CHAPITRE II
SERMON PRONONCÉ PAR SAVGNAIIOLE LE JOUR DE l'ASCEN-
sion; désordres dans la cathédrale et dans la
VILLE, excommunication LANCÉE CONTRE SAYONAROLE ; RÉPONSES DU FRÈRE. LA PESTE , APRÈS AVOIR CRUELLE- MENT SÉVI, COMMENCE A DIMINUER.
A la suite de la seconde tentative faite en vain contre Florence par Pierre de Médicis, le parti des Bigi déclina rapidement, et les Arrabbiati, leurs ennemis acharnés, prirent un ascendant décisif. La nouvelle Seigneurie fut presque entièrement composée d'Arrabbiati , et Piero degli Alberti, un de leurs chefs, fut créé gonfaîonier de justice. Dès qu'ils eurent en main le pouvoir, ils s'efforcèrent de fortifier leur parti et d'affaiblir leurs adversaires; mais comme les Bigi étaient déjà tombés trèsbas, ils réunirent toutes leurs haines contre Savonarole et le parti populaire. Leurs desseins furent encouragés par le duc de Milan et surtout par le pape, qui niait avoir secouru Pierre de Médicis (1), et qui promettait aux Arrabbiati sa faveur et son appui pour les aider à se débarrasser du Frère. Ils se mirent donc à l'œuvre avec énergie. Les Compagnacci, sous le commandement de Doffo Spini, jeune homme débauché mais d'une audace
(I) Alexandre Borgia disait que le fait « s'était passé sans son consentement et à son insu. » Voir la lettre écrite à Lorenzo di Filippo Stro/zi par un certain Antonio, son serviteur, le 20 mai 1497. Magliab g1. XXXI y, cod. 288.
extraordinaire, furent les premiersà commencer la lutte. Ils se rassemblaient le soir autour de tables somptueusement servies, et ils cherchaient, au milieu du choc des verres, dans quels pièges ils pourraient faire tomber Savonarole. Cependant, celui-ci ne sortait point de Sak\[- Marc et s'abstenait de prêcher. Les Compagnacci se bornaient donc forcément à placarder des écrits injurieux sur les murs du couvent, à interrompre par toutes sortes de clameurs la messe et les oraisons, à insulter ceux qui y assistaient, à épier une occasion favorable pour frapper déplus grands coups] (1).
Cette occasion approchait, parce que Savonarole avait résolu de ne pas laisser le peuple sans sermon le jour de TAscension (4 mai). Les esprits s'exaltèrent de part et d'autre : les Arrabbiati se préparaient à empêcher la prédication, les Piagnoni à soutenir l'orateur; ceux-ci s'armaient pour défendre le Frère, ceux-là pour l'attaquer. Les Compagnacci, qui jouaient toujours le principal rôle dans ces coupables entreprises, avaient comploté de tuer en ce jour Savonarole, ou du moins de l'insulter gravement. Dix d'entre eux s'entendirent d'abord avec un certain Baïa, maître artificier, pour faire sauter la chaire durant le sermon. Cependant, lorsqu'ils eurent réfléchi aux épouvantables accidents que l'explosion causerait parmi la multitude et à la haine que leur attirerait un crime aussi révoltant, ils renoncèrent à leur dessein. Ils se bornèrent à répandre mille ordures dans la chaire; ils y mirent en outre la peau d'un
(1) ^'ioli donne des détails inléressants sur Doffo Spini. Voir le manuscrit de la MagUabecliiana , au verso delà page 53 ; cl. XXXIV, tod, 288.
âne, et clouèrent des pointes de fer à l'endroit que Savonarole, en prêchant, avait coutume de frapper avec son poing. C'était une basse et inutile offense; mais ils espéraient provoquer du tumulte, et, à la faveur du tumulte, réaliser leurs projets (l).
Pendant ce temps, la ville retentissait de mille voix qui répétaient et exagéraient les desseins des Compagnacci. Quelques personnes soutenaient que la chaire avait été empoisonnée avec une poudre invisible ; d'autres assuraient que le Frère serait tué dans l'Église au milieu du sermon; celui-ci disait une chose, celui-là une autre. On fit tant de paris sur la question de savoir si Savonarole prêcherait ou ne prêcherait pas, que la Seigneurie crut nécessaire de les annuler par deux décrets, tandis que, par un troisième décret, elle ordonnait de laisser à tous les prédicateurs la liberté de la parole le jour de l'Ascension (2). Néanmoins, les principaux d'entre les Frateschi vinrent trouver Savonarole et le supplièrent de ne pas risquer sa vie en se faisant entendre dans la cathédrale. Mais le Prieur de Saint-Marc, animé d'une noble indignation, répondit : a Je ne puis, par crainte des hommes, laisser le peuple sans sermon en ce jour où le Seigneur a ordonné à ses disciples d'aller à travers le monde pour y répandre sa doctrine. » Il ne restait donc à ses amis qu'à préparer des armes pour le défendre.
Le matin, dès l'aube, les premiers Piagnoni qui pénétrèrent àSainte-Marie-des Fleurs enlevèrentde la chaire
(1) Nardi, Sforia di Firenze; Parenli, idem ; Burlamacchi, Vit a, etc. Barsanti, idem ; Yioli, Le Gïornate, etc.
(2) Voiries décrets dans r.4rc//ii'io délie lit forma gioni. Ils portent la date du 3 mai.
les ordures dont elle était pleine, la rabotèrent et mirent tout en ordre. Un peu avant midi, Savonarole sortit du couvent; et, accompagné par ses plus fidèles partisans, il entra dans l'église. Là, derrière l'immense multitude du peuple entier, on voyait les Compagnacci qui, sans se laisser effrayer, formaient un groupe à part. Parfumés et richement vêtus, souriant d'un air impudent et railleur, ils offraientunsingulier contraste avec la simplicité modeste et la dévotion des Piagnoni (1). Le Frère, enfin, monta en chaire. Il commença par exalter la force de la foi. cf La foi, disait-il , peut tout, triomphe de tout et méprise la vie terrestre, parce qu'elle est sûre de la vie céleste. Maintenant s'approchent les temps prédits; nous sommes à l'heure du péril ,et l'on verra qui est vraiment avec le Seigneur. Les méchants croyaient aujourd'hui pouvoir me réduire au silence ; mais qu'ils sachent que je n'ai jamais manqué k mon devoir par crainte des hommes. Aucun homme sur la terre, grand ou petit, ne peut se vanter d'avoir mis obstacle à l'accomplissement de mes fonctions. Je suis prêt à y sacrifier jusqu'à ma vie. 0 Seigneur, déUvre-moi de ces adversaires qui m'appellent séducteur; délivre mon âme, car je ne crains point pour mon corps ! Le Seigneur, la Vierge, les anges et les saints sont témoins que les choses révélées par moi viennent de Dieu, que j'en ai dû la connaissance à l'inspiration divine, pendant les veilles que j'ai supportées pour le bien de ce peuple qui me tend à présent des embûches. »
Après une longue introduction sur la foi , Savonarole
(1) Ces faits sonts décrits en détail par Violi, Builamacchi et les autres biographes.
adressait aux bons la parole : « Vous vous découragez trop facdemenl, vous vous attristez quand vous devriez vous réjouir. Les tribulations ne sont pas loin ; la guerre se fera par l'excommunicalion , l'épée, ou le niartyre; les temps de l'épreuve sont venus. Dieu veuille que je sois le premier h la supporter. J'ai déjà annoncé que je serai l'objet d'une grande ingratitude, et que les tièdes agiront à mon égard comme les frères de Joseph ont agi lorsqu'ils le vendirent aux marchands égyptiens. Les hommes qui crient que je ne suis pas prophète font tout pour accomplir mes prophéties. Je vous répète que l'Italie sera dévastée par des peuples barbares; et quand ils feront la paix entre eux, l'Italie perverse subira destructions sur destructions. Mais vous, ô bons ! persévérez dans la prière, et vous recevrez les secours du Seigneur. »
(( Maintenant, que les méchants m'écoutent ! » A ces mots, on entendit tout à coup un grand murmure dans l'église. « Seigneur, ne t'irrite pas contre eux ; pardonne-leur; convertis-les, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. Vous croyez, ô méchants I combattre le Frère, et c'est au Seigneur que vous vous attaquez, car je ne vous combats pas par haine contre vous, mais par amour pour le Seigneur. Vous dites que je sème la discorde ; mais le Christ aussi est venu pour apporter la guerre parmi les hommes. Pourquoi ne retournez-vous pas à la vertu? La paix alors serait faite. — 0 frère, tu n'aurais pas dû prêcher, la Seigneurie te l'avait défendu. — Cela n'est pas vrai; d'ailleurs, je ne dois pas renoncer à la prédication, par crainte des hommes ou en vertu d'ordres humains. Je ne me tairai que si ma parole peut être nuisible et si je risque de susciter des troubles. »
En ce moment, comme si ses ennemis voulaient le prendre au mot, un fracas terrible retentit dans toute l'église ; les portes s'ouvrirent, et la foule éperdue se mit à fuir. Le bruit et la confusion furent tels , que le Dôme semblait sur le point de s'écrouler. Les Compagnacci avaient commencé le tumulte. Un d'entre eux, messire Francesco [Cei , après avoir arraché le tronc des aumônes, l'avait jeté à terre, tandis qu'un de ses compagnons battait le tambour; beaucoup d'autres frappaient sur les bancs, et quelques-uns brisaient les portes. La multitude épouvantée s'efforça donc de s'échapper, et pendant que plusieurs Piagnoni se pressaient autour de la chaire pour défendre Savonarole, d'autres coururent vers la rue du Cocomero pour aller chercher les armes qu'ils avaient déposées dans la maison de Pier Francesco Tosinghi et du riche Cambi (1). Ils revinrent, presque aussitôt, au nombre d'environ soixante , tous pourvus de lances, et se dirigèrent à la hâte du côté de la chaire. A la première apparition de ces armes, la foule, de plus en plus effarée et se croyant en présence des Arrabbiati. s'agita dans un inexprimable désordre, qui empêchait chacun d'avancer ou de reculer. Grâce à ces circonstances , Bartolommeo Giugni et Giuliano Mazzinghi, membres du tribunal des Huit, persuadés que la dignité de leur charge les protégeait, essayèrent de gagner la chaire avec l'intention de tuer Savonarole. Mais ils le trouvèrent admirablement gardé, et Giugni reçut de Carbizzo da Castrocaro un violent soufflet, affront que n'avait jamais subi un membre du tribunal des Huit.
(l) On l'appelait ainsi à Florence pour le distinguer des nombreux citoyens qui portaient le même nom.
Pendant ce tumulte infernal, Savonarole élevait en vain la voix, en disant : «Ah ! les méchants ne veulent pas écouter ce qui les concerne Attendez, ayez patience. D Il^leva ensuite le crucifix et s'écria : « Espérez en Jésus, et ne craignez rien. » Mais voyant que ses efforts étaient inutiles, parce que personne ne l'écoulait plus, il s'agenouilla pour prier. Quand le désordre fut un peu calmé , il descendit de la chaire et se mit au milieu des siens qui l'accueillirent avec de bruyantes et joyeuses acclamations. Quelques-uns brandissaient des épées et des lances, d'autres les croix qu'ils avaient à la main ; et tous, au cri de Vive le Christ ! accompagnèrent le Frère à Saint-Marc. Là, dans le jardin du couvent, Savonarole prononça encore quelques paroles, en présence de ses religieux, pour terminer le sermon interrompu. « Plus la main du Seigneur tardera à frapper, dit-il, plus elle se montrera sévère et rigoureuse en rendant à chacun selon ses œuvres. Les méchants ne veulent pas croire, ne veulent pas entendre; mais ils tomberont dans la fosse qu'ils ont creusée, ils sapent les fondements d'un mur qui s'écroulera sur eux. Alors je chanterai les louanges du Seigneur et je sortirai joyeux de celte vie (1). » Ce sermon, qu'on appela le Sermon de l'Ascension, se répandit partout en Italie. Girolamo Cinozzi eut assez de fermeté pour l'écrire au milieu du tumulte, et le publia intégralement avec le récit fidèle de ce qui
(1) Nous avons emprunté le récit de ces faits, non-seulement aux biographes et aux historiens cités plus haut, mais à plusieurs lettres de simples particuliers, lettres dont les manuscrits se trouvent à la Magliabechiana. L'une d'elles, adressée par Alessandro Giugni à Lorenzo di Filippo Strozzi, porte la date du 4 mai 1497 (cl. XXXVII, 288); une autre, écrite au même personnago, le même jour, a pour auteur Jo. de Boromeo (cl. XXIV, 288).
était arrivé sous ses yeux (1). On ne parlait pas d'autre chose à Florence, à Rome, dans l'Italie entière ; chacun était persuadé que cet événement aurait les suites les plus graves.
Presque en même temps, le 8 mai, Savonarole publia son Epîtî'e à tous les élus de Dieu et à tous les fidèles chrétiens (;2). 11 s'y exprimait ainsi : « Nous avons résolu d'imiter le Seigneur, qui plusieurs fois recula devant la haine de ses ennemis, et nous nous abstiendrons momentanément de prêcher. Cependant, afm que l'œuvre de Dieu ne reste pas en suspens, et que les méchants ne s'enorgueillissent point, nous vous dirons par lettre ce que nous ne pouvons dire de vive voix. Ne vous troublez pas; au contraire, réjouissez-vous des persécutions. Nos prophéties se vérifient toutes : d'abord on nous a calomnié; ensuite on a cherché, par des voies détournées, à provoquer notre excommunication; et comme on n'y a pas encore réussi, on attente maintenant à notre vie. Jusqu'ici aucune goutte de sang n'a été versée, parce que le Seigneur, connaissant notre fragilité, ne permet pas que nous soyons tenté au-dessus de nos forces; mais peu à peu, à mesure que les tribulations croîtront, il fera croître en nous la foi, la vertu, le courage nécessaire pour affronter de plus pé-
(1) Cet opuscule, écrit par un témoin oculaire el dont il existe plusieurs éditions du temps, sans indication de lieu et sans date, nous a beaucoup aidé à composer le récit aulhenlique et défaille des faits. Il a pour titre : Predica del venerando P. F. Hieronymn da Ferrara, fada la mattina delV Ascensione 1497 , et est précédé d'un préambule commençant ainsi : « Hieronymus Cinoctius Barnabe Rodiano suo sainte. » Cinozzia écrit aussi une courte vie^de Savonarole quiest, en manuscrit, à la bibliothèque Riccardi.
(2) Voir celte épître dans Quétif, t. II, p. 170.
nibles épreuves. Il nous prépare de cette façon à de plus cruelles persécutions, afin que les hommes, étonnés de notre constance, commencent h penser que nous sommes soutenu par la certitude d'une autre vie préférable à celle-ci, et se décident à espérer en elle. Nos tribulations, malgré la volonté de ceux qui les causent, serviront donc à répandre cette lumière. Nous remercions le Seigneur qui, en ces temps de complète incrédulité, nous a appelés à souffrir pour la foi. Et si vous êtes privés de la parole de Dieu par la faute des hommes qui ont voulu susciter des troubles le jour même où le Seigneur ordonnait à ses disciples d'aller prêcher dans le monde , priez le Tout-Puissant qu'il daigne ouvrir de nouveau la bouche de ses prédicateurs , car lorsqu'il commande rien ne lui peut résister. »
Cependant, la puissance des Arrabbiati augmentait sans cesse, elles Frateschi étaient de plus en plus opprimés. Les auteurs du tumulte restaient impunis, tandis qu'un grand nombre âe popolani étaient soumis à l'estrapade parles Huit, qui, créés pour empêcher les désordres, 's'appliquaient précisément à les provoquer. En outre, la Seigneurie publia un décret qui interdisait à tous les moines de prêcher, (1). Enfin, le 20 mai, fut tenue une longue pratica, dans laquelle on délibéra sur les moyens de rétablir la paix publique. En réalité, la pratica avait surtout pour but d'obtenir des citoyens leur consentement à une sentence d'exil contre Savonarole. Ce dessein ne put réussir, parce qu'on vit tout de suite que le bannissement du Frère susciterait au milieu de la
(1) Burlamscclii, Naidi, Pc^renli, Barsanti,Cinûzzi, Violi. Vot aussi tes décrois dans VArchïvio ddle lUConnagioni.
population florentine des haines trop violentes et trop désastreuses (1). Les Arrabbiati ne perdirent pas courage pour cela; ils avaient d'autres espérances beaucoup plus sérieuses. De jour en jour ils attendaient l'arrivée de l'excommunication, dont le pape avait jusqu'alors retardé l'envoi, parce qu'il attendait le résultat de l'entreprise tentée par Pierre de Médicis et peut-être celui de l'attentat projeté pour le jour de l'Ascension, attentat qu'il pouvait connaître promptement par Mariano da Gennazzano. Celui-ci, après que la conjuration des Médicis eut échoué, s'était réfugié à Rome, où il excitait de tout son pouvoir Alexandre YI à frapper Savonarole, qu'il appelait (d'instrument du diable et la perdition du peuple de Florence. » D'ailleurs, il n'était pas nécessaire que fra Mariano déversât dans l'âme du pape sa haine envenimée. Les événements qui s'étaient passés le jour de l'Ascension, tout en irritant davantage Alexandre Borgia contre la nouvelle audace du Frère, lui avaient démontré la faiblesse des partisans et la puissance des ennemis de Savonarole. Aussi pensa-t-il que le temps était enfin venu d'expédier le bref d'excommunication préparé déjà depuis quelque temps.
(1) Nous trouvons quelques renseignements sur ce fait dans une Lettre àmessire Lorenzo di Filippo S trozzi, écrite par Antonio son serviteui'y en date du 20 mai 1497, « Dans la ville, comme Ui le sais, une violente agitation s'est produite à propos du Frère, et l'état des choses est devenu tel, que les opinions se manifestent avec éclat. Pour éviter de nouveaux désordres, on a tenu ce matin une grande Pratica. J'apprends que les membres de la Seigneurie et que d'autres magistrats s'efforcent de rétablir la paix entre les citoyens, d'anéantir les partis favorables au Frère comme ceux qui lui sont hostiles, car ces différents partis causent le déshonneur et la ruine de la ville, du public et des particuliers. Pour consolider cette paix, il paraît qu'on a l'intention d'exiler le Frère. » Magliab., Cl. XXXIV, 288.
Le 2^ mai , Savonarole, pour conjurer l'orage qu'il seiUait grossir au-dessus de sa tôle , écrivit au pape. Prenant un ton doux et digne à la fois, il commençait ainsi : « Pour quelle raison mon Seigneur s'irrite-t-il contre son serviteur? » Il se plaignait ensuite de n'avoir jamais été écouté par le souverain-pontife, qui avait toujours prêté trop facilement l'oreille à des accusations mensongères, quoique les sermons incriminés eussent été imprimés et démentissent formellement toutes les calomnies. Puis , il rappelait avec indignation l'impudente audace de Gennazzano. Ce moine, après avoir du haut de la chaire stigmatisé la conduite du pape en des termes si indignes d'un orateur sacré que Savonarole le blâma devant tout le peuple (1), avait accusé perfidement des fautes commises par lui-même un religieux qui n'avait jamais attaqué personne en particulier, et moins que tout autre le prince des fidèles, le vicaire du Christ. Savonarole déclarait de nouveau qu'il se soumettait au jugement de l'Église et qu'il ne prêchait que la doctrine des saints Pères, comme il le prouverait bientôt à tout le monde dans son Triomphe de la croix. Enfin il terminait sa lettre par les mots suivants : « Si tout appui humain me fait défaut , je mettrai mon espérance en Dieu et je révélerai à l'univers entier la méchanceté de mes persécuteurs. Peut-être se repentirontils de leur entreprise. »
Quand cette lettre fut écrite, l'excommunication était déjà prononcée (2). Le bref était parti de Rome le
(1) Savonarole fit plusieurs fois allusion à la violence des sermons de Gennazzano; elle était d'ailleurs Irès-connue.
(2) Comme la lettre de Savonarole portait la date du 22 mai 1407, tous les biographes du l rèrey ont vu, à tort, la réponse au bref d'exfommu-
12 mai; seulement, par mi hasard heureux pour Savonarole, les circonslances se prêtèrent à en diminuer l'effet. Écrit sous forme de lettre, il était adressé aux frères de la Santissima Annunziata, comme si le pape avait craint de l'adresser, selon la coutume, à l'universalité des croyants. Il devait être porté à Florence par le théologien Giovanni da Camerino ; mais celui-ci, une fois arrivé à Sienne, y resta plusieurs jours , hésitant à continuer sa route, et enfin, de peur d'être mis en pièces par les partisans du Frère, il revint sur ses pas après avoir confié à d'autres la mission dont il s'était chargé. De cette façon, le bref ne parvint à Florence que vers la fin de mai. Les membres du clergé refusèrent en assez grand nombre de le publier, parceque le commissaire apostolique, dont l'usage exigeait la présence, n'était point là. Néanmoins, il fut affiché dans les églises principales de chaque quartier (1).
La teneur du bref ou, si l'on veut, de la lettre aux pères Servîtes, n'était pas moins singulière que sa forme. « Par plusieurs personnes dignes de foi , » c'est ainsi que s'exprimait le souverain pontife, « nous avons ap-
nication. Le bref, qui fut écrit le 12 du même mois,' mais qui éprouva en roule de longs retards, comme on le verra, n'était pas même arrivé à Florence le 22 mai. Les historiens contemporains ne nous imliquent pas le jour précis de l'arrivée du bref; mais ils disent qu'elle eut lieu vers la fin du mois. Les lettres manuscrites examinées par nous ne parlent pas, jusqu'à cette époque , de l'excommunication (voir aussi la lettre du 20 mai, citée plus haut ). D'ailleurs, si la lettre que nous avons rapportée avait été écrite en léponse à l'excommunication, elle n'aurait aucun sen-. Meyer semble avoir entrevu celte vérité, mais il n'a pas su corriger l'erreur, et il a cru, avec beaucoup d'autres écrivains, que le bref, parti (le I^ome le 12, avait dû parvenir à Florence vers le 16 ou le 17. (I) \ ioli, Burlamacchi, Pic, Barsanti, Marchese, Nardi, Parenti, etc.
pris qu'un certain frère Jérôme Suvonarole, aujourd'hui, nous a-l-on dit, vicaire de Saint-Marc, a propagé une pernicieuse doctrine, pour le scandale et la perte des âmes simples. Nous lui avons ordonné , en vertu de la sainte obéissance, de suspendre ses prédications et de venir auprès de nous s'excuser de ses erreurs; mais il n'a pas voulu obéir, alléguant quelques excuses que nous avons acceptées avec trop de bienveillance (1), dans l'espoir que notre clémence le convertirait. Comme il persistait dans son obstination, un second bref (7 novembre 1496) lui commanda, sous peine d'excommunication, de réunir le couvent de Saint-Marc à la congrégation Toscano-Romaine, récemment créée par nous. Alors encore son entêtement resta inébranlable, et il encourut ainsi la censure, ipso facto. Nous vous ordonnons donc à présent de déclarer, les jours de fête, en présence du peuple, que le frère Jérôme est excommunié et qu'il doit être regardé comme tel par chacun, parce qu'il n'a pas obéi à nos avertissements et à nos injonctions apostoliques. Qu'il soit défendu à tout le monde, sous pareille peine, de lui venir en aide, de le fréquenter ou de le louer soit dans ses paroles, soit dans ses actes, attendu qu'il est excommunié et suspect d'hérésie. — Donné à Rome le 12 mai 1497 (-2). »
Après avoir tant incriminé la doctrine du Frère , le pape la qualifiait simplement de suspecte, d'après ce
(1) On voit ici que Savonarole avait dit la stricte vérité en aflirnianl que le pape lavait excusé de n'étro pas allé à Uonic.
(2) Voir ce bref dans TAppendice de l'édition italienne. Le i)ère Marchese semble mettre en doute l'authenticilé de ce bref, parce que la forme régulière n'y est point observée. Nous reviendrons ailleurs sur celte question.
qu'il en avait entendu dire, reconnaissant ainsi implicitement qu'il ne l'avait pas examinée. L'excommunication n'était donc basée que sur le refus de réunir Saint- Marc à la congrégation Toscano-Romaine. Mais celte réunion, ainsi que nous l'avons vu plus haut, n'avait été qu'un prétexte pour fermer la bouche à un ennemi politique, et Savonarole s'y était opposé en alléguant les plus solides raisons. Il avait démontré qu3 son devoir, comme son droit, était d'agir ainsi, à cause des suites funestes que la réunion pouvait entraîner pour son couvent, et il avait ajouté que la décision ne dépendait pas du Prieur seul, mais de tous les moines de Saint- Marc. Quoi qu'il en soit, l'excommunication montrait clairement au monde que l'Église ne pouvait encore proclamer hérétique la doctrine de Savonarole. Le pape avait pardonné au Frère de n'avoir pas comparu à Rome et il ne pouvait l'accuser de désobéissance que dans une question peu importante, dans une question tranchée par le saint-père lui-même tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, dans une question mise en avant pour les besoins d'une cause étrangère aux intérêts religieux.
Cependant Savonarole, sans trop précipiter les choses , s'apprêtait à se défendre. Le 19 juin 1497 , il écrivit VËpitre, à tous les chrétiens et à tous les fidèles aimés de Dieu, contre l'excommunication suhreptice (1). Après y avoir répété les arguments qu'il avait invoqués tant de fois relativement à sa doctrine, il disait en unissant : « Que les tièdes ne s'épouvantent pas, car cette ex-
(1) Episiola contro lascomunicasure!(t'Ja,a tuiti chrhtlani e dilelti a Dio.
communication n'est valable ni devant Dieu ni devant les hommes, allendii que les causes et les accusations qui l'ont provoquée ont été faussement inventées par nos ennemis. Je me suis toujours soumis et je me soumets encore à présent au jup;ement de l'Église , et je ne manquerai jamais au devoir de l'obéissance; mais on n'est pas obligé d'obéir aux ordres qui sont contraires à la charité et à la loi du Seigneur, parce qu'alors nos supérieurs ne tiennent plus la place de Dieu. Quant à vous , préparez-vous par la prière à ce qui peut arriver; et si l'affaire est poussée plus loin , nous ferons entendre la vérité au monde entier (1). » Dans une seconde lettre, Contre la sentence d'excommunication (2), Savonarole s'efforça de prouver, par de longues citations empruntés à Gerson, qu'il ne faut pas redouter les censures injustes, et que la soumission à toute sentence indistinctement «est une patience d'âne, une crainte de lièvre et une folie ». Puis, continuant à reproduire les paroles de Gerson, il parlait des appels aux conciles contre les papes. Sur cette question , il s'exprimait avec quelque incertitude ; pourtant , il déclarait que résister au pape, quand celui-ci veut se servir de son autorité pour la destruction de l'Église, c'est non-seulement faire un acte permis, mais accomplir un devoir. c< Le chrétien ne pèche pas », dit plus loin Savonarole en invoquant toujours les idées de Gerson, « quand, pour se soustraire à une excommunication injuste, il a recours à l'appui du pouvoir séculier, parce que les sentences de cette sorte ne sont que des abus d? pouvoir, parce que le droit naturel
(1) Cette ëpîlrc se trouve aussi dans Quélif, t. II, p. 11
(2) Conira s^nlenlinm excommunie dionis.
nous enseigne à repousser la force par la force. Celte résistance sera particulièrement légitime lorsqu'on aura eu soin de ne donner lieu à aucun scandale et d'éclairer les esprits pusillanimes, qui croient que le pape a toute autorité sur le ciel et sur la terre. Il faut être humble et doux envers le souverain pontife; mais lorsqu'on n'obtient rien par l'humilité, il faut passer à une liberté courageuse. » Telle était la conclusion de Gerson, et Savonarole ajoutait : « Tout cela vient admirablement à notre aide; cependant , l'ignorance des hommes est si grande aujourd'hui , que beaucoup d'entre eux regardent comme excommuniés, non-seulement nous , mais tous ceux qui entrent dans le couvent. D'autres personnes, plus ignorantes encore, vont jusqu'à s'imaginer qu'elles doivent s'abstenir de causer avec quiconque fréquente notre église. Ces gens-là ne savent pas que Martin V a dit dans le concile de Constance et répété dans le concile de Bâle que les fidèles ne sont pas tenus d'éviter les excommuniés quand ceux-ci ne sont pas expressément nommés (1). »
Le 22 juin, l'excommunication fut enfin publiée à Florence. Tout le' clergé, avec les frères mineurs, avec les religieux de Santa-Croce, de Santa-Maria Novella et de San-Spirito, avec les Moines Noirs et les Zoccolanti, se réunit dans la cathédrale, où le bref, au son des cloches et à la lueur des torches, fut solennellement lu à haute voix; après quoi l'on éteignit toutes les lumières et l'église rentra dans le silence et l'obscurité (2).
(1) Celte lellre, écrite en latin, se trouve aussi dans Qiiélif, t. II, p. 191.
(2) Violi, Burlamacchi, Barsanli, Pic. etc.
Il serait difficile de s'imaginer les discours qui se tinrent et les désordres qui eurent lieu à Florence lorsque l'excommunication eut été proclamée. La fête de saint Jean tombait deux jours plus lard (24 juin). Les auguslins et les franciscains déclarèrent qu'ils ne voulaient point y assister, si les moines de Saint-Marc y prenaient part. 11 fut donc ordonné à ceux-ci et aux dominicains de Fiésole de rester ce jour-là dans leur couvent. L'audace des Compagnacci, encouragée d'ailleurs par une Seigneurie toute composée d'Arrabbiati, ne connaissait plus de frein et suscita dans la ville une grande licence de paroles et d'actions. Partout on se répandait en invectives contre Savonarole. On publia une foule de sonnets anonymes, de canzoni, d'écrits lascifs et de poésies railleuses contre sa doctrine. Pendant la nuit, quand les frères étaient rassemblés dans le chœur, on cherchait à les troubler par des cris, par des chants, par des insultes, par des pierres lancées du dehors. Comme les magistrats ne punissaient point les coupables, les excès prenaient chaque jour des proportions plus menaçantes, et les tristes effets s'en multiplièrent bientôt outre mesure. Les mauvaises mœurs triomphèrent comme par enchantement; les églises étaient vides, et les cabarets au contraire assidûment fréquentés; les femmes exhibaient leurs costumes indécents, leurs joyaux cachés, et, de nouveau par toute la ville, elles se montraient parées avec un luxe extravagant. Les jeunes gens parfumés faisaient entendre les chants carnavalesques sous les fenêlres de leurs maîtresses, qui n'en rougissaient plus. En moins d'un mois, il sembla que les jours de Laurent le Magnifique étaient revenus; la pensée de la patrie et de la liberté était complètement oubliée.
Telles furent les premières conséquences du bref lancé par Alexandre VI (1).
Cependant, le gouvernement florentin était soumis à des vicissitudes continuelles; aussi, les affaires se trouvèrentelles bientôt en d'autres mains. La Seigneurie de juillet et d'août n'éprouvait que de la bienveillance pour Savonarole, et dès les premiers jours de son entrée en fonctions elle entama des pourparlers avec la cour de Rome, afin d'obtenir que l'excommunication fiit révoquée. Gomme le pape semblait vouloir soumettre à six cardinaux l'examen de la doctrine du Frère, la Seigneurie, dès le 2 juillet, écrivit à son ambassadeur Alessandro Bracci, pour qu'il appuyât cette idée, car elle pensait qu'on ne pourrait trouver rien à reprendre dans les opinions de Savonarole. Le 8 du même mois (2) , elle recommanda de nouveau à son ambassadeur de s'employer énergiquement en faveur de cette cause, et lui envoya une lettre destinée au pape, lettre où se trouve le passage suivant : « Très-Saint-Père, les censures papales nous affligent extrêmement , à cause du respect que la République a toujours eu pour l'autorité pontificale, et parce que nous voyons les méchants accuser à tort auprès de Votre Sainteté un homme tout a fait innocent. A nos yeux, cet homme est bon, sincèrement religieux, très-instruit de toutes les choses chrétiennes. Depuis plusieurs années , il a consacré ses efforts au bien de notre peuple, et l'on ne pourra découvrir aucune tache dans sa doctrine ou dans sa vie. Mais la vertu n'a jamais
(1) IVarcIi, Violl, Barlamacclii, Bar5anti,etc., ont décrit en détail cet étal des mœurs.
(2) Cos icUres ont été publiées parmi les Dociimenti du père Mir- «!iese dans Wirchivio Storico.
manqué d'exciler l'envie. Bon nombre de Florentins travaillent à rabaisser la réputation des honnêtes gens, et croient se grandir en les persécutant avec audace. Nous supplions donc instamment Votre Sainteté de consentir, dans sa paternelle et divine charité, à juger ellemême cette affaire et à révoquer les censures, non-seulement à l'égard de Savonarole, mais à l'égard de tous ceux qu'elles ont pu atteindre. Votre Sainteté ne saurait accorder à la République une plus grande grâce, surtout en ces temps de peste, où les censures entraînent de si graves périls pour les âmes (1). »
Pendant toute l'année, la République continua, dans une correspondance suivie, à soutenir avec chaleur Savonarole, qui eut le bonheur d'être appuyé par plusieurs Seigneuries favorables à sa cause, et parles Dix, toujours dévoués à ses intérêts (2). Alessandro Bracci, ambassa-
(1) Voir la lettre même dans Quélif et dans le père Marcliese. '
(2) Les magistrats écrivirent beaucoup d'autres lettres. Une lettre du 21 juillet louait messire Alessandro et messire Ricciardo du soin qu'ils avaient mis à bien disposer les cardinaux à l'égard de Savonarole,et les pressait de continuer à servir une cause dont les adversaires étaient nombreux. Dans une autre lettre, portant la date du 1" août, les magistrats félicitent l'ambassadeur. « Nous nous rejouissons, disent ils, de ce que Sa Sainteté se montre bienveillante et favorable à nos désirs. » Ils envovèrent aussi deux lettres de remerclment au\ cardinaux de Capaccio et de Perouse , qui avaient travaillé au succès de la même négociation. Le 11 août, ils poussaient l'ambassadeur à faire tous les efforts possibles pour agir sur Te^prit des six cardinaux préposés aux affaires ecclésiastiques, parce que la cause de Savonarole semblait devoir être portée devant ces personnages. Le 2G septembre, ils recommandaient au cardinal Caraffa de s'employer au|rès du pape; le 28 septembre, ils sollicitaient, par lintern.édiaire de Bracci, l'appui du cardinal Caraffa ; le 13 octobre, nouvelles instances; le 7 novembre ils expédiaient deux
(leur à Rome , secondait de tout son pouvoir les magistrats florentins : il gagna les cardinaux de Pérouse, de Bénévent et de Capaccio, surexcita le zèle, déjà m:iintes fois éprouvé, du cardinal de Naples, s'assura la coopération de Giorgio Benigno et de Giovanni Nasi , qui demeuraient à Rome en ce moment et qui, par leurs paroles comme parleurs écrits, avaient constamment été les défenseurs du Frère. Tandis que de tous les côtés on cherchait, non sans quelque espérance de succès, à calmer le courroux du pape et à lui inspirer des sentiments de bienveillance, Savonarole reçut une indigne proposition. Le cardinal de Sienne (I) lui fit savoir que si la somme de 5,000 écus était payée à l'un de ses propres créanciers, il se chargerait d'obtenir la révocation de la censure. Le cas n'était ni nouveau ni surprenant, car à Rome on trafiquait alors de toutes choses. Le Prieur de Saint-Marc, ainsi que chacun peut le croire, repoussa avec mépris celte offre impudente. Dans une lettre à un ami, il disait : « Je mériterais une censure bien plus sévère, si j'achetais à prix d'argent la levée de l'excommunication (2). » Néanmoins, ce fait prouve que l'esprit du saint-père ne semblait pas inflexible, et que Savonarole pouvait entrevoir les perspectives d'un avenir meilleur.
Sur ces entrefaites eut lieu un de ces drames sanglants,
lettr.^s dont nous parlerons plus loin. Voir les Documenti du père Marchese.
(1) Plus lard, Pie TH.
(2) Lettre à Lodovico Pittorio, chancelier du duc Hercule P"" de Ferrare. HUe a été publiée par le père Marchese. Le fait de la proposition du cardinal est répété dans les écrits de Burlamacchi, de Barsanti, de Souvéi^es, et a été confirmé par le père Marchese.
par lesquels la famille Borgia avait le secret d'inspirer une profonde horreur à un siècle qui fut pourtant un des plus scandaleux. Le duc de Candie, fils aîné du pape, fut poignardé pendant la nuit et jeté dans le Tibre. Son frère, le cardinal de Valence, était l'auteur du crime. Il y avait été poussé par la jalousie qu'il avait puisée dans son amour incestueux pour sa sœur Lucrèce, et par une ambition sans frein qui ne pouvait supporter de compétiteurs. L'épouvantable forfait remplit d'un amer chagrin le cœur môme d'Alexandre Borgia. Celui-ci parut, pour la première et la dernière fois de sa vie, se repentir de ses nombreuses fautes, et sembla résolu à s'amender. Il se renferma dans une rigoureuse solitude et choisit une commission de cardinaux pour remédier aux maux dont l'Église souffrait si cruellement (1).
Savonarole pensa immédiatement au profit qu'il pouvait tirer des circonstances, et le l^"" juillet il écrivit au souverain pontife. Après avoir adroitement compati à la douleur d'Alexandre VI, il encourageait le pape à persévérer dans sa louable résolution, et finissait par plaidersa propre cause. « Très-Saint Père, disait-il, la foi absolue aux miracles et aux œuvres surnaturelles, la foi confirmée par le sang des martyrs , est seule capable de procurer au cœur de l'homme le calme et les véritables consolations. La foi est supérieure aux sens et à la raison, nous élève au-dessus du monde , nous conduit vers les choses invisibles, élargitnotre esprit. C'est ellequi nous aide à supporter les afilictions, i\ nous réjouir au milieu de Tadver-
(1) Voir GuicharJin, Sloria iVValia, et les historiens contemporains.
site. Aussi est-il écrit que le juste ne sera jamais abattu, et le juste est celui qui, par la foi, vit dans le Seigneur. Bienheureux est l'homme qui est appelé à cette grâce de la foi. Que Votre Sainteté réponde donc à cet heureux appel, afin que sa tristesse se change tout de suite en joie. La bonté du Seigneur dépasse la grandeur de nos péchés. » Savonarole arrive ensuite à parler de luimême : c< Je vous annonce, écrit-il, des choses dont je suis certain et pour lesquelles je souffre volontiers toutes les persécutions. Mais que Votre Sainteté accorde sa faveur à cette œuvre de la foi, pour laquelle je travaille sans cesse, et qu'elle ne prête plus l'oreille aux impies. Elle recevra ainsi du Seigneur le calice de joie, au lieu du calice de douleur. Car ce que j'ai prédit est vrai, et quiconque résiste au Seigneur ne pourra jamais avoir la paix. Ces conseils , Très-Saint Père , me sont inspirés parla charité, et j'espère que Votre Sainteté sera efficacement consolée par Dieu, dont la colère éclaterabienlôt comme le tonnerre ; heureux alors ceux qui se seront confiés en lui. Que le Seigneur, source de toute miséricorde, assiste Votre Sainteté parmi ses tribulations (1). »
On éprouve une impression singulière en lisant cette lettre, dans laquelle le Frère excommunié exhortait le souverain pontife à la vertu et à la pénitence. Celui-ci ne s'en montra point offensé, il sembla même disposé à la douceur et à la bienveillance, signe évident que sa douleur et que son repentir étaient sincères et duraient encore. Mais ce ne furent que de courts et fugitifs moments, Alexandre VI revint presque aussitôt à sa vie
(1) Cette lettre a été publiée par M. Perrens dans l'Appendice de son premier volume.
scandaleuse avec plus d'entraînement que jamais, et accusa hautement Savonarole d'avoir eu l'audace d'insulter i\ sa douleur paternelle (I).
Quoi qu'il en soit, si la Seigneurie et Savonarole agissaient dans un sens, il ne manquait pas de gens qui travaillaient dans un sens contraire. Déjà les Arrabiati avaient envoyé à Rome une adresse couverte de signatures, adresse où ils répétaient les accusations habituelles conti'^ le P"'rère. Dès que cette manœuvre fut connue à Florence par l'intermédiaire de l'ambassadeur, deux autres adresses furent aussitôt rédigées en faveur de Savonarole. Dans lu première, les deux cent cinquante religieux de Saint-Marc louaient la vie et la doctrine de leur prieur ; ils suppliaient le saint-père de supprimer les censures et de soutenir la généreuse entreprise de Savonarole; l'appui prêté à cette entreprise serait pour le souverain pontife une source de mérites auprès de Dieu. La seconde adresse, qui suivit de près la précédente, en confirmait la teneur et était signée par un grand nombre de citoyens notables. Préparée au mois de juillet, elle réunit bientôt trois cent soixante trois signatures, et les adhésions affluaient encore lorsque la recrudescence de la peste interrompit presque toutes les affaires à Florence (2).
(1) Lanibassadeur florentin à Rome mentionne dans ses lettres les plaintes du pape.
(2) L'Appendice de rédilion italienne contient ces deux déclarations ou lettres au pape. Parmi les signataires de la seconde, on remarque le nom de Niccolô d'Alessandro Machiavelli, que M. Perrens a pris, par erreur, pour le secrétaire florentin, et qui était au contraire le lils de Bernardo,
Il mourait déjà de cinquante à soixante-dix personnes par jour. Ces chiffres^ regardés alors comme peu considérables, inspiraient cependant pour l'avenir des craintes très-sérieuses, à cause delà multitude agglomérée dans la ville (1). Les citoyens riches cherchaient un refuge à la campagne, et répouvante devenait générale. Pendant qu'on abandonnait la ville et les affaires, des occupations nouvelles et plus graves, ainsi qu'on peut se l'imaginer, commençaient au contraire pour Savonarole. Son ministère lui imposait, au milieu des malheurs publics, le devoir de secourir et de consoler les malades. Quoique l'excommunication l'empêchât d'administrer les sacrements en dehors de son monastère (2), une lourde responsabilité pesait sur lui, car il avait à veiller sur deux cent cinquante frères, novices pour la plupart , tous renfermés dans un seul couvent, où, faute de précautions efficaces, la contagion pouvait exercer les plus grands ravages. Au bout de peu de temps, un des religieux tomba malade. Avec la peste, la terreur était entrée à Saint-Marc. Les plus timides voulaient fuir, d'autres conseillaient à Savonarole de se mettre à l'abri du fléau, quelques citoyens lui offraient leurs villas ; mais le Prieur de Saint- Marc comprenait trop bien quel était son devoir en ces tristes circonstances. Il profita des offres qu'on lui faisait pour envoyer à la campagne les novices et les plus jeunes moines, parmi lesquels se trouvait son frère Mau-
(1) Lettre de Savonarole à son frère Albert, en date du 24 juillet. Voir le père Marchese, Documenti, etc.
(2) C'est pour n'avoir point observé la situation faite à Savonarole par l'excommunication, que M. Perrons a affirmé que Savonarole se montra craintif et indifférent pendant la peste.
relio, et il resta dans le couvent ainsi dépeuplé avec ses disciples les plus fidèles et les plus expérimentés. Il lisait et commentait devant eux les lamentations de Jérémie(!), les prophéties de Jonas, l'histoire de Samson, fortifiant leur âme par ses paroles. Aux moines absents, il écrivait des lettres fréquentes et affectueuses; il les exhortait à supporter courageusement le péril, et à bannir les craintes exagérées. « Je fais tous mes efforts, écrivait-il à fra Paolo del Beccuto, qui voulait s'éloigner de son propre couvent, pour que nos Pères échappent au danger; mais je vois que quelques-uns se montrent plus abattus que les laïques; c'est là une pusillanimité indigne de vrais religieux, qui doivent rechercher plutôt que craindre la mort. Il faut se confier dans le Seigneur et non dans la fuite. Je ne crois donc pas que vous deviez en ce moment vous absenter de votre couvent. Les frères de Saint-Marc meurent joyeusement, comme s'ilsallaient à une fête. Ceux qui prennent soin des malades se portent bien. Aujourd'hui, après avoir conversé avec moi, fra
(1) C'est probablement l'ébaiiche imparfaite et tronquée de ces commentaires que renferme le petit volume intitulé : Alcuni sermoni de' voti di F. Jeronimo Savonarola, sopra il principio délia Cantica e altri luogfii ;\enei\â, 1556. Les commentaires sur le cantique de Salomon, eux aussi, sont seulement ébauchés; mais on y remarque des passages, en italien, qui sont moins imparfaits que les sermons sur Jérémie, et qui ne manquent pas de mérite. L'original des commentaires consacrés au Cantique des cantiques, ainsi que de nombreuses notes pour des sermons, des leçons, etc., se trouvent à la Magliabechiana, dans un précieux manuscrit contenant des fragments autographes, manuscrit que mentionne avec quelques détails l'Appendice de l'édition italienne.
Antonio da S. Quinlino a été atteint de la peste (I). »• Toutes les lettres que Savonarole écrivit à cette époque sont empreintes d'une tendresse profonde pour ses religieux et pour sa famille, d'une fermeté et d'une sérénité d'âme admirables. Le 24 juillet, en donnant à son frère Albert, médecin à Ferrare, des nouvelles de Maurelio, moine à Saint-Marc, il s'exprimait ainsi : « Fra Maurelio se trouve hors de Florence , à cause de la peste qui , à la vérité , n'est pas encore très-violente, mais dont les débuts sont inquiétants. Chaque jour, nous avons de cinquante à soixante-dix morts dans la ville , quelques personnes disent même qu'il y a cent décès. On ne voit que croix et que cadavres. Nous nous portons bien, grâce à Dieu; je n'ai pas quitté Florence, quoique j'aie envoyé à la campagne plus de soixantedix frères, parce que je n'ai point peur et parce que je tiens à consoler ceux que visite la tribulation (2). » Plus tard (14 août), il écrivait de nouveau à son frère; « Ne craignez rien de mon séjour parmi les pestiférés : le Seigneur me viendra en aide. Bien que l'on m'ait offert plusieurs asiles , je n'ai pas voulu abandonner mes chères brebis ; je reste afin de consoler les affligés. Rien d'ailleurs n'est merveilleux comme la joie de ceux qui meurent. Moines et laïques, hommes et femmes rendent l'âme en louant le Seigneur (3). »
Dans ces moments solennels , les pensées de Sàvona-
(1) Voir le père Marchese, Document. Nous donnons en entier, dan*^ l'Appendice, la traduction de celte lettre. {ISote du tracl.)
(2) Voir le père Marchese, Documenii. ÎNous donnons dans l'Appendice la traduction des deux lettres de Savonarole à son frère Albert.
( Note du irad.)
(3) lb:d.
rôle ne se tournaient pas seulement vers ses religieux. Par ses paroles, par ses écrits, par tous les moyens possibles, il s'elïorçait de secourir aussi les laïques. Pour eux, il composa son Épitre à tous les élus, qu'il appela aussi Traité de médeciyie contre la peste {\). Il y indiquait sept règles pour maintenir le corps et l'esprit dans un salutaire équilibre ; il exhortait à se nourrir avec modération, recommandait la gaieté , la charité envers les malades : « Assistez-les, disait-il, servez-les en toutes choses, de toutes les façons, même s'ils sont vos ennemis (2). »
Par bonheur, le danger fut moindre qu'on ne l'avait craint. Au commencement d'août, la peste commençait déjà à diminuer sensiblement ; vers le milieu du mois, elle avait presque entièrement disparu (3). Les citoyens
(1) Cet écrit porte la date du 15 juillet 1497 ; il parut alors à Florence, et fut publié plus tard à Venise (1538) dans un petit volume intitulé : Alcuni devoiisshni trait ail di F. Jcionimo Savonarola, etc.
(2) 11 existe différentes lettres écrites durant ces mois par Savonarole. Le Frère écrivit sur la perfection de la vie chrétienne à Maria Angiola Sforza (24 mai 1497) et à François Pic (8 mai 1497). Dans une autre lettre à François Pic , il dit que l'excommunication n'a pas entravé son œuvre, que les moines, au contraire, sont joyeux et contents (2 juillet 1497). Il écrivit aussi à deux jeunes dames de Ferrare pour leur conseiller de se mieux préparer par la méditation à suivre leur vocation religieuse (24 mai 1497). Quant à messire Bertrando de Ferrare, protonotaire apostolique, il le félicite de sa foi, qui, éprouvée par les tribulations, ne vient pas des lumières naturelles (12 juillet 1497 ). 11 exhorte le duc de Ferrare à conserver la foi et Tencourage à croire que Dieu procède avec mesure dans Texccution de ses ])lans, sans en retrancher un iota (1" août 1497). 11 félicite Giovanna Caraffa, femme du comte Jean F;ançoisPic, d'avoir gardé la foi et lui recommande de ne pas craindre les tribulations (13 août ) Dans une autre lettre, il l'engagea ne pas avoir la conscience trop scrupuleuse (G novembre 1497.) — Voir l'Appendice.
(3) Elle dura en tout deux mois et demi.
revenaient de la campagne et se livraient à leurs occupations habituelles; le couvent deSaint-Marc'était de nouveau ouvert au peuple, et le 15 août on célébrait dans le second cloître la fête de la Sainte Vierge, en rendant de publiques et solennelles actions de grâces pour la disparition de l'épidémie. La ville reprenait son aspect accoutumé. Chacun, après l'agitation et les alarmes de celte année, désirait trouver enfin le calme et le repos.