu d'une longue queue traînant à terre, tandis qu'il ne reste pas même assez d'étofieà d'autres pour se faire une veste. » Ces comparaisons étaient suivies d'invectives contre les riches et contre les dépenses inutiles, si pernicieuses pour les cités. Les hommes les plus modérés du parti opposé
(1) La (k'cimascalata in Firenze, nel 1497, cla' manoscritti me- (liti dimesser Francesco Gutcciardint. Ce sont deux longs et trèsbeaux discours que l'auteur fait prononcer dans le GranJ-Conseil à un défenseur et à un ennemi de la nouvelle loi. Ces discours peignent au vif le naturel du peuple florentin et le caractère de son éloquence ; mais ils ne purent être prononcés dans le Conseil, où, comme nous l'avons déjà indiqué, on ne discutait pas librement le pour et le contre d'une loi. Ils sont donc purement imaginaires, comme tant d'autres discours de Guichardin; cependant, ils peuvent être regardés comme historiques, parce ([u'ils retracent fidèlement les opinions des deux partis.
(2) D'après le nouveau projet de loi, quiconque avait 5 florins de revenu devait payer un divième. Au.v citoyens qui avaient un revenu plus considérable, la loi imposait, outre les impôts ordinaires, un quart de dixième par cinq florins de revenu. Le maximum de l'impôt était de trois dixièii.es.
répondaient : a L'égalité exige qu'aucun citoyen ne puisse être opprimé par l'autre et que tous les hommes soient également soumis aux lois ; cependant, dire que tous doivent être égaux en toute chose, c'est juger en aveugle, c'est, pour ainsi dire, vouloir mettre au même étage tous les logements d'une maison, c'est faire naître un chaos capable d'entraîner la ruine, non-seulement d'une ville, mais d'un monde. Ne voyez-vous pas qu'avec ces lois imprévoyantes vous semez la discorde, vous suscitez les désordres, vous ouvrez les portes à Pierre de Médicis? » Soit que ces raisons eussent persuadé à la Seigneurie de retirer la loi, soit que le vote eût été contraire à cette loi, il est certain que la Décima scalata ne put passer, et dès lors les affaires prirent un cours beaucoup plus paisible.
Pendant ce temps, Savonarole s'était renfermé dans le silence de sa cellule. Il s'occupait à corriger le Triomphe de la Croix, et à écrire un grand nombre d'opuscules qu'il voulait publier le plus tôt possible, afin de répandre plus largement sa doctrine et de trouver des appuis pour la lutte, désormais inévitable , qu'il allait soutenir contre Rome. Ces motifs le déterminèrent à abandonner la direction des affaires spirituelles au frère Domenico da Pescia, qui apportait dans les questions religieuses autant d'ardeur et d'impétuosité que Valori en mettait dans les questions politiques. Domenico claPesciaadmirait si aveuglément son maître, que, non-seulement il accordait une foi absolue à toutes les prophéties de Savonarole, mais qu'il le croyait capable d'opérer les plus grands miracles, et que, pour défendre la moindre parole tombée des lèvres du Prieur, il aurait avec joie sacrifié sa propre vie. Par malheur,
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l'excès de son zèle et de sa crédulité l'entraînait trèssouvent à des exagérations dangereuses.
Tels étaient l'état des choses et la disposition des esprits à l'approche du carnaval. Les Arrabbiati se proposaient de provoquer le retour des anciennes orgies, de rétablir les fêtes scandaleuses des Médicis, et surtout le jeu des pierres, auquel ils savaient le bas peuple particulièrement attaché. Fra Domenico, indigné (le ces projets, résolut de les combattre avec énergie. Chaque jour, il faisait des sermons aux enfants et leur adressait des lettres (1). A son instigation, la Seigneurie confirma par de nouvelles lois la réforme commencée, l'année précédente, par Savonarole (2).
Réunis en petites bandes sous la direction de leurs chefs, les enfants parcouraient la ville, et, frappant aux maisons des riches et des pauvres, demandaient ce qu'ils appelaient les vanités ou les anathèmes, c'est-à-dire les dessins et les livres obscènes, les costumes et les masques de carnaval. Après les avoir obtenus, ils récitaient une prière composée par Savonarole et passaient outre. De cette façon fut rassemblée une grande
(1) Builamaccbi dit expressément que Savonarole avait d'abord préparé l'esprit des enfants par ses prédications. «« Voyant ensuite les changements qui s'étaient opérés dans leurs dispositions, il trouva opportun de les soumettre à un règlement qui les aidât à suivre le droit chemin. Savonarole confia ce soin à fia Domenico da Pescia, ne pouvant s'en charger lui-même à cause de ses nombreuses occupations. Fra Domenico réunissait souvent aulour de lui les enfants et donnait à leur àrne, par ses allocutions familières, la nourriture spirituelle. » (p. 105.)
(2) Le 25 janvier 1496 (d'après le nouveau calendrier), le Grand- Conseil adopta une loi qui contenait plusieurs prescriptions relatives à la manière de vêtir les enfants. {Archivio délie Riformagioni.)
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quantité d'objets qui devaient servir à une fête dont fra Domenico et Savonarole avaient imaginé tous les détails. Le dernier jour du carnaval (7 février), personne ne pensait plus aux orgies païennes, et tout le monde se préparait ù. une solennité religieuse. Dans la matinée, hommes, femmes et enfants assistèrent à une messe célébrée en grande pompe par Savonarole et reçurent de ses mains la communion. De retour chez eux, ils firent un repas frugal et prirent part, dans la journée , à une grande procession qui parcourut la ville entière. En avant, on portait un enfant Jésus que soutenaient quatre anges, œuvre exquise de Donatello, Delà main gauche, le Bambino indiquait une couronne d'épines, tandis que, de la main droite, il semblait bénir le peuple. Derrière cet enfant Jésus, marchait une immense multitude: quelques personnes étaient vêtues de blanc; la plupart, tenant à la main des croix rouges et des rameaux d'olivier, chantaient des hymnes et des cantiques. Les quêteurs circulaient avec des plateaux d'argent et mendiaient pour les Buoni Uomini di San- Martîno, qui recueillirent en un seul jour des sommes supérieures aux aumônes réunies de toute l'année. La procession arriva enfin sur la Place, où l'on apercevait une grande pyramide octangulaire, hante de trente brasses et large de cent vingt. Sur ses quinze degrés étaient déposés tous les objets rassemblés pendant le carnaval. Une monstrueuse image du carnaval avait été placée au sommet de la pyramide, remplie intérieurement de matières inflammables. La foule encombra la Place tout entière, et les enfants, groupés en partie sur la plate-forme qui s'étendait devant le Palais Vieux {rmghiera), en partie sous la Logcjia dei Lansf, continuèrent à chanter des hymnes re-
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ligieuscs et des stances contre le carnaval. A un signal donné, quatre hommes mirent le feu aux quatre angles de la pyramide : la famée et les flammes s'élevèrent aussitôt vers le ciel, les trompettes de la Seigneurie retentirent, les cloches du Palais sonnèrent et la multitude poussa un formidable cri de joie, comme si l'ennemi du genre humain venait d'être anéanti. Ainsi finirent la procession et le carnaval de l'année 1 i97 (I). Les gens qui avaient l'habitude de critiquer tout ce qui se faisait sous la direction ou d'après les conseils de Savonarole et des frères de Saint-Marc ne purent s'abstenir de blâmer la destruction des objets brûlés, et de dire qu'il eût beaucoup mieux valu les vendre pour en donner le prix aux pauvres (2). Cependant , chose étrange, les historiens anciens mentionnent à peine ces accusations , et parmi lès arguments invoqués contre Savonarole dans les innombrables écrits que ses détracteurs composèrent, cet argument semble le seul qui soit passé sous silence. Les historiens modernes , au contraire , se sent appesantis longuement sur ce point.
Quand l'amour des choses anciennes commença à dégénérer en fanatisme, de manière à faire croire que la seule mission de l'homme était de publier les vieux manuscrits et de restaurer les tableaux ou les monuments du passé, le hniciamcnto délie vanità devint le thème favori de quiconque écrivait sur l'époque de Savonarole. On accusa partout le Frère de superstition, de barbarie, et on lui reprocha d'avoir fait disparaître
(1) Burlaniacclii a fait une ilescription détuillée de celte léle do:it parlont aussi tous les aulres biographes.
(2) Kardi, p. 114.
nos litres de gloire. Un ancien manuscrit était il perdu? on affirmait qu'il avait été brûlé par Savoiiarole. Une édition de Boccace devenait-elle rare? chacun assurait qu'elle avait été anéantie parle Frère (I). Ne pouvait-on retrouver une statue antique? personne ne doutait que les Piagnoni ne l'eussent comprise dans l'auto-da-fé.
Mais comment le hruciamento aurait-il pu consumer des statues de marbre ? Est-il croyable que des enfants soient parvenus à rassembler une édition entière de Boccace? Néanmoins, le sujet se prêtait si bien aux amplifications de rhétorique , il secondait si admirablement les passions du public, que peu d'écrivains savaient résister à la tentation de s'ériger en défenseurs de nos anciens trésors et au plaisir de s'étendre sur les funestes effets du fanatisme. 11 faut d'ailleurs remarquer que Burlamacchi fut la cause innocente de ces déclamations, car il s'est complu, avec l'ingénuité qui lui est propre, à exagérer ce brucia mento et à le présenter comme une œuvre toute religieuse et toute chrétienne ; il ne croyait jamais en avoir dit assez quand il entreprenait d'exalter le zèle de son héros. Ses paroles n'étaient pourtant pas de nature à justifier les excès auxquels se sont abandonnés les historiens modernes; car, parmi les nombreux objets que mentionne ce biogrc^phe , il n'en est aucun dont la destruction mérite d'être sérieusement
(1) C'est ce qu'on a dit généralement de l'édition faite par Yaldarfer. Un exemplaire de cette édition fut vendue à Paris 52,000 francs, enl812! Voir la note ajoutée au texte de Nardi, p. 140, dans l'édilion Arbib.
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regreltée (1). Et cependant, à la fin de son récit, Burlamacchi raconte, d'un ton triomphant, qu'un marchand de Venise ayant offert pour ces objets la somme de 9,-2,000 florins, le portrait du marchand fut placé au sommet de la pyramide, à côté de l'image du carnaval, et fut brûlé avec elle. Une somme aussi considérable et presque fabuleuse donnait à la fantaisie une libre carrière et permettait facilement d'imaginer la perte de tous les objets les plus précieux.
Les amis et les ennemis de Savonarole s'étant livrés sur ce sujet à des exagérations analogues, il devint très-difficile de déterminer les justes limites de la vérité. On aurait dû pourtant considérer que si] Burlamacchi se montre très-scrupuleux dans le récit des faits qu'il a vus ou qu'il a entendu répéter par des témoins oculaires, il est toujours inexact dans renonciation des chilfres qu'il rapporte. Quand il parle de la procession des enfants', il fait presque monter leur nombre à celui de la population florentine tout entière; quand il parle des aumônes recueillies, les sommes qu'il indique dépassent toujours la vraisemblance. De plus, en mentionnant les années et les dates, il commet tant d'erreurs, qu'il a été la cause principale de la confusion inhérente à presque toutes les biographies de Savonarole, et que, pour échapper à cette confusion, on a dû refaire entièrement la chronologie de la vie du Frère d'après les documents originaux. Quel poids peu-
(1) Buiiamacchi nomme plusieurs objets, maison ne peut déterminer la valeur liUéraire ou artistique d'aueun d'eux. En dehors des costumes et des masriucs, les objets briMés étaient, à ce qu'il semble, des portraits de femmes connues pour leurs mauvaises mœurs, des livres enrichis d'ornements en or, et d'autres choses semblables.
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vent donc avoir des jugements fondés sur un chiffre fourni par un tel écrivain? Quelle logique que celle qui veut dans un seul cas, croire aux évaluations de Burlamacchi, tandisqu'elle est forcée de reconnaître la fausseté de ces évaluations dans tous les autres cas! Est-il d'ailleurs admissible que Savonarole ait pu brûler des statues ou des manuscrits précieux, alors que pour les découvrir et se les procurer les Italiens risquaient leur vie et leur fortune dans de longs et périlleux voyages? Estil admissible qu'aucune voix ne se soit élevée pour le condamner, à l'époque de Marsile Ficin et d'Ange Politien, et que Nardi, le traducteur de Tite-Live, l'admirateur si passionné des anciens , ait relaté avec tant d'indifférence les rares murmures provoqués par le bruciamento P
Mais, touten repoussant l'exagération, nous ne voulons pas nier l'existence d'un fait regrettable, dont nous cherchons seulement à déterminer la portée. Nous ne savons pas quelles furent les vanités détruites en cette occasion. Il est certain, cependant , que la plus grande partie des objets brûlés devait consister en costumes, en masques et autres bagatelles carnavalesques (1); car le bruciamento n'avait été imaginé que pour supprimer le jeu des pierres et pour mettre fin aux anciennes fêtes du carnaval. Néanmoins, nous croyons que Savonarole, afin de
(1) CeUe siipposilion est pleinemeut confirmée par Guichardiii dans son Histoire de Florence : « Pendant le carnaval, les enfants parcou- '< raient la ville pour réunir les dés, les cartes, le fard, les peintures et « les livrf s déshonnêtes. Puis ils les brûlaient publiquement sur la place « de la Seigneurie, après avoir fait, en ce jour que signalaient ordi- « nairement mille iniquités, une procession dans laquelle ils manifes- « taient beaucoup de dévotion et de sainttt". »
manifester son indignalion contre les mauvaises mœurs de son temps , fit mettre sur le bûcher quelques exem- ])laires du Dccaméron , devenu la lecture favorite des religieuses, et livrer aux flammes les poésies obscènes qui circulaient entre les mains des enfants et des femmes, poésies contre lesquelles il avait prononcé maintes fois en chaire les paroles les plus véhémentes. Nous n'avons pas l'intention d'excuser complètement sa conduite; mais sil'érudit peut regretter la perte de quelques volumes, si le philosophe a lieu de déplorer l'humaine faiblesse qui souvent combat les erreurs par d'autres erreurs et oppose à un fanatisme un autre fanatisme , l'histoire doit rappeler que tel fut toujours le caractère des hommes animés par un zèle ardent et excessif pour la religion (1). Que d'objets ont anéanti les iconoclastes en Orient et les premiers chrétiens à Rome ! Et qu'on n'allègue pas contre Savonarole le progrès de la civilisation; car, dans le siècle suivant, aucune église, aucun tableau ne devait résister, en Allemagne et en Hollande, à la fureur, bien autrement dévastatrice, des destructeurs d'images. N'était-il pas contemporain de Léon X et de
(1) Les Aihénieiu b.ùlèrenl les écrits de Prolagoras, parce que ce philosophe doulail de lexislence des dieux. Tite-Live raconte que les Romains en firent autant pour les livres qui pervertissaient les mœurs des citoyens (lib. XXV, cap. i}. Munie excès de zèle à É])hèse, sous les yeux de saint Paul : «Beaucoup de ceu\ qui avaient exercé les arts secrets apportèrent leurs livres et les brûlèrent en présence de tous ; et en ayant supputé le prix, ils trouvèrent la somme de 50,000 deniers. » (Actes, xix, 19.) Enfin, le 23 septembre 1425, saint Bernardin de Sienne n'avait-il pas, à Pérouse, donné l'exemple d'un auto-dafé presque semblable à celui que réalisa Savonarole.' (Voir l'Histoire de Saint-Marc i>ar le père Marchese, p. 2 1 1-2 12.) {Sole du tracJ.)
François P^ ce Jean Calvin, aussi impitoyable que savant, qui, s'étant fait le chef d'une république sans avoir eu le mérite de la fonder et s'appelant le héraut delà liberté, non-seulement punissait sévèrement le blasphème ainsi que le travail du dimanche, mais jetait en prison les femmes dont la coiffure ne lui paraissait pas assez modeste (l)? N'était-ce pas lui qui, en 1353, brûlait à Genève l'innocent et infortuné Servet?
Mais pourquoi réveiller ces tristes souvenirs qui, tous également humilient l'humanité? Pour défendre Savonarole, nous n'avons pas besoin de recourir à ces exemples de fanatisme religieux. Quand môme les raisons invoquées par nous ne prouveraient pas qu'on a tort d'appeler le frère de Saint-Marc un destructeur barbare, les faits seuls suffiraient à le disculper. Parmi ces faits, il en est un , arrivé au temps môme du bruciamento, qui devrait mettre irrévocablement un terme à la discussion.
Nous avons vu dans quelle détresse s'était trouvée la République pendant les années précédentes. Ses malheurs la décidèrent à mettre en vente la bibliothèque qui avait appartenu aux Médicis et qui, après leur expulsion, avait été confisquée avec leurs biens. La misère des citoyens n'étant pas moindre que celle de l'État, il y avait à craindre que la merveilleuse collection ne fût dispersée ou ne tombât en des mains étrangères; car les créanciers de la famille déchue étaient nombreux, et parmi eux se trouvait l'ambassadeur français ,
(1) Dans les Archives de Genève se trouve encore l'acte qui condamne à la prison une ÎQmme, parce q\C elle n'avait pas les cheveux abaftiis.
Philippe de Gommines , qui réclamait le remboursement d'une créance de 1,000 florins. Par bonheur, les religieux de Saint-Marc pouvaient disposer d'une forte somme, parce qu'ils étaient sur le point de terminer la vente de leurs biens, vente entreprise d'après les conseils de pauvreté donnés par Savonarole. Une plus belle occasion se présenterait-elle jamais d'employer l'argent récemment touché? En achetant cette précieuse collection de manuscrits, le Frère la sauvait de la dispersion et l'empêchait de quitter l'Italie; il mettait ces trésors à la disposition de tous les hommes d'étude, puisque la bibliothèque du couvent était la seule qui, dans la Péninsule, fût ouverte au public. De plus, il consacrait une notable partie du prix des propriétés vendues à secourir la République en péril. Quel usage plus noble et plus saint les frères de Saint-Marc pouvaient-ils faire de leur fortune?
[Is achetèrent donc ces livres moyennant 3,000 florins, et en payèrent tout de suite 2,000 avec les sommes qu'ils avaient entre leurs mains. Quant au reste du prix, ils en demeurèrent débiteurs, 'et, au mois de janvier 1498, sous la garantie du banquier Bernardo Nasi, ils s'engagèrent àsolder la créance de Philippe de Gommines dans le délai de dix-huit mois, espérant que tous leurs amis et que tous leurs parents s'associeraient à une œuvre d'utilité publique. Et tout cela se passait durant les années qui virent abolir le carnaval des Médicis; ces contrats se concluaient h l'époque même où s'accomplissait le bruciamento délie vanità. Ainsi, pour conserver à la science l'admirable bibliothèque Laurentienne^ qui est aujourd'hui une des merveilles de Florence et qui était alors la plus complète et la plus précieuse collection d'auteurs grecs et
latins que l'on connût en Europe, Savonarole, non content de sacrifier tous les revenus actuels de Saint-Marc, grevait d'une très-forte dette les revenus à venir du couvent. Tel fut l'homme que beaucoup d'écrivains ont appelé un moine barbare, un brûleur de manuscrits antiques, un destructeur de tableaux et de statues (1).
(1) Nous avons déjà parlé de la bibliothèque de Saint-Marc. Quelques autres détails ne seront pas superflus. Après que Niccolô iNiccoli eut légué au public sa fameuse collection, composée de six cents manuscrits antiques environ, Côme de Médicis, nous l'avons dit, paya les dettes dont elle était grevée, gardant pour lui deux cents manuscrits et laissant le reste à Saint-Marc. Côme et Laurent accrurent ensuite leur collection particulière avec celte sollicitude qui est connue de tout le monde. Les moines de Saint-Marc en firent autant: le 10 décembre 1445, ainsi que le prouve un acte public dont le couvent possède une copie, ils pavèrent 250 florins pour une acquisition de manuscrits. Leur zèle ne s'arrêta pas là, et, en 1495, ils achetèrent la bibliothèque des Médicis de la façon que nous avons racontée. Voici comment s'exprime, à ce propos, le frère Roberto Ubaldini da Gagliano, dans l'interrogatoire auquel il fut soumis comme témoin à l'occasion du procès de Savonarole : «Je n'ai jamais entendu parler par perf orme, sinon par vous aujourd'hui, d'un engagement pécuniaire; quant à moi, je n'en sais rien. Mais ce que je sais bien, c'est que nous avons acheté des livres aux administrateurs de la fortune des rebelles et, auparavant, à la Seigneurie, pour une somme de 3,000 grands ducats, et que, comme nous restions débiteurs de 1,000 ducats, Bernardo Nasi promit de les payer dans l'espace de dix-huit mois à monseigneur d'Argenton en France. De plus, nous avons eu recours à plusieurs autres personnes qui se sont chargées de rembourser Bernardo à l'expiration des dix-huit mois, car nous ne pouvions penser à nous acquitter qu'en nous adressant à nos amis. Je connais ces particularités, parce que j'ai été mêlé à toutes ces affaires, étant depuis cinq ans bibliothécaire à Saint-Marc. i» Archivio délie Riformagioni. Les mêmes archives contiennent aussi les délibérations de la Seigneurie prolibris olim Laiirentii de Médicis; ces actes portent les datesdes 31 août et 19 octobre 1495, 24janvier 1497 (suivantle calendrier florentin), 7 mai et 12 décembre 1498.
Après la mort de Savonarole, le couvent de Saint-Marc, au milieu des nombreuses persécutions dont il fut l'objet, se vit enlever, sous de
Mais si Savonarole ressentit pour les manuscrits antiques un si vif amour, son admiration pour les beauxarts ne fut pas moindre. N'est-ce pas lui qui fonda dans le couvent de Saint-Marc des écoles de dessin et qui voulut que ses novices cultivassent les beaux-arts, afin qu'ils pussent subvenir par leur travail aux dépenses du couven t et que les religieux n'eussent plus besoin de recourir aux aumônes? Le Frère n'était-il pas toujours entouré des meilleurs artistes de son siècle? On connaît l'affection qu'eut pour lui fra Bartolommeo délia Porta, qui, après la mort du Prieur de Saint-Marc, délaissa ses pinceaux pendant quatre ans ( 1 ). Tous les Délia Robbia furent dévoués à Savonarole; deux d'entre eux reçurent de ses mains l'habit religieux, et le souvenir de Savonarole se conserva longtemps dans cette famille comme une pieuse tradition. Selon Vasari, Lorenzo di Credi « fut partisan de la secte de fra Girolamo » ; Gronaca « se prit d'une
faux prétextes, non-seulement tous les livres de la collection Médicis, mais encore une partie de ceux quMl avait acquis en 1445. Au mois doclobre 1500, on lui restitua les livres dont il avait été dépouillé. Enfin, en 1508, les moines se trouvant très-endettôs et Savonarole n'étant plus là pour plaider la cause de Saint-Marc, ces livres, soignés naguère avec tant de sollicitude, furent vendus à Galeotto Franciotti, qui les acheta pour le cardinal Jean de Médicis, plus tard Léon X. C'est ainsi qu'ils allèrent à Rome, d'où ils revinrent plus tard à Florence. — Bandini -. Lettera sopra i collettori di codici orientali, csistenii nella insigne Basllica Laurent iana ; Annales conrenius S. Marci , p. 8 ; le père Marchese : Sioria del convento di San-Marco.
(1) Vasari rapporte que fra Bartolommeo, le jour du carnaval, brûla quelques-uns de ses dessins d'après le nu. Si le fait est vrai, fra Bartolommeo doit en être seid responsable. Mais remarquons que Vasari vécut un siècle après Savonarole, qu'il se montra toujours opposé au Frère, et qu'il ne fut pas non plus très-favorable à la mémoire de fra Bartolommeo.
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telle passion pour tout ce qui concernait Savonarole, qu'il ne voulait pas parler d'autre chose»; Sandro Bolticelli fut un des premiers artistes qui illustrèrent de belles gravures les écrits du moine de Ferrare. Rappelons, enfin, que Michel Ange se fit remarquer par son assiduité aux prédications de Savonarole, qu'il relisait sans cesse dans sa vieillesse les sermons de l'illustre dominicain, se souvenant toujours de la puissance exercée par les gestes et par la voix de l'orateur (l). En organisant des travaux de défense sur les hauteurs de San-Miniato pour protéger la République ressuscitée (1527-30), le Buonarroti ne prouvait-il pas qu'il avait adopté les principes du réformateur sur les institutions politiques de Florence ?
Les accusations des écrivains qui soutinrent que Savonarole aimait peu les arts furent tellement injustes , qu'un éloquent écrivain français a voulu prendre la défense du Frère. Mais M. Rio a été trop dominé par l'amour de son sujet et par l'esprit de système; dépassant les limites du vrai, il a rendu moins efficace son juste et noble plaidoyer. 11 a vu dans Savonarole un chef d'école de la peinture italienne et un restaurateur de ce qu'il a appelé Vart chrétien. Il a transformé tous les artistes qui avaient été les admirateurs du Prieur de Saint-Marc en disciples de cette école, que Savonarole n'aurait eu ni le temps ni les moyens de fonder, quand même il aurait possédé les aptitudes nécessaires à une pareille entreprise; car, ainsi qu'il le répète lui-même.
(1) Outre les nombreux travaux italiens sur Michel-Ange, voir Harford, Life of Michel Angelo Buonarroti j ouvrage d'un grand mérite, récemment publié en Angleterre, et dans lequel il est jiarliculièrement question des rapports que le Buonarroti eut avec Savonarole.
plusieurs fois, l'excessive agitalion de la vie politique et de la vie religieuse le forçait à négliger toute autre élude, toute autre occupation.
Notre sujet nous amène maintenant à examiner les idées de Savonarole sur le beau, idées qui occupaient dans son esprit une place importante et qui ne doivent point être oubliées. Son intelligence embrassait un champ très-vaste. Au moyen de la philosophie, il s'intéressait à tout ce qu'on pouvait savoir alors, et les études les plus diverses suscitaient en lui des pensées originales. Nous en recueillerons quelques-unes au milieu de ses sermons. «En quoi consiste la beauté? Dans les « couleurs? — Non. — Dans ies contours? — Non. ' — « La beauté est l'apparence que donne à un tout l'har- « monie exacte entre les formes partielles et les cou- <( leurs... Cette définition ne s'applique qu'aux choses « composées. Dans les choses essentiellement unes, la « beauté c'est la lumière. Voyez le soleil et les astres , « ils sont beaux parce qu'ils sont lumineux; voyez les « esprits bienheureux, toute leur beauté résulte delà « lumière ; voyez Dieu qui est lumière , il est la beauté « même (i).... Ainsi, plus la beauté de l'homme et de « la femme ressemble à la beauté première, plus elle a est grande et parfaite. Qu'est-ce donc que celte « beauté? C'est une qualité qui a sa source dans la « proportion, dans l'harmonie des membres et des par- « ties du corps. Tu ne diras pas qu'une femme est « belle, si elle a seulement un beau nez et de belles <» mains, mais si elle réunit en elle toutes les propor-
(1) Sermons siw Amos et Zncharic; scrmcn du vendredi après le troisième dimanche de carême.
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« lions. D'où vient cette beauté? Si tu cherches bien, u tu verras qu'elle vient de l'âme.... (1) Prends deux « femmes également belles, l'une ayant de la bonté et des « mœurs chastes, l'autre menant une vie dissolue : tu « verras, sur les traits de la première, briller une beauté « presque angélique; tandis que l'autre, malgré tous ses « charmes, ne pourra soutenir la comparaison avec la « femme bonne et vertueuse ('2)... Tu verras que chacun « préférera cette honnête femme et que tous les yeux se <( fixeront sur elle, même ceux des hommes charnels (3). « La raison de ce fait est que l'âme vertueuse parti- <i cipe de la beauté de Dieu et répand sur le corps sa cé- « leste beauté. On rapporte qu'à la vue de la Vierge , à « la vue de sa grande beauté, tous les hommes restaient t< stupéfaits; mais telle était la sainteté qui brillait en a elle, qu'aucun d'eux n'eut jamais à son égard une (( pensée impure; chacun même lui témoignait un (( profond respect. »
Savonarole saisit alors l'occasion de s'adresser aux femmes, de condamner la beauté extérieure et matérielle qu'elles cultivaient aux dépens de la beauté spirituelle, la seule que le Frère estimât. « Femmes qui vous glo- « rifiez de vos ornements, de vos cheveux, de vos mains, « je vous dis que vous êtes toutes laides. Voulez- vous voir « la vraie beauté?.... Considérez une personne pieuse, « homme ou femme, en qui l'esprit domine les sens; « considérez-la, je vous le répète, quand elle prie, quand « elle s'éclaire d'un rayon de la beauté divine et quand
(1) Sermons sur Ezédiicl; wiip sermon.
(2) III* sermon sur Aggce.
(3) Sermons svr Amos et Zacharie; sermons du vendredi après le troisième dimanclic de carême.
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« elle a terminé sa prière : vous venez la beauté de (( Dieu briller sur sa face, vous verrez un visage presque (( angélique (I). » Savonarole s'adresse ensuite aux artistes qui , en représentant les saints et la Vierge , nonseulement se complaisaient à ne peindre que de riches étoffes et de magnifiques costumes, mais qui, au lieu de rechercher la noble et sainte expression d'un type surhumain et sublime, reproduisaient très-souvent les traits de créatures célèbres pour leur mauvaise vie, pour leurs mœurs dissolues et scandaleuses. « Et les (( jeunes gens disent aux femmes qu'ils accompagnent : « voici Madeleine, voici saint Jean, voici la Vierge; car « ce sont des portraits quevuus peignez dans les églises, (( et cela outrage grandement les choses saintes. Vous, a peintres, vous êtes bien coupables, et si vous saviez, « comme je le sais moi-même, le scandale dont vous
« êtes cause, à coup sûr vous agiriez autrement Vous
(c introduisez dans les églises toutes les vanités du monde. « Croyez-vous que la Vierge avait la tenue que vous lui (; prêtez ? Je vous dis qu'elle était vêtue comme une « femme humble et pauvre (^2). »
Ces idées , qu'on rencontre plus d'une fois enlisant les sermons de Savonarole, font partie de tout un système. Savonarole poursuivit sans cesse le triomphe du christianisme. Spirilualiser l'art, les mœurs, la politique, régénérer toutes choses, ce fut n\ son but. Mais, pour mieux connaître son esthétique, nous devons examiner le petit traité qu'il écrivit sur la poésie. Voici l'origine
(1) wviii^ sermon sur Ezcchicl.
{'!) Sermon sur Amos et Zacharis. Voir le sermon du siinnli après le secoii l diiiiiinchc de carême.
,1e ce irailé. Savonarole, en prêchant, s'était laissé souvent entraînera des paroles très sévères et quelquefois même exagérées contre les poètes obscènes et conlre l'habitude qu'avaientles prédicateurs d intercaler dans leurs sermons des citations multipliées d'auteurs païens. Aussi lui reprocha-l-on d'être, en général , peu favorable aux poètes et à la poésie. Ému de ces accusalions, Ugolino Verino , homme très-savant et très-lie avec le Frère, écrivit à Savonarole pour l'inviter à exposer clairement ses principes. Alors, le Prieur de Samt-Marc publia le petit traité qui a pour titre Dimsion et ntiMe de toutes les sciences, et dont une partie est consacrée a {•Apologie de la poésie (1). L'auteur y voulait prouver qu'il ne méprisait aucune des branches du savoir humain et qu'il voulait seulement donner à chacune d elles sa véritable place. Comme nous nous sommes occupe ailleurs de la division des sciences adoptée par Savonarole (2), nous nous bornerons à rendre compte ici du chapitre qui traite de la poésie et à citer les paroles du Frère afin d'élucider entièrement la question que nous avons indiquée. Avant tout, observons que l'auteur ne fait nulle part allusion au bruciamento , et que, si cet aulo-da-fé avait eu besoin d'être défendu, Savonarole, trouvant dans son traité l'occasion toute naturelle de le défendre, n'eût certainement pas négligé celte occasion.
Savonarole met en tête de son opuscule une lettre a
(1) OPUS perulile de divisione ac ulilWzte omninm iciendanim: in podicen apologeHcus. Venise, 1542. Il c. existe une autre édition, publiée au XV« siècle, sans indicalion de lieu et de date.
(■2) Voir livre I, ch. \i.
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Vorino : « Jamais, dit-il, je n'ai eu la pensée de condamner l'art de la poésie ; j'ai seulement condamné l'abus qu'on en faisait (I), quoique bien des gens, soit verbalement, soit par écrit, aient pris à tâche de me calomnier à ce sujet. J'avais résolu de ne tenir aucun compte de ces accusations, d'après le précepte : Ne réponds pas au fou, ce serait imiter sa folie. Mais tes paroles me font maintenant prendre la plume. N'attends de moi aucune élégance de style, car il y a vingt ans que j'ai délaissé toutes les études littéraires pour des occupations plus graves. » Après ce court préambule , il entre en matière. 11 établit d'abord une distinction entre la substance et la forme de la poésie. « Quelques-uns voudraient renfermer la po3sie tout entière dans la forme; ils se trompent de beaucoup. L'essence de là poésie réside dans la philosophie; sans philosophie, il n'y a pas de vrai poêle. Si l'on croit que l'art de la poésie n'enseigne que les dactyles et les spondées, les syllabes longues ou brèves et l'ornement des paroles, on commet certainement une grande erreur (2). » Savonarole définit ensuite la poésie en termes qui rappellent complélementlascolastique; cependant, il s'en écarte bientôt et revient à des idées plus originales. « Le but de la poésie, ajoute-t-il, est de persuader, au moyen de ce syllogisme qui s'appelle figure. Les images doivent être
(1) Nec ego aliquando arlein pocticam d:imnanilani putavi, scd ([uolumdam abusuin. Eptstola ad Vcrinum, au coininenceinent de lou- \rage.
(2) « Si quis crédit artem podicam solmii doccre dactylos el spondccos, sjlluhas longas el brèves, ornatuinque verborum, magno pr<>feclo errore tcntlur. » Apo'ogcilcus, etc., au coinnienceineiit.
rendues avec élégance pour convaincre et charmer en même lemps. Et comme notre âme se complaît dans les chants et dans les harmonies, les anciens trouvèrent la mesure du vers, afin d'exciter plus aisément les hommes à la vertu. Cette mesure n'est pourtant qu'une forme et le poëte peut traiter son sujet sans mètre et sans vers (1). C'est ce que nous voyons en étudiant la sainte Écriture, où le Seigneur a voulu mettre la véritable poésie de la sagesse, la véritable éloquence de l'esprit de vérité ; l'intelligence n'est pas arrêtée par l'écorce de la lettre, et l'âme, dégagée des vanités terrestres, abonde en saintes inspirations, se sent entraînée vers 1 "essence du vrai et reçoit une nourriture surnaturelle. A quoi bon, en effet, une éloquence qui ne peut jamais atteindre au but ? A quoi bon un navire peint et orné, qui lutte sans cesse avec les flots, sans jamais conduire les hommes au port, et qui même les en éloigne toujours? Oh! le bel avantage pour lésâmes! On réjouit les oreilles du peuple , on se donne à soi-même des louanges divines, on cite avec pompe les philosophes, on répète avec de vaines modulations les chants des poètes, mais on abandonne ou l'on mentionne à peine l'Évangile du Christ (2). »
Après avoir parlé de la poésie en général, le Frère passe aux poêles de son temps, (i 11 y a, dit-il, je ne sais quels prétendus poètes, qui, ne sachant que suivre les traces des Grecs et des Romains, recherchent la même forme et le même mèlre, invoquent les mêmes
(1) « Polest eiiim poeta uti argurnento suo, et per décentes similituiîines discurrerosine vcrsu. )- Ibidem. ('?) IbLlem, p. 4i.