CHAPITRE I
SAYONAROLE, PENDANT LE CARÊME DE 1497, PRÊCHE SUR EZÉCHIEL. CONDUITE DE PIERRE DE MÉDICIS A ROME. NOU- VELLE ET INUTILE TENTATIVE POUR LE RÉTABLIR A FLO- RENCE.
Pendant le carême de 1497, Savonarole continua ses sermons sur Ézéchiel, et aborda plusieurs questions fort graves au point de vue de sa lutte avec Rome, lutte qui prenait chaque jour un caractère plus passionné. Ces discours nous sont parvenus sous une forme trèsimparfaite, parce que Yioli, qui les recueillit en les écoutant, n'en fit qu'un résumé court et aride, dans lequel il négligea souvent ce qui avait le plus d'importance pour s'attacher surtout aux visions et aux prophéties (1). Nous nous contenterons donc de rapporter
(1) Notre ouvrage était déjà sous presse, quand nous avons eu la bonne fortune de découvrir un manuscrit que nous avions en vain cherché durant beaucoup d'années et qui contenait les Giornate de Lo- H. II
les passages qui nous paraissent particulièrement dignes d'être remarqués.
Parmi les questions qu'examina le Frère, aucune n'est plus intéressante que celle qui se rapporte aux biens temporels de l'Église. Savonarole n'a jamais exprimé toute son opinion sur ce sujet ; peut-être attendaii-il que la réunion du concile lui fournît une occasion plus favorable pour la développer. Dans le carême sur Ézéchiel, cependant, il déclara sans ambiguïté que rÉglise peut posséder des biens temporels, qu'ils ont été quelquefois utiles et même nécessaires, mais qu'ils semblaient être devenus pour elle un fardeau et un danger. « Ce sont les richesses, disait-il, qui l'ont corrompue. — Quoi, frère! veux-tu dire que l'Église ne doit pas posséder de biens temporels ? — Ce serait une hérésie. Je ne dis pas cela ; on ne peut croire que , si rÉglise ne devait posséder aucun bien temporel, saint Silvestre eût reçu le patrimoine dont saint Grégoire ratifia l'acceptation. Nous nous soumettons donc à l'Église romaine. — Mais vaut-il mieux qu'elle possède ou qu'elle ne possède pas de biens temporels? — C'est là une grave question. Nous voyons, en effet, que l'Église a parfois employé de coupables moyens pour acquérir les richesses; cette assertion n'a pas besoin de preuves. Par conséquent, ne répondons pas d'une manière absolue.
renzo Violi. Ce manuscrit se trouve à la MagUabechiana ( Stanza I, scaf. I, palch. X, n" 32) cl portele titre .-uivanl • Âpologio.per modo di dialogo, indifensione délie cosc predicate dal Rcv. P. F Jlicroniuw Savonorola. Un fragment de ce manuscrit, fragment publié danà l'Appendice de rédilion italienne, indupie quels sermons* furent recueillis avec exactitude et quels sermons lurent recueillis incomplètement.
Imitons le marin, qui ne jette pas ses richesses à la mer pour le fait même de les y jeter, mais afin d'échapper au péril, et disons que l'Église se trouverait mieux sans richesses, parce qu'elle serait en union plus étroite avec Dieu. Aussi, je recommande à mes religieux de pratiquer toujours rigoureusement la pauvreté; car lorsque les richesses entrent dans la maison, la mort y entre aussi (1). » Savonarole reprochait ensuite avec véhémence aux laïques et aux prêtres d'usurper les biens ecclésiastiques et d'en faire un détestable usage. « Quiconque a usurpé ces biens doit les rendre à l'Église du Christ, si les pasteurs sont bons ; si les pasteurs sont mauvais, on doit donner ces biens aux pauvres, sans redouter les canons. Que les canonistes disent tout ce qu'ils voudront, la première loi canonique à mes yeux sera toujours la charité. Moi je vous dis : il faut suivre cette règle; aucun canon ne peut être contraire à la charité, à la conscience; autrement, ce ne serait point un canon (2). »
Suivant Savonarole , la charité était la loi universelle, la conscience était la règle suprême. Il ne voulait pas altérer les dogmes, et il ne croyait pas qu'une réforme purement ecclésiastique fût suffisante pour réprimer la corruption universelle des chrétiens. Ce qu'il jugeait indispensable, c'était de réveiller la foi dans les
(1) Sermons sur Ezèchiel, etc., comme plus liaut. Il faut remarquer que dans ce volume le carême et lavent sont réunis et semblent ne former qu'une seule et même série de sermons. L'avent, cependant, finit avec le huitième sermon, le carême commence avec le neuvième.
(2) XLiii^ et Lxiv^ sermons. Savonarole fait surtout allusion à ceux qui possédaient des bénéfices de famille et qui cherchaient à en faire un usage illicite, soit en les vendant, soit en forçant un membre de la famille à entrer malgré lui dans Tétat ecclésiastique.
âmes, c'était de rajeunir le cœur de l'homme. « Que signifie la guerre dirigée contre moi? Quelle en est la cause? Il n'y en a qu'une. On s'irritedeceque je dévoile
la perversité des méchants » (1) « Mais je suivrai
l'exemple du frère Jacopone dans le consistoire. Gomme on le priait de prêcher, il parcourut du regard l'assemblée tout entière, et répéta trois fois : je m'étonne que, à cause de vos péchés, la terre ne s'ouvre pas pour vous engloutir (2). »
Les accusations contre la cour de Rome furent aussi, pendant ce carême, le sujet principal de plusieurs sermons; elles avaient une portée d'autant plus grande qu'on pressentait la crise finale de cette longue lutte et que toute la chrétienté commençait à se soulever contre les crimes d'Alexandre VI. Savonarole n'hésitait plus à affirmer qu'il se mettrait à la tête de ce mouvement pour corriger et réformer l'Église. « Le monde est plein de sang, disait-il, les prêtres ne guérissent personne, et même, parleurs mauvais exemples, ils tuent l'àme de chacun. Ils se sont éloignés de Dieu et leur culte consiste à rester toute la nuit avec des courtisanes, à bavarder toute la journée dans les chœurs. L'autel est devenu la boutique du clergé. Ils prétendent que Dieu n'exerce pas sa providence sur le monde, que tout y est l'effet du hasard et ils ne croient pas que le Christ soit dans le Saint-Sacrement (3) Tiens,
(1) xi\* sermon.
(2) wu" sermon.
(3) x\u« sermon, condamné par la cour tic Rome. Savonarole accusait fréquenime.it le clergé de ne pas croire à la transsubstantiation -. tant il était loin des idées protestantes que plusieurs écrivains voudraient lui attribuer.
Église perverse, écoute ce que le Seigneur te dit : Je t'avais donné de beaux vêtements, et tu les as convertis en idoles. Tu as prostitué les vases sacrés à l'orgueil, les sacrements à la simonie; tu es devenue dans la luxure une courtisane effrontée; tu es pire qu'une brute; tu es un monstre abominable. Autrefois, tu avais bonté de tes péchés ; maintenant, tu ne sais plus rougir. Autrefois, les prêtres donnaient à leurs enfants le nom de neveux; aujourd'hui, ils ne parlent plus de leurs neveux, mais de leurs enfants ; partout ils proclament effrontément leur paternité. Tu as ouvert au vice un asile public, tu as construit en tous lieux des maisons de débauches. Que fait la courtisane? Elle est assise sur le trône de Salomon et provoque tout le monde. Quiconque a de l'argent entre et fait ce qu'il veut; quiconque cherche le bien est chassé. 0 Seigneur, Seigneur, ils ne veulent pas qu'on fasse le bien !.. Et ainsi, ô Éghse prostituée, tu as étalé ta dépravation devant l'univers entier, et ton souffle empoisonné est monté jusqu'au ciel ! Tu as multiplié tes fornications en Italie, en France, en Espagne, dans tous les pays. Mais j'étendrai mes mains , dit le Seigneur; voici que je viens vers toi, misérable éhontée ; mon épée s'abattra sur tes enfants, sur tes repaires d'infamie, sur tes courtisanes , sur tes palais, et ma justice éclatera au grand jour. Le ciel, la terre, les anges, les bons , les méchants t'accuseront, et il n'y aura personne pour toi; je le livrerai aux mains de ceux qui te haïssent (1).... 0 prêtres et moines, par vos mauvais exemples, vous avez mis ce peuple dans le sépulcre des cérémonies ! Je vous dis
(1) xxii' sermon.
qu'il faut brii-er ce sépulcre, parce que le Christ veut que son Église ressuscite à la vie spirituelle. Croyez-vous que saint François, que saint Dominique et les autres saints aient oublié la religion h laquelle ils avaient dévoué leur vie? Croyez-vous qu'ils ne prient pas pour elle? Nous tous, aussi, nous devons prier pour ce renouvellement. Écrivez en France, en Allemagne, écrivez partout: «Ce frère dit que vous devez vous tourner vers le Seigneur et faire des prières, parce que le Seigneur veut venir. Allons! faites partir des messagers.... Vous imaginez-vous que nous soyons seuls bons, qu'il n'y ait pas dans d'autres lieux des serviteurs de Dieu ? Jésus-Christ en a beaucoup; ils sont nombreux en Allemagne, en France, en Espagne et pleurent silencieuseme.it sur les souffrances de l'Église. Les chrétiens enflammés de cette sainte ardeur remplissent les villes et les châteaux-forts, les villages et les couvents. Ils envoient des émissaires pour me parler à l'oreille et je leur réponds : Tenez-vous cachés jusqu'à ce qu'il vous soit dit, Lazare, veni foras. Je reste ici, parce que le Seigneur m'y a placé, et j'attends qu'il m'appelle; alors, je parlerai d'une voix forte qui sera entendue de toute la chrélienlé et qui fera trembler le corps de l'Église, comme la voix de Dieu fit trembler le corps de Lazare. »
« Beaucoup d'entre vous disent que je serai excommunié; mais je vous répète qu'on pense à tout autre chose qu'à l'excommunication. Quant à moi, je te prie, ô Seigneur, de la laisser venir bientôt. — Quoi! lu n'as pas peur ? — Non; car on veut m'excommunier parce que je ne fais pas le mal. Portez-la au bout d'une lance cette excommunication et ouvrez-lui les portes. Je veux y répondre; et si je ne vous jette pas dans la stupéfac-
tioii, vous direz de moi tout ce qu'il vous plaira. Je ferai de tous côtés pâlir tant de visages, que les coupables vous paraîtront innombrables; je prononcerai des paroles qui bouleverseront et épouvanteront le monde. »
(( Je sais bien qu'à Rome il y a quelqu'un qui, tous les jours , s'efforce de me nuire, non par zèle pour la religion, mais par servilité à l'égard des riches et des grands (1). D'autres disent : le Frère a plié, il a envoyé à Rome un de ses religieux ! — Je puis t'assurer que la société romaine n'écoute pas mes partisans. Si je voulais recourir à la flatterie, je ne serais pas aujourd'hui à Florence (2), je ne porterais pas un froc déchiré et je saurais bien me soustraire au péril actuel. Mais je rougirais d'un pareil abaissement. 0 Seigneur, je ne désire que ta croix ! Fais-moi persécuter. La seule grâce que j'implore, c'est que tu ne me laisses pas mourir dans mon lit, et que je puisse donner mon sang pour toi, comme tu as donné le tien pour moi.... Cependant, ne perdez point courage, mes enfants , car l'appui du Sei-^ gneur ne nous manquera certainement pas (3). »
Ainsi se terminaient les sermons surÉzéchiel. Savonarole avait profité de ce carême pour préparer le peuple à la grande lutte qui était près d'éclater, au concile dont il espérait la réunion prochaine. Pendant qu'il se disposait à recevoir l'excommunication
(1) Savonarole fait allusion au frère Mariano da Gennazzano, dont nous révélerons bientôt les intrigues secrètes. Mais Savonarole était tellement ennemi des personnalités, qu'il s'excusa devant le peuple d'avoir en cette occasion, la seule où il se soit départi de ses principes, désigné trop clairement Ira Mariano, quoiqu'il ne l'eût pas nommé.
(2) Allusion à l'offre du chapeau de cardinal.
(3) xxviii* sermon, condamné par la cour de Rome.
et à soutenir contre Rome une guerre religieuse, des dangers inattendus et redoutables le menaçaient ainsi que la république. Le parti des Bigi , par son activité insolite, n'inquiélait pas peu les amis du gouvernement libre. Ceux-ci voyaient bien que, dans la situation présente du peuple, toutes les tentatives de leurs ennemis pouvaient susciter les périls les plus sérieux. La famine et la cberté des vivres augmentaient à mesure que le travail diminuait. Tous les jours, des familles de paysans arrivaient par troupes à Florence. Ces infortunés demandaient partout du secours et offraient le spectacle de la plus triste misère. A la famine s'étaient ensuite ajoutées une foule de maladies ; la peste même commençait à se montrer avec un caractère alarmant. Les hôpitaux et tous les lieux publics étaient pleins de malades et de pauvres. Quoique les habitations privées des Piagnoni s'ouvrissent à chacun généreusement, Nardi , témoin oculaire des faits, évalue à plusieurs milliers le nombre des malheureux qui mouraient de faim (1). Ces calamités étaient favorables aux Médicis. Tandis que les Piagnoni ne pensaient qu'à secourir le peuple, les Bigi conspiraient en secret, de tout leur pouvoir, pour le retour de Pierre. L'un de ceux qui y travaillaient avec le plus d'activité était le moine Mariano da Gennazzano. Dans sa haine implacable contre Savonarole , il avait sans relâche excité le pape contre le Prieur de Saint-Marc. Tout à coup il arriva à Florence. Mais avant de raconter les perfides manœuvres des Bigi et les moyens auxquels Pierre de Médicis eut recours , voyons quelle vie celui-ci
(l) Nardi. 67or/« cli Fivei\zc,\>. 115.
avait menée à Rome et quelles avaient été ses pensées. Par bonheur, nous possédons sur ce sujet un récit très-détaillé , écrit par Lamberto dell' Antella (1), qui avait pris une grande part à toutes les intrigues et qui connaissait à fond le caractère de tous ceux qui y avaient mis les mains.
Après avoir échoué, l'année précédente, dans la tentative qu'il avait faile pour entrer à Florence avec ses troupes, Pierre de Médicis, ayant perdu toute espérance et se trouvant sans argent avec un petit nombre d'amis, s'était retiré à Rome , où il s'abandonnait à la vie la plus scandaleuse. Il se levait vers l'heure du dîner, et, avant tout, envoyait voir à l'office si les mets préparés étaient de son goût. Quand les informations prises ne le satisfaisaient point, il allait à la maison San Severino , oii des repas somptueux étaient servis chaque jour; c'est là qu'il passait, d'ordinaire, la plus grande partie de son temps. Le dîner fini, il s'enfermait dans une des chambres avec quelque courtisane , ainsi que le raconte Antella, et n'en sortait qu'après le souper. n courait ensuite les rues de Rome en compagnie d' hommes légers et mal famés, consacrait la nuit à de nouvelles orgies, et, une ou deux heures avant le jour, il revenait enfin chez lui. La gourmandise, le jeu, la débauche, tous les vices contre nature consumaient son temps et sa vie; mais de toutes ses passions, la plus violente était l'orgueil, le besoin de dominer et d'opprimer les autres. Il lui semblait que tout son entourage était tenu de lui obéir et de subir la tyrannie de ses caprices. Jamais il
(1) Nous parlerons plus loin deLamberlo. — On peut lire dans l'Appendice de l'édition italienne le rapport fait par C3 personnage.
n'éprouvait le moindre sentiment de reconnaissance ou de pillé à l'égard de ceux qui le servaient ; la fidélité, le dévouement, les dangers bravés pour lui n'étaient point une garantie contre l'insolence et la brutalité de ses manières. Il alla jusqu'à prier Lamberîo dell' Anlella de faire tuer un certain Francesco del Nero qui, sans regarder aux périls de l'entreprise, avait transporté par son ordre à travers toute l'Italie des sommes considérables et qui lui avait témoigné en mainte occasion un attachement sans bornes. Pierre avait toujours dans son entouragequelques anciens serviteurs]d'un zèle éprouvé : tant qu'il avait besoin d'eux, il paraissait en faire grand cas et leur montrait une vive affection; mais à peine avait-il cessé d'en tirer parti, qu'il les traitait plus mal que des bêtes, et, pour s'en débarrasser, il ne reculait pas même devant le poison. Et ce n'est pas seulement avec ses serviteurs qu'il se conduisait brutalement; il ne savait se contenir devant personne, et^ en présence de nombreux témoins, il se laissait entraîner vis-à-vis de son frère le cardinal (1) à des paroles et à des actes que le dernier, des valets n'eût pas supportés. Aussi, les deux frères furent-ils plusieurs fois sur le point de se séparer. Malgré ces altercations, lorsque le cardinal recevait de l'argent, Pierre voulait absolument en avoir sa part, et, au bout de deux ou trois jours , il l'avait perdue au jeu ou dissipée.
Cette façon de vivre avait réduit les deux frères à la nécessité d'engager leurs joyaux, leur argenterie et leurs tapisseries. Ils étaient chargés de dettes dont l'intérêt leur coûtait 20 p. 100, et, pour employer une phrase
(1) Jean de MécUcis, plus lard pape sous le nom de Léon X.
du temps, ils ne dépensaient pas un florin qu'il ne leur coulât huit lire (1). Néanmoins, Pierre nourrissait sans cesse l'espoir de revenir un jour dans sa ville natale ; il se réjouissait à la pensée des vengeances qu'il exercerait et du sang qu'il répandrait. La liste de toutes les familles contre lesquelles il se proposait de sévir ne le quittait pas; il projetait de raser leurs maisons, et de confisquer leurs biens à son profit. Lorsque l'arrivée de l'empereur à Pise eut rendu un peu d'espérance aux Médicis, le cardinal Jean, se trouvant à Bolsène et parlant avec abandon des éventualités qui pourraient amener le rappel de sa famille à Florence, déclara que les exils et les- confiscations de 1434 (2) et que les exécutions capitales de 1478 (3) sembleraient un jeu auprès de ce qui aurait lieu cette fois, parce que les Médicis voulaient prendre des mesures qui les garantissent à jamais contre une nouvelle expulsion. Le moyen auquel Pierre comptait avoir recours pour atteindre son but consistait à soudoyer, avec tous les revenus de l'État, deux corps d'armée, sous les ordres d'Orsini et d'Alviano. Il espérait, par la force des armes, assurer le succès de ses vengeances. En même temps, il ne cessait pas d'assiéger de ses prières les princes italiens et de leur recommander sa cause , car il désirait ardemmentde n'entrer à Florence que grâce à l'appui des armes étrangères, afin de ne contracter d'obligation envers aucun citoyen, afin de n'avoir pas à régler sa conduite selon l'appui qui lui serait prêté par ses compa-
(1) Le florin, dont le rapport avec la lira changea fréquemment, va» lait alors entre 5 el 6 lire.
(2) Après le retour de Côine.
{3} Après la conjuration des Pazzi.
triotes, ou d'après leurs conseils, ce qui lui eût inspiré la ])lus vive répulsion. Un jour qu'il s'entretenait dans sa chambre avec plusieurs amis sur l'éventualité de son retour à Florence, et que tous , comme il arrive souvent en pareil cas, se croyaient déjà à la veille de ce retour, Lodovico da San Miniato se tourna vers lui , en disant : a Florence deviendra entre vos mains un magnifique État. Vous appuyant sur un bon et sage Conseil de vingtcinq ou de trente citoyens, vous constituerez une Pratica et vous dirigerez la ville à votre guise. » A ces paroles , Pierre, faisant un geste trivial , répondit : « Vous devriez pourtant avoir compris que je ne veux d'avis de personne et quej'aimerais mieux échouer par ma propre faute que de devoir mon succès à autrui (1). » Telles étaient les mœurs, tels étaient les desseins de l'homme que les princes italiens souhaitaient réinstaller à Florence. La fortune semblait alors lui fournir une occasion favorable pour essayer un coup de main.
Pendant la lutte entre les Arrabbiati et les Piagnoni, les Bigi avaient su acquérir de nouvelles forces. En se tenant toujours étroitement unis, en se rangeant tous ensemble tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, ils devenaient très-souvent maîtres des élections qui se faisaient dans le Conseil. Ainsi, lorsqu'on procéda à l'élection de la nouvelle Seigneurie nommée pour les mois de mars et d'avril, ils réussirent à créer gonfalonnier Bernardo del Nero, homme d'une grande autorité et d'une rare prudence, mais qui avait toujours été la créature des Médicis et qui désirait leur retour ou
(1) Voir dans l'Appendice de l'édition italienne le récit d'Antella, document important, d'après lequel nous avons décrit la vie et les habitudes de Pierre.
du moins l'établissement à Florence d'un gouvernement aristocratique (1). A peine cette élection fut-elle connue, qu'on remarqua chez les Bigi une joie qu'ils cherchaient en vain à cacher. Une estafette partit secrètement de Florence et courut à bride abattue vers Rome, afin d'annoncer la nouvelle à Pierre de Médicis. Celui-ci, s'éveillant alors de sa léthargie, écrivit immédiatement à ses alliés, à ses parents, à ses amis, pour rassembler des hommes, des armes , de l'argent. Ses demandes furent chaudement accueillies par les Vénitiens , par le pape et par quelques autres princes; quant au duc de Milan, il persévéra dans son ancien ressentiment (2). A Florence, les plus zélés partisans de Pierre sollicitaient sans cesse sa venue par des lettres et par des messagers, assurant qu'à sa première apparition la ville entière se soulèverait en faveur des Médicis. Ainsi aidé, ainsi encouragé, le fils de Laurent le Magnifique parvint à réunir treize cents soldats, sous le commandement de Bartolommeo d'Alviano, jeune homme dont les talents militaires inspiraient de grandes espérances; mais au moment où il allait partir et oh la Seigneurie, bien disposée pour lui, approchait du terme de son mandat, Bernardo del Nero lui fit donner le conseil d'ajourner l'entreprise, la jugeant alors très-difficile à réaliser. Cependant, Pierre de Médicis s'était imposé trop de sacrifices et s'était bercé de trop flatteuses espérances pour renoncer à ses projets. Ayant reçu de quelques amis des lettres
(1) Guicciardini, Storia di Flrenze, Storia d'Italia ; Nardi ; Parent! ; Pilti, etc.
(2)« Enhardi par toutes ces circonstances, Pierre sollicita l'appui de la ligue; mais le duc de Milan lui refusa son concours. » Guicciardini, Storia di Firenze, ch. xv. ;
pressantes qui ranimaient son courage , il ne put contenir son impatience et résolut, à tout hasard, de tenter l'aventure.
Vers le 20 avril, il se mit en marche, et passa par Sienne, où Pandolfo Petrucci, qui exerçait sur cette République une domination presque illimitée, se montra disposé à lui prêter main-forte. Après avoir accordé quelque repos à ses troupes et les avoir réorganisées, il prit la route de Florence, le 27 du même mois. Ses soldats s'avancèrent si rapidement que le 28, deux heures avant l'aube, ils arrivèrent auprès du monastère de San-Gaggio. Là, ils attendirent que le peuple, au lever du jour, ouvrît la porte de S. Fier Gattolini (1) et les reçût avec acclamation dans la ville. Mais leur attente fut trompée, car l'alerte avait été donnée à Florence. Pendant la nuit, l'armée avait été arrêtée par une pluie torrentielle, non loin de Tavernelle, à 16 milles de Florence. Tandis que les chevaux et les hommes se délassaient de leurs fatigues, les chefs avaient, par surcroît de précaution , retenu auprès d'eux ou renvoyé en arrière les gens qui se dirigeaient vers Florence. Parmi ceux-ci se trouva un paysan qui, se voyant, à cette heure et en ce lieU;, repoussé par des cavaliers armés, soupçonna la présence de Pierre de Médicis. Il s'engagea précipitamment dans un chemin de traverse qui le conduisit à la porte Saint- Pierre, au moment où l'on en ouvrait les battants, et put donner sans retard l'éveil aux douaniers. On le mena aussitôt vers la Seigneurie. Il n'avait pas encore atteint le Palais, que la ville entière coniîaissait la nouvelle. Le peuple soulevé courut aux armes. La Sei-
(1) Appelée mainlenant Porta Romana.
gneurie se vit tout à coup forcée de faire fermer les portes et de les garnir du peu d'artillerie qu'elle avait sous la main. Bernardo del Nero cherchait à cacher ses sentiments véritables en se rangeant parmi les citoyens les plus zélés pour les préparatifs de défense. Comme le peuple commençait à concevoir de graves soupçons, on adopta le parti de ne pas arborer les gonfalons, et de ne donner des armes qu'aux hommes les plus sûrs, aux amis dévoués de la liberté, qui se précipitèrent aux portes pour les garder (1).
Tandis que le désordre était au comble et que l'épouvante gagnait toute la cité, messire Filippo Arrigucci, un des Seigneurs, chaud partisan de Savonarole, envoya Girolamo Benivieni auprès du Frère, pour savoir le sort futur de la ville. Benivieni nous raconte lui-même que le Prieur de Saint-Marc, en le voyant entrer dans sa^ cellule, s'écria aussitôt, sans lui laisser le temps de parler : « Modicx fidei , quare dabitasti? Va dire aux Seigneurs que Pierre de Médicis arrivera jusqu'aux portes de Florence, mais qu'il retournera sur ses pas, sans obtenir aucun avantage (:2). »
En effet, le jour fut à peine levé, que Pierre s'approcha de la porte, et, à son grand étonnement, il la trouva fermée. Quand il s'aperçut que les espingars dont elle était surmontée s'apprêtaient à tirer sur lui^ il se cacha derrière un mur, et il attendit en vain que la ville se soulevât en sa faveur. Il resta là tout le jour, et, quoiqu'il fût à la tête de treize cents hommes très-bienarmés (3), il n'eut
(1) Pour tout ce récit, vo'r XarJi, Guicciardini, Cerrelani, Parenti, Pitli, Sismondi, etc.
(2) Voir la ieltre, citée plus haut, de Benivieni à Clément VII.
(3) D'après NarUi, il avait 500 cavaliers légers et autant ou plus de
pas le courage de tenter la moindre attaque ; il préféra jouer un rôle ridicule devant leshabitants de ce faubourg, qui le regardaient avec mépris et le raillaient de sa couardise. Persuadé enfin que personne ne se révolterait par amour pour lui, et «'imaginant en outre que les troupes florentines, campées auprès de Pise, pourraient couper la route derrière lui, il retourna immédiatement sur ses pas. Sa retraite ressemblait à une fuite, car, avant le lever du jour, il se trouvait déjà sur le territoire siennois.
Après ce nouvel échec, il ne pouvait plus garder l'espoir de rentrer à Florence. Sa cause était à jamais perdue. La tentative de l'année précédente lui avait appris ce que valaient la fidélité et les secours de ses alliés; et, quoiqu'un de ses partisans se fût trouvé à la tête du gouvernement, il avait vu sur quelle base reposaient les assurances que ses adhérents lui avaient données. Néanmoins, dans la ville, les troubles et les désordres, loin de s'apaiser, se multiplièrent. La crainte qu'une partie de la Seigneurie n'eût conspiré en faveur des Médicis entretenait le trouble et l'inquiétude, aigrissait les partis et éveillait de nouvelles haines. On résolut prudemment d'étouffer l'affaire , jusqu'à ce qu'elle fût assez éclaircie pour justifier quelque répression sanglante. Une nouvelle Seigneurie fut élue le jour même où Pierre avait essayé de reprendre le pouvoir; les
fantassins, <• hommes d'élite, très-bien disciplinés. « Il avait, selon Guichardin {Storia (VTlalia), 600 cavaliers et 400 fantassins ;;s(lon Parenli, i20 hommes d'armes, 300 cavaliers et 1,500 fantassins-, selon Ammirato et Sismondi, 800 cavaliers et 3,000 fantassins. Nous avons préféré suivre le récit d'Antella, qui, mieux que tout autre, devait connaître la vérité.
Huit reçurent la mission de veiller sur les mouvements du fils de Laurent le Magnifique ; Francesco Valori , qui était un des Huit, et Tommaso Tosinghi, qui était un des Dix, furent chargés de rechercher les fils de la conjuration ourdie dans la ville. Ainsi, pour un moment, le calme sembla se rétablir; mais la situation contenait en germe d'autres périls et de plus grandes agitations.