CHAPITRE V
JAVONAROLE REPREND SES PRÉDICATIONS LE DIMANCHE DE LA SEPTUAGÉSIME. SECOND AUTO-DA-FÉ DES OBJETS AU SERVICE DE LA VANITÉ. NOUVEAUX BREFS DU PAPE. SA- VON ARC LE CONTINUE A PRÊCHER.
L'année Wdl tirait à sa fin et la République était lasse de la lenteur des négociations avec le pape. Domenico Bonsi avait été envoyé à Rome comme second ambassadeur, pour aider Bracci à plaider la cause de Savonarole et pour terminer l'affaire relative à la dîme sur les biens ecclésiastiques, ainsi que plusieurs autres questions importantes ; mais tous les efforts avaient été inutiles. Le saint-père refusait de prendre aucune décision avant d'avoir vidé le différend avec le Prieur de Saint-Marc, et il réclamait de la République la personne même de Savonarole. Or, la République ne voulait ni ne pouvait lui livrer le Frère. Si les magistrats voyaient avec peine ces stériles temporisations, Savonarolene les subissait pas sans impatience, car son long silence commençait à lui devenir insupportable. Renfermé depuis plus de six mois dans sa c€llule, il s'était borné à exposer par écrit sa doctrine et à la défendre de tous côtés. Il avait prouvé la nullité de l'excommunication ; il avait démontré qu'un bon catholique peut résister aux commandements injustes d'un pape mal informé et corrompu; enfin, par son Triomphe delà Croix, il avait élevé un impérissable monument à sa gloire et à son in-
nocence. Personne désormais ne pouvait plus croire qu'il voulût diviser l'Église, puisqu'il avait reconnu si explicitement l'autorité du saint-siége, et qu'il protestait seulement contre j'abus honteux et révoltant que des hommes pervers faisaient de cette autorité.
Le pape lui-même n'osait pas formuler d'accusation contre la doctrine du Frère; les cardinaux, après un minutieux examen, n'y pouvaient rien trouver à reprendre. La lutte d'Alexandre VI avec Savonarole était évidemment une lutte politique et personnelle, qui devenait ^e plus en plus scandaleuse, qui chaque jour faisait Iriompherles mauvaises mœurs à Florence et donnait lieu dans la ville aux propos les plus étranges. Attendre davantage était donc superflu et périlleux.
Le jour deXoël, Savonarole , sortit enfin de sa réserve. Il célébra les trois messes solennelles, donna la communion à tous ses religieux ainsi qu'aune grande multitude de laïques, et, se mettant ensuite à la tête de ses moines, fit sur la place de Saint-Marc une pompeuse procession. Peu après, ses nombreux amis, ayant replacé dans la cathédrale, avec le consentement de la Seigneurie, les gradins habituels et les bancs, vinrent le presser de reprendre ses prédications. Savonarole, qui n'avait guère besoin d'être sollicité,- promit de remonter en chaire le dimanche de la Septuagésime (11 février 1498). L'archevêque de Florence, Lionardo de' xMedici, voulut s'y opposer. Non-seulement il défendit expressément à tous les ecclésiastiques d'assister au sermon du Frère, mais il enjoignit aux curés d'insister auprès de leurs paroissiens sur la gravité et l'importance de l'excommunication; les curés devaient même annoncer aux fidèles que la confession, la communion et la sépulture dans les
lieux consacrés seraient absolument interdites à quiconque aurait été entendre Savonarole. Mais la Seigneurie brisa aussitôt cette résistance en déclarant à l'évêque que si avant deux heures il ne s'était pas démis de ses fonctions il serait déclaré rebelle (1). C'est ainsi qu'au jour fixé les prédications purent commencer sans obstacle. La nouveauté du cas et l'audace du Prieurde Saint- Marc attirèrent un auditoire plus nombreux encore qu'à l'ordinaire.
L'excommunication, l'autorité du pape, la liberté de conscience et le droit de résister aux ordres injustes, devaient naturellement être les sujets principaux de ces nouveaux sermons. « 0 Seigneur, tu m'as lancé sur une mer orageuse, et je ne puis ni ne veux retourner en arrière. Je te demande seulement la grâce de ne rien dire qui soit contraire à la sainte Écriture et à l'Église. Maintenant, parlons de l'excommunication. Sachez donc que Dieu gouverne le monde au moyen des causes secondes, et que les bons princes, les bons ecclésiastiques ne sont que des instruments dans la main de Dieu pour gouverner le peuple. Lorsque le Seigneur se retire d'eux, ils ne sont plus des instruments, ils sont à Tétat de fer brisé. — Mais comment, diras-tu, m'apercevrai-je s'ils sont fidèles ou infidèles à leur mandat ? — Regarde si les lois ou les ordres qui émanent d'eux sont contraires au principe et à la racine de toute sagesse, c'est-à-dire à la vertu et à la charité. Quand les lois et les ordres sont en opposition avec la vertu et la charité, tu peux être sûr que celui quia fait ces lois ou donné ces ordres n'est qu'un/<?>' brisé, et tu n'es pas tenu d'obéir. — Mais, dis-moi un peu,
(1) Nardi, Storia di Firenze, t. I, p. 137.
qu'est-ce que veulent les hommes qui^ par de faux rapports, ontobtenu l'excommunication? — Personne ne l'ignore : détruire la pureté des mœurs et le bon gouvernement, ouvrir la porte à tous les vices. Aussi, dès que l'excommunication a été lancée, les tavernes se sont remplies; on s'est abandonné à la débauche, à tous les vices, et la vertu est tombée dans l'oubli. C'est pourquoi je te dis que si nous sommes maudits sur la terre nous sommes bénis dans le ciel.
«Notre perfection ne consiste pas dans la foi, ou dans la soumission à la loi, elle consistejdans la charité, et celui qui la possède connaît ce qui est nécessaire au salut (1). On ne fait aujourd'hui que lois, canons et procès (piatî). Les apôtres n'avaient pas tant de lois, parce qu'ils brûlaient d'amour et de charité. Toute la théologie, toutes les lois canoniques et civiles, toutes les cérémonies de l'Église ont été instituées en vue de la charité, et le monde entier a été créé par Dieu pour la charité. Que celui donc qui commande contrairement à la charité, principe fondamental de notre loi, anathemasit. Et si un ange, si les saints et la Vierge Marie donnaient un ordre opposé à la charité, ce qui certainement n'est pas possible, anathema sinf. Si quelque loi , quelque canon ou quelque concile en faisait autant, anathemasit. Et si jamais un pape s'est prononcé contre la vérité que j'énonce en ce moment, qu'il soit excommunié. Je ne dis pas qu'un tel pape ait existé; mais s'il a existé, il n'était pas l'instrument du Seigneur, il était un fer brisé.
« Quelques-uns craignent que cette excommunica-
(1) Il faut encore remarquer que ces paroles sont contraires à la doctrine fondamentale de la Réforme : justification par la foi seule.
tion, quoique nulle devant Dieu, ne soit valable devant l'Église. Quant à moi; il me suffit de n'être pas condamné par le Christ. 0 Seigneur, si je me fais absoudre de cette excommunication, envoie-moi en enfer, car je me croirais coupable de péché mortel ! — Mais, mon Père, il y a des moines qui prétendent que cette excommunication est valable et qui ne veulent pas nous donner l'absolution. — Voulez-vous que je vous enseigne le moyen de l'obtenir? Non, il est mieux que je me taise. Je vous dirai seulement : faites ceci. » — Et en prononçant ces mots, Savonarole frappait deux clefs l'une contre l'autre, pour indiquer par ce bruit qu'avec de l'argent on arrivait à tout auprès des religieux de son temps. — « 0 mon Père, tu nous as pourtant Rengagés à laisser venir l'excommunication et à la porter au bout d'une lance, nous promettant de ne nous rien cacher après cela ! — Je te réponds que l'excommunication réelle et complète n'est pas venue (i), et que tu n'as pas encore tout vu. Cependant, tu as vu comment à Rome un homme a perdu son fils (2), et tu as vu qu'ici ont été mis à mort plusieurs citoyens qui iront en enfer et dont tu liras les procès (3). Je n'ai pas encore été forcé d'avoir recours
(1) Savonarole l'ail allusion a un sermon précédent, dont nous avons vendu compte el dans lequel il donnait à entendre que quand l'excommunication serait venue il donnerait un tour de clé {avrehbe daio volta allnchiavetta.) Mais, comme nous l'avons fait observer, ce n'était pas un vrai bref d'excommunication qui avait été envoyé de Romo. et la lettre aux moines de l'Annunziata n'énonçait aucune accusation déterminée contre la doctrine de Savonarole.
(2) Savonarole a en vue, dans ce passage, la mort du duc de Candie.
(3) Peut-être ce passage se rapporte-t-il à Bernardo del Nero vi à ses complices, que Savonarole trouvait criminels, mais à la condamnation desquels il ne contribua par aucun acte.
au miracle ; mais Dieu, h son heure, fera sentir sa main ; et déjà tu as eu sous les yeux tant de signes, qu'il n'y a plus besoin de miracles (1). N'est-ce pas d'ailleurs un des plus grands miracles que l'extension de cette doctrine, malgré des contradictions si nombreuses? Citoyens, femmes, vous devez sacrifier votre vie pour cette vérité. Quant à moi, je me tourne vers toi, ô Seigneur! Tu es mortpourla vérité, et je te prie de sacrifier ma vie pour'ta défense, pour le salut de tes élus et de ce peuple (2). » Le 15 du même mois, prenant pour sujet les fonctions et le caractère du prêtre, Savonarole prononça dans l'église de Saint-Marc un discours foudroyant contre les vices du clergé. « Quand je pense à la vie des prêtres, je suis forcé de pleurer. 0 mes frères et mes fils, pleurez sur ces maux de l'Église, afin que le Seigneur appelle les prêtres à la pénitence, car il est évident qu'un grand châtiment les menace. C'est le clergé qui maintient la perversité partout. Même à Rome , les prêtres se moquent du Christ et des saints, et sont pires que les Turcs, pires que les Mores. Non seulement ils ne veulent point souffrir pour Dieu, mais ils vendent jusqu'aux sacrements. Il y a aujourd'hui des entremetteurs pour les bénéfices, et les bénéfices se vendent au plus offrant. Croyez-vous que Jésus-Christ veuille supporter plus longtemps une pareille corruption? Malheur, malheur à
(1) Savonarole ne voulait pas dire qu'il ferait personnellement un miracle; il croyait seulement que le Seigneur ferait, par son intermédiaire, quelque chose de surnaturel, si le salut de l'Église l'exigeait. Cette conviction semblait enracinée dans son esprit.
(2) xxii sermons sur VExode et sur quelques psaumes, commencés à Sairile-Marie-des- Fleurs le dimanche de laSeptuagésime (11 février 1498) et recueillis par Lorenzo Violi; Florence, 1498. Voir le I" sermon.
ritalieet à Rome (1) !... Venez, venez, ô prêtres! venez, mes frères; voyons s'il est possible de réveiller un peu l'amour de Dieu. — Mais, mon Père, nous serons jetés en prison, nous serons persécutés et mis à mort. — Soit ! Qu'ils se conduisent en bourreaux tant qu'ils voudront, ils ne m'enlèveront pas du cœur Jésus-Christ. Je veux mourir pour mon Dieu.
« Tu as été à Rome et lu connais la vie de ces prêtres. Dis-moi : le paraissent-ils les soutiens de l'Église ou sont-ils à tes yeux des seigneurs temporels ? Ils ont des courtisans, des écuyers, des chevaux et des chiens ; leurs maisons sont pleines de tapis, de soieries, de parfums et de valets. Te semble-t-il que ce soit là l'Église de Dieu (2;? Leur orgueil éclate partout et n'est pas
(1) Saint Bernard n'était guère moins sévère contre le clergé de son temps : «■ Les dignités ecclésiastiques se changent en trafics lionteiix et en œuvres de ténèbres. Voilà pourquoi on reçoit la tonsure, on fréquente les »^glises, on célèbre la messe, on cbanfe les psaumes. Aujourd'hui, on ne rougit pas de briguer la dignité dévêque ou d'archidiacre pour dissiper en folles dépenses de vanité les revenus ecclésiastiques. M Serm vi, t. III, éd. Mahillon. {Note du trad)
(2) « Ce sont les ministres du Christ, et ils servent l'Antéchrist. Us marchent honorés des biens du Seigneur et n'honorent point le Seigneur. De là cet éclat de courtisane, ce costume d'histrion, cette pompe royale. De là l'or qui pare freins, selles et éperons -, et les éperons brillent plus que les autels î De là des festins splendides et par les mets et par le*i coupes ; de là des orgies nocturnes auv flambeaux , et la cithare, et la lyre, et la flûte. De là des pressoirs redondants, des gardemanger remplis jusqu'au bord. Delà, enfin, des tonneaux de parfums et des bourses bien garnies. Voila pourquoi ils veulent être et sont doyens, archidiacres, évêques, archevêques.» {Saint Bernard, serm. xwiif, sur le Cantique des cantiques.) — Ailleurs, saint Bernard dit encore : " Ce n'est ni par la magnificence de vos habits, ni par la beauté de vos chevaux, ni par l'étendue de vos édifices, mais uniquement par la parure de vos mœurs, par des exercices religieux et par de bonaes œuvres que vous vous honorerez Que de clercs agissent autrement
moindre que leur avidité. Ils font tout pour de l'argent; leurs cloches sonnent par cupidité, et n'appellent que pain, argent et cierges. S'ils assistent, dans le chœur, aux vêpres et aux offices, c'est parce qu'ils y trouvent un gain; ils ne vont pas aux matines, parce qu'on n'y fait aucune distribution. Ils vendent les bénéfices, ils vendent les sacrements, ils vendent les messes de mariage, ils vendent tout. Et ensuite, ils ont peur de l'excommunication ! Ils ne veulent pas avoir de rapports in divinis avec les fidèles qui écoutent mes sermons, mais ils oublient qu'ils se sont unis aux moines mêmes de Saint- Marc pour suivre les enterrements. Ainsi, quand il y a gain, l'excommunication est nulle; elle est valable quand elle s'accorde avec leurs désirs. 0 Seigneur, Seigneur, sers-toi de ton épée (1) ! »
Avant la fin du carnaval, Savonarole prononça deux autres sermons. Dans le premier, prêché le dimanche de la Sexagésime (18 février), il parla du pape et de son autorité :« Je pose en principe qu'il n'y a aucun homme qui ne puisse se tromper. C'est une folie de soutenir que le pape ne peut pas se tromper : combien de papes
On voit chez bien des prêtres un grand luxe de vêtements : pour le luxe des vertus, il est nul ou presque nul. » — {^Note du trad.)
(1) SerniQue fatto a molti sacerdoti, religiosi e secolari a San- Marco, a dï 15 fehbraio 1497 (ancienne chronologie.) Ce discours se trouve aussi avec les sermons sur l'Exode. — Cette violence dans la satire n'était pas sans précédents. Voici comment s'exprimait un franciscain du XIII'-" siècle : « On voit monter au Thabor, c'est-à-dire à l'autel, des prêtres, disons mieux, des marchands qui étendent dans les lieux sacrés les filets de leur avarice pour y prendre... quoi? de l'or! Ils célèbrent la messe pour de l'argent; s'ils croyaient n'être pas payés, ils ne la célébreraient point ; et c'est ainsi que le sacrement du salut n'est plus qu'un aliment pour la honteuse cupidité de ces âmes de boue!... Ali qu'il y a loin de tous ces hommes au bon prêtre, au véritable évêquc ! '• (Note du trad.)
ont été mauvais et sont tombés dans l'erreur!... S'il était vrai qu'un pape ne peut jamais se tromper, nous devrions donc agir comme ils ont agi, et nous serions sauvés? Tu me diras : un pape peut se tromper comme homme, mais non comme pape. Et moi, je te réponds que le pape peut se tromper même en matière de procès et de censures (1). Va, lis toutes les constitutions promulguées par un pape et annulées par un autre. Que de papes dont les opinions ont été en opposition avec celles d'autres papes! » Savonarole déclarait ensuite que les erreurs des papes peuvent avoir pour cause soit la mauvaise volonté, soit des informations fausses; puis il retraçait l'histoire de tous les brefs lancés contre lui el des contradictions qui s'y trouvaient, ce que nous ne répéterons pas, l'ayant ailleurs raconté en détail.
« Pourquoi me persécute-t-on à Rome avec tant d'acharnement ? Tu crois peut-être que c'est par zèle pour la religion? Point du tout. On veut changer le gouvernement, on veut rétablir la tyrannie, et l'on se soucie peu des bonnes mœurs, que notre doctrine encourage et qui disparaîtraient avec elle. Quiconque combat cette doctrine combat donc la charité évangélique etest vraiment hérétique. Mais aujourd'hui les prédicateurs sont àja solde de maîtres puissants et ont grand'peur de dire la vérité, de s'opposer aux personnages qui sont au-dessus d'eux. Il n'en était pas ainsi quand les prêtres avaient en eux le véritable esprit chrétien : alors, saint Paul reprenait saint Pierre devant tout le monde, quia reprehensibilis erat[^]. »
(1) Savonarole a soin de ne pas parler des dogmes.
(2) Sermons sur l'Exode : voir le sermon du dimanche <!•' la
« Voilà les raisons qui m'ont empêché d'écrire à Rome et de dire que j'avais été dans l'erreur. Et à vous, qui citez toujours les canons et les articles, je réponds que beaucoup d'entre vous les allèguent sans en savoir la signification. Ces canons, vous les torturez et vous les interprétez à votre guise, vous déclarez tel ou tel acle permis ou défendu, selon votre fantaisie, et vous allez jusqu'à trouver licite la vente des bénéfices. J'ai appris que certains prêtres conseillent tout haut ces trafics. Pour le moment, je ne veux pas entrer dans cette discussion. Mais peut-être pourrai-je un jour démontrer que c'est là une hérésie manifeste (1). »
Le dimanche de la Quinquagésime, Savonarole prononça le dernier sermon du carnaval, et traita le même sujet au moyen des mêmes arguments. « Les lois sont faites pour exciter au bien et doivent, par conséquent, être d'accord avec la raison et avec la charité. Avance ici, prêtre ou moine, car je te tiens solidement par le bras, et je veux te prouver que tu ressembles à une figure peinte : rien de bon à l'intérieur. Si le but de la loi est le bien, la qualité de la loi se reconnaît aux fruits qu'elle porte. Les œuvres sont-elles bonnes , la loi est bonne; les œuvres sont-elles mauvaises, la loi est mauvaise. — Mais, mon Père, si tout le monde se prononçait contre toi, que ferais-tu? — Je resterais inébranlable, parce que ma doctrine est la doctrine de la vertu et que par cela même elle vient de Dieu; cette excommunication est en contradiction avec la vertu , donc elle vient du diable. — Cependant, mon Père, les canons disent que quand l'excommunication est injuste
(1) Semion du ilimanche de la Sexagésime.
et contient une erreur cachée, il faut obéir à cette censure, de peur de causer du scandale. — Sans aucun doute. Quand tu es excommunié pour un péché dont tu es innocent et dont le peuple te croit coupable, tu dois te soumettre, afin de n'être pas une occasion de scandale. Mais lorsque ton innocence est évidente aux yeux du monde, comme c'est notre cas, quel scandale peux-lu craindre ? Je te dis, de plus, que si tu es excommunié dans des conditions telles que si tu observais l'excommunication tu serais contraint de blesser la charité, il faut ne point tenir compte de cette excommunication. Si l'on te défendait, sous peine d'excommunication latx sententiœ, de ne pas secourir un homme en danger de mort, je t'affirme qu'alors l'excommunication ne serait pas valable. Crois-tu que les lois soient faites pour encourager le mal? Si les sentences injustes devaient être valables, un mauvais pape pourrait bouleverser l'Église et l'on serait tenu de se soumettre. Quant à moi, je te dis que ces excommunications sont aujourd'hui à bon marché; chacun, pour quatre lire, peut excommunier qui bon lui semble; voilà pourquoi de pareilles excommunications n'ont aucune valeur. »
Savonarole termina son sermon en annonçant que le dernier jour du carnaval il célébrerait la messe et donnerait au peuple une bénédiction solennelle sur la place du couvent. « Je demande à chacun de vous, dit-il , d'adresser au Seigneur une fervente prière quand je tiendrai entre mes mains le Saint-Sacrement, afin que si mes actes ne sont pas inspirés par Dieu il me foudroie et me précipite dans l'enfer. Faites encore une semblable prière tous ces jours-ci. Annoncez à tout le monde, de
vive voix et par écrit, ce que je viens de vous dire (1). » Savonarole en cette circonstance montrait cette foi aveugle et superstitieuse dans le surnaturel, dont il ne sut jamais se délivrer et qui menaça toujours de causer sa ruine. Il se croyait certain que la vérité de sa doctrine serait démontrée par quelque miracle éclatant, lorsque l'heure du danger serait venue. Voilà ce qu'il affirmait et répétait avec une ingénuité importune et singulièrement propre à susciter chez ses adversaires le désir de le prendre au mot.
La célébration du dernier jour de carnaval fut inaugurée par des cérémonies religieuses et se termina de la façon la plus singulière. Après la messe , une grande multitude reçut la communion des mains de Savonarole. Le Prieur de Saint-Marc fit ensuite une procession au milieu des cloîtres et monta dans une chaire de bois, construite exprès au-dessus de la porte principale de l'église. Là, pendant que les autres moines chantaient des psaumes, il récita quelques oraisons; puis il se tourna vers le peuple rassemblé sur la place, l'engagea à ne pas oublier la prière convenue, prit en mains le Saint-Sacrement, et, bénissant la foule attendrie et prosternée, dit à voix basse : « 0 Seigneur, si je n'agis pas avec une entière sincérité, si mes paroles ne viennent pas de toi, foudroie-moi en ce moment. » Son visage était illuminé par une exaltation extraordinaire et reflétait la foi avec laquelle il avait prononcé ces paroles.
Dans l'après-midi, les Piagnoni parcoururent de nouveau en procession les rues de la ville, afin de recueillir des aumônes et de faire le second bruciamento délie va-
(1) Sermons sur l'Exode, sermon de la Quinquagésime.
nidi. Celte fois ils eurent à endurer des injures et des insultes de toutes sortes, car les Compagnacci déchiraient aux uns leur manteau, arrachaient aux autres leur petite croix rouge, ou les frappaient à coups de pierres et de bâtons. Arrivés enfin sur la Place des Seigneurs, les partisans de Savonarole y trouvèrent préparée la pyramide des vanités^ dont la valeur, s'il faut en croire Burlamacchi, dépassait celle du carnaval précédent. Au sommet de cette pyramide, on avait représenté Lucifer, entouré des sept péchés capitaux. La multitude, réunie autom' de la pyramide, chanta le Te Devm;\e feu fut allumé, et des cris de joie frénétiques accompagnèrent jusqu'à la fin le bruciamento. La procession se dirigea alors vers la Place du Dôme, et s'y arrêta pour remettre aux Biioni Vomini cîi San-Martino les aumônes recueillies. Puis elle s'avança vers Saint-Marc, et planta au milieu de la place le crucifix, autour duquel moines et laïques, se donnant la main, formèrent trois cercles et chantèrent, en tournant, des psaumes et des hymmes spirituelles (1).
C'est ainsi que se termina le carnaval de l'année 1498. Il avait beaucoup contribué à réveiller les passions, à surexciter les esprits, de sorte que l'on s'attendait à des événements extraordinaires. Les sermons de Savonarole, soit à cause des arguments persuasifs qu'y présentait le Frère, soit à cause de l'audace qu'il y déployait, étaient accueillis par le peuple avec une faveur toujours croissante. A peine prononcés, ils étaient imprimés et circulaient sous forme de brochures dans toute l'ItaUe et à l'étranger, o De l'Allemagne même, disait
(1) Burlamacchi, 115 et suiv.; Mar«li, l'iO.
le Prieur de Saint-Marc, nous recevons des lettres écrites par les nouveaux partisans de notre doctrine (1). » Partout s'élevaient déjà des clameurs contre la cour de Rome, ce qui naturellement exaspérait Alexandre VI. Voici un passage d'une de ces nombreuses lettres où il était toujours question du Frère : « A Rome , depuis quelque temps, on commence à entendre parler des dernières prédications de Savonarole ; elles produisent une vive sensation. Je crains une guerre plus acharnée et je pressens une lutte corps à corps. Notre ambassadeur lui-même la redoute (2). » Chaque jour en effet les ambassadeurs envoyaient des rapports à Florence, etDomenico Bonsi écrivait : a Je suis assailli par une multitude de cardinaux et de prélats ; ils viennent tous blâmer amèrement la conduite de la Seigneurie et me dépeignent la violente colère du pape. Vous avez ici une foule d'ennemis prêts à attiser très-habilement ce feu (3). » A la cour de Rome, on ne parlait plus que de la témérité de ce religieux qui ne voulait pas reconnaître d'autorité supérieure à celle de Dieu et à celle de sa propre conscience , qui appelait le pape Alexandre un morceau de fer brisé, et qui ne craignait pas de soutenir que croire à la validité de l'excommunication c'était tomber dans l'hérésie. Ces propos ne cessaient pas de retentir aux oreilles du souverain pontife dont la fureur grandissait tellement que, d'heure en heure, elle menaçait d'éclater. Parmi les personnages
(1) Sermon delà Quinquagésime.
(2) Lettre de Strozzi au curé de Casciria. VoirPerrens, Doc. XV.
(3) Lettre aux Dix; elle porte la date du 17 février 1498. Voir le père Marchese, Documenfi, etc.
qui travaillaient avec le plus d'ardeur à l'exciter, se trouvait Mariano da Gennazzano. Ce moine avait juré de se venger, et voyait approcher le moment favorable i\ la réalisation de ses desseins. Il mit tant d'adresse dans ses accusations réitérées contre la doctrine de Savonarole, qu'il fut enfin chargé par le pape de la réfuter publiquement en chaire.
Le premier dimanche de carême , l'église des augustins à Rome se remplissait d'une immense multitude. Devant le maître autel étaient assis en grand nombre des cardinaux et des prélats célèbres, venus pour assister au sermon de fra Mariano. Le prédicateur ne justifia pas sa réputation de grand théologien et d'orateur distingué. Il commença par proclamer l'aulorité du pape, sur qui l'Esprit-Saint descend comme il descendait sur les apôtres; mais, au lieu de définir et de réfuter, il se laissa, dès le principe, entraîner par la colère, et, criant, tempêtant^ il proféra de grossières injures : « La vraie lumière, la voici. Elle n'est pas dans les paroles du moine de Ferrare, car il n'est éclairé que par la lumière du diable et il ose dire que le pape est un fer brisé. Le juif, le coquin , le brigand ! il a volé de fargent, et possède des trésors cachés! 0 pape, ô cardinaux, comment supportez-vous ce monstre, cette hydre? L'autorité de l'Église est-elle donc descendue à ce point qu'un ivrogne comme celui-ci ose la fouler aux pieds si outrageusement? 0 sacré collège, ô pontife, tenez-vous sur vos gardes; vous ne savez pas quels complots ourdit ce misérable ! Jl dira des choses telles, que le soleil s'obscurcira. Cependant, vous ne prenez aucune précaution, et bientôt on pourra vous faire impunément la nique, car je vous la ferais moi-même si je n'étais retenu par le res-
pect. » Et néanmoins , se tournant vers les cardinaux, le prédicateur accompagna ses paroles d'un geste obscène et rugit comme un énergumène. La trivialité de ce discours mécontenta vivement l'auditoire, et les cardinaux, qui s'attendaient à une réfutation raisonnée, ne purent s'abstenir de manifester continuellement, par des signes de tête, leur désapprobation. FraMariano éprouva donc cette fois encore un échec (1).
Pendant ce temps, Savonarole, toujours infatigable, publiait un nouvel opuscule Sur le gouvernement et la constitution de la ville de Florence (2). Il avait été engagé à récrire par la Seigneurie précédente, et, comme il le dit dans son préambule , il avait accueilli volontiers cette invitation, « parce qu'après avoir prêché l'excellence de la foi, la simplicité de la vie chrétienne, les choses futures et le bon gouvernement, il n'avait encore rienécritdeparticuliersurce dernier !:ujet(3). D'ailleurs,
(1) Tout cela est minutieusement raconté dans une lettre anonyme, en tête de laquelle se trouvent les mots suivants : Copia d'una lettera venuta da Roma, délia predica di M. Mariano da San~Ghallo, contro a Fra Girolamo. Le couvent de Fra Mariano était situé auprès de la porte San-Gallo. Voir l'Appendice de l'édition italienne.
(2) Trattato circa il reggimento e govenio delta clttà di Firenze. Ce traité fut imprimé du vivant de l'auteur, sans indication de lieu et sans date. Voir l'édition faite par Audinde Rians, Florence, 1848. Audin de Ri»ns croit que cet opuscule fut écrit en 1493, «parce que Salviati, (iiii invita Savonarole à le composer, était gonfalonier en 1493; mais Salviati exerça aussi les fonctions de gonfalonier en janvier et février 1498. Il suffit de jeter un coup d'œil sur le traité en question pour reconnaître que Savonarole y fait sans cesse allusion à des faits de beaucoup postérieurs à 1493.
(3) Voici les traités auxquels il se réfère: Trionfo délia Croee; Delta semplieità delta vita cristiana; De veritate prophetica.
il croyait devoir, par égard pour son minislère et dans ■ntéret du peuple, prouver une fois de plus que sa docnno était saine, quelle n'élait pas en contradiction avec I fc.g ise. ,. La première partie de ce court traité démontre que 1 homme, par cela môme qu'il est libre, a besoin d'un gouvernement, et que le gouvernement d'un seul est excellent quand le prince est bon. Mais ce gouvernement ne s'adapte pas à tous les peuples; le caractère changeant, inquiet, ambitieux du peuple florentin nécessite le gouvernement populaire ou la république. La seconde partie traite du gouvernement d'un seul quand le prmce est mauvais, ou, en d'autres termes, de la tyrannie. Savonarole décrit ici le tyran et les mauxcauses par le despotisme ; cette description est peut-être plus éloquente encore que celle dont nous avons parlé en ana ysantles sermons; elleest certainement plus correcte et plus châtiée. Dans la troisième et dernière partie, il e^t question du gouvernement populaire : le Grand Conseil possède toute l'autorité ; seul, il a le droit de conférer les emplois publics. Ainsi, l'on évite à la fois l'anarchie populaire, causée par les entraînement de la multitudes et la tyrannie d'une aristocratie. A la fin du traité, 1 auteur dépeint le triste sort du tyran , le bonheur réservé, sur la terre comme dans le ciel, à ceux qui gougouvernent libéralement. Il ne sort pas des généralités, se proposant de composer, lorsque les temps seront redevenus calmes, un ouvrage en latin, plus séiieux et plus approfondi. Pour le moment, parmi tant u agitations, il ne s'adresse qu'au peuple. De tous les écrits de Savonarole, celui que nous examinons est en eiiet le plus connu et le plus populaire, à cause de la smiplicité, de l'énergie et de l'éloquence du style.
Cependant , le Prieur de Saint-Marc, sans s'effrayer des menaces de ses ennemis, était remonté en chaire, et dès le début du carême il avait repris régulièrement ses sermons. Il se réjouissait de la dévotion avec laquelle le carnaval avait été célébré; il condamnait les injures faites par les Gompagnacci, discourait sur la vertu et revenait ensuite à ce qui était devenu le sujet presque unique de ses discours : a 0 Rome ! qu'est-ce que je te demande ? Une bulle qui encourage les bonnes mœurs. Voilà tout ce que je voudrais de toi; mais ici, au contraire, on s'efforce d'obtenir des bulles qui anéantissent les aspirations vers le bien (1). » Au commencement, Savonarole montra une certaine modération, espérant pouvoir continuer sans de nouveaux obstacles; néanmoins, le pape, de plus en plus courroucé, menaça de jeter l'interdit sur la ville, de confisquer les biens des marchands florentins établis à Rome; il prétendait même forcer tous les États chrétiens, sous peine d'excommunication, à en faire autant.
Cette exaspération fut en partie calmée par les cardinaux les plus prudents. Ils firent observer au pape que ses démêlés avec Savonarole avaient soulevé partout les esprits et qu'un schisme était imminent; ils ajoutèrent qu'il ne fallait qu'un ecclésiastique un peu renommé pour se mettre à la tête de la révolte et que ce chef pouvait facilement se trouver dans la personne du cardinal de Saint-Pierre-aux-Iiens (2). Ces considérations
(1) ive sermon sur V Exode, prêche le dernier jour de février, o'est-àilire le premier jour de carême.
(2) Nardi, Storia di Firenze, 1. 1, p. 13S.
suspendiienl les premières résolutions du pape et le décidèrent à envoyer simplement à la Seigneurie, le 26 février, un bref impérieux, ^où on lisait le passage suivant : « Ayant eu connaissance des pernicieuses erreurs que propageait le fils d'iniquité, Jérôme Savonarole, nous lui avons enjoint de cesser complètement ses prédications et de venir vers nous pour s'excuser et faire amende honorable; mais il n'a point obéi. Nous lui commandâmes, souspeine d'excommunication, de réunir la Congrégation de Saint-Marc à la nouvelle Congrégation loscano-romaine ; cette fois encore il ne voulut point obéir et encourut ainsi, ipso facto, l'excommunication dont il était menacé. Cette excommunication, nous Tavons fait proclamer et publier dans vos principales églises, déclarant qu'elle s'étendait à tous ceux qui entendraient prêcher le dit frère Jérôme ou qui entretiendraient des relations avec lui. Or, nous apprenons maintenant que, pour !e malheur de la religion et des âmes, il continue ses prédications, méprisant l'autorité du saint-siége et disant que l'excommunication n'est pas valable. C'est pourquoi, en vertu de la sainte obéissance, nous vous ordonnons de nous envoyer sous bonne garde le dit frère Jérôme, qui, s'il revient à la pénitence, sera paternellement traité par nous ; car nous ne voulons pas la mort du pécheur, nous voulons seulement sa conversion. Si vous ne nous livrez pas le coupable, du moins séparez-le des fidèles comme un membre corrompu, et tenez-le renfermé et surveillé de telle sorte qu'il ne puisse, en parlant avec quelqu'un, susciter de nouvelles divisions. Si vous refusez de vous soumettre à ces ordres , nous serons contraint de recourir, pour sauvegarder l'honneur et
l'aulorilé du saint-siége, à l'interdit et à d'autres mesures encore plus efficaces (1). »
Un autre bref parvint en même temps aux chanoines du Dôme et leur prescrivit de refuser absolument à Savonarole l'autorisation de prêcher dans leur église. En effet, dès le 2 mars, troisième jour de carême, nous trouvons le Frère continuant ses sermons à Saint-Marc, où il commença par les paroles suivantes : « Nous avons donné des preuves de courage, quand cela était nécessaire, et nous sommes disposé à vous en donner encore lorsque le moment sera venu ; mais à présent il faut plutôt user de modération (2). » Ainsi, de son côté, Savonarole cherchait à éviter toute agression.
La majorité de la nouvelle Seigneurie, nommée pour mars et avril, lui était complètement hostile; il n'y avait que trois membres qui lui fussent favorables ; les six autres voulaient sa perte, et parmi eux se trouvait le gonfalonier. Celui-ci était cousin de Pierre de Médicis, et avait à l'origine porté le même nom que ce dernier; mais lorsque éclata la révolution de 1494 il l'avait changé en celui de Piero Popoleschi. Le sang qui coulait dans ses veines était cependant resté toujours le sang des Médicis. Piero Popoleschi ne s'attacha pas au parti des Bigi; il se donna tout entier à celui des Arrabbiati, et fut un des principaux persécuteurs de Savonarole. Dès que les nouveaux
(1) Nous avons trouvé ce bref, inconnu jusqu'à présent, dans le manuscrit de la bibliothèque Riccardi 2053. Meyer pense que la date du 26 février 1498 se rapporte à un autre bref, dont nous parlerons plus loin. Voir l'Appendice de Tédilion italienne.
(2) Sermons sur CExoie ; voir le scrmo;i du troisième jour de carême.
Seigneurs eurent reçu le bref du pape, ils pensèrent à convoquer une Pratica, afin de faire retomber sur elle la responsabilité des décisions qu'ils voulaient prendre, car ils pensaient bien que ces décisions seraient réprouvées par la généralité des citoyens. Le troisiènîe jour de mars, ils consultèrent donc la Pratica sur les moyens de tei'miner la guerre avec Pise, sur les mesures capables de remédier à la pénurie d'argent, et sur le parti qu'il convenait de prendre à l'égard du Frère après la réception du bref venu de Rome. Ce dernier point était le vrai motif qui avait poussé la Seigneurie à réunir l'assemblée.
Les gonfaloniers des compagnies, les Buoni Uorninf et les magistrats s'exprimèrent d'une façon vague et générale, disant qu'il fallait apaiser Alexandre VI, et lui donner à entendre que l'arrestation de Savonarole exposerait la ville entière aux plus grands dangers. Mais Battista Ridolfi prononça un discours plus net au nom des Dix de la Liberté et de la Paix (1), parce que ceux-ci étaient dans l'obligation de répondre plus explicitement aux diverses demandes de la Seigneurie. 11 exposa sans ambiguïté la triste situation où se trouvait la République: « Nous avons dépensé, disait-il. 20,000 ducats, et des 15,0U0 ducats que vous nous avez assignés par mois nous n'avons presque rien touché. Le nombre de nos ennemis s'accroît chaque jour; les navires vénitiens stationnent devant le port de Livourne; la cherté des vivres et l'indiscipline des soldats ne nous
(1) C'est ainsi qu'on api»elait alors les Dix de la guerre, daprî-s une loi dont Savonarole, au déWut dii gouyernement populaire , recommanda Tadoption.
permettraient pas de tenter le moindre mouvement si les circonstances Texigeaient. ALivourne, place de la plus grande importance pour les approvisionnements de blé, pour le commerce et pour l'artillerie^ les forteresses auraient besoin de réparations qu'on ne fait pas faute d'argent. Yolterra, qui réclame une garnison, est complètement dépourvue de troupes; les collines sont abandonnées, et, à la première attaque de l'ennemi, tomberaient en son pouvoir. Il en est de même des villes de la plaine. Pescia et toute la vallée sont exposées aux coups de main. Dans les contrées qui dominent Vagliano, ville très-importante aussi , les connétables, les commissaires et les soldats demandent de l'argent à cor et à cri. La Maremme même subit les incursions des Pisans, et la contagion ravage le reste du pays. Mes collègues désirent donc que l'on prenne les mesures les plus énergiques, car l'existence de l'État est en péril , et ils attestent devant Dieu qu'ils ne sont point responsables de tout ce qui pourrait arriver. »
Ridolfi arriva enfin à parler de Savonarole : « Mes collègues sont d'avis qu'il ne faut pas se brouiller avec le pontife, et que, cependant, il faut veiller à l'honneur de Dieu et de la République. On doit donc examiner et peser tout ce que dit le pape, voir s'il se plaint justement ou à tort et si ce qu'il commande est raisonnable ou non. Nous ne mettons pas en doute la vertu du Frère ni l'étendue (lésa science; nous savons que son influence, loin d'avoir jamais été nuisible, a toujours été profitable à Florence sous le rapport spirituel et sous le rapport temporel. Si le pape, malinformé, conteste cette vérité, il importe de lui écrire immédiatement et de lui exposer les faits avec une
rigoureuse exactitude. Si, malgré nos efforts et comme mes collègues le craignent, l'attaire prend une tournure lâcheuse, il faut pourvoir seulement à l'honneur de la ville. Caries lettres de Milan, disait en finissant Ridolfi , assurent que le pape a changé tout h coup de dispositions et que son altitude est devenue menaçante pour la République, non-seulement à cause des sermons du Frère, mais pour d'autres raisons inavouables(l). La réponse au souverain ponlile pourrait donc être facile et courte. Mes collègues font enfin observer que le Frère est trèspopulaire, et ils rappellent que l'expulsion de fra Bernardinoa eu des suites funestes, pour tous les partis (2). »
Quant aux sections elles déclarèrent « que le bref avait soulevé unmécontentement extraordinaire ; qu'en chassant le Frère de Florence on exposerait la ville entière aux plus grands malheurs; mais que, pour donner au pape une marque d'obéissance, on pourrait empêcher Savonarole de prêcher dans la cathédrale, d'autant plus qu'il s'était déjà, dès le jour précédent, retiré à Saint- Marc (3). »
En présence d'une opinion exprimée dans la Pratka par une majorité si imposante, la Seigneurie dut céder. Le lendemain même ( i mars), les Dix envoyèrent plusieurs letltres à l'ambassadeur florentin près la cour de Rome. Parmi ces lettres, s'en trouvait une adressée au pape par
(1) Ridolfi fait allusion à des projets inirement politiques, tels que le désir de changer le gouvernement de Florence.
(2' Fra Bernardino da Monte Feltro fut chassé à l'époque de Pierre 'le Médicis. Voir Parcnli, Storia dl Firoize.
(3) Les procès-wrbaux de la Pratica rapportent tous ces discours. Voir, dansi'ylrc/jàvo d' lie Ri forma g ion i, les Frammend di Pratica, comme plus haut.
les Seigneurs. Ils y disaient que, depuis l'arrivée du dernier bref Savonarole, en signe d'obéissance, s'était renfermé à Saint-Marc; ils louaient la doctrine, la vie, les prophéties du Frère ; ils accusaient ses ennemis de ((haïr plus la lumière que les ténèbres et de ne s'occuper qu'à chercher des causes de discordes civiles ». La lettre se terminait par ces mots : k Nous ne pouvons obéira l'injonction de Yotre Sainteté, non-seulement parce que nous entacherions l'honneur de notre République et que nous commettrions une injustice envers un homme qui a bien mérité de la patrie, mais encore parce que, le voulussions-nous, nous ne pourrions nous conformer au désir du pape sans provoquer des soulèvements populaires, sans exposer à des dangers sérieux une foule de citoyens , tant est grande la faveur que ce Frère a conquise par son intégrité. Nous regrettons vivement que cette affaire nous ait aliéné la bienveillance du saint-père, et que Votre Sainteté nous enlève maintenant les espérancesqu'ellenous avait fait concevoir au profit deno tre République (l). Nous resterons, comme nous le fûmes toujours, fidèles à l'Église et à la foi catholique, tout en déclarant que nous tenons plus à la dignité de notre République qu'à tous les avantages matériels. » (2)
Sans doute, il n'est pas facile de comprendre comment une Seigneurie hostile à Savonarole a pu écrire si énergiquement en sa faveur (3). Peut-être était-ce là
(1) Allusion à la dîme sur les biens ecclégiasîiques et à la guerre contre Pise.
(2) Documents du père Marchese.
(3) M. Perrens a voulu tirer de ce fait un argument pour nier que
un simple langage diplomatique, imposé par la Pratica et démenti par des instructions secrètes, au moyen desquelles les Seigneurs encourageaient le pape à saisir cette occasion pour répliquer avec plus de violence. Peut-être les Dix , qui s'étaient toujours montrés favorables au Frère, contribuèrent-ils à modifier les dispositions de la Seigneurie à son égard. Peut-être, enfin, le secrétaire de la République usa-t-il de son influence au profit de Savonarole. Ce qui est certain, c'est que la lettre fut envoyée au nom de la nouvelle Seigneurie et que le prieur des dominicains continua tranquillement ses sermons à Saint-Marc.
L'église ne suffisant plus à la multitude des auditeurs, on n'en accorda l'entrée q Taux hommes. Quant aux femmes, elles allèrent suivre les sermons de fra Domenico da Pescia, d'abord à San-Lorenzo, puis, quand les chanoines ne vouUirent plus les y admettre, à San- Niccolô dans la rue du Cocomero. Cependant, elles insistèrent tellement auprès de Savonarole pour l'entendre lui-même, qu'il dut leur consacrer le samedi (l).
Durant ce dernier carême, Savonarole employa tous ses efforts à déterminer comment et quand le pape peut se tromper : « Il est aussi juste de soutenir que le pape en tant que pape ne peut se tromper, qu'il est raisonnable de dire : le chrétien, en tant que chrétien, et le religieux, en tant que religieux, ne peuvent se tromper; mais le chrétien, le religieux et le pape sont susceptibles de se tromper comme hommes (2)... En tant que
la Seigneurie fût vraiment lioslile à Savonarole; mais les événements qui suivirent ren.lent le doute impossible.
(1) Burlamacchi,
(*>) vil* sermon sur l'ExoJe. Machiavel a parlé de ce sermon »{
pape , le souverain pontife ne peut se tromper, parce qu'alors sa fonction même le préserve de Terreur; mais quand il se trompe, il n'est pas pape ; et s'il commande une chose injuste, il ne commande pas comme
pape (1) — Cependant, mon Père, le pape est Dieu
sur la terre et vicaire du Christ. — C'est vrai ; néanmoins, Dieu et le Chiist commandent qu'on aime son propre frère et qu'on fasse le bien; donc, si le pape te commande une chose contraire à la charité et que tu lui obéisses, tu reconnais implicitement que le pape a plus de pouvoir que Dieu (2) Le pape peut se tromper^
du précédent en écrivant à un de ses amis le 8 mars 1498. II ne s'y montre point favorable à Savonarole , parce que, dans sa jeunesse, comme nous l'avons vu ailleurs, il se rangea plutôt du côté des Arrabbiati ; ce n'est que dans un âge plus mûr qu'il modifia son jugement sur Savonarole. Voici de quelle manière il s'exprimait en 1498 sur le compte du prédicateur dominicain : « Se trouvant donc dans son propre couvent, notre Frère commença son sermon et le continua avec une audace qui stupéfia tous les auditeurs. Il débuta par des phrases terribles et par des raisons toutes puissantes sur les esprits superficiels, montrant que ses adhérents étaient des modèles de vertu et ses adversaires des monstres de perversité , employant tous les termes capables d'avilir ses ennemis et d'exalter ses partisans. Comme j'ai assisté à ce sermon, j'en retracerai quelques passages. ^> Machiavel rend un compte détaillé de tout ce qu'il a entendu, et dit, entre autres choses : « D'abord, il éplucha vos livres, ô prêtres, et vous ti-aita de telle sorte, que les chiens ne voudraient pas vous manger. Quant à l'existence d'un aspirant à la tyrannie, il en parla si adroitement que ses auditeurs portèrent leurs soupçons sur un homme qui est aussi près de devenir tyran que vous êtes près de monter au ciel. Savonarole parla ensuite du pape comme du dernier des scélérats. Ainsi, à mon avis, il favorise le courant de notre époque et il donne à ses propres mensonges les apparences de la vérité. » Ces dernières paroles, quoique très- exagérées en ce qui concerne Savonarole, prouvent combien devait être vive alors lopposition à la cour de Rome.
(1) XF sermon.
(2) xvnie sermon.
non-seulement lorsqu'il a reçu de fausses informalions , mais encore lorsqu'il déleste la charité , comme Boniface VIII, qui fut un méchant pape et à qui le démon adressa ces paroles : « Je veux que tu détruises l'ordre des frères prêcheurs. » Boniface YIII se glissa comme un renard sur le trône pontifical et mourut comme un chien... Notre ordre a souvent résisté à des papes qui voulaient le mal (1). Ne voit-on pas aujourd'hui qu'un pape peul être l'ennemi du bien? Si je veux sortir des voies religieuses et faire le mal, on est prêt à rédiger une bulle pour m'y autoriser; mais on ne me permet pas de faire le bien (2). Ce qui a corrompu si profondément l'Église, c'est le pouvoir temporel. Quand l'Église était pauvre, elle était sainte; lorsque le pouvoir temporel lui fut donné, le pouvoir spirituel s'écroula; il tomba dans la poussière des richesses et des choses terrestres, et commença à devenir orgueilleux (3). »
Cette fois, Savonarole eut la hardiesse d'aborder plus explicitement la question du concile, question qu'il avait toujours effleurée avec la plus grande précaution , l'indiquant perdes métaphores comme celle-ci : donner un tour de clé ( dar voila alla chiavetla). Il débuta par une citation latine : u Veneruni simvl , et congregaverunt
(1) Tiie sermon.
(2) xvi<> Sermon.
(3) wiie sermon. Un des sujets sur lesquels Savonarole revint souvent dans ces sermons fut le caractère indélébile du prêtre. « Le pape, disait-il, ne peut détruire ce caractère ; on le porte même en enfer ; l'excommunication lancée contre le prêtre ne rend pas inefficaces les sacrements qu'il administre. Telle est aussi l'opinion de saint Thomas. » Voir les xir et \i\f sermons.
cunctos seniores filiorum Israël.... Voilà un beau passage ; mais je veux en différer un peu l'examen et le mettre de côté. Il n'est pas encore temps de l'examiner. Je dirai seulement ceci : Sais-tu, Florence, ce que c'est qu*un concile? La mémoire des hommes n'en a pas gardé le souvenir. Gomment se fait-il que vos enfants n'en sachent rien? Comment se fait-il qu'il n'y ait plus de conciles aujourd'hui? — Mon Père, il est impossible d'en réunir. — Tu as peut-être raison; mais j'ignore si le concile a pour toi la même signification que pour moi. Réunir un concile signifie rassembler l'Église , c'est-àdire tous les bons abbés, tous les bons prélats et tous les bons membres du clergé séculier. Remarque aussi qu'à proprement parler l'Église n'est que là où se trouve la grâce de l'Esprit-Saint. Or, où cette grâce réside-t-elle aujourd'hLii?Peut-être seulement chez quelques hommes pieux et oubliés. A cause de cela, tu pourrais dire qu'on ne peut réunir un concile. Les conciles ont pour mission de susciter des réformateurs qui rétablissent la justice; mais quels seront ces réformateurs? En outre, dans les conciles, on punit les mauvais membres du clergé, on dépose l'évoque qui a été simoniaque ou schismatique. Oh ! combien il y en aurait de déposés ! Peut-être n'en resterait-il aucun.... Voilà pourquoi on ne peut rassembler de concile. — Qu'y a-t-il donc à faire?— Il faut prier le Seigneur pour qu'on parvienne à réunir un concile, afin de favoriser et d'aider ceux qui veulent faire le bien , afin de combatlre les méchants (i). »
Comme on le voit d'après ces paroles , le Frère était
(1) xin« sermon.
résolu à provoquer hi réunion du concile, il allendail seulement une occa>:ion favorable; il comptait attaquer ouvertement Alexandre VI et réformer l'Église. Que le pape ait été irrité de tant d'audace, quoi de plus naturel? Mais ce n'est qu'en suivant le récit des faits qu'on peut connaître jusqu'à quel point monta la colère du pape, et se faire une idée des manœuvres auxquelles il se livra pour combattre efficacement le Frère et pour amener la République à servir ses propres desseins. Le drame se complique do jour en jour, et de nouvelles intrigues le précipitent vers sa fin.