CHAPITRE III
ARRESTATIO.N DE LAMBERTO DELL' ANTELLA QUI DÉVOILE TOUTE LA CONJURATION DES MÉDICIS. PROCÈS ET CONDAM- NATION DES ACCUSÉS.^
La trêve entre les partis, si ardemment désirée par le peuple florentin après la cessation de la peste, avait à peine commencé, lorsqu'elle fut rompue par un événement qui provoqua dans la ville entière des troubles bien plus violents que ceux qui s'étaient produits depuis li94. Tandis que Valori et Tosinghi tâchaient de découvrir les flls de la conjuration de Pierre, ils surprirent un banni, Lamberto dell' Antella, se rendant en secret à sa maison de campagne et portant sur lui une lettre adressée à son beau-frère Francesco Gualterotti, membre du tribunal des Dix. Par cette lettre, Lamberto s'engageait à dévoiler des faits de la plus haute importance pour la République et à révéler tous les détails des intrigues de Pierre (1).
Il pouvait réellement en avoir eu connaissance, parce qu'il était un ancien et fidèle partisan des Médicis. Pendant la révolution de 1494, Lamberto et son frère Alessandro avaient été enfermés dans la prison des Stinche (2).
(1) Xardi, Machiavel et d'autres historiens racontent l'arrestation d'Anlella. Voir dans l'Appendice de l'édition italienne la lettre que Lamberto portait sur lui.
(2) Les Stinche étaient une prison que la l\épublique fit construire en
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Ils y avaient reçu de Pierre, qui se trouvait alors à Rome^ des promesses et des encouragements, et étaient parvenus à s'évader. Cependant, lorsqu'ils se présentèrent à lui, ils furent accueillis avec une singulière froideur et firent bientôt l'expérience de sa brutalité. « Il nous maintenait, écrit Lamberto, dans une continuelle activité , pour satisfaire le désir qu'il avait de retourner à Florence, et nous traitait ensuite plus mal que des chiens. » On eût dit, en effet, qu'aux yeux de Pierre la vie n'avait de prix que s'il pouvait opprimer ou maltraiter quelqu'un. Néanmoins, les deux Antellase soumirent à tout. Ils étaient encore à ses côtés quand il s'approcha des murs de Florence et quand il revint à Sienne. Là, ils lui devinrent suspects et furent incarcérés par son ordre. Telle était la cruauté de Pierre , telle était son ingratitude à l'égard de ses anciens et dévoués serviteurs, que, après avoir quitté Sienne, il envoya plusieurs messagers à Pandolfo Petrucci, chef et maître presque absolu de cette République, afin que celui-ci jetât les
1301 sur un terrain confisqué à la famille Uberli, alors en exil. Cette prison, située auprès des murs delà troisième enceinle, reçut en 1304 les habitants du village délie Slinche in val di Grève, après que le village, en révolte contre Florence, eut été complètement rasé. Dès lors, la prison s'appela Carcere délie Slinche. Elle servait à punir les criminels politiques et les débiteurs insolvables. Le poète satyrique Dino di Tura, les historiens Giovanni Yillani et Giovanni Cavalcanti, Lodovico, seigneur de Marradi, le peintre Cennino Cennini et Nicolas Machiavel y furent enfermés. On voyait sur les murs extérieurs une très-belle fresque de Giovanni da San Giovanni, frère de Masaccio, né en 1407. Dans l'intérieur de l'édifice se trouvait une autre fresque exécutée par un imitateur de Giotto et représentant l'expulsion du duc d'Aliiènes. Les Slinche (via deldiluvio) ont été remplacées en 1833 par un manège et par une siUe destinée à l'Académie ph'larmonique. (V. Fantozzi^ Guida di Firenze.) [Sole du Irad.)
frèi*es Anlella dans le Carnajo, prison si horiible qn'on n'en sortait jamais vivant (1). Malgré l'amitié qu'il portait à Pierre, Petriicci ne voulut pas jour le rôle de sicaire. 11 rendit la liberté à ses prisonniers, en leur défendant d'abandonner le territoire siennois, sous peine d'avoir à payer 2000 florins. Mais Lamborto et Alessandro étaient trop avides de vengeance pour peidre un instant; dès que l'occasion se présenta, ils s'enfuirent vers Florence. Lamberto put à peine maîtriser sa joie quand il fut pris avec la lettre dans sa poche et conduit devant les magistrats, ainsi que nous l'avons raconté (2).
Les Huit, lorsqu'ils eurent vu et examiné cet écrit, mirent aussitôt à la question, suivant le barbare usage du temps, le pauvre Lamberto, et, après lui avoir donné quatre fois l'estrapade, l'interrogèrent sur tous les points afin qu'il déclarât la pure vérité. Dans les réponses signées par le patient, ils trouvèrent compromis tant de citoyens puissants et renommés (3), qu'ils portèrent l'affaire devant la Seigneurie, ne voulant pas prendre
(1) Celte prison n'existe plus. {Soie du irad.)
(2) Ces détails sont tirés de la lettre trouvée sur Antella et des aveux qu'il écrivit ensuite. >'ous ne savons pas le jour précis de son arrestation. Mais la Seigneurie, dans une lettre adressée, le 10 août, à l'ambassadeur de Florence près la cour de Rome, mentionne déjà cet événement. Arc/iivio délie Hifonnagioni, Minute di letlere ad ambascia/ori; dans l'ancienne classification, le manuscrit était ainsi désigne: cl. X. dist. I, n° 198.
(3) La lettre citée plus haut nous apprenil que Tarrestat'on de Lamberto « a dévoie certaines dispositions coupables chez un personnage qu'on 7ie peut poursuivre » ; mais elle atténue ensuite autant que possible cette assertion en ajoutant que « les efforts du personnage ont été vains; parce que, s'il y a jamais eu une république où tout le monde fût d'accord pourdétruirela tyrannie, c'est la Ré])ublique florentine. »
sur eux la responsabilité d'un jugement aussi grave; mais la Seigneurie répondit qu'aux Huit seuls appartenait, d'après les Statuts, la décision des causes politiques (1). Néanmoins, à cause de l'importance du cas, cinq arroti ou assesseurs et sept membres du tribunal des Dix furent adjoints aux Huit pour les aider à poursuivre le procès. On se livra alors à un examen plus approfondi des faits. Rassuré par la promesse d'un pardon complet, Lamberto dell' Antella rédigea de longues révélations, où il divulguait toutes les trames de Pierre et nommait tous les amis que celui-ci avait à Florence (2). Il informa aussi les magistrats d'une nouvelle conjuration, dont les membres avaient promis à Pierre de l'introduire en secret à Florence pendant la nuit du 15 août. Gomme la plupart des citoyens se trouvaient à la campagne, les uns à cause de la belle saison, les autres à cause de la peste , le proscrit espérait pouvoir provoquer un soulèvement à son profit, en distribuant du pain et de l'argent à la plèbe affamée , en lui permettant de saccager un grand nombre de riches maisons; il devait, en même temps, se rendre maître du Palais public et prendre en mains le gouvernement de la ville (3). Le plan était trop audacieux et trop fou pour que Pierre osât seulement en tenter la réalisation; mais il trahissait l'état d'esprit du fils de Laurent le Ma-
(1) Pour le récit de ce procès, nous avons toujours suivi les documents authentiques. Parmi les historiens, nous avons principalement consulté PiUi {Archivio storico, t. I), qui raconte les faits avec une très- grande précision.
(2) Ce sont les révélations dont nous avons plusieurs fois parle, un peut en voir le détail dans l'Appendice de l'édition italienne.
(3) Nardi, dans son His/oire de Florence (p. 153), mentionne ce projet de conjuration.
gnifique et démontrait suffisamment à quels périls était toujours exposée la République.
Au milieu de ces agitations, les vingt citoyens chargés d'instruire le procès se réunirent en conseil après avoir pris une première connaissance des faits, et jurèrent de ne tenir aucun compte de la dignité ou de la condition des personnes. Puis, ils ordonnèrent que la Place fût occupée par des gens armés, que les condottieri se tinssent prêts à accourir avec leurs soldats en cas de besoin, et que personne ne pût sortir de la ville. Ils firent, en outre, appel aux gardes de la Seigneurie. Pour ne pas éveiller les soupçons, ce fut au nom même de la Seigneurie qu'ils enjoignirent aux citoyens les plus compromis par les révélations d'Antella de comparaître devant eux. Quelques-uns des complices de la conjuration prirent aussitôt la fuite, tandis que les autres se présentèrent. Quand l'instruction fut achevée , il se trouva que parmi les personnages qui étaient entre les mains des magistrats, cinq avaient commis le crime de haute trahison et devaient, d'après les lois, subir la peine capitale.
Le premierd'entre eux par la prudence et par l'autorité était BernardodelNero, vieillard de soixante-quinze ans. On l'accusait seulement d'avoir connu la conjuration et de ne l'avoir point révélée ; mais ce qui aggravait sa faute, c'est qu'à l'époque du complot contre la République il avait été gonfalonier. Au nombre des accusés figuraient aussi Giannozzo Pucci, jeune homme d'une rare intelligence, etLorenzo Tornabuoni, qui était regardé à Florence comme le type accompli du gentilhomme. Contre ceux-là, le peuple ressentait une haine violente, parce qu'il les savait de longue date partisans de Pierre (1),
(t) L'aïeule de Pierre était une Tornabuoni.
et parce que, en suivant avec régularité les sermons de Savonarole , ces personnages avaient réussi à se faire passer pour les plus chauds adhérents du Frère. Les deux autres accusés étaient Giovanni Cambi, riche marchand (1), et Niccolô Ridolfi, chef de la famille Ridolfi et parent de Pierre (2).
Lorsque les interrogatoires furent terminés, les douze citoyens qui avaient été adjoints aux Huit se retirèrent et les Huit restèrent seuls pour prononcer la sentence. Comme ils ne voulaient à aucun prix affronter le ressentiment des familles puissantes auxquelles appartenaient certains accusés, ils s'adressèrent de rechef à la Seigneurie; mais celle-ci refusa de nouveau une mission qui ne lui était pas imposée par les Statuts. Voyant la blâmable faiblesse des magistrats qui, par crainte, reculaient devant leur devoir, le gonfalonier Domenico Bartoli proposa de soumettre la cause au jugement du Grand-Conseil, chargé, suivant la nouvelle loi, d'examiner les affaires en dernier ressort. Les défenseurs des accusés s'opposèrent de toute leur énergie à cette proposition : a II n'est pas prudent, disaient-ils, d'initier si vite une aussi grande multitude aux secrets de l'État et de consulter tant d'opinions diverses, quand le jugement des principaux magistrats devrait suffire (3).» Ainsi, tandis
(1) II ne faut le confondre ni avec l'hislorien Giovanni Cambi, entièrement dévoué au parti populaire, ni avec le riche Cambi de la rue du Cocometo. Sa fiimille habitait dans le quartier de Santa-Trinita.
(2) Il était le beau-père d'une sœur de Pierre. Pour toutes ces particularités, voir Nardi, Sforia di Firenze, t. I , p. 130; Cerretani, idem, manuscrit de la Magliabech'ana ; Parenti, idem-, Guicciardiui, idem ch. xv; Pitti, idem.
(3) Pitii, Storia di Firenze.
que les magistrats n'osaient pas s'acquitter de leurs fonctions, les accusés, redoutant les lois et la haine populaire, désiraient traîner les choses en longueur, dans l'espoir que l'élection de la nouvelle Seij;neurie leur serait favorable. Dès le début ils avaient eu pour eux trois des membres de cette assemblée. Ayant réussi à gagner également Michèle Berti, parent de Bernardo del Nero, ils pouvaient entraver toutes les délibérations quinetourneraient pas à leur gré (l). Ils atteignirent leur but, car le jugement fut remis à la décision d'une nouvelle Pratica, dont la réunion fut fixée au 17 août. Ce n'était pas un faible avantage. Les nouvelles élections approchaient; d'heure en heure on attendait que la ligue envoyât d'impérieuses lettres de recommandation en faveur des accusés ; Pierre de Médicis augmentait de plus en plus le nombre de ses soldats dans la Romagne; enfin, puisqu'il était manifeste que les accusés n'échapperaient point à une condamnation réclamée par la loi , le temps seul pouvait leur donner quelque espoir. Mais le parti opposé n'ignorait pas ces calculs; aussi voulait-il arriver à une conclusion immédiate, de sorte que l'on prévoyait de violents orages dans la prochaine Pratica. La Seigneurie avait convoqué environ deux cents d'entre les principaux citoyens. Tous ne répondirent pas à cet appel, mais les seize gonfaloniers des compagnies.
(1) La Seigneurie se composait de neuf membres. Pour qu'une proposition Iriompliàt, il fallait que six voix se fussent prononcées en sa faveur. Le même nombre de voix était nécessaire au\ décisions du Conseil des Huit, parce que les deux tiers constituaient la majorité légale. Quand on ne consultait que la majorité numérique, ou majorité simple, cela s'appelait voter per le più /ave ; on ne tenait compte alors que du plus grand nombre de fèves.
les douze Buoni Uomini, les Dix de laguerre, les Huit de Garde et de Balie, les administrateurs du Mont-de-Piété, les Conservateurs des lois, les Chefs du parti guelfe, un grand nombre à'Arroti, et enfin le Sénat ou Conseil des Quatre-vingts, sans compter la Seigneurie, prirent part à la Pratica. L'assemblée se composait en tout de cent trente six personnes. Les défenseurs des accusés espéraient cette fois avoir une grande latitude pour agir et parler; ils pensaient que si les choses tournaient mal ils n'auraient point de peine, avec un tribunal aussi nombreux, a taire ajourner encore la décision. Lorsque les actes d'accusation eurent été lus, laSeigneurie ordonna quel'assemblee se divisât en sections pour délibérer, et que les différentes sections choisissent chacune un rapporteur pour rendre compte de leur opinion en toute liberté, sans avoir égard aux anciens usages qui défendaient d'exprimer un avis contraire à celui de la Seigneurie. La délibération eut pour résultat immédiat la condamnation à mort des cinq accusés et la confiscation de leurs biens (i). Ce verdict frappa les défenseurs d'une épouvante et d'une surprise inexprimables; ils ne savaient que dire ni que faire. Cependant, comme'ils étaient sûrs d'avoir dans la Seigneurie quatre votes favorables, ils soutinrent que les déclarations faites par quelques membres de la Pratica ne pouvaient exprimer exactement l'opimon de tous , et qu'il fallait en venir à un vote individuel. Ils s'imaginaient que ce procédé insolite serait une cause de desordres, parce que la plupart des citoyens, n'ayant pas l'habitude de parler en présence de la Seigneurie, s'embarrasseraient vraisemblablement dans leurs paroles, ce
(1) Pilli, Storia di Firenze.
qui permettrait d'émettre des doutessur la portée de leurs votes et ferait gagner du temps. Mais ce calcul fut déjoué par Francesco Yalori, qui s'avança tout à coup devant le banc de la Seigneurie, déclara à haute voix que les accusés méritaient la confiscation et la mort, et enjoignit au notaire de reproduire cette déclaration dans le procès-verbal. Les autres suivirent cet exemple et adhérèrent presque tous à la décision de Valori (1). La Seigneurie se vit ainsi forcée d'imposer aux Huit l'exécution du jugement. Cette exécution mise aux voix, fut votée par les Huit, malgré l'opposition de deux d'entre eux (2).
Les défenseurs crurent la cause de leurs clients tout à fait perdue. Ne sachant quel parti prendre, ils eurent recours à messire Guidantonio Vespucci, célèbre jurisconsulte, qui exerçait une grande influence surles Arrabbiati. Ce personnage suggéra la pensée d'un appel au Grand-Conseil contre la sentence des Huit, d'après la nouvelleloidessix fèves. L'autorisation d'interjeter appel fut aussitôt demandée à la Seigneurie, et, le vote ayant eu lieu, il se trouva que quatre voix s'étaient prononcées en faveur de cet appel. Les dissentiments s'exprimèrent alors d'une façon si tumultueuse, qu'il fallut remettre la Pratica au 21 août. C'est ainsi qu'inopinément les défenseurs des accusés réussirent de nouveau dans leur tactique.
Cependant, la discorde passait du Palais sur la place publique. On criait partout qu'il fallait faire justice , que la patrie était en danger, que soumettre l'affaire
(1) Pitti pense que le notaire négligea d'inscrire le petit nombre des votes contraires, car on ne peut supposer qu'il y ait eu unanimité.
(2) Pitti, Sloria d\ Firenze.
à l'examen d'une nouvelle Pratica c'était compromettre la République. Dans la ville circulaient eu même temps des écrits anonymes qui accusaient avec âpreté la faiblesse des magistrats. Telle était la disposition des esprits, lorsque le 21 août on réunit la seconde Pratica pour délibérer sur l'admissibilité de l'appel; aussi n'est-il point étonnant que la discussion ait été immédiatement très-orageuse. D'un côté, en employant un langage exagéré fort agréable d'ordinaire aux oreilles du peuple, langage dont les Arrabbiati avaient coutume de se servir adroitement quand leur intérêt était en jeu, on soutenait « que les lois accordaient le droit d'appel contre les sentences des Huit, que le peuple était maître absolu de la République, que toutes les causes devaient par conséquent être portées devant lui en dernier ressort, qu'il appartenait au peuple de trancher les questions susceptibles d'entraîner la peine de mort. )) Mais ces paroles, dans la bouche de ceux qui avaient conspiré pour le rétablissement des Médicis, excitaient l'indignation, et le parti opposé répondait « que l'opinion du peuple était connue de tout le monde, que dès le principe on avait offert aux accusés la faculté d'être jugés par le peuple et que ceux-ci l'avaient refusée. La loi de l'appel avait été faite seulement pour empêcher que six fèves, c'est-à-dire six juges, pussent condamner un citoyen à mort et confisquer ses biens; mais dans le cas présent ce n'étaient ni les Huit ni la Seigneurie qui avaient prononcé le jugement, c'étaient tous les magistrats, tous les principaux citoyens. Contre ce tribunal extraordinaire il n'existait aucune loi autorisant l'appel; ceux qui le demandaient n'avaient pas d'autre but que de gagner du temps, alors que la Repu-
blique était en proie au désordre , alors que la patrie courait les plus grands dangers , alors que dans la Seigneurie elle-même on avait attenté à la liberté. «Ignorez-vous, s'écriait-on, que le tyran renforce de nouveau son armée? Ne voyez-vous pas que vous ouvrez la porte à Pierre de Médicis (1)? » A ces paroles, les membres du Collège (2) se levèrent en fureur; ils menacèrent d'arborer les gonfalons, et de se mettre à la tête du peuple afin d'aller détruire les maisons de ceux qui s'opposaient à l'exécution d'une sentence si juste et si nécessaire. Le tumulte et la confusion furent alors à leur comble. Au milieu des cris, on distinguait les paroles de Francesco degli Albizzi, qui, d'une voix terrible, ne cessait de répéter : « Qu'on fasse justice , qu'on fasse justice. » Les défenseurs des accusés ne pensaient qu'à augmenter le tumulte, espérant que la journée se passerail encore sans qu'on délibérât. En effet, le soir approchait, et l'on discutait toujours sans arriver à aucune conclusion, parce que les popolani, aveuglés par la passion, contribuaient à rendre impossible toute discussion régulière et secondaient ainsi, sans le vouloir, les desseins de leurs adversaires.
En ce moment, on reçut des lettres écrites par les ambassadeurs. La Seigneurie en donna lecture à l'assemblée dont l'irritation ne fit que s'accroître. Ces lettres annonçaient que la République était exposée aux plus graves complications, que ses ennemis intriguaient partout contre elle, que le duc de Milan les favorisait,
1) Voir Pilti, qui rapporte lidèloinenl les discours prononcés dans la Prafica. Voir aussi Cerrelani el Parenli.
(2) Los gonlaloniers des compagnies et les Buoni Uomini, mais surtout les gonfaloniers des compagnies.
ouelepapelesaidaitde tout son pouvoir, et que si Alexandre YI montrait de la modération et de l'amitié à l égard de la République, c'était seulement pom- mieux en assurer la ruine . Alors on demanda de rechef la lecture des pièces du procès, afin de les confronter avec les lettres des ambassadeurs ; après quoi, les citoyens se reunirent de nouveau pour délibérer dans leurs sections , et chaque section nomma un rapporteur i,i)-
L'opinion générale était que la sentence de mort devait être exécutée sans retard; mais comme on n i- ..noraitpas les dispositions constantes de la Seigneurie en faveur des accusés, un certain nombre de rapporteurs hésitèrent et n'osèrent point parler ouvertement. Irancesco Altoviti prit la parole pour les gonfalomers des compagnies. Peu auparavant, ceux-ci avaient menace du pillage les maisons des citoyens qui s'opposeraient a rexéculion du jugement. Altovili déclara cependant que plusieurs membres de sa section voulaient accorder 'appel. Francesco Gualterotti s'exprima avec plus de franchise au nom des Dix de la liberté : « Plus vous exposerez la ville aux agitations, disait-il, plus nos ennemis deviendront audacieux dans leurs projets. Il est certain que tous les princes de l'Italie ont conspire contre la République et que Rome est le lieu ou se pre- (n Nanli PiUi et <laul.es historiens parlent de l'effet que produisU
dent à Bo,ne et qui „ontpassi,né,o„ demanda l'av.s, etc. .. Cl.ll. ood. 137. Frammeniidi Pratiche.
parent toutes les embûches. Au moyen de l'appel, on prétend, non pas connaître l'opinion du peuple, qui a déjà plusieurs fois manifesté clairement sa manière de voir, mais gagner du temps et chercher des appuis étrangers. Si vos Seigneuriesveulentà toute force accorder cet appel, il faudrait du moins convoquer le Grand-Conseil sans perdre de temps, car à coup sûr tout délai engendrera des désastres à l'intérieur et à l'extérieur. Il -est, en outre, nécessaire d'avoir sous la main des troupes toutes prêtes, pour défendre la République , environnée de tant d'ennemis. » La parole appartint ensuite à la section des jurisconsultes, qui devait, en pareille matière, avoir une grande autorité. Les jurisconsultes dirent sans délours « que le péril justifiait le refus de l'appel (1), mais que si l'on voulait absolument concéder l'appel, il fallait le fixer au lendemain, parce que les lenteurs pouvaient être fatales à l'État. » Les Huit, qui d'ordinaire jugeaient ces sortes de procès, furent d'avis «que Ton devait repousser énergiquement la demande des accusés, attendu que silesdéfenseurs obtenaient du Conseil une décision contraire au jugement déjà rendu, c'en était fait de Florence. » Les douze sections des simples citoyens furent les dernières à opiner. Elles conseillèrent presque unanimement « la prompte exécution de la sentence. » Chacun des avis que nous avons mentionnés se terminaitpar cette phrase consacrée : « Néanmoins, nous donnerons notre assentiment à toutes les détermina-
(t) « Quand on craint de susciter quelque désordre en suivant la loi commune, on a coutume de supprimer les appels. » Giiicciardini. Storia di Fhoize, p. IGO.
lions que prendront vos Seigneuries (I). .. Telle était la force des anciens usages en dépit de la nouvelle liberté, en dépit de la passion qui avait envahi tous les esprits. Encouragée par cette modération de langage et prenant en considération la lassitude de l'assemblée, card était environ dix heures du soir, la Seigneurie commença denouveau à traîner en longueur la décision, dans 1 espoir de pouvoir dissoudre la Pratica sans rien conclure. A cecalme, cependant, succéda tout à coup une tempête violente et inattendue. Valori, qui devinait les intentions des Seigneurs, se leva, les yeux enOammes, se précipita furieux comme un lion vers le banc de la Seigneurie, saisit l'urne électorale, et dit en la renversant avec violence : « Qu'on fasse justice, autrement il V auradegraves désordres. » A ces mots, Luca Martini qui était président, n'eut pas le courage de résister et mit aussitôt la question aux voix. Cinq membres de la Seigneurie se prononcèrent pour la mort; mais les quatre autres restèrent favorables aux accuses. Alors Francesco Valori, rompant avec tous les usages et perdant tout respect pour la Seigneurie, s'écria d une voix altérée par la colère : « Dans quelle intention vos Sei-neuries ont-elles donc convoqué tant de citoyens, qui%n à un, par la main du notaire, ont fait connaître leurs vœux contre ces machinaleurs de nouveautés , contre ces ennemis mortels de la patrie, contre ces destructeurs de la liberté? Les citoyens assembles ici n'ont-ils pas tous aujourd'hui confirme leur arrêt? N'entendez-vous pas le cri général de ces hommes
(1) Toute celte aiscussion est rapportée ndélement dans le Fram- .iiieiilodi Pvalka cilé plus liaut.
jaloux du salut public? Ne couiprenez-vous par l'imminence du péril? Vos Seigneuries ne devraient-elles pas se rappeler que le peuple de Florence leur a confié les fonctions publiques aliu de défendre sa liberté, etpourtant, par égard pour deperfides citoyens, vous ne craignez pas de la compromettre. Il ne manque pas, il ne manque pas de bras, soyez-en sûrs, tout prêts à soutenir une cause si juste, et si sainte, à renverser quiconque y est hostile. « En ce moment, Valori avança la main, prit l'urne et la présenta de nouveau à Martini, qui, persuadé ou épouvanté, proposa enfin l'adoption de la sentence suivante : « Après avoir entendu le rapport et l'avis des magistrats, du sénat et des autres citoyens sur l'exécution du jugement; voyant que tout retard entraînerait évidemment des agitalions et des dangers; nous ordonnons aux Huit de faire mettre à mort en toute bâte, cette nuit même, les cinq citoyens qu'ils ont déjà condamnés dans cette Pratica. » La subite proposition de Martini et plus encore l'attitude menaçante de Valori, qui présentait l'urne à chacun, effrayèrent tellement les quatre Seigneurs dissidents, qu'ils déposèrent un vote affirmatif. Après cela, le verdict fut rédigé et remis aux Huit. Ces magistrats se rendirent immédiatement au palais du Capitaine et préparèrent l'exécution (i). Les défenseurs firent alors conduire au milieu de la Pratica les condamnés, chargés de fers et pieds nus; mais c'est en vain que par leurs gestes, par leurs paroles et par la présence des condamnés, ils
(1) Pour ce récit et pour les discours prononcés en celte circonstance, nous avons suivi scrupuleusement Pitli, Sloria di Firenze. (Voir VAichivio slorico, t. I.)
cherchèrent à provoquer la pitié chez les assistants ; ceux-ci avaient peine à contenir leur colère. Quand les condamnés furent arrivés au palais du Capitaine (1), on les laissa seuls quelques instants avec leurs confesseurs, pour leur donner la possibilité de penser au salut de leur âme. Pendant ce temps, Yalori, qui était presque devenu le maître de la ville, préposa trois cents fantassins à la garde du Palais, afin que les amis ou les parents des prisonniers ne tentassent pas d'exciter une sédition en faveur de ceux-ci. Dans la cour, où les préparatifs de l'exécution étaient déjà terminés, la foule s'accumulait tellement d'heure en heure et présentait des physionomies si horribles, que, selon une expression d'un contemporain, on songeait involontairement à une caverne de l'enfer. Il y avait des hommes qui tenaient des armes dans leur mains, et dont le visage féroce respirait la vengeance. Au milieu d'eux, on voyait de nobles citoyens qui n'osaient pas se montrer et qui cherchaient, mais inutilement, à cacher la peur qu'ils avaient pour leur propre vie, la douleur et l'effroi que leur inspirait le sort de leurs amis ou de leurs parents, destinés à une mort prochaine. Ils supportèrent sans doute, durant cette nuit, de cruelles injures et d'amères angoisses. Le cliquetis des armes, les blasphèmes, les piétinements de la multitude formaient un bruit confus qui alla croissant jusqu'à sept heures du soir. A ce bruit succéda tout à coup un funèbre silence. Les condamnés arrivèrent un à un, accompagnés par le
(1) PilU, Ccnetani, Nardi. Selon Pitli, ils furent conduits au palais du Bargello,- mais Cerret.ini. avec plus d'exactitude peut-être, raconte qu'ils allèrent au palais du Capilaine. Ce palais était situé auprès de Tancienne douane, non loin du palais de la Se'gneurie.