CHAPITRE VI
ENTRETIEN DES AMBASSADEURS FLORENTINS AVEC LE PAPE. NOUVEAUX BREFS ET NOUVELLES MENACES. LA PRÉDICA- TION EST INTERDITE à SAVONAROLE. SON DERNIER CA- RÊME ET SES ADIEUX AU PEUPLE. SA LETTRE AU PAPE ET SES LETTRES AUX PRINCES.
La lettre que la Seigneurie avait écrite en faveur de Savonarole parvint à Rome le soir du 6 mars, et le jour suivant les deux ambassadeurs florentins, Domenico Bonsi et Alessandro Bracci, la portèrent au pape. Après se l'être fait lire par son secrétaire, Alexandre'VI en parut profondément irrité, a Vos Seigneurs , dit-il , m'ont écrit une lettre regrettable. Je ne suis point mal informé, car j'ai lu les sermons de votre Frère et j'ai causé avec des gens qui les ont entendus. Il ose dire que le pape est un morceau de fer brisé, que quiconque croit à la validité de l'excommunication est hérétique, et que, quant à lui, il aimerait mieux aller en enfer que de demander son absolution. » Le pape, qui s'enflammait de plus en plus, se plaignit alors de ce que] les Seigneurs n'eussent point enlevé au Frère la liberté de prêcher. 'Il ajouta que la retraite de Savonarole à Saint-Marc n'avait pas eu lieu par leur ordre, et réclama impérieusement la cessation des prédications de l'audacieux dominicain. Ensuite il menaça de mettre l'interdit sur toute
la ville, se servant de paroles si violentes , que les ambassadeurs, à la suite de cet entretien, terminèrent par les paroles suivantes le compte rendu qu'ils adressèrent aux Dix : a Nous sommes convaincus qu'aucune considération n'empochera le souverain pontife de réaliser ses menaces. » Ils s'étaient efforcés de défendre auprèsd'Alexandre VI le caractère et la doctrine de Savonarole; le pape les avait laissés parler, puis avait répondu (( qu'il ne condamnait pas le Frère à cause de ses doctrines, mais à cause du mépris que celui-ci manifestait pour le saint-siége en refusant de demander la levée de l'excommunication. »
Après cette conversation, les deux ambassadeurs s'éloignèrent , et Alexandre VI s'abandonna , en présence d'un grand nombre d'évêques et de cardinaux, à toute sa fureur d'Espagnol, déclarant qu'il saurait assurer la perte de la République et du Frère. Effrayés d'un pareH langage, plusieurs des assistants allèrent trouver Bonsi et le pressèrent de montrer à la Seigneurie combien il était nécessaire qu'elle prît des mesures de prudence , si elle voulait épargner à la République de grands malheurs. Pierre deMédicis, en effet, prodiguait les promesses et les offres, pour le cas où il rentrerait à Florence ; et le pape était décidé non-seulement à jeter l'interdit sur la ville, mais à défendre, sous peine d'excommunication, tout rapport entre les chrétiens et les marchands florentins. Le discrédit de Florence à Rome était tel, que la vie même des ambassadeurs florentins était en péril. Bonsi avait reçu une blessure dans une attaque mystérieuse, dont l'auteur supposé, en faveur à la cour, était un sicaire des Médicis. Le même ambassadeur écrivit aux Dix, le 7 mars^
et leur raconta tous les détails du fait (1). Le 9 du même mois, il adressa à la Seigneurie une autre lettre (2), qui contenait un nouveau bref du pape, beaucoup plus menaçant et plus terrible que les brefs précédents. On y lisait ces mois : « Nous n'aurions jamais cru que vous pousseriez l'audace jusqu'à disputer avec nous sur l'affaire du frère Jérôme Savonarôle, comme si vous aviez le droit d'examiner un semblable procès , quand votre devoir, au contraire, est de rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Il est désormais nécessaire de mettre un terme à ces lettres et à ces brefs qui se multiplient à l'infini. Sacbez donc et tenez pour certain que l'excommunication dont ce frère Jérôme est frappé n'a pas pour cause les manœuvres de ses ennemis, ni de fausses informations, mais sa désobéissance à nos ordres et son refus de se réunir à la nouvelle congrégation toscano-romaine (3). Nous ne le condamnons pas pour ses bonnes œuvres ; nous voulons seulement qu'il vienne nous demander pardon de son orgueilleuse arrogance, et nous l'absoudrons volontiers quand il se sera bumilié à nos pieds. Quant à votre conduite, elle nous a profondément indigné, et nous ne prendrons point de repos tant que réparation ne sera pas faite à l'bonneur et à la dignité du saintsiége , que ce chétif vermisseau a pu outrager avec votre appui (4). Réfléchissez mûrement sur votre situa-
(1) Voir, dans le P. Marcliese, le document XX.
(2) Voir, dans le P. Marchese, le document XXI.
(3) Cela confirme tout ce que nous avons dit sur le bref d'excommunication.
(4) « lia turbamur, ut quieturi non simus donec lionorem Sanctae
— aoi —
tion. Si vous êtes prêts à obéir, nous consentirons à vous accorder ce que vous nous avez demandé quant aux intérêts matériels de votre République (1). En tous cas, ne nous répondez point par d'autres lettres, mais uniquement par des actes, car nous sommes fermement résolu à ne pas tolérer davantage votre désobéissance, et nous mettrons l'interdit sur toute la ville, déterminé à le maintenir aussi longtemps que vous continuerez à soutenir votre monstrueuse idole (2). »
L'arrivée de ce bref décida la Seigneurie à convoquer une nouvelle Pratica, et, le 14 mars, vingt-cinq citoyens par quartier furent invités à se réunir avec les magistrats. On eut b^au discuter longuement, on ne put parvenir à prendre aucun parti , et l'on dut se rassembler de nouveau le 17 du même mois. Ce jour-là, on avait choisi pour président Giovanni Berlinghieri, ennemi du Frère et homme plein d'audace. De concert avec le gonfalonier Piero Popoleschi, Berlinghieri réussit, malgré
luijus Seilis , loi modis a lenui islo vermiculo, calore vesho , ulcératiiin, consuluerimus. »
(1) Il s'agit delà dîme sur les biens ecclésiastiques et des secour> pour sounieltre Pise.
(2) « Tamdiu duraluro, quaradiu veslro isli monstnioso idolo lavoreni praestabilis. » M. Perrens a publié ce bref sans dale d'après le manuscrit de la bibliotlièque de Saint-Marc à Venise ; Meyer y a mis la date du 20 février (voir p. 145, note 2\ Ces deux auteurs ignoraient complètement l'existence de l'autre bref, que nous avons trouvé dans la bibliothèque Riccardi ; il porte la dale du 26 février et répond mieux à la chronologie des faits, tandis que le bref cité plus haut doit être postérieur de quelques jours au 20 février et s'accorde parfaitement avec le contenu des deux lettres écrites par Bonsi le 7 et le 9 mars. Nous en avons trouve un autre exemplaire, mais également sans date, dans le manuscrit 2053 delà ))ibliothèque Riccardi.
l'énergique opposition d'une grande partie de la Pratica, à faire adopter une motion ayant pour but d'interdire la chaire à Savonarole (1). L'avis en fut aussitôt envoyé à Rome, et la réponse du pape ne se fit pas longtemps attendre. Alexandre VI portait aux nues la Seigneurie , lui prodiguait les promesses et lui recommandait instamment de n'accordera aucun autre moine de Saint-Marc la permission de prêcher (2).
Le jour même où se tint la Pnitica, Savonarole avait prêché devant les femmes. Son discours, plein d'une chaleureuse onction , ressemble à une hymne. On y remarque une grande poésie , une poignante désolation. « Seigneur, nous ne te demandons pas la tranquillité, ni la fin de nos tribulations; nous te demandons ton esprit, nous te demandons ton amour; donne-nous le courage et donne-nous la grâce pour résister aux adversités. Ce que nous souhaitons, c'est que ton amour se répande sur toute la terre. Tu vois que les méchants deviennent chaque jour plus pervers et plus incorrigibles. Manifeste donc ta puissance, étendstamain. Quanta moi, il ne me reste qu'à pleurer. » Dans la soirée, Savonarole reçut l'ordre de ne de plus prêcher. Le lendemain (le troisième dimanche carême), il fit son dernier sermon et prit congé du peuple.
Il débuta par des raisonnements tout scolastiques sur les causes premières et les causes secondes , soutint qu'à défaut des causes secondes il faut recourir aux causes premières, et appliqua ce principe à son propre
(1) Nurdi, p. 142. YoicL le seul renseignement que nous ayons houvé sur cette Pratica : « Die XYII 1497. Omnes, eodem die, defreverunt frai ri Ilieronymo , ut omnino a predicatione cessaret. » Voir les Frammenti di Praliche.
(2) Voir le P. Marcliese, Doc. XXII.
cas. « Ainsi, dans l'Église, le fidèle doit s'adresser d'abord h son curé ou à son confesseur, puis , en l'absence de ceux-ci, à l'évOqueou au pape. Enfin, quand le pouvoir ecclésiastique tout entier est corrompu (1), il faut s'adresser au Christ, qui est la cause première, et dire : tu es mon confesseur, mon évoque et mon pape. Veille sur ton Église qui tombe en ruine ; commence à te venger. — Mais, mon frère, tu affaiblis le pouvoir ecclésiastique. — Cela n'est pas vrai. Je me suis toujours soumis et je me soumets encore aujourd'hui aux corrections de l'Église romaine; loin de l'affaiblir, je la fortifie. Seulement, je ne veux pas subir le pouvoir infernal. Or tout pouvoir qui combat contre le bien ne vient pas de Dieu , mais du diable (^). » Savonarole parla ensuite des
(1) Voir ce que nous avons dit dans noire Élude préliminaire sur les exagérations de langage auxquelles Savonarole se laissa souvent entraîner {nofe du trad.)
(2) Il ne sera peut-être pas inutile de rapporter ici quelques unes des idées de fra Benedetto relativement à 1 Église , car ce religieux a été un des plus fidèles partisans de Savonarole. Dans le Vulnera Dilirjeniis {\. I, ch. IX, ms. Magl., cl. XXXIV, cod. 7), un des interlocuteurs soutient que l'Église n'est que la société des fidèles, sive luiitas-justorum. « Pourquoi, ajouîe l'autre interlocuteur, ne dit-on pas d'une nianiùre absolue : Ecclesia est Papa ? — Parce que le pape n'est pas à proprement parler le premier chef de l'Église; il est seulement le vicaire du chef souverain de l'Église, lequel est Jésus-Christ; celui-ci , n'étant pas resté sur la terre, a transmis à son vicaire le pouvoir tle lier et de délier, justamente tanicn et non injustamente. Donc, Jé>us-Christ -et ses élus forment à proprement parler l'Église , et dire que l'Église est composée de tous ceux qui croient, c'est la définir inexactement. On ne prétend pas affirmer par là que le pape ne soit pas atiquo modo l'Église , ni qu'en tant que pape il puisse se tromper.... Papa (juidem canonice, ut oportet, dicendo rem ad fidem et christianos mores pertinentem errare penitus non potest. Et ila fariens, dicitur tola Ecclesia, qua) errare non potest, virlualiter in ipso Papa fecisse... En résumé, le pape,
grandes difficultés qu'il avait rencontrées en prêchant sa doctrine, de la lutte terrible qu'il avait soutenue, et de l'irrésistible impulsion à laquelle il avait dû céder.
(( Quelquefois, en descendant de la chaire, je me suis mis à réfléchir et je me suis dit : Je ne veux plus parler ni prêcher sur ces questions; je veux rester tranquille et laisser faire Dieu. Mais une fois revenu ici, je n'ai pu me contenir, je n'ai pu me dominer. Le besoin de parler du Seigneur en ce lieu est devenu pour moi comme un feu dévorant renfermé dans mes os et dans mon cœur;. je ne puis m'en rendre maître, et je ne puis m'empêcher d'élever la voix, parce que je me sens tout enflammé, tout embrasé par l'Esprit du Seigneur. Ensuite, il est vrai, quand je descends d'ici, je me promets de ne plus loucher à ces sujets. Et pourtant, dès que je remonte en chaire, il m'est impos-
lorsqu'il prend une décision conformément aux lois canoniques, ne se trompe pas-, on dit alors que toute l'Église, qui ne peut se tromper, est virtuellement dans le pape. Bien plus, l'Église ne peut se tromper dans aucun de ses vrais membres , c'est-à-dire dans aucun vrai chrétien ; car le chrétien, en tant que chrétien, ne peut se tromper, de même que le pape, en tant que pape, est absolument infaillible ; ce serait blasphémer que de soutenir le contraire.... Cependant, lorsque le pape juge dans sa propre cause, comme Alexandre VI quand il condamnait le prophète (Savonarole) pour avoir travaillé à une œuvre injuste, alors l'Église ne juge pas virtuellement par l'intermédiaire du pape; celui-ci prend une décision toute personnelle. En pareil cas, il peut se tromper ou par ignorance, ou même par sa faute; il n'est dans l'Église qu'un membre pourri Assimilant lÉgUse au corps humain, je dis en termipant : la sainte Église n'a qu'un chef qui est monté au ciel, et ce chef est Jésus-Christ, fils de Dieu ; elle n'a qu'un cou dépendant de la tête et ce cou est le souverain pontife. » — Ce langage, quoique inculte et grossier, nous fait connaître exactement quelles étaient les idées des disciples de Savonarole sur l'autorité du pape et sur l'Église.
sible de mettre un Irein à ma langue cl de retenir mes paroles. 0 mon Seigneur, ô Saint-Esprit, tu n'as peur de personne au monde; aucun homme, quel qu'il soit, ne peut échapper à tes regards ; tu dis la vérité à chacun ! 0 Saint-Esprit, lu provoques contre toi-même les persécutions et les tribulations; comme le vent, tu bouleverses les ondes de la mer et tu soulèves les tempêtes! J'ai beau dire : de grâce, un peu de répit, le Saint-Esprit me répond que les choses ne peuvent aller différemment. Laissons donc faire le Seigneur. C'est lui le maître; il se sert de l'instrument selon ses desseins, et quand il n'en a plus besoin, il le jette de côté, ainsi que le prouve l'exemple de Jérémie, qui fut lapidé. Nous aurons le même sort , quand nous aurons rempli notre mission. Eh bien! nous sommes satisfait. Que la volonté du Seigneur s'accomplisse, car plus les souffrances auront été grandes ici-bas , plus sera grande notre récompense dans le ciel. »
Savonarole fit enfin connaître l'ordre qui lui avait été intimé, et adressa ses adieux à son auditoire : « Hier à neuf heures du soir, je reçus une ambassade envoyée par le gouvernement, qui me priait, pour plusieurs raisons, de ne plus prêcher. Je dis alors aux messagers : Venezvous de la part de vos Seigneurs? — Oui. — Eh bien I je dois aussi consulter mon Seigneur; demain je vous donnerai ma réponse. — Maintenant, dans cette chaire, je réponds que le Seigneur a exaucé et repoussé votre demande. Il l'a exaucée , en m'inspirant la résolution de ne plus prêcher; il l'a repoussée en ce qui concerne votre félicité. De nouveaux malheurs sont réservés h Florence, de nouvelles calamités fondront sur elle. Vous craignez l'interdit ; mais le Seigneur saura en envoyer
un qui coûtera aux méchants leur vie et leurs biens. Nous ferons par nos prières ce que nous ne pouvons faire par la prédication. Nous supplions les bons de prier avec nous. 0 Seigneur, je te les recommande et je te conjure de ne pas retarder plus longtemps Texéculion de tes promesses (1). »
C'est ainsi que, le 18 mars de Tannée 1498, finirent les prédications du frère Jérôme Savonarole. Poursuivies à Florence pendant huit ans , elles n'avaient été interrompues que par un court voyage à Bologne et par quelques excursions de peu de jours à Prato, à Pistoia, à Sienne et à Pise, où le frère n'allait que pour prêcher. Pendant Pavent et le carême, il était tous les jours en chaire, et pendant les mois intermédiaires il y montait les jours de fête, de sorte que chaque année il publiait trois gros volumes de sermons. De cette façon, il épuisa ses forces et sa santé, ne songeant qu'aux intérêts moraux, politiques et matériels de ce peuple florentin, qui désormais le condamnait au silence. Cependant, il n'était pas homme à se laisser prendre au dépourvu. A partir du moment où le dernier bref était arrivé de Rome, il avait compris clairement sa situation etavait arrêté sa ligne de conduite. Le 13 mars, il en donna loyalement avis au pape lui-même. Savonarole avait un caractère si noble et si généreux, qu'en se décidant à faire la guerre à un ennemi hypocrite et rusé , il éprouvait le besoin de l'avertir, afin que celui-ci se mît sur la défensive. «Très-Saint-Père, écrivait le Prieur de Saint-Marc, j'ai toujours cru que mon devoir de bon chrétien était de sauvegarder la foi et de réformer les mœurs. Celte
(1) Dernier des semions sur l'Exode.
entreprise ne m'a valu que tourments et tribulations, et personne ne m'a prêté secours. J'espérais dans Votre Sainteté, mais elle s'est unie à mes ennemis et a donné aux loups féroces le pouvoir d'exercer contre moi leur cruauté. Elle a refusé absolument d'écouter les raisons par lesquelles je m'efforçais non pas d'excuser un prétendu péché, mais de prouver la vérité de ma doctrine , mon innocence et ma soumission à l'Église. Je ne puis donc plus rien espérer de Votre Sainteté; je doism'adresser seulement à Celui qui choisit ce qu'il y a de plus faible sur la terre afin de confondre la force et l'orgueil des hommes pervers. Il m'accordera son appui pour démontrer et soutenir, à la face du monde, la sainteté de cette œuvre à cause de laquelle je souffre tant, et il punira, selon la justice, ceux qui me persécutent et qui voudraient paralyser mes efforts. Quant à moi, je ne cherche pas la gloire terrestre; j'attends et je désire la mort. Que Votre Sainteté pense à son salut sans tarder davantage (I).
Savonarole s'était décidé à tenter encore une fois de réunir le concile. Il comptait plaider devant lui
(1) Nous suivons le texte du manuscrit de la bibliothèque Riccardi (2053), texte adopté aussi par Meyer. Burlainacchi rapporte une paraphrase de celte lettre et lui donne le titre de •• Remontrances au pape (H?ia corrczione al Papa). D'autres contemporains (comme nous le verrons i»lus loin ) qualifient cette lettre de terrible. Rudelhach [Saionarola vnd seine zeit, Doc. XII), suit une version encore plus hardie que la nôtre, mais il ne dit pas où il l'a trouvée. Nous y lisons ces paroles : « Je suis donc prêt à soutenir cette vérité, pour laquelle vous me. faites endurer tant de soulfrances aujourd'hui, et à la prouver contre vous , contre tous ses adversaires , par des raisons naturelles et surnaturelles, avec laide de Dieu. Ces choses seront manifestées de telle sorte, etc. »
sa propre cause, flétrir publiquement la vie et les mœurs abominables d'Alexandre Borgia, et faire annuller comme simoniaque l'élection de ce pape. Il voulait aussi démontrer que le souverain pontife, hérétique et infidèle, était la cause principale de tous les maux qui désolaient l'Église. Pour établir ces faits , Savonarole avait sans doute entre les mains des documents secrets. C'est à ces documents qu'il faisait probablement allusion, lorsqu'il répétait des phrases telles que celles-ci : a Un jour nous donnerons un tour de clé {daremo volta alla cJùavetta) ; nous crierons : Lazare, sors. » Ce jour était enfin venu, et Savonarole avait pris sa résolution.
Rassembler un concile sans le pape ou malgré le pape n'était pas, aux yeux des contemporains de Sa\T)narole , un acte d'audacieuse insubordination et de violence {{). Suivant les décisions du concile de Constance, le pape lui-même était tenu de réunir un concile tous les dix ans; s'il négligeait ce devoir, les princes pouvaient convoquer les membres épars de la chrétienté, pour que ceux-ci représentassent l'Église universelle. Charles VIII, qui s'était toujours montré favorable à Tidée d'un concile, et qui, poussé par Savonarole, par le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens et par d'autres cardinaux, avait été plusieurs fois sur le point de prendre l'initiative, voulut interroger solennellement les docteurs
(1) Teodore Brie, dans son Histoire du concile de Constance, écrivait ces paroles : « Nam et beata Pelri cathedra, ut nosti, plerumque pastore vacavit. Imo et ipsa, eadem quam et sponsam meam nominO; Scepissime vacasti ; nec propter hoc quisquam aulumet , te non mansisse sponsam meam. Sufficeret namque unus justu:^, etsi onines cceteri essenl hceretici, ut et ego sponsus tuiis semper et essem et remanerem. » Voir rxidclbach, p. 32.
de laSorbonne, afin de savoir s'il devait aborder une pareille entreprise, et, le 7 janvier 1497, ceux-ci se prononcèrent pour la réunion du concile (1). Cette consultation n'avait pas suffi pour triompher des irrésolutions d'un prince qui restait toujours en suspens dès qu'il fallait agir; mais elle suffisait à encourager puissamment Savonarole et le nombre très-grand de ceux qui croyaient que le concile était le seul moyen de remédier aux maux de l'Kglise et d'éviter le schisme. Ces idées obtenaient d'autant plus de faveur qu'elles avaient conquis un parti intluent parmi les cardinaux. A la tête de ce parti se trouvait le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens (2), qu'Alexandre Vlavait écarté du saint-siége dans la dernière élection en répandant l'or à pleines mains, et qui était devenu l'irréconciliable ennemi de ce pape, auquel il semblait devoir succéder. Partout, il proclamait nulle l'élection du pontife, traitant toujours Alexandre VI d'hérétique et de mécréant. La plupart des choses qu'il avait dites comme cardinal, il les confirma comme pape dans une bulle du 14 janvier 1505 (3).
Le terrain était donc préparé pour la démarche que Savonarole voulait tenter. Le Frère avait longtemps et inutilement attendu que Charles VIII prît une résolution. Oi^ le temps pressait et tout retard était périlleux. Savonarole se décida à jeter lui-même le gant et h défier la co-
(1) Voir le P. Marchese. Storia del convento di San-Marco. I». 225 et suiv.
(2) Savonarole, pendant son procès, fut interrogé souvent sur .>es rapports avec le cardinal de la Rovere, et répondit qu'il n'ava-t eu avec lui aucune relation , ma'S quil -le savait favorable à ses pro* près idées.
(3) Rainald, ad ann. Ii92. Nous renvoyons de nouveau le lecteur au P. Marchese. p. 225 et suivantes.
1ère du pape. 11 appela d'abord à Saint-Marc quelques-uns de ses plus sûrs amis , qui avaient des relations avec les ambassadeurs florentins à l'étranger, et les chargea de prévenir ceux-ci à mots couverts de ce qui allait se passer. Parmi les confidents de Savonarole se trouvaient Simone del Nero et Domenico Mazzinghi. Le premier écrivit à son frère, ambassadeur en Espagne, l'autre à un intime ami, ambassadeur en France. Simone del Nero et Mazzinghi exaltèrent la doctrine et la vie du Prieur de Saint- Marc, et joignirent à leur lettre celle de Savonarole au pape, en la présentant comme le présage des terribles événements qui devaient épouvanter le monde. Ils insistèrent sur la nécessité de persuader aux princes que la réunion d'un concile était indispensable pour remédier aux maux de l'Église et ils insinuèrent que peut-être Savonarole lui-même écrirait dans ce sens aux souverains les plus puissants de l'Europe (1). Ces lettres partirent à la fin de mars (2), et , immédiatement après, Savonarole composa les fameuses Lettres aux princes^ c'est-à-dire les lettres aux rois de France, d'Espagne,
(1) Voir ces lettres dans l'Appendice de l'édition italienne.
(2) Francesco del Pugliese devait écrire en Angleterre. Un ami de Savonarole , fixé à Ferrare , devait s'occuper de la lettre au roi de Hongrie. Giovanni di Niccoîù Cambi devait écrire en Allemagne. Le brouillon de ces lettres fut écrit par le frère Niccolô da Milano, qui était, dcftiis trois ans environ, secrétaire de Savonarole. Il faut remarquer qu'en comparant la lettre de del Nero avec celle de Mazzinghi, on trouvera la première beaucoup plus modeste : c'est que Mazzinghi (comme il le dit lui même dans sa déposition) ne s'était pas contenté de copier l'ébauche qu'il avait reçue; il avait voulu y ajouter, de lui-même, un éloge complet de Savonarole. (Voir dans l'Appendice de l'édilion italienne les dépositions de Simone del Nero, de Mazzinghi, de Giovanni Cambi et de Roberto Ubaldini da Gagliano, qui avait été secrétaire de Savonarole avant le frère Niccolù da Milano. )
d'Angleterre, de Hongrie, etàrcmpereurd'Allem.igne(l).
« Le moment de la vengeance est arrivé, disait-il. Le Seigneur veut que je révèle de nouveaux secrets et que le monde connaisse le péril où se trouve la barque de Pierre, à cause de votre longue négligence. L'Église, de la tête aux pieds, est toute pleine d'abominations; et vous, non-seulement vous ne lui appliquez pas le remède qui peut la guérir, mais vous adorez la cause même du mal qui la mine. Voilà pourquoi le Seigneur s'est grandement irrité; voilà pourquoi il a, pendant quelque temps, laissé l'Église sans pasteur. Je vous certifie, in verbo Domini, que cet Alexandre n'est pas pape et ne peut être tenu pour tel. Car, sans parler de l'épouvantable péché de simonie au moyen duquel il a acheté le saint-siége et vendu au plus offrant les bénéfices ecclésiastiques , sans parler de ses autres vices manifestes, j'affirme qu'il n'est pas chrétien, qu'il ne croit pas en Dieu, et qu'il a dépassé le comble de l'infidélité. »
Après ce préambule, Savonarole invitait tous les princes chrétiens à choisir un lieu a convenable et libre » pour réunir au plus tôt le concile. Il s'engageait, de son côté, à fournir la preuve de toutes ses assertions, et promettait que Dieu en démontrerait la vérité par des miracles éclatants. Enfin il ajoutait, dans ses différentes lettres, quelques paroles propres à toucher plus particulièrement le caractère de chacun des princes. Ainsi,
(1) Quelques personnes ont voulu mettre en doute l'incontestable authentkilé des Lettres aux princes; mais il est quislion de ces lettres dans les actes du procès de Savonarole ainsi que dans les dépositions des autres inculpés , et fra Bene;letlo lui-même en fait mention dans la HT partie du Vulncra diligeniis. Beaucoup d'autres écrvan'j n'ont pas davantage gardé le silence sur ce fait.
au vaniteux empereur Maximilien il rappelait la majesté de l'empire, dont rien ne pouvait mieux rehausser la dignité que les secours apportés à l'Église en péril. A Ferdinand et à Isabelle il disait : «Quelle est l'utilité de vos victoires contre les infidèles? Vous augmentez les constructions extérieures de l'Église; mais ses fondations sontébranlées et l'édifice s'écroule à Tintérieur. » Il répétait à Charles VIII les avertissements qu'il luiavait déjà prodigués. «Vous n'ignorez certainement pas les occasions de bien faire que vous a présentées le Seigneur ; c'estpourquoi, si vous abandonnez la sainte entreprise, votre peine surpassera celle de tousles autres. Souvenez-vous que Dieu vous a déjà donné un premier signe de sa colère (1). Vous qui portez le nom de Très-Chrétien, vous que Dieu a choisi pourtenir l'épée de sa vengeance, consentirez-vous à la ruine de l'Église? Neconnaisez-vous pas le nombre et la grandeur des dangers qui la menacent (2)?»
C'est principalement sur Charles VIII que comptait Savonarole. Il savait que ce prince avait toujours eu le désir de réunir le concile et de réformer l'Église, et que ce désir devenait plus vif, puisque le roi tournait son attention vers les affaires de l'Italie et de la religion (3); il savait avec quelle ardeur le clergé français
(1) La mort du fils de Cliarles VIII.
(21 Ces lettres ont été publiées en partie par Baluzio, en parlie par Meyer. Mais l'hislorien allemand, pour n'avoir pas bien examiné les dépositions des témoins, s'est gravement trompé dans la fixation de la date. Les lettres aux rois de Hongrie et d'Angleterre n'existent plus.
(3) Ce fait est confiimé par Comnùnes, qui décrit minutieusement l'état où se trouvait alors l'esprit de son maître : « Si avoit son cœur de faire et accomplir le retour en Italie, et confessoit bien y avoir fait IL 18
et rirascible cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens pousseraient dans cette voie le souverain de la France (i). Une fois le premier pas fait, il avait une foule de raisons pour croire que la chrétienté entière viendrait à son aide. Tout le monde était indigné des forfaits commis par la cour de Rome. La France était prête à agir, l'Allemagne frémissait', l'Angleterre paraissait favorable, de tous côtés arrivaient des encouragements.
Mais dans la vie des individus, comme dans l'histoire des peuples, il y a une heure où le cours des choses change du tout au tout ; une main irrésistible et cachée semble convertir en malheurs tous les événements. Cette heure, il ne faut pas s'y tromper, avait sonné pour Savonarole. Les Lettres aux p'mc^^* étaient encore presque toutes à l'état d'ébauches (2) ; cependant, la lettre au roi Charles avait été déjà envoyée pour sonder le terrain. Savonarole attendait impatiemment la réponse, quand il
des fautes largement et les (ornptoit » Coininines rapporte que le
pape écrivait conlinuellement à Charles VIII. « Il lui en\oya, dit l'iiistorien, quelque messager secret, que je conduisis en la chambre du roy noire sire ■» Mais le roi « a voit mis de nouveau son imagination de vouloir vivre selon les commandements de Dieu, et mettre la justice en bon ordre et l'Église. » Il avait déjà appliqué tous ses efforts à réformer les abus; mais, fail observer Coinmines, « il eust eu bien à faire, à ranger ces gensdÉglise ». Livre YIII, ch. xviii.
(1) Le P. Marchese suppose que le cardinal, en suivant l'armée française qui passait par Florence, alla visiter Savonarole. II est dit dans le procès (lu Frère : « Saint-Pierre-aux-Liens approuvait l'idée de réunir un concile, et je le savais; car un certain Crislofano, qui avait été autrefois au service du comte de la Mirandole, vint me trouver avec une lettre de lecommandation dudit cardinal de Saint-Pierre-aux- Liens et m'assura qu'avant deux jours il arriverait à Florence un grand nombre de cardinaux pour tenir un concile. Regardant ces propos comme mensongers, je ne répondis rien . >.
(*>) Voilà pourquoi les lettres furent trouvées sans date dans le bu-
apprit que le courrier qui se dirigeait vers la France avait été dévalisé par lessicaires de Louis le More, dans les mains de qui sa lettre était malheureusement tombée (1). Avec quelle promptitude le duc de Milan l'envoya au pape, avec quelle colère celui-ci la lut, on le devine sans peine. Alexandre VI possédait donc un document qui révélait toute l'audace du Frère; les princes de l'Italie partageaient tous la haine du souverain pontife; en un moment, Savonarole. se vit menacé de toutes parts. Les événements se précipitaient si rapidement, qu'il n'avait pas encore pu mesurer l'immensité de ces périls imprévus, quand surgirent des incidents nouveaux et foudroyants qui amenèrent tout à coup sa / perte.
reau du Frère. De la lettre au roi de France, on ne trouva aussi que l'Obauche. Baluzio a publié dans ses Mlscellanee les lettres au roi d'Espagne et à l'empereur, traduites en italien par le frère Ignazio de Ferrare. Meyer, à son tour, publia ces deux documents et l'original latin de la lettre au roi de France ; M. Perrens a donné également cette lettre en latin, la" croyant inédile. Les lettres au roi de Hongrie et au roi d'Angleterre sont perdues, mais elles répétaient certainement les mêmes choses.
(I) Fra Marco délia Casa, Burlamacchi, Razzi, Barsanti , P. M.irchese.