CHAPITRE IV
OPUSCULES IMPRIMÉS ET INÉDITS DE SAYONAROLE. LE TRIOM- PHE DE LA CROIX.
Après la mort de Bernardo del Nero et de ses compagnons, les Piagnoni devinrent très-puissants. Les trois Seigneuries qui se succédèrent pendant six mois furent toutes dévouées au parti populaire, et dans l'administration des affaires publiques elles ne rencontrèrent d'autre difficulté que celle de parer au manque absolu d'argent. Cependant, la lutte de plus en plus passionnée entre le pape et Savonarole était une cause permanente de douleur pour le gouvernement et pour le peuple. Les magistrats de Florence non-seulement s'indignaient de voir Alexandre VI traiter avec tant d'injustice un homme qui avait si bien mérité de la patrie et de la religion; mais, en prenant le parti du Frère, ils exposaient eux-mêmes et la République à une mésintelligence continuelle et inquiétante avec la cour de Rome. Chaque jour ils envoyaient des lettres pressantes à l'ambassadeur, Alessandro Bracci, afin que celui-ci s'efforçât d'obtenir l'absolution du Prieur de Saint-Marc. « Nous voulons, écrivaient les Seigneurs, que vous frappiez à toutes les portes, que vous criiez, que vous fassiez toutes les instances possibles, et que vous ne reculiez devant aucune peine pour venir à bout de cette négociation (1). »
(1) Lettre des Seigneurs (7 novembre 1497) Voir le père Marchèsc, Doc. XVII.
Le pape ne donnait aucune réponse, dans l'espoir que des circonstances plus favorables à ses desseins se présenteraient bientôt. Profitant de cette trêve, Savonarole ne quittait pas son couvent, et s'occupait, avec une activité incroyable, à écrire de nouveaux traités, à publier ceux qu'il avait déjà écrits. Nous les indiquerons brièvement, afin de pouvoir examiner plus au long son grand ouvrage , le Triomphe de la Croix, qui parut à cette époque.
Nous mentionnerons d'abord un opuscule de quelques pages, qu'il appela : Lamentatio Sponsœ Christi. Il y déplore la perdition de tout le troupeau chrétien, perdition causée par les prêtres de son temps (1). C'est pro-
(i; Hieronymi Savonaroke. Lamentatio sponsœ Christi adversus tepidos , et exhortatio adfideles Christi ut praecentur pro renovatione Ecclesve. Florentiœ, apud Laurentiam de Morgianis, 1497. Cet opuscule fut interdit à Rome. — Nous devons indiquer ici un autre petit écrit que Meyer et AuJin de Rians ont attribué au Frère, quoique, selon nous, Savonarole n'en soit pas le véritable auteur. Cet écrit a pour titre : Loqiiï prohibeor et tacere non possujn. Meyer le vit en manuscrit dans la bibliothèque Boutourlin ; Audin le trouva imprimé parmi \esgualtrocenfisti de la bibliothèque Riccardi, où nous l'avons aussi examiné. C'est un opuscule de six feuilles, imprimé sans date et sans nom d'auteur. Les idées ne seraient pas éloignées de celles de Savonarole ; mais le texte latin, étudié de près, nous fait douter, dès l'abord, que cette production soit sortie de la plume du Frère. " Les pasleurs, c'est ainsi que commence Topuscule, laissent les brebis se perdre à leur gré, chassent celles qui restent dans la bonne voie, menacent des peines les plus sévères celles qui cherchent la source des eaux pures-, voilà pourquoi il m'est défendu de parler (logui prohibeor). Mais je vois ces pasteurs sans conscience interdire au troupeau les riches pâturages, de sorte que les brebis, maigres et abattues, sont abandonnées à la rapacité des bêtes sau vages; voilà pourquoi je ne puis me taire {tacere non possum). Les juges et les anciens, à qui il appartiendrait de rendre la justice, sont assis sur lesit'-ge de perdition et renversent toute espèce d'ordre ;
— 2ïd —
bablement alors que fut publié aussi le Traité sur les sept degrés de la vie spirituelle d'après saint Bonaventure (1).
l'arbitraire remplace la loi et la méchanceté étouffe la faible voix du juste; voilà pourquoi il m'est défendu déparier. » La première partie de cet écrit continue de la sorte et contient à la fin ces paroles : Jdeo loqui cogor et exclamare compellor. L'auteur s'écrie alors plein d'espérance : «Maintenant, chaque serviteur loue son maître. Toutes mes paYoles, ô Seigneur, sont inspirées par mon amour pour toi et je chanterai ta gloire; déjà la nuit tombe, déjà surgit l'aurore d'un jour meilleur; notre rédemption est proche, ^>
Sans doute, de telles idées pourraient être attribuées au Prieur de Saint-Marc, si, dans deux ou trois passages, d'évidentes allusions à Savonarole ne nous donnaient à entendre qu'il était mort quand parut l'écrit en question. En voici un exemple : « Fratres et discipuli caris- « simi qui, ab ipso fonte uberrimo, prœdulcissima eloquia, magno «( oblectamento, frequentius hauserunt ; qui lanquam exanimes et ^e- « lut stupidi altiora doctrinee rnirabanfur; qui virum omni quavis « scientia prœclarissimum magnaque sanctitate venerandum firmis- « sime asserebant, instanter pr^edicabant, omnique demonstiationuni « génère id animis horainum inserere nitebantur. Nunc, ac si Icthœi « iluminis unda demersi, in silentio trahunt dies suos, et ad unuscu- '< jusque rei pavent occursum. Nonnulli ex eis, timoré perterriti, digito 't labris imposito, silentium indicant, si quos noverinl bilari vultu lo • « quentes magnaliaDei. Nec desuut qui, asperiori obedientiee raalleo « simplicium dorsum incurvent ; quia et obliquis oculis intuentur « quos pristinœ fidei quippiam servasse crediderint. » Ici, nous trouvons les mots suivants, écrits en vieux caractères sur la marge de l'exemplaire appartenant à la bibliothèque Riceardi : La fol dans le Frère. Dans un autre endroit, où l'auteur parle des « martyres Dei inclytos », la même main a écrit en marge -. te Frère et ses trois compagnons, signe évident que l'opuscule était connu pour n'être pas de .Savonarole. L'opuscule de la bibliothèque Riceardi est rehé avec beaucoup d'autres écrits de Savonarole et de ses disciples, et il est précédé tf une lettre de Jean François Pic de la Mirandole Aux élus de Dieu qui habitent la ville de Florence, lettre datée du jour de la Résurrection, 1498. Pic y exhorte les fidèles à embrasser avec foi la doctrine de Savonarole, de qui les prophéties se vérifieront certainement. L'opuscule qui suit la lettre est peut-être l'œuvre de Pic. (Voir dans la bibliotbèque Riceardi, n3,quat(rocentisfi.)
(1) Trattaio sopra i setle gradi delta vita spirituale di san Bona-
Ce traité, comme le titre l'indique, n'est qu'un résumé succinct de l'œuvre écrite par le docteur séraphique. En oulre, Savonarole adressa beaucoup de lettres imprimées aux moines de Saint-Marc. Dans l'une d'elles, intitulée : Eé flexions svr la iwatique de la charité. {Dello adoperarsi in caritù), il démontre comment en tous lieux, en toute occasion, on peut exercer la charité; aussi le vrai chrétien doit-il dire comme le philosophe : « Omnia mecumporto. » Dans une autre lettre, écrite la même année, la veille de l'Assomption, le Frère se félicite de la fermeté que ses religieux ont déployée. Dans une troisième, il discourt sur la meilleure manière de prier {Del discreto modo di fareorazione (1). Comme les demandes de lettres lui arrivaient de toutes parts et devenaient de plus en plus nombreuses, il voulut y mettre un terme en composant sa belle Épître avx sœu?'S du tiers ordre de saint Dominique , vulgairement appelées sœurs d'Annalena. « A quoi bon écrire sans cesse, disait-il, quand le lecteur ne conforme pas sa conduite aux conseils qu'il reçoit. J'ai déjà tant écrit que j'ai passé en revue toute la vie chrétienne; je ne puis donc prendre de nouveau la plume pour multiplier inutilement les traités. Il peut être nécessaire, quand on prêche, de dire et de répéter plusieurs fois les mêmes choses, parce que les parolessont fugitives et ne se gravent
reniura. — Une édition de 1497 est citée dans la bibliographie qui précède l'ouvrage deBurlamacchi. La plupart de ces opuscules coniposes par Savonarole turent réimprimés à Venise. Il en exisle plusieurs recueils; deux de ces recueils, publiées en 1537 et 1538, ont pour titre : Alcuni devoiissimi traftati, etc.
(I) Imprimée à Florence (1497) et à Venise, Alcuni devodssivi't trattati, etc.
pas facilement dans l'esprit des auditeurs. Mais quand il s'agit d'écrits, les répétitions sont inutiles, car les fidèles peuvent lire et relire. Le saint Évangile ne fut pas donné aux hommes sur du papier ni sur des tables de pierre; il s'imprima dans le cœur des apôtres, et c'est ainsi qu'il opéra tant de miracles. Vous, qui demandez toujours de nouvelles exhortations et de nouvelles épîtres, vous êtes de ceux qui, lisant beaucoup et agissant peu, n'apprennent jamais rien. Il fut plus profitable à saint Antoine d'avoir entendu ces paroles : (( Va et vends ce que tu as, donne-le aux pauvres et suis-moi, » qu'il n'est utile à maint théologien célèbre de parcourir et de repasser sans relâche toute la théologie. Donc, ô mes chères sœurs, puisqu'il y a en circulation tant d'ouvrages qui suffiraient au salut de tout le monde, il ne faut pas, sans nécessité, multiplier les traités et les épîtres. Que les fidèles lisent les choses écrites et les mettent en pratique (1). »
: 1) Epistola aile suore del terzo ordine d' san Dommico, data in Firenze, in San-Maico, a di 17 ottobre 1497 ; imprimée à Florence, la même année.
Nous indiquerons ici d'autres opuscules de Savonarole qui furent écrits la même année ou qui ont été négligés par nous jusqu'ici. Nous noierons d'abord l'exposition des dix commandements ( Esposizione dei dleci Comandamenii), adiessée à l'abbesse délie Murale et imprimée à Florence dès 1495. C'est un manuel destiné à guider les iidèles dans l'examen de leur conscience. — L'épîlre à la comtesse de la Mirandole {Epistola alla confessa délia Mimndola ), qui avait formé le projet de se faire religieuse, fut également imprimée en 1495; elle a été réimprimée plusieurs fois. Il y est question du but qu'on se propose en prenant le voile, des moyens d'alteindie ce but et de la parfaite union avec le Christ, union que le fidèle doit chercher à réaliser en faisant vivre dans son âme le Christ lui-même.
Les Dix règles 'pour prier dans les temps de grandes tribulations
Parmi les nombreux opuscules de Savonarole, il convient de rappeler son Exposition des prophélies cC Abacuc, écrite en latin. Non-seulement elle est restée inédite
{Dieci Regoleda orare nel tempo dette grandi thbolazioni) furent imprimées eu l'i97 avec l'épîlre aux sœurs d'Annalena. Meyer cite aussi une édilion de 1495. Les dix règles consistent à prier Dieu : t^ pour ipi il envoie de bons pasteurs; 2° pour qu'il nous tasse distinguer les vrais prophètes des faux; 3" pour quil nous fasse connaître comment les cérémonies extérieures, sans Tesprit inlérieur, n'ont aucune importance ; 4" pour qu'il nous fasse aimer la simplicité et mépriser les choses terrestres; 5" pour qu'il confirme nos bonnes résolutions jiar les dons du Saint-Esprit. Ces cinq premières règles ont pour but d'empêcher les tribulations de nous atteindre. Les cinq règles suivantes doivent nous aider à supporter les tribulations, quand elles sont arrivées. Ces dernières règles consistent : 1° à communier souvent; 2* à prier avec assiduité; S^'à conjurer le Seigneur de nous protéger contre nos ennemis; 4" à lui demander d'anéantir promptement leur puissance; 5° à le solliciter de rendre parfaits les bons et d'inclmer les pécheurs à la pénitence.
Traité sur le mystère de la Croix {Trattato sut mUtero delta Croce). C'est une figure de la Croix accompagnée dune légende et d'une courte explication.
Traité sur le Saint-Sacrement et sur le mystère de la messe. [Trattato detSacramenio e mistero delta messa). Ce sont deux i>agesoù se trouvent répétées des choses souvent dites.
Regoleatutdi religiosi^composteda F. Jeronimo e date ai suoi frati (Règles composées par le frère Jérôme pour tous les religieux et données par lui à ses frères). 1° La pauvreté. 2° la chasteté, 3" l'obéissance, 4" la renonciation à toute distraction, 5'' la fuite des mauvaises conversai ions, 6" la prière continuelle. A la lin de cet opuscule, est figurée léchelle de la vie, sur les degrés de laquelle sont inscrites les vertus indiquées plus haut.
Explication de XAve Maria, composée à la prière de certaines dames pieuses. {Esposizione delVAve Maria, ad istanza di certe dévote donne). C'est une simple explication li!t jrale.
Épîlre à une dame pieuse de Bologne ( Epis/ota ad una devota donna Bolognese). Savonarole y donne quelques régies pour la communion.
Le Frère Jérôme à ses chers frères. (Frater Hieronymus dilecti^
jusqu'à ce jour, mais personne n'en a rendu compte, parce que les manuscrits en sont presque indéchiffrables. L'année de la publication ne peut être déterminée avec certitude ; cependant , il semble que Savonarole doit avoir composé ce travail avant d'avoir été excommunié. Les pages du prophète lui servent simplement de prétexte pour parler de la justice divine et pour développer les arguments que nous avons rencontrés tant de fois dans les sermons prononcés à Sainte-Mariedes-Fleurs. « L'histoire de l'Ancien Testament, dit-il, doit nous convaincre de la nécessité d'un châtiment prochain; efforçons-nous donc, parles bonnes œuvres, par la prière , par la méditation de l'Écriture sainte, de nous préparer à le supporter. Le prophète Abacuc se plaignait au Seigneur des persécutions qu'il avait endurées ; nous prenons ses paroles pour sujet de nos réflexions, afin que son audace nous soit un enseignement qui nous porte à l'humilité. Le Seigneur est infiniment parfait; néanmoins, personne ne peut scruter les jugements divins sans une grande humilité. C'est pourquoi le prophète Abacuc lui-même ne recueillit de son audace que la confusion. Gémissant de voirie triomphe des méchants et l'oppression des bons, il ne s'aperçut
fratribus suis). Il examine pourquoi ses religieux sont presque tous tourmentés par des douleurs de tète; il attribue ces douleurs à l'excès de la méditation, et recommande aux frères une certaine réserve dans les travaux de l'esprit.
Un chapitre tenu à Saint-Marc le jour de la sainte Croix ( Un capitolo fatto in San Marco il di di Santa Croce), septembre 1496. Savonarole recommande le jeûne et l'abstinence.
Courte lettre à un ami. {Epistoletta a uno familiarc . ) Elle n'a que deux pages. Savonarole s'y plaint que l'Italie n'ait pas voulu l'écouter; de là, tant de malheurs,
Jl. 15
pas que Dieu voulait par ce moyen punir Jes péchés des hommes et exciter les hons à la pénitence. C'est ce qui est toujours arrivé, c'est ce qui arrive aujourd'hui sous vos yeux; les persécutions que nous souffrons nousmêmes en sont la preuve. Mais quand nous nous humilions devant le Seigneur, nous comprenons aussitôt ce que signifie le triomphe des méchants et quelle est leur félicité. » Savonarole lance ensuite des imprécations terribles contre les richesses et les biens de ce monde, contre les ecclésiastiques qui les recherchent. Enfin, il conclut que les bons, au milieu de leurs souffrances, sont beaucoup plus heureux que les méchants au milieu de leurs joies et doivent remercier le Seigneur qui les appelle à lui par le châtiment. Quoique cet opuscule n'ait pas beaucoup d'originalité, il méritait une mention particulière, parce qu'il est encore inédit, et parce qu'il nous donne une idée des petits traités presque inconnus que Savonarole écrivit lui-même au commencement et à la fin de la Bible annotée de sa main (l). Nous nous bornons à rappeler l'existence des ébauches, des notes et des résumés succincts de sermons inédits que possède en grand nombre la Magliabechiana (-2).
(1) Un autre manuscrit de cet ouvrage existe à Venise dans la bibliothèque de Saint-.Marc parmi les manuscrits lalins (cl. IX, cod. 41). Il semble aussi être autographe; mais il n'a été l'objet d'aucune élude, parce que l'écriture est très-difficile à lire.
Voici quelques paroles tirées du manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc, p. 50 : " Non cogitant, nisi prœsentia , de futuris malis aul n )n habent iidem firmam aul, tanqaam prœsumptuosi, pntani misericordiam Dei iam magnam, «^sine oveiubvs salvet ?iomines. " C'est l'idée opposée à celle qui constituait le fond de la doctrine luthérienne.
(2) L'Appendice de fedilion italienne contient un résumé des discours sur r.\pocal\pse et l'ébauche de plusieurs autres sermons.
Quant au Triomphe de la Croix^ il mérite un examen spécial. Savonarole nous y donne un exposé complet de la doctrine catholique ; il y montre une grande puissance d'analyse, et, mettant de côté la scolastique qui jusqu'alors avait formé la partie essentielle de tous les ouvrages théologiques, il applique à son sujet une méthode nouvelle, vraiment philosophique. Savonarole fut, au XV'' siècle, le glorieux précurseur de cette noble école qui s'honora plus lard des nomsdeBossuetetde Leibnitz (1), etqui ensuite tomba en décadence pour le malheur de la foi catholique et des études religieuses. La scolastique, en effet, a de nouveau pris le dessus dans la théologie, et la méthode plus simple , plus scientifique que le Frère avait inaugurée il y a quatre siècles avec tant d'éclat semble aujourd'hui encore un progrès vainement désiré.
Dans le Triomi^he de la Croix, Savonarole se propose de rechercher et d'exposer les vérités de la foi au moyen de la raison naturelle : « Ce n'est pas que la foi, don gratuit de Dieu, puisse procéder de la raison; mais celle-ci sert à combattre les infidèles ou à leur ouvrir la voie du salut; elle réveille les tièdes et affermit les croyants.... Nous ne nous appuierons donc, continue l'auteur, sur aucune autorité; nous procéderons comme si aucun homme au monde , quelque savant qu'il soit , ne méritait notre confiance, et comme s'il fallait croire seulement à la raison naturelle (2). » Au
(1) Nous parlons ici de la forme dont ces auteurs ont revêtu lèlirs pensées, et non des opinions qu'Us ont professées, car l'un était catholique et l'autre protestant.
(2) Préambule. Il existe de nombreuses éditions du Triomphe de la Croix, faites au XV^ siècle et plus tard. Savonarole publia cet ou-
XV*' siècle, époque d'autorité et de servitude intellectuelle, ce langage était, comme nous l'avons déjà fait observer, un signe de hardiesse singulière et d'originalité. Mais, ce qui est plus remarquable encore, c'est que Savonarole sut rester fidèle aux principes qu'il avait proclamés, c'est qu'il les mit en pratique d'un bout à l'autre de l'ouvrage. « La raison, dit-il, passe des choses visibles aux choses invisibles , parce que nos connaissances ont leur origine dans les sens qui perçoivent seulement les attributs extérieurs des choses; cependant, l'intelligence en pénètre la substance, et, de cette connaissance s'élève aux choses invisibles et à Die u . Or, comme les philosophes recherchent Dieu dans les œuvres merveilleuses et visibles de la nature, de môme nous voulons, dans l'Eglise visible, rechercher et trouver l'Église invisible et son chef suprême, Jésus-Christ (1). »
(i Les philosophes ont réuni et rapproché par l'imagination toutes les œuvres et tous les êtres de la création , pour en mieux voir l'ensemble et y reconnaître l'empreinte divine. Nous voulons également réunir et grouper toutes les œuvres visibles du Christ et de son Église, afin défaire
vrage en latin, et en fit aussitôt après, pour Vnniversalité des fidèles, une traduction ou plutôt une paraphase italienne. Nous avons suivi 1 edition italienne, parce que la forme y est beaucoup plus simple et plus déaag.'e. Les formules scolasliques qui se trouvent encore en parlie dans l'édition latine sont ici abandonnées, parce que l'autour a craint quelles ne fussent pas à la portée du peuple. Voici le titre de 1 ouvrage dans les deux éditions : De verilatefidei /n dominkœ Crucis tnumphum, sans indication de lieu el sans date. - Libro di F. Jheronymo delV ordnie dei predicatori , délia verità délia fede sopra il glorioso irionfo délia Croce di Crislo, avec une préface de Domenico benivieui, sans indication de lieu et sans date. (I) Livre L ch i.
resplendir plus manifestement la divinité que ces œuvres reflètent. » L'auteur décrit un char mystique qui parcourt le monde triomphalement. Sur ce char est debout le Christ victorieux, couronné d'épines; il porte la marque de ses blessures, et est enveloppé d'une lumière divine qui descend du ciel. Il tient dans sa main droite l'Ancien et le Nouveau Testament, dans sa main gauche la croix et les autres insignes de la passion. A ses pieds sont le calice, l'hostie, tous les symboles des sacrements. A côté du Christ est assise la Vierge Marie, qui a près d'elle les urnes contenant les cendres des martyrs. Le char est traînépar les apôtres, les prédicateurs et les prophètes ; il est suivi par la multitude des fidèles et des martyrs ; derrière ceux-ci viennent les infidèles , les mécréants, les ennemis du Christ avec leurs idoles brisées, leurs livres brûlés, leurs autels renversés. Ce char parcourt l'univers, de triomphe en triomphe, renversant et détruisant tous les obstacles (1). « On pourrait, dit Savonarole, le comparer à un nouveau monde, d'où sortira pour nous une nouvelle philosophie. Mais de même que dans toutes les sciences il faut admettre certains principes primordiaux qui servent de points de départ; de même, nous devons admettre comme indiscutables quelques faits sur lesquels reposeront nos raisonnements. Nous devons croire, par exemple , que le Christ a été crucifié, adoré, et qu'il a converti le monde; que la Vierge, les martyrs, la Sainte-Trinité sont l'objet d'un culte de la part des chrétiens , et ainsi de suite. Ce sont là des faits qu'aucun homme sain d'intelligence ne peut nier; et si plusieurs écrivains païens les ont
(1) Livre I, cli. ir.
passés sous silence , des milliers d'hommes les onl confirmés en se convertissant (i). »
Après ces préambules, l'auteur entre en matière et présente sur l'existence et les attributs de Dieu des arj^uments dont la raison est la seule base. Il considère Dieu comme le premier moteur, comme la cause première de toutes choses, rappelle tous les raisonnements connus de l'école, et s'arrête plus particulièrement à celui-ci : « Aucune inclination naturelle n'est vaine. Comme tout le genre humain, par une foi instinctive, croit à l'existence d'un Dieu, il faut en conclure que Dieu existe véritablement; sans quoi, nous devrions admettre qu'une inclination naturelle est vaine, ce qui est contraire à l'expérience universelle. Dans les choses inanimées, dans les animaux et surtout dans l'homme , nous trouvons toujours que rien de ce qu'y a mis la nature n'est vain, que tout y est disposé pour une fin déterminée. » Savonarole examine ensuite les attributs divins, et dit que Dieu est incorporel, qu'il n'a pas l'apparence d'un corps et n'est point une substance composée, mais qu'il est un, immuable, éternel, infiniment bon, souverainement puissant. Puis, l'auteur établit que la véritable fin de l'homme, c'est la contemplation des choses divines, et que cette fin ne peut être atteinte dans cette vie ; d'où il suit que l'âme doit absolument être immortelle (2).
Le second livre traite des choses qui dépassentla portée de la raison et que la raison peut cependant aider à connaître, si l'on admet ou plutôt si l'on prend pour point de départ les œuvres nécessaires et surnaturelles du
(1) Livre I, ch. m et iv.
(2) Du ch. V au ch. \iv.
Christ et de son Eglise. « Nous pouvons, à l'aide de la raison seule, arriver à connaître l'existence de Dieu; mais nous ne parviendrons jamais à connaître la Trinité sans avoir d'abord observé ses œuvres merveilleuses et surnaturelles. Les choses que la simple raison suffit à expliquer regardent plus spécialement les philosophes; quant aux choses qui sont au-dessus de notre raison, et dont celle-ci peut néamoins se rendre compte jusqu'à un certain point, elles seront le sujet principal de ce travail, dans lequel nous voulons, avec le secours de la raison, monter des œuvres surnaturelles et visibles de l'Église à l'Église invisible et au Christ (1). Avant tout, remarquons ceci : pomme l'existence de Dieu est confirmée par la foi que tous les hommes ont naturellement en elle , de même on peut s'appuyer sur l'assentiment général des peuples pour prouver l'existence d'une vraie religion, car tout homme tend, par sa nature, à rendre un culte et des hommages à son Dieu. Et si ces divins instincts ne correspondaient à rien de réel, le Seigneur qui lésa mis dans notre cœur nous aurait trompés, ce qui n'est pas admissible (2). » Cela posé, Savonarole continue ainsi : « Toute religion a deux cultes : l'un est extérieur; l'autre, infiniment plus noble, est le culte intérieur, le culte véritable, qui se manifeste par une bonne vie et qui est le plus grand hommage de la créature au Créateur (3). La religion vraie entre toutes est donc celle qui nous enseigne une vie plus sainte. Or, quelle religion pourrait rivaliser avec la reli-
(1) Préambule du second livre; voir .ussi livre I, cli. v.
(2) Livre 11, ch. i.
(3) Livre II, th. ii.
gion chrétienne? Elle nous apprend à mépriser toutes les choses mondaines , et à ne nous attacher qu'aux choses spirituelles. Seule, elle nous porte î\ la contemplation môme de Dieu, l'unique fin qui satisfasse notre âme et notre intelligence. Car, à mesure que nous comprenons davantage et que nous devenons plus capables de comprendre, nous nous apercevons qu'aucune chose finie ne peut assouvir nos désirs infinis, et que nous ne trouvons de repos qu'en Dieu. Mais puisque Dieu est infini et que notre intelligence est finie, nous avons besoin de la grâce, qui, par le moyen de la vertu, nous conduit à la béatitude absolue (l). »
« Si nous voulions rechercher d'autres preuves en faveur de la religion chrétienne, nous en trouverions d'innombrables. La Bible en général et surtout les prophéties, accomplies déjà pour la plupart, suffiraient à persuader les plus incrédules (2). Nous voyons aussi l'effet merveilleux et surnaturel que la fréquentation des sacrements produit dans l'âme et dans la vie des fidèles; nous voyons le bonheur et la paix intérieure de leur âme se refléter et rayonner sur leurs visages. » Ici, Savonarole décrit minutieusement cette beauté spirituelle, cette tranquillité intérieure de l'âme; il en exalte la noblesse et la puissance, a Par sa présence seule, le pape Léon réussit à dompter et à convertir Attila, roi des Huns ; et saint Benoît n'eut qu'à se montrer pour convertir Totila. Rien d'aussi imposant que l'aspect d'un sincère et bon chrétien; rien d'aussi sublime que la paix de son âme. C'est grâce à cette paix que les
(I) Livre II, ch. m à vu.
(2j Ch. vm.
martyrs purent mourir avec joie au milieu des tourments (1). »
Après avoir démontré la nécessité d'une vraie religion et la supériorité du christianisme, Savonarole passe en revue les œuvres de Celui qui en est le fondateur. Que serait Jésus-Christ s'il n'était vraiment Dieu? Renverser toutes les religions et toutes les idoles, faire croire qu'on ne forme avec Dieu qu'une seule et même personne, répandre la croyance à la virginité d'une mère et à l'Eucharistie, était-ce une entreprise réalisable si elle n'avait reposé que sur l'imposture? Aurait-il été possible à un homme de convertir à une foi trompeuse le monde presque entier, de susciter une multitude infinie de martyrs, de renverser l'empire, de livrer Rome aux mains d'un pêcheur, et d'accomplir tous ces actes sans armes, sans or, sans le secours d'aucun moyen naturel, malgré les prêtres de l'ancienne loi , malgré la force de l'empire et les efforts réunis de toute la société? Quelle puissance, en effet, auraient eue les raisonnements dans une matière qui est inaccessible à la raison ? Les philosophes , avec leur éternelle argumentation, n'ont fondé que des écoles composées de quelques disciples; ils ne sont pas parvenus à faire mettre leurs préceptes en pratique. Le christianisme, au contraire, s'est étendu sur toute la terre, et, en enseignant une doctrine supérieure à la raison, en promettant une récompense qui dépasse l'imagination, il a décidé le monde non-seulement à croire, mais à agir. Quand on contemple cette œuvre , on se sent entraîné à glorifier le Seigneur, on est persuadé que c'est elle quia
(1) Jusqu'au cb. \ii,
rapproché l'homme de Dieu, que le Christ est notre fin dernière, et que par lui seulement on peut ôtre sauvé (1).
Le troisième livre, abordant les questions de détail , traite des articles de loi, des préceptes moraux, des lois et des cérémonies de l'Église. « Ces sujets, dit Savonarole, ont déjà été exposés par beaucoup de docteurs; nous nous bornerons donc à en donner] un aperçu général. Remarquons tout d'abord qu'on ne doit pas être surpris si quelques dogmes de la religion sont au-dessus de la raison humaine. Ne voit-on pas très-souvent qu'un homme ne peut s'élever jusqu'aux pensées d'un autre homme? Quoi d'étonnant dès lors si la créature ne s'élève pas jusqu'à la hauteur du Créateur? » Cela dit, Savonarole aborde Ténumération des articles de notre foi.
Nous ne nous arrêterons point à suivre pas à pas l'auteur, parce qu'il répète ce que contiennent tous les ouvrages de théologie , et pourtant cette simple exposition n'est pas toujours sans originalité. En parlant de la Trinité , Savonarole fait observer que si l'unité des trois personnes est un mystère nous pouvons néanmoins en trouver pour ainsi dire l'image dans toute la nature. A mesure que nous montons les divers degrés de la création, nous trouvons que cette image se perfectionne, (c Examinons la plante, dit Savonarole, et nous verrons que le fruit ne tient à l'arbre qu'extérieurement. Regardons les êtres animés et nous verrons que l'enfant demeure plusieurs mois dans le ventre de la mère. Passons à la génération de la pensée : nous trouverons que la pensée est encore plus intimement liée à l'intelligence
(1) Ch. \v.
qui l'a protluite et qu'elle en est presque inséparable. Ici donc on peut dire qu'il y a une véritable image de la Trinité : nous avons l'intelligence qui pense, l'idée qui est engendrée par l'intelligence, etl'amour que l'idée inspire à l'intelligence; ces trois choses sont vraiment comme le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Mais ce n'est encore làqu'uneimage trop pâle. Quand l'homme s'élève à la contemplation de Dieu, alors l'image devient beaucoup plus frappante , parce que l'intelligence s'absorbe dans l'objet qu'elle contemple et se confond avec lui. Cependant, nous restons toujours sous la domination des sens ; aussi ne pouvons-nous jamais arriver jusqu'à la hauteur que nous atteindrons dans l'autre vie; alors, notre contemplation devenant beaucoup plus parfaite, nous nous identifierons pour ainsi dire avec Dieu , et l'image de la Trinité resplendira en nous de tout son éclat. Et si l'homme peut monter à une telle hauteur, que sera*ce du Seigneur lui-même ? En lui, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont vraiment qu'une seule et même chose. Sa substance, sa nature est triple et une. Ainsi, la Trinité devient comme la loi universelle de la nature qui, suivant cette loi même, tend à Dieu; et plus la nature se rapproche de lui, plus elle reflète l'image de la divine Trinité. Nous devons, par conséquent, nous persuader que si nous ne pouvons comprendre pleinement le mystère, c'est seulement parce qu'il dépasse la raison , et non parce qu'il est en contradiction avec elle (I). »
« Les mêmes idées, continue Savonarole, nous aident h mieux comprendre et à mieux exposer le mystère de l'Incarnation. Le Seigneur s'est approché de l'homme ,
(1) Livre m, cli. m.
non pour s'abaisser lui-même, mais pour élever la créature, qui, bien que finie, a pu concevoir l'espérance d'arriver à la béatitude infinie, par cela seul que le mystère de l'Incarnation lui a fourni pour ainsi dire un exemple à suivre etlui a donné un gage assuré du bonheur suprême. Les hommes furent alors comme transportés et ivres de joie ; ils abandonnèrent les choses mondaines ; ils se familiarisèrent avec les choses célestes, et pour elles ils défièrent tous la mort (1). » Parlant ensuite du péché originel, Savonaroleditque l'homme ne doit pas se plaindre de porter la peine du péché d'Adam, parce que la vie dans l'état de justice était un don gratuit qui nous fut accordé en Adam et que nous avons perdu par sa faute (2).
Un peu plus loin , l'auteur étudie les constitutions et les canons de l'Église et présente les observations suivantes. De même qu'il existe parmi les hommes une immuable loi naturelle, de laquelle dérivent toutes les lois qu'on appelle positives, lois qui sont particulières à chaque peuple et qui changent selon les temps et les lieux; de même , il y a une éternelle loi divine ou loi morale, à laquelle nous ne pouvons être absolument fidèles sans le secours de la grâce, et qui s'applique non-seulement à nos actions, mais à nos pensées et à ce qu'il y a de plus intime et de plus secret au fond de notre cœur. Elle est l'unique source d'où découlent les lois particulières de l'Église, et elle doit servir de fondement à ses canons et à ses constitutions, comme le droit naturel doit servir de fondementau droit
(1) Livre III, ch. vu.
(2J Livre III, ch. i\.
positif. La loi morale et la loi naturelle , ces deux lois primitives de notre nature, ont entre elles des rapports réciproques; cependant, la première seule est une loi complète, une loi universelle, embrassant toute la vie de l'homme; tandis que la seconde se borne à considérer les actions extérieures, parce qu'elle ne pénètre pas dans l'intérieur de l'âme, où se trouve vraiment le siège du bien et du mal. La loi naturelle pourrait donc être considérée comme une partie de la loi morale , avec laquelle elle ne doit ni ne peut jamais être en contradiction. ((Ainsi, dit Savonarole en concluant, ne méprisons pas les bonnes œuvres, ni les lois raisonnables des peuples païens, des philosophes et des empereurs. Dans leurs doctrines et dans leurs livres, recueillons ce qui est vrai et bon, en affirmant que tout ce qui est vrai et bon vient de Dieu et a été fait spécialement pour ses élus (i). »
La question des sacrements vient ensuite. Savonarole les appelle les causes secondes du salut spirituel, dont Jésus-Christ est la cause première. Ils sont, à vrai dire, comme les instruments dont le Seigneur se sert pour conférer et accroître la grâce; ils sont les signes visibles qui représentent merveilleusement le but invisible vers lequel l'homme doit marcher. Nous ne nous arrêterons pas à exposer en détail la doctrine de Savonarole par rapport aux sacrements, car Savonarole suit fidèlement les Pères de l'Église ; nous ne nous arrêterons pas non plus à répéter la description minutieuse qu'il en fait, ni les allégories qu'il y découvre. Selon lui , parmi les sacrements, il y en a six qui servent de préparation au
(1) Livre III, ch. xni.
sacrement de rEucharislie, et tous forment, dans leur ensemble, un monde admirable d'harmonie et de beauté spirituelle (1).
Après avoir démontré l'existence de Dieu et la nécessité d'une religion , après avoir établi rexcellence de la religion chrétienne, Savonarole, dans le quatrième et dernier livre, réfute les autres doctrines et les autres religions, et prouve leur impuissance en les comparant aux doctrines chrétiennes. Il commence par les philosophes et expose l'étrange variété de leurs jugements sur toutes les questions les plus importantes; cette confusion devrait nous apprendre que quiconque abandonne la religion se perd aussitôt dans un labyrinthe inextricable et sans fin , d'où il ne pourra jamais sortir (2). Le Frère combat ensuite, l'astrologie judiciaire, contre laquelle il avait écrit un petit traité (3); il attaque les différentes formes de l'idolâtrie , et oppose aux erreurs des Hébreux le texte même de la Bible. Un peu plus loin, il passe à tous les hérétiques ou schismatiques, parle surtout contre les mahométans (4), et termine en définissant et en défendant] de nouveau l'Église militante. « Elle est une et n'a qu'un seul chef, à la ressemblance de l'Église triomphante, dont elle doit être l'image et qui est gouvernée dans le ciel par Jésus-Christ. » Ici, Savonarole cite tous les pas-
(1) Livre III, ch. \iv à xvi. Voir aussi livre I, ch. x.
(2) Livre IV, ])réambule, ch. i el ii.
(3) Imprimé du vivant de l'auteur, ce traité a été fait pour le peuple, sous une forme abrégée, d'après le traité plus étendu de Pic de la Mirandole. Savonarole accuse l'astrologie d'élre contraire à' la religion, de détruire la liberté individuelle et de ne j>as reconnaître la i)rovideiice divine. ]Sous avons indiqué déjà ces accusations.
(4) Livre IV, ch. iv et v.
sages de la Bible où l'unité de l'Église el l'autorité du pape sont soutenues le plus ouvertement. « Saint Jean a dit qu'il ne doit y avoir qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur; c'est pourquoi, bien que le Christ soit dans le ciel le vrai et le seul chef de l'Église, il a laissé saint Pierre pour le représenter ici bas, en lui disant : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; je te donnerai les clefs du ciel, et ce que tu lieras ou délieras sur la terre sera lié ou délié dans le ciel. Ces paroles ne s'appliquent pas seulement à Pierre, car Dieu a promis que l'Église subsisterait jusqu'à la fin du monde; elles s'appliquent donc à Pierre et à ses successeurs. Il est manifeste que tous les fidèles doivent se rallier autour du souverain pontife , comme autour du chef suprême de l'Église romaine, maîtresse de toutes les autres ; et celui qui s'éloigne de la doctrine de l'Église romaine s'éloigne du Christ (l). n
Ainsi finit cet ouvrage qui, tout en exposant et en défendant le catholicisme, contient l'apologie complète et détaillée de Savonarole. Alexandre VI lui-même n'aurait pas pu demander une profession de foi plus formelle, une soumission plus absolue à l'autorité du saintsiége. Et, en réalité, les dogmes catholiques ne furent jamais attaqués, même indirectement, par le Prieur de Saint-Marc ; sa polémique n'était dirigée que contre les hommes qui les altéraient. Il respectait la religion, il l'exaltait avec enthousiasme, mais il combattait à outrance les actes honteux par lesquels le pape et le clergé
(1) cil. VI du livre IV. Nous avons cité presque littéralement les paroles de fauteur. Dans le texte original, Savonarole développe davantage sa pensée et la rend plus explicite encore.
la compromettaient. Son Triomphe de la Croix fut adopté comme livre d'enseignement par la congrégation Depropagandafide, et fut regardé par les plus sévères théologiens comme un des traités les plus complets quant à la matière, les plus originaux quant à l'exposition (1). Sans doute, on ne pourrait y retrouver Savonarole tout entier, parce que Savonarole était un homme qui grandissait dans la lutte et qui ne déployait qu'en chaire toutes ses facultés. Néanmoins, cet ouvrage fail ressortir les qualités essentielles de l'esprit et de la doctrine du Frère , qui possédait presque toutes les connaissances philosophiques et religieuses de son temps. La théologie scolastique et la théologie mystique, la philosophie d'Aristote et la philosophie néoplatonicienne étaient par lui mises à profit avec une égale sagacité, sans qu'il tombât dans aucun des excès auxquels s'abandonnèrent plus tard les philosophes et les théologiens. Au seizième et au dix-septième siècle, en effet, cet ensemble de connaissances qui constitue le savoir humain se divisa, et chacune d'elles, prédominant à son tour, outrepassa ses propres limites : les aristotéliciens inclinèrent vers le matérialisme, les platoniciens vers le panthéisme, les mystiques facilitèrent la marche de la Réforme. Mais chez Savonarole ces doctrines restaient unies dans une seule synthèse et faisaient partie d'un savoir plus vaste. La philosophie d'Aristote, objet des études de sa jeunesse, l'aidait à exposer les questions théologiques; le mysticisme satisfaisait aux tendances enthousiastes de son cœur; la philosophie des néo-pla-
(1) Le P. Lacortlaire en a parlé avec de grands éloges. — Voir notre étude préliminaire... {yote du trad. )
loniciens était comme une base scientifique pour son mysticisme. L'étude de ces différents systèmes alimentait l'ardeur d'un esprit religieux adonné à la contemplation des choses célestes, à la méditation des saints Pères et des saintes Écritures. Une doctrine fondie sur des points de vue si divers et si dissemblables favorisait les aspirations de Savonarole. Le Prieur de Saint-Marc poursuivait invariablement le vrai avec liberté, avec originalité, tendait toujours en haut, et, presque sans s'en apercevoir, déposait au sein de l'humanité les germes d'une nouvelle philosophie. Et cependant, si Tonne considérait Savonarole que sous certains côtés, en subissant l'influence de quelque idée préconçue, ou sans avoir étudié à fond l'esprit et l'intelligence du Frère, on fausserait d'une façon grossière le caractère de ses idées, la valeur de ses actions, et on reléguerait pour ainsi dire dans un coin de son siècle cet homme qui l'embrassait et le représentait tout entier.