II. li
bourreau et par leur confesseur; chacun d'eux posa courageusement sa tête sur le billot, et tous subirent avec une grande fermeté le dernier supplice. Leurs corps furent rendus à leurs parents.
Dans la même nuit, la Seigneurie écrivait à Rome ce qui s'était passé et elle ajoutait : « La ville entière est unie dans une même pensée contre ces perfides et criminels citoyens. Leurs parents mêmes ont désiré que justice fût faite. Nous espérons maintenant jouir pour quelque temps d'une salutaire tranquillité, car tout le monde est décidé à déraciner les mauvaises herbes de ce genre. Que Dieu ait pitié de ces âmes; ayant trahi la patrie, elles ont besoin de miséricorde (1). »
C'est ainsi que se termina la vie de cinq citoyens qui , par leur autorité, par leur condition, par leur vie publique et privée, se trouvaient au premier rang parmi les personnages les plus considérables de Florence. Quelques autres citoyens furent légèrement punis pour avoir eu connaissance de la conjuration sans l'avoir révélée. Fra Mariano, quoique regardé comme un des plus coupables, ne put être condamné qu'à l'exil, parce qu'il s'était enfui à Rome. Quant à Lamberlo dell' Anlella et à son frère, non-seulement on leur accorda la vie, mais on leur permit de porter les armes ; on les déchargea des impôts qu'ils devaient encore, et on leur octroya en outre d'autres faveurs; cependant, la sentence qui les avait déclarés rebelles ne fut pas complètement annulée (2). Les révélations de Lamberto et
(1) Minute di let'eread ambasciatori, 1496-U97 ; /4rc//iy/o délie informa gioni. Voir l'AppenJice de l'édition italienne,
(2) Nous devons rappeler ce t'ait, car il existe un décret poslériour
les actes du procès de tous les condamnés furent tenus dans le secret le plus absolu, afin que, les coupables une fois punis, le souvenir de la conjuration fût, autant que possible, effacé pour toujours (1).
Il importe de remarquer que durant ce procès orageux Savonarole resta toujours renfermé dans son couvent sans prendre la moindre part aux débats, ne s'occupant qu'à corriger les épreuves de son Triomphe de la Croix. Les historiens du temps, les mémoires, les lettres et les biographies, ne rapportent rien qui autorise à croire que le Frère ait favorisé ou desservi les accusés. Deux fois seulement Savonarole fait mention de leur procès pendant son propre interrogatoire. La première fois, à propos de Bernardo del Nero, il s'exprime ainsi : « Je ne conseillai pas de le mettre à mort; j'aurais souhaité qu'on l'acquittât (2). » La seconde fois, il déclare « qu'il n'était pas intervenu d'une manière spéciale dans l'affaire de ces cinq citoyens, mais qu'il avait recommandé, froidement il est vrai, Lorenzo Tornabuoni à Valori (3). Tout cela démontre que si cette intervention se produisit, ce ne fut que pour apaiser un peu la violente fureur dont les accusés étaient l'objet. Et pourtant, à peine eut-on commencé à calomnier la mémoire du Prieur de Saint-Marc, que tous
qui supprime fous les effets de la sentence par laquelle Lamberlo et son frère avaient été déclarés rebelles.
(1) rs'ardi, Cerretani, Pitti, Mitchiavelli, Parenli^, Guicciardini, etc.
(2) Voir le procès imprimé. 11 est nécessaire de rappeler au lecteur que toutes les falsilications dans les actes furent faites toujours et seulement au préjudice de Savonarole. On peut donc ajouter une foi entière à tout ce qui est dit en sa faveur.
(3) Voir dans l'Appendice de l'édition italienne le procès dirigé par les commissaires du pape.
les historiens reprochèrent à Savonarole d'avoir, plus que tout autre, empoché ses concitoyens d'accorder aux condamnés l'autorisation d'en appeler au Grand- Conseil, après avoir été le promoteur de la loi qui établissait le droit d'appel. Nul d'entre eux ne s'avisa de considérer que cette loi fut appuyée par Vespucci et non par Savonarole, qui, à supposer qu'il ne la combattit pas luimême, la fit du moins attaquer par ses adhérents (i). Les faits, d'ailleurs, prouvent avec une évidence absolue que le Frère ne pouvait alors exercer aucun ascendant ni sur le peuple ni sur les juges; c'eût été, en effet, une faute grave et même une folie manifeste de remonter en chaire, pendant qu'on négociait encore pour obtenir la levée de l'excommunication. Quant à Valori, qui provoqua de tout son pouvoir la condamnation , on doit reconnaître qu'il s'est laissé dominer par sa haine et par sa jalousie contre Bernardo del Nero , son ennemi politique. (2) Quoiqu'il eût une ame généreuse et loyale, il était homme à suivre, en toutes circons-
(1) Voir le c!i. V du livre II de cet ouvrage. Alachiavel et Guichardin furent des premiers à porter cette accus.iUon contre Savonarole , et leur autorité a induit en erreur presque tous les autres historiens. Guiciiardin a ciierché, dans son Histoire de Florence, à corriger en partie linjustice commise dans son Histoire de V Italie :mins il a plutôt atténué ses expressions que rectifié les faits. Machiavel et Guichardin, (juoiqu'ils eussent connu Savonarole quand ils étaient jeunes, écrivirent longtemps après les événements, alors que le nom du Frère était dt\jà en butte à mille accusations sans fondement. Voilà pourquoi ils nont pas toujours réussi à se dégager de toute> les idées fausses qu'on répandait pour calomnier le moine républicain. Cependant, l'autorité même de Guichardin et de Machiavel doit s'effacer devant la vérité, devant dos documents dont l'aulhenticité n'est pas contestable.
(2) Guicijardin parle de cette inimitié dans son Histoire de Florence.
— 2io —
tances, les conseils de la passion plutôt que ceux de la raison. Au milieu de ces débats enflammés, il ne sut jamais se dominer, et il ne put pas être contenu par l'autorité de Savonarole, car celui-ci ne quittait pas sa cellule. On doit enfin observer que si les lettres des ambassadeurs n'étaient pas parvenues à la Pratica dans un moment où chacun était profondément irrité contre la conduite trop molle et trop partiale des magistrats, les accusés auraient peut-être réussi encore une fois à gagner du temps.
Ce fut donc un concours de causes imprévues et in:ipossibles à prévoir qui fit décider tout d'un coup la mort des cinq accusés. Ceux-ci, du reste, selon les lois, selon l'opinion générale du peuple et selon la justice du temps, avaient certainement mérité la peine qu'ils subirent. Dans la conduite du procès, on ne suivit pas, il est vrai, toutes les formes juridiques; mais si la première illégalité provint de l'indulgence excessive des magistrats, qui, ayant trouvé les accusés coupables de haute trahison, n'osèrent pas sur-le-champ prononcer la condamnation capitale, c'est aux défenseurs des accusés qu'il faut attribuer la plus sérieuse, la plus grave infraction aux lois. Après avoir, à l'origine, refusé de se soumettre au jugement du Grand-Conseil, après avoir demandé et obtenu un tribunal extraordinaire composé des principaux magistrats et des citoyens notables de Florence, ils n'étaient pas fondés à demander l'appel et ils ne pouvaient invoquer en leur faveur aucun argument plausible. Ils voulaient évidemment aller d'une illégalité dans une autre pour traîner les choses en longueur jusqu'à l'élection d'une nouvelle Seigneurie. Les magistrats devaient-ils servir
deux Ibis d'instruments à ces manœuvres criminelles? La Pratica devait-elle consentir à de telles violences? L'opinion populaire reçut une éclatante confirmation quelques jours après, quand le fils de llidolfi implora (lu Grand-Conseil la révocation du jugement qui avait confisqué les biens de son père ; car la demande, trois fois mise aux voix, fut trois fois repoussée (1). Ni les lois ni le Giand-Conseil n'auraient donc jamais absous ces cinq citoyens. Quant à Savonarole, il ne voulut pas, et il n'aurait pas pu s'il l'avait voulu, favoriser ou combattre une sentence qui fut adoptée dans le feu, ou, pour mieux dire , dans la fureur d'une tumultueuse discus-
(1) Pitli, Sloria di Firenze: Cerretani, Sioria di Firenze.