‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documentsChapitre 18 sur 65 · L EPREUVE DU FEU · texte numérisé non relu

L EPREUVE DU FEU

On élait arrivé à un de ces moments où l'aspect d'un peuple se modifie comme par enchantement. Les partisans de Savonarole avaient disparu ou s'étaient cachés; il semblait que le Frère ne comptât que des ennemis parmi les Florentins. Entre Florence, Rome et Milan, les messagers allaient et venaient sans cesse. Les espions de Louis le More fourmillaient à Florence. Ils déployaient une activité infatigable, et écrivaient à leur maître que d'heure en heure on s'attendait à une complète transformation politique, qui serait opérée par la Seigneurie elle-même (1). En effet, Berlinghieri et le gonfalonier Popoleschi cherchaient, par tous les moyens possibles , à changer la forme du gouvernement.

(1) Paolo Somenzio de Crémone résidait à Florence; Giovanni Trachedino demeurait à Bologne , et cesl à lui que la plupart des agents du duc rendaient compte de leurs observations. Aux mois de mars et d'avril, Trachedino écrivit de frès-longues lettres au duc, lui parlant des nombreux préparatifs que les Arrabbiati faisaient contre Savonarole, et du bon vouloir de la Seigneurie. 11 répétait à plusieurs reprises, d'après les informations qu'on lui avait envoyées, « que l'effervescence gagnait quelques-uns des principaux membres du gouvernement, et que sous peu de jours, soit pour des faits se rapportant au Frère, soit pour d'autres motifs, il y aurait à Florence des soulèvements ou des troubles qui changeraient peut-être la forme de la constitution. » Un très-grand nombre de ces lettres se trouvent dans les archives de Milan ; l'Appendice de l'édition italienne en contient quelques-unes.

Mais un incident singulier attira tout à coup l'attention publique. Le franciscain Francesco di Puglia, prédicateur du carême à Santa-Croce , attaquait sans relâche Savonarole avec une violence et un acharnement extraordinaires. Il l'appelait hérétique, schismatique, faux prophète, et, non content de cela, le défiait d'entrer dans le feu pour prouver la vérité de sa doctrine. De semblables provocations avaient eu lieu déjà autrefois, et Savonarole n'en avait pas tenu compte (1). Il aurait cru déroger à sa dignité en y répondant. Par malheur, fra Dominico se regarda comme personnellement engagé à entrer en lice, parceque l'année précédente, pendant une excursion à Prato, il avait eu une dispute avec Francesco di Puglia relativement à la doctrine du Prieur de Saint-Marc; les deux adversaires étaient alors convenus de soutenir l'un contre l'autre une discussion publique; mais au jour fixé le franciscain, qui avait été l'agresseur, était retourné à Florence, en s'excusant d'y être appelé par ses supérieurs. A la vérité, il n'avait pas eu le courage de se trouver en présence de fra Domenico.

Celui-ci eut à peine appris les nouvelles provocations du franciscain qu'il publia les fameuses conclusions de son maître, se disant prêt à les défendre au moyen de l'épreuve du feu. Il n'était pas homme à reculer; aussi la chose devint-elle sérieuse , avant que Savonarole eût pu penser à en prévenir les conséquences. Francesco di Puglia songeait déjà à tourner la difficulté, lorsqu'il s'aperçut que fra Domenico prétendait conformer

(1) Nous avons indiqué ailleurs le défi que lui adressa un prédicateur de l'église San-Spirito.

sa conduite à ses paroles. 11 déclara aussitôt qu'il avait attaqué seulement Savonarole; que, malgré la certitude où il était de devenir la proie des flammes,, il entrerail dans le feu avec le Prieur de Saint-Marc, afin de voir mourir ce fauteur de discordes et de doctrines perverses; mais qu'avec fra Domenico il n'avait aucune contestation à vider (1). Cette malheureuse affaire pouvait ne pas aller plus loin , car Savonarole reprocha sévèrement à fra Domenico son excès de zèle (2), et le franciscain se fut estimé heureux de trouver un subterfuge pour sortir d'embarras, iscanmoins, au moment où le débat semblait s'apaiser, il se ralluma beaucoup plus violemment. Dans un de leurs festins habituels , les Compagnacci, au milieu des coupes écumantes et des mets recherchés, avaient pris la résolution de réunir tous leurs efforts pour que l'épreuve eût lieu. « Si Savonarole entre dans le feu, disaient-ils, à coup sûr il brûlera; s'il ny entre pas, il perdra son crédit sur ses partisans, nous trouverons l'occasion de susciter des troubles, et, à la faveur du désordre, nous nous emparerons de la personne du Frère. » Quelques-uns même,

(1) Quelques écrivains ont prétendu que Tinitiative du défi était venue de Savonarole; cela est absolument faux. Le récit de Tépreuvo du feu a été travesti par tous les historiens modernes et par la plupart des anciens. Nous croyons lavoir enfin présenté sous son vrai jour. Nous avons consulté non-seulement Bnrlamacchi, Barsanti, Pic, Nardi, Cambi, etc., mais surtout le second livredu Vulncro Diligentis de fra Benedetto, et la quatrième ^oi/njcV' de Lorenzo Viol». Ces deu\ derniers auteurs, ayant été les témoins oculaires du fait, méritent la plus granJe confiance. Leurs écrits , avec d'autres documents originaux , nous ont permis d'édaircir cette partie , jusqu'alors très-obscure, de la biographie du Frère.

2) Dans le procès imprimé, Savonarole dit ouvertement qu il a clierch''par tous les moyens possibles à retenir fia Domenico.

parmi les Compagnacci, espéraient pouvoir le tuer (1). Ils» se présentèrent donc devant la Seigneurie et la trouvèrent toute disposée, non-seulement à seconder, mais à diriger ces manœuvres honteuses (2). Elle fit rédiger par un notaire les conclusions contestées (3) , et invita publiquement tous ceux qui voulaient les soutenir ou les combattre par l'épreuve du feu à venir se faire inscrire. Aucune force humaine n'était désormais capable d'arrêter fra Domenico, qui alla immédiatement s'engager à subir l'épreuve. Il s'agissait alors d'amener Francesco di Puglia, promoteur du scandale, à s'engager éga-

(1) Burlamacchi. Voir aussi Cerretani, qui décrit minutieusement les festins des Compagnacci.

{"}.) Que la Seigneurie et les Compagnacci aient voulu l'épreuve du feu et en a'ent perfidement provoqué la réalisation, c'est ce qui est mis hors de doute par les paroles de Violi et de fra Benedetto. Celui-ci dit : " Ils espéraient par là donner aux ennemis du frère Jérôme l'occasion de le. tuer, avant la fin de la conteslation, ou avant l'accomplissement du miracle, tout en affectant de ne rien savoir et en prenant des airs d'innocence. » [Vulnera Diligentis, 1. II, cli. ix.) Quant à Violi, il affirme positivement que les Compagnacci « s'entendirent avec les ZoccolanU, devenus par envie hostiles à Savonarole, pour qu'un de ceux-ci, appelé Francesco di Puglia, réfutât dans la chaire de Sanfa-Croce tout ce qu'avait avancé le frère Jérôme, etc. » (Manuscrit de la Magliabechiana, composé de 39 feuilles. Voir l'Appendice de l'édition italienne.)

(3) Voici quelles étaient ces conclusions :

L'Église de Dieu a beson d'un renouvellement ; elle sera châtiée et renouvelée.

Florence aussi, après avoir été châtiée, sera renouvelée et entrera dans une ère de prospérité.

Les infidèles se convertiront au Christ.

Tout cela s'accomplira de nos jours.

L'excommunication lancée récemment contre notre révérend Père fra Hieronimo est nulle.

Ceux qui n'en tiennent aucun compte ne pèchent pas.

lement. F'rancesco di Puglia commença par répéter aux Seigneurs a qu'il ne pouvait ôtre comparé au frère Jérôme , ni pour la science , ni pour la vertu ; que , cependant, il consentirait à entrer avec lui dans le feu; mais qu'il n'avait rien à démêler avec fra Domenico (i). » On certifia au franciscain qu'il n'entrerait pas dans le feu, qu'on cherchait seulement à brûler quelques-uns des moines de Saint-Marc afin de perdre ensuite Savonarole , et que si ce plan ne réussissait pas on trouverait un prétexte pour ne pas donner suite à l'affaire (2). Ces assurances,

(1) Ces détails sont expressément consignés dans les décrets de la Seigneurie. Delibcrazioni , 1497-1498, p. 21. \oir VArchivio dellc Fiformagloni.

(2) Biirlamacclii, p. 133, parle de ces assurances données aux frères mineurs : « On leur avait promis qu'en aucun cas ils ne traverseraient les flammes. Peu de jours auparavant, dans le palais Pitti, il y avait eu un banquet, auquel avaient assisté les ennemis les plus acharnés du Frère. Il fut alors convenu que les frères mineurs n'affronteraient pas le feu ; il suffirait que les moines de Saint-Marc vinssent sur la Place et que fra Domenico, appelé il fattoroccio ( le factotum) s'exlK)sàt seul à être bridé. « Voici les paroles de Violi : « Ils mirent en avant fra Giuliano Rondinelli, noble Florentin , homme d'un esprit borné, en qui nos méchants concitoyens trouvaient un instrument plus docile que ne leùt été Francesco di Puglia. Us décidèrent Rondinelli

à dire qu'il entrerait dans le feu avec fra Domenico Tel fut le piège,

telle fut la dernière trahison de ces hommes sans foi, qui, pour atteindre leurs fins, comme je te l'ai raconté, amenèrent un de leurs moines à déclarer captieusement et frauduleusement qu'il était prêt à l'aire ce qu'il était résolu d'avance à ne pas faire. Car les Compagnacci et Doffo Spini, leur chef, avaient affirmé aux franciscains que l'épreuve du feu ne se réaliserait point, et que les choses ne seraient pas poussées si loin. Ils assurèrent qu'aucun mal n'arriverait au religieux mis en avant et qu'ils susciteraient tant de disputes, tant de chicanes, que l'épreuve du feu n'aurait pas lieu pour lui. Us demandaient que le frère Rondinelli promît de la subir, mais ils ne tenaient pas à l'accomplissement de la promesse. » (Manuscrit de Violi, déjà cité plus haut.)

quoique émanant des Gompagnaccietde la Seigneurie, ne tranquillisaient qu'à demiFrancesco di Puglia. On réussit néanmoins à lui faire signer une déclaration par laquelle il promettait d'entrer dans le feu avec le frère Jérôme, si celui-ci voulait s'y risquer ; mais, en signant cette déclaration il écr'n'dqu'Wohéisssiiiiiuxiiistances et à la requête des magnifiques Seigneurs (1). Quant à l'épreuve qu'il avait proposée à fra Domenico, il offrit d'y soumettre son confrère Giuliano Rondinelli. Fra Mariano degli Ughi, à l'exemple de fra Domenico, se porta ensuite comme champion de Saint-Marc. Enfin, Rondinelli se présenta, non sans avoir beaucoup résisté, et le 30 mars il promit à son tour d'entrer dans le feu avec fra Domenico. Il se sacrifiait, disait-il, au salut des âmes, car il craignait bien de

(1) «■ Ad instantiam et requisitiones Dominorum Florenlinorum. » Telles sont les expressions contenues dans l'acte dressé par la Seigneurie, acte que Meyer a publié d'après VArchivio délie Biformagioni, et qui avait été publié déjà du temps de Savonarole. Le P. Marcbese {Doc. XXIV) en a donné une version un peu différente; c'est le texte que les Dix envoyèrent à Rome. La signature du franciscain est partout la même.

Quant aux efforts que l'on fit pour persuader Rondinelli, il faut consulter fra Benedetto et Yioli. Celui-ci raconte que Doffo Spini avait coutume de se rendre dans l'atelier de Saniiro Botticelli, où se réunissaient beaucoup de gens désœuvrés. « La conversation étant plusieurs fois tombée sur la mort du Frère, Doffo affirma qu'on n'avait jamais eu l'intention d'imposer au franciscain lépreuve du feu et que l'assurance en avait été donnée formellement à Rondinelli. On désirait seulement que Rondinelli continuât son jeu assez longtemps pour permettre d'anéantir le Frère et son parti. » Yioli avait lu ces détails dans une cbronique écrite par Botticelli, chronique aujourd'hui perdue. Fra Benedetto, comme nous l'avons vu, affirmait également qu'il s'agissait de tuer Savonarole. Pic suppose que les premières instigations vinrent de Rome ; il y eut certainement al jrs une entente parfaite entre les Arrabbiati et le pape.

limier. » Ce malheureux moine n'était qu'un instrument entre les mains des ennemis de Savonarole ; il servait en même temps la colère des Compagnacci et les ruses de Francesco di Puglia. La Seigneurie n'avait pas honte de se mêler à ces basses intrigues, qui souillaient sa dignité, et qui ne pouvaient aboutir qu'à répandre le sang innocent et à compromettre gravement l'existence môme de la république.

Cette conduite fut ouvertement désapprouvée dans la Pratica tenue le 30 mars, et la plupart des membres appuyèrent Carlo Canigiani lorsqu'il s'écria : « C'est là une affaire de prédicateurs qui doit être débattue à Rome, où l'on canonise les saints, plutôt que dans le palais public, où il convient d'examiner les question de guerre et de finances. Mais si l'on tient absolument à l'épreuve du feu, il faut du moins considérer si elle peut servir à terminer les discordes. » Girolamo Rucellai ajouta : « 11 me semble que l'on s'occupe beaucoup trop de l'épreuve du feu. Ce qui importe, c'est de supprim.er toute distinction entre les partisans et les adversaires du Frère, entre les Arrabbiati et les citoyens étrangers à ce parti; c'est de songer enfin à la concorde de la cité. Si l'on croit, grâce à l'épreuve du feu, pouvoir rétablir la paix à Florence, il faut que les moines aillent non-seulement dans le feu, mais dans l'eau, dans l'air et dans la terre. Si, au contraire, la tranquillité publique ne doit pas profiter de l'épreuve, il faut s'inquiéter de la ville et non des moines. » Giovanni Canacci se leva enfin pour parler, et, tout ému, ayant presque les larmes aux yeux, il prononça les paroles suivantes : « Quand j'entends parler de semblables choses, je ne sais ce que je dois préférer de la

vie ou de la mort. Et certainement si nos pères, fondateurs de notre cité, avaient cru qu'on traiterait ici de pareilles questions, et que nous aurions à subir les railleries et le blâme du monde entier, ils n'auraient eu cœur à rien faire. Notre ville est tombée dans un état où elle ne s'est pas trouvée depuis nombre d'années, et l'on n'y entend que des murmures. Je supplie donc Vos Seigneuries d'employer tous les moyens possibles pour tirer le peuple de cette lamentable situation, que ce soit le feu, l'eau ou l'air, ou tout autre expédient. Encore une fois, je conjure Vos Seigneuries de mettre fin à cette affaire, afin qu'il n'en résulte aucun malheur, aucun dommage pour cette cité (1). » Vespucci lui-même désapprouva sévèrement la conduite des Seigneurs et leur reprocha de ne pas apercevoir « les menées de gens pervers et sans honneur qui voulaient donner aux méchants libre carrière (2). » Un langage si franc et si insolite dévoilait assez à quel point d'exaltation était arrivée la Pratica, et combien les hommes graves étaient indignés des procédés de la Seigneurie.

L'épreuve du feu était cependant devenue inévitable.

(1) Des autres discours, nous n'avons pas même un résumé, mais nous avons copié littéralement les paroles de Canacci d'après les procès-verbaux de la Pratica {Frammenti di Pratiche, comme plus haut). Ces paroles turent transformées par Nerli de la manière suivante {Comment arii, lib. IV) : « Pour que les deux moines ne fussent pas exposés au danger d'être la proie des flammes , on devait seulement les plonger dans une cuve d'eau tiède. Il s'agissait pour <iu\ d'en sortir secs. » Celle plaisanterie a été répétée par beaucoup d'écriN ains ; mais Canacci voyait avec douleur les dangers de sa patrie, et il était plus disposé à pleurer qu'à rire.

(2) Ses paroles sont les dernières qui soient mentionnées dans le procès-verbal de la Pratica; elles sont peu lisibles et offrent maintes lacunes.

Le pape, les Arrabbiatiet la Seigneurie elle-même l'avaient formellement réclamée. Quanta Savonarole, il était révolté de l'hypocrisie avec laquelle ses adversaires cachaient l'esprit de parti sous les apparences du zèle religieux, et il était convaincu que les frères mineurs n'auraient pas le courage d'affronter l'épreuve, parce qu'il savait que ces moines obéissaient seulement aux instigations des Arrabbiati. Par tous ces motifs, Savonarole s'opposait donc de toutes ses forces à l'épreuve ; mais, au fond de son cœur, il pensait que dans le cas où elle aurait lieu , l'issue n'en pourrait être douteuse. « Si fra Domenico, se disait-il à lui-même, est assez hardi pour entrer dans les flammes, c'est qu'il est vraiment inspiré de Dieu. Pourquoi le Seigneur ne voudrait-il pas , au moyen d'un miracle , confondre les Arrabbiati et prouver la vérité de ma doctrine (l)? » Le Frère avait dit plusieurs fois devant le peuple que ses paroles seraient un jour confirmées par des signes surnaturels (2). Il semblait que le moment fût arrivé, et tous les Florentins attendaient l'épreuve avec une anxiété frénétique. Les Piagnonj eux-mêmes la souhaitaient plus que tous les autres. Ils espéraient et croyaient qu'au mcment suprême le Prieur de Saint-Marc ne pourrait se dispenser d'entrer dans le feu et opérerait le miracle. A Florence, on ne parlait que de l'épreuve (3). Sa-

(l)Burlaraacchi. Voir aussi l'engagement écrit et signé ainsi que le discours de Savonarole, dont il sera bientôt question.

(2) Savonarole répéta cette assertion dans ses lettres aux princes.

(3) Voir dans les anciennes archives des Médicis ( liasse 69 ) quelques lettres de Leonardo Strozzi au curé de Cascina. M. Perrens en a déjà luiblié quelques fragments (T. I. Appendice, p. 492) Une de ces lettr«^<=, datée du 5 avril, contient les paroles suivantes : « Je

vonarole, tout en la désapprouvant et en la combattant, se réjouissait intérieurement de l'ardeur que montrait pour elle fra Domenico et des circonstances qui la rendaient fatalement nécessaire. D'ailleurs, il n'ignorait pas les visions de fra Salvestro. Ce religieux prétendait avoir entendu direaux anges de Savonarole et de fra Domenico que celui-ci sortirait du feu sain et sauf (1). Or, nous savons quelle foi Savonarole accordait aux visions de fra Salvestro. Enfin, Texallation devint si générale, que tous les moines de Saint-Marc et du couvent de Fiesole offrirent d'entrer dans le feu. Savonarole, ainsi pressé de toutes parts, fit parvenir à la Seigneurie leur engagement signé, en déclarant qu'il choisirait parmi ses religieux un nombre de frères correspondant à celui des franciscains qui se présenteraient. Il ajouta que si l'épreuve avait lieu , ses disciples en sortiraient certainement à leur honneur (2).

Le l^"" avril , il prononça dans Téglise de Saint-Marc une courte allocution, interrompue à chaque instant par ses auditeurs qui demandaient à traverser aussi les flammes. « Je m'occupe d'une œuvre trop importante, s'écriait Savonarole, pour sacrifier mon temps à ces misérables disputes. Si nos adversaires veulent s'engager publiquement à faire dépendre de l'épreuve du feu le jugement de notre cause et la réforme de l'Église, je n'hésiterai point à entrer dans

suis sûr que vous recevrez mille nouvelles et que vous désirerez avoir des éclaircissements. Je parle de l'affaire du Frère, car il n'est guère question d'aulre chose dans toutes les conversations, m

(1) Ce fait est confirmé par les procès de Savonarole et de fra Domenico.

(2) Voir Burlamacchi et l'opuscule cité plus haut.

le feu , parce que je suis certain d'en sortir sain ot sauf. S'ils veulent seulement prouver par le feu la validité de l'excommunication, que ne la prouvent-ils plutôt en opposant des arguments à nos arguments. Prétendent-ils, au moyen du feu, combattre nos prophéties? Mais nous ne forçons pas à y prêter foi; nous n'exhortons à y croire que ceux qui s'y sentent disj osés. Ce que nous recommandons formellement à tous les hommes, c'est de mener une vie sainte. Pour vivre ainsi, il faut avoir une charité ardente et posséder le don surnaturel de la foi; tout le reste ne sert de rien. »

« Nos adversaires, promoteurs de l'épreuve dufeu, reconnaissent d'avance qu'ils y périront : ils avouent donc qu'ils ne reculent pas devant le suicide. Nous, au contraire, nous sommes provoques, et nous sommes forcés d'accepter la provocation, parce que l'honneur de Dieu et de la foi s'y trouve compromis. Ceux qui se sentiront vraiment inspirés par le Seigneur sortiront certainement des flammes sains et saufs, si l'épreuve a lieu, ce dont nous doutons encore. Quant à moi, je me consacre à une plus grande œuvre, pour laquelle je serai toujours prêt à donner ma vie. Le temps viendra où le Seigneur se manifestera par des signes surnaturels; mais ces signes ne dépendent pas de la volonté ni du caprice de chacun. Il suffit aujourd'hui que l'on reconnaisse qu'en envoyant quelques-uns de nos religieux nous nous exposerons également à la colère du peuple, car si le Seigneur ne les garantit pas contre les flammes, toutes les fureurs se tourneront contre nous (I). »

(1) Réi)on!5e à cerlaincs objection-: relatives à Tepreuve du feu ( Hùiposia a ccrle ohhiczioni, circa Vesporimonlo dcl fuoco ). Ce dis-

Cependant, d'heure en heure , il semblait que l'épreuve du feu devînt plus nécessaire. FraDomenico, grâce à son enthousiasme (i), commençait à persuader aux plus méfiants, et à Savonarole lui-même, que Dieu l'appelait à rendre ainsi témoignage de sa foi. Une incroyable surexcitation s'emparait de tous les esprits. Piagnoniet Arrabbiati attendaient avec une égale anxiété, pour des motifs différents, le jour de l'épreuve; hommes, femmes, enfants, demandaient à traverser les flammes , et si bien des gens agissaient de la sorte par forfanterie, d'autres, sans aucun doute, obéissaient aux convictions les plus sincères. Le 2 avril, fra Malatesta Sacramoro et fra Roberto Salviati s'inscrivirent parmi les défenseurs de Saint-Marc, en disant qu'ils se sentaient poussés à cet acte par une inspiration divine. Pour que la publicité fût plus grande, on fit imprimer de nouveau le contrat, avec les signatures des champions de chaque parti (2). Les Dix, qui avaient toujours été favorables à Savonarole, écrivirent à la cour de Itome le récit exact et détaillé de ce qui se passait, et joignirent à leur envoi deux lettres dans lesquelles les religieux de Saint-Marc exposaient les raisons

cours fut publié, du vivant de Savonaro c , avec le contrat signé par les personnes qui avaient offert d'entrer dans le feu. Voir aussi fra Benedetto et Yioli.

(1) Voir le procès de fra Dornenico.

(2) Ainsi, la brochure déjà menlionnée aurait été imprimée deux fois, sous des formes différentes. Cette assertion est confirmée par la lettre de Leonardo Strozzi au curé de Casrina (o avril}, lettre que nous avons citée plus haut : « Il vient de paraître aujourd'liui une édition nouvelle des mêmes conclurions, avec les signatures des frères, etc. »

qui les [avaient décidés à accepter l'épreuve (1).

C'est le 6 avril que l'étrange lutte devait avoir lieu. Fra Domenico et Ira Giuliano Rondinelli étaient les champions choisis d'un commun accord. Dans le couvent de Saint-Marc, fermé depuis plusieurs jours, les moines se livraient à d'incessantes prières. Cependant , le 5, vers le soir, la Seigneurie ordonna que l'épreuve fût remise au 7. La cause de cette détermination resta inconnue. Au dire de quelques-uns, la Seigneurie attendait de Rome un bref de prohibition (2); elle voulait avoir un prétexte pour arrêter l'épreuve quand bon lui semblerait, car elle s'effrayait déjà d'avoir été si loin, et elle n'avait pas pensé qu'elle rencontrerait tant d'intrépidité cheï les religieux de Saint-Marc, tant de pusillanimité chez les frères mineurs , qui déjà demandaient à être rassurés sur l'issue de l'affaire.

Le lendemain, dans le palais public, on délibéra de nouveau. On prit un arrêté qui modifiait celui du 30 mars, et où il était spécifié que si a fra Domenico brûlait, le frère Jérôme aurait trois heures pour quitter

(1) Voir la .lettre des Dix dans les documents du P. Marchese, ( Doc. XXIV.) "

(2) On lit les lignes suivantes dans une lettre de Slrozzi au curé de Cascina (G avril 1498). -^ On attendra, je crois, qu'il arrive de Rome un bref ou un autre empêchement. De la part des frères de Saint-Marc, tout était prêt et l'est encore. Si l'épreuve du feu se réalise , ce que je ne crois pas , l'ordonnance de la cérémonie ne sera pas moins belle à voir que le miracle. » Slrozzi dit que Savonarole a prêché et soutenu '< que le miracle ne pourrait jamais avoir lieu au moyen d'opérations magiques , et que, ([uand même l'épreuve serait mise de côté , on ne tarderait pas à voir d'autres signes surnaturels. » Voir cette lettre dans l'ouvrage de M. Perrens. Les mêmes détails sont confirmés par Burlamacclu, p. 123,

le territoire de Florence.... (1) » Quant aux frères mineurs, on n'en disait pas un mot, afin de pouvoir les garantir contre toutes les éventualités. Ce jour même, Savonarole prononça encore une courte allocution pour recommander instamment à tous les fidèles de prier avec ferveur.

Cependant, le 7 avril était arrivé sans qu'on eût reçu de Rome aucun bref (2) , et la ville était impatiente de voir le nouveau spectacle , que rien désormais ne semblait devoir empêcher. Tout s'apprêtait pour la réalisation de l'épreuve, et chacun espérait voir les choses se terminer selon ses désirs. Les Compagnacci et les Arrabbiati comptaient trouver le moyen d'assassiner Savonarole; les frères mineurs cherchaient comment ils pourraient se soustraire au péril, et la Seigneurie favorisait les manœuvres préjudiciables à Savonarole. Les deux partis décidèrent qu'ils viendraient sur la Place avec une escorte armée , afin de pouvoir, en cas de tumulte, veiller à leur propre salut (3). Francesco Gualterotti et Giovan Battista Ridolfi furent chargés d'assurer la sécurité des partisans de Saint-Marc; Daniello Alberti et Tommaso Antinori reçurent une mission analogue relativement aux frères mineurs (4). Savonarole suspectait

(1) Décrets de la Seigneurie, comme plus haut. En tête du décret, on lit ces mots : « Contra Fratrem Hieromjmum. »

(2) II semble que le pape envoya un bref de prohibition , mais qu'à dessein il le fil arriver trop tard.

(3) Burlamacchi, p. 130. « On .savait bien que les adversaires de Savonarole n'avaient pour but que de l'assassiner sur la Place. » Suivant fra Benedetto ( Vulnera Diligentis , livre II, ch. ix), ils voulaient susciter parmi les Florentins de violentes discordes et profiter des soulèvements qui en résulteraient pour mettre à mort le frère Jérôme avec quelques-uns de ses fidèles partisans. >»

(4) Burlamacchi et fra Benedetto.

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laiil la bonne lui de ses adversaires, que le malin même il envoya au Palais Francesco Uavanzali, pour prier les Dix, qui lui étaient toujours restés iidèles, d'organiser de telle sorte la cérémonie , qu'aucun des deux moines soumis à l'épreuve du leu ne pût, en reculant, laisser seul son compagnon dans les llammes. Aussi Savonarole demandait-il qu'on mit le feu d'un côté, que les frères entrassent de l'autre côté, et qu'aussitôt après on rallumât le feu derrière eux (1). Il désirait, en outre, que l'épreuve eût lieu avant le diner, afin que ses religieux conservassent Tentière liberté de leur esprit (2).

Pendant que Ton féiisait sur la Place les derniers préparatifs, Savonarole célébra une messe solennelle h Saint-Marc; puis il prononça quelques paroles devant le peuple rassemblé, et à cette heure suprême il ne dissimula pas sa méfiance. « Je ne puis vous affirmer que Tépreuve aura lieu, car elle ne dépend pas de nous ; ce que je puis vous dire, c'est que si elle n'est point interdite la victoire nous appartiendra certainement. 0 Seigneur ! nous n'avions pas besoin de ces preuves miraculeuses pour croire h la vérité; mais nous avons été provoqués, et nous ne pouvons nous refuser à soutenir ton honneur. Nous sommes persuadés que le démon ne parviendra pas à faire tourner cette expérience contre la gloire ou contre la volonté : c'est pourquoi nous allons

(1) Voir parmi les déposilims des coaccusés de Savonarole celles de Francesco Davanzati {Dejwsizioni o Esamine).

{'>) Burlamacclii. Dans le discours dont il sera (iiiestion plus loin, Savonarole dit: « On voulait ([uelYpreuveeùtlieu à deux heures après midi; je m'y opposai, parce qu'il était nécessaire d'être à jeun pour l'affronter. »

conibaltre pour toi. Quant à nos adversaires, ils adorent un autre Dieu , parce que leurs œuvres sont absolument différentes des nôtres. 0 Seigneur, ce peuple ne demande qu'à te servir! Yeux-lu, mon peuple, servir Dieu (1)? » A ces paroles, tout l'auditoire manifesta d'une seule voix son assentiment. Alors, Savonarole recommanda aux hommes de prier dans l'Église, tandis qu'il préparerait les frères à se rendre sur la Place, et il conjura les femmes de continuer sans relâche leurs oraisons, jusqu'à ce qu'il revînt de l'épreuve (2). En ce moment, les massiers de la Seigneurie vinrent annoncer que tout était disposé, et aussitôt les frères de Saint-Marc se mirent en marche processionnellement (3).

Fra Domenico s'avançait entre ses confrères Malatesla Sacramoro et Francesco Salviuti. Vêtu d'une chape de velours couleur de feu et portant une longue croix dans sa main, il précédait les autres moines de Saint- Marc, la tête haute et le front serein. Savonarole le suivait, en chape blanche, le Saint-Sacrement à la main. Derrière lui venaient tous les frères, au nombre de deux cents environ. Ils chantaient d'une voix sonore le psaume Exsurgat Deys, et dissipentur inimici ejus (4). Arrivés sur la Place vers midi (5), ils en trouvèrent les abords fermés par des barrières et gardés

;l) EsorUnione fatta al popolo in San-Marco, il d\ 7 aprile li98. Elle se trouve à la fin des sermons sur l'Exode.

(2) Esortazione, etc. Biirlamacchi.

(3) Burlamacchi, fra Benedetto.

(4) Ps. 67. ~ Burlamacchi, fra Benedetto, Yioli.

(5) Nardi, Storia di Firenze. Quoique Yioli dise qu'il était trois heures après midi, nous suivons Nardi, qui est d'accord avec Burlamacchi et avec les paroles mêmes de Savonarole.

par des soldats. Ils passèrent deux à dt'ux, et à peine avaient-ils fait quelques pas au milieu de la multitude, que celle-ci accompagna leur chant avec une voix puissante qui faisait presque trembler la terre (I). La foule était compacte ; il semblait que toute la ville se fût réunie sur la Place et dans les édifices voisins; les fenêtres, les terrasses, les toits fourmillaient de monde. Les plus agiles se suspendaient aux grilles, s'accrochaient aux colonnes et aux statues; quelques-uns avaient grimpé sur les saillies des murs et attendaient ainsi depuis le matin.

La Loggia de Lanzl était divisée en deux parties par une cloison; dans la partie la plus voisine du Palais se tenaient les frères mineurs; l'autre partie, au milieu de laquelle s'élevait un petit autel, fut occupée par les dominicains (:2). Fra Domenico, après avoir posé le Saint-Sacrement sur l'autel, s'agenouilla et se mit à prier avec ferveur; ses compagnons étaient debout autour de lui et gardaient un profond silence. Devant la Loggia vint se ranger une garde de trois cents hommes. Ces hommes, tout dévoués à Saint-Marc et d'une bravoure reconnue, étaient commandés par Marcuccio Salviati. Mais sous le Tetto Dei Pisani , il y avait cinq cents Compagnacci armés, à la tête desquels était Doffo Spini. Cinq cents autres fantassins, appartenant à la Seigneurie et obéissant aux ordres de Giovacchino délia Yecchia, occupaient les abords du Palais. Enfin, selon la coutume,

(1) Burlainacchi, p. 130.

(2) Burlamacchi , Violi, fra Bonedetlo. Violi dit que les frères mmeurs vinrent après les dominicains ; mais, suivant les autres historiens, il semble que les franciscains précédèrent les dominicains dans la Loggia.

des soldats fermaient l'accès des rues voisines (1). Ainsi maîtres de la place, les mille hommes dont nous venons de parler n'attendaient qu'un moment favorable pour insulter Savonarole, qui contemplait le péril avec sérénité et regardait le bûcher déjà prêt. Ce singulier appareil avait quarante brasses de longueur (2) et se dressait entre le Marzocco et le Tetto deiPisani (3). Sa base, large de cinq brasses et haute de deux brasses et demie, était couverte de terre et de briques, au-dessus desquelles on avait disposé des piles de bois avec de la poudre à canon, de l'huile et des matières résineuses. Au milieu du bûcher, un passage , large d'une brasse, était ménagé pour les deux champions (4). Il ne restait plus qu'à faire venir les deux moines et à allumer le feu.

Jusqu'à ce jour, Savonarole avait temporisé, essayant d'empêcher l'épreuve d'avoir lieu ; les frères mineurs, au contraire, l'avaient provoquée avec passion ; mais en face du bûcher les rôles changèrent. Surexcité par la multitude des spectateurs, par le chant grave de ses religieux, par l'enthousiasme vraiment sublime de fra Domenico, qui, après avoir ardemment prié, se montrait impatient d'entrer dans les flammes (5), Savonarole s'était persuadé que son disciple recevait du

(1) Voir Burlamacclii et Violi. Pour ces particularités, il faut surtout consulter fra BenedeUo, témoin oculaire de tous les faits.

(2) La brasse florentine équivaut , dans le système .métrique, à 0,58,3. [Noie du imd.)

(3) Le Marzocco, comme nous l'avons dit, est le lion de marbre * qui se trouve sur les marches extérieures du Palais- Vieux ; le Telto

dei Pisani était en face du Palais, à l'endroit qu'occupe aujourd'hui la poste.

(4) Burlamacchi, Violi, fra Benedetto, Nardi, etc.

(5) Voir les écrivains cités plus haut cl le procès de fra Domenico.

Seigneur une assistance particulière , et il voulait qu'on se haiât. Cependant, ni Francesco di Piiglia, qui le premier avait sollicité l'épreuve du l'eu, ni Giuliano Rondinelli qui devait l'affronler, n'avaient paru sous la Lo(j(jia. Ils étaient encore dans le palais public, s'entretenant en secret avec la Seigneurie. De leur côté, les Seigneurs, au lieu de descendre sur la ringhiera pour assister au spectacle solennel qui était sur le point de commencer, discutaient continuellement entre eux; ils semblaient ne plus savoir à quelle résolution s'arrêter (1). Pendant qu'on n'attendait plus que la venue du franciscain et l'ordre de la Seigneurre, ils poussèrent l'impudence jusqu'à faire demander pourquoi les dominicains lardaient à traverser les flammes. A ces paroles, fra Domenico frémit d'indignation, et Savonarole répondit que le devoir de la Seigneurie était de se presser et de ne pas prolonger davantage l'attente du peuple (2). Les franciscains, se voyant alors dans un sérieux péril, commencèrent à mettre en avant mille objections. Piero Degli Albcrti,qui présidait cà l'épreuve et qui haïssait Savonarole, déclara d'abord, à leur instigation, que la chape rouge de fra Domenico pouvait avoir été ensorcelée par Savonarole et que fra Domemco devait la retirer. Fra Domenico et Savonarole répondirent qu'on ^vait signé un engagement pour éviter toutecontestation; que, quant à eux, ils ne croyaient pas à la magie, et qu'ils laissaient à leurs adversaires la faculté d'y avoir recours. Mais les frères mineurs insistèrent tellement, que fra Domenico céda et enleva sa chape.

(1) Tout cela osl raconté en dctuil par fra Benedetto.

(2) FraBcnodelto.

Celte condescendance n'empêcha par les franciscains d'émettre de nouvelles prétentions. Ils disaient que les autres vêtements pouvaient aussi être ensorcelés. Fra Domenico , cédant encore, se montra prêt à changer tous ses vêtements contre ceux d'un de ses compagnons. On le conduisit donc dans le Palais, on le dépouilla complètement et on lui mit les habits du dominicain Alessandro Strozzi (1). Quand il fut de retour sur la Place, ses ennemis voulurent lui interdire de rester auprès de Savonarole, craignant que celui-ci ne mit en œuvre de nouveaux maléfices, et fra Domenico consentit à se tenir au milieu des frères mineurs (2). Ce jour-là, sa patience fut à la hauteur de son courage. Son désir d'entrer dans le feu était si grand, que, pour aborder plus vite l'épreuve, il se prêtait à toutes les exigences. Mais Rondinelli .était toujours dans le Palais avec Francesco di Puglia, et ne paraissait pas encore (3). Savonarole commençait à perdre patience. Ce qui lui inspirait le plus de soupçons, c'étaient les continuels pourparlers de ^ certains Florenlins avec les frères mineurs, et les privilèges de toutes sortes accordés à ceux-ci. Les citoyens qui présidaient à l'épreuve prenaient sans cesse le parti de ces derniers et acceptaient toutes leurs excuses. Aussi, pour mettre un terme à tant d'incertitudes, Savonarole envoya presser la Seigneurie d'en finir. Alors, les deux franciscains demandèrent et obtinrent un entretien secret avec

(1) Burlamacchi et Violi racontent que Strozzi, quand il fut appelé, crut quil allait entrer dans le feu ; il en témoigna sa joie et demanda lu bénédiction de Savonarole.

(2) Fra Benedetto, liiirlamacchi et Yioli.

(3) Fra Benedetto

les Seigneurs. Nous ignorons quel en fut le sujet. Ce qui est certain, c'est que d'heure en heure il devenait plus évident que l'épreuve était seulement un piège habilement préparé contre Savoranole et les religieux de Saint-Marc (1).

Cependant, la patience de la multitude qui se trouvait sur la Place depuis si longtemps commençait à s'épuiser. La plupart des assistants, encore à jeun, étaient furieux d'attendre en vain. Déjà, de tous côtés, s'élevait un profond murmure auquel succédaient des cris séditieux. Les Arrabbiati, qui depuis le matin épiaient ce moment, cherchèrent aussitôt à en profiter. Un de leurs eslaffiers, nommé Bravo, réussit à provoquer un soulèvement, et en un instant la Place fut pleine de tumulte (-2). L'entrée des rues voisines étant interceptée, la foule se vit dans l'impossibilité de s'y frayer un passage et se mit à courir vers le Palais. Il avait été convenu, à ce qu'il semble, qu'à la faveur du désordre les Arrabbiati s'empareraient de la personne du Frère el le tueraient de leurs propres mains. Le coup fut tenté; mais Salviati concentra ses hommes devant la Loggia, et, après avoir tracé sur la terre une ligne avec son épée, il s'écria : « Quiconque franchira cette ligne s'apercevra de ce que peuvent les armes de Marcuccio Salviati. » Il prononça ces paroles d'un ton si résolu, que personne n'eut le courage d'avancer (3). En même temps, les soldats étrangers de la Seigneurie, rrc sachant pas la cause dé cette subite confusion et

(1) Fia Benctletlo raconte minulieusement ces parlicularilés , dont Burlamacchi et VioH parlent d'une façon plus générale.

(2) Burlamacchi ; fra Benedetto.

(3) Ibid.

voyant .la multitude se précipiter vers le Palais, repoussèrent énergiquement le flot envahisseur (1).

Le calme fut bientôt rétabli. Cependant, la multitude rassurée ne désirait pas moins ardemment voir l'épreuve du feu. La Seigneurie se trouvait donc plus embarrassée que jamais. Sur ces entrefaites, il tomba une pluie torrentielle, accompagnée de tonnerre et d'éclairs. Cet orage semblait devoir couper court à la cérémonie; mais le peuple était si curieux d'assister au spectacle promis, qu'il resta immobile; et la pluie qui était venue à l'improviste ayant cessé subitement, tout resta dans la même incertitude. Comme Rondinelli persistait à ne pas se présenter, ses compagnons soulevèrent de nouvelles objections. Ils demandèrent que fra Domenico déposât le crucifix qu'il avait entre les mains. Fra Domenicole mit aussitôt de côté; seulement, il déclara qu'il entrerait dans le feu avec le Saint-Sacrement. Alors s'éleva une dispute nouvelle et plus violente que toutes les autres, les frères mineurs prétendant que fra Domenico voulaitbrûler l'hostie consacrée. Le dominicain commença à perdre patience et à se montrer inébranlable. Il soutint, de concert avec Savonarole, que, dans tous les cas , les espèces seules brûleraient, tandis que la sub-

^ (I) Burlamacchi et fra Benedetto. Remarquons, entre autres, dans l'ouvrage déjà cité, les paroles suivantes de fra Benedetto : « Je veux l'apprendre un grand secret. Peu de jours après que l'épreuve du feu eut ele tentée, plusieurs citoyens s'adressèrent au supérieur spirituel de la ville, et demandèrent la permission de se faire absoudre , parce qu Ils avaient voulu , le jour de l'épreuve, assassiner de leurs propres mains le prophète. Si tu veux fassurer plus positivement du fait interroge M Barlolommeo Redditi, qui vit encore et à qui le supérieur 1 a raconté. Redditi a soutenu et soutient toujours l'authenticité de ce récit. ■»

lance du Saint-Sacrement resterait intacte, et, h l'appui de b;on opinion, il invoqua l'autorité des plus célèbres docteurs (1). Ses adversaires rencontraient pour la première l'ois un peu de résistance ; ils saisirent celte occasion pour gagner du temps en prolongeant les débals. La Seigneurie, de son côté, mit à profit l'incident et décida que l'épreuve n'aurait pas lieu (2).

L'indignation qui éclata parmi la foule était indescriptible, et comme on ne savait pas à qui s'en prendre, on accusait généralement Savonarole. Les Piagnoni euxmêmes soutenaient qu'il aurait dû entrer seul dans le feu pour donner une preuve indiscutable de sa puissance surnaturelle. Les Arrabbiati et la Seigneurie débilaient partout d'incroyables mensonges, proclamaient que la fourberie de Savonarole était découverte et qu'il avait eu peur de traverser les flammes. Enfin, les frères mineurs chantaient impudemment victoire, quoique leur champion se fût caché dans le Palais, n'ayant pas môme le courage de regarder en face le bûcher (3). On n'entendait dans la ville que murmures et

(1) lUiilaniacchi, Violi, fVa Ceiiedetlo. Dans son procès, fia Doine. iiico déclare qu'il ne voulait pas céder sur ce point , parce qu'en entrant dans le feu avec le Saint-Sacremenl il n'aurait fait ([u'obéir aux instructions de son ange gardien et de celui de fra Salveslro, instructions données par ces deu\ anges à fra Salveslro lui-môme.

(2) >'ardi raconte que ce fut la pluie qui empêcha l'épreuve d'avoir lieu et beaucoup d"'liistoriens ont répété cette assertion; mais Burlamacchi, Violi et fra Benedetlo adirment nettement que l'épreuve fut interdite par un ordre exprès de la Seigneurie.

(3) « Ils se tirent un front de courtisane-, car, sans rougir le moins du monde, ils disaient de tous côtés que la victoire leur appartenait, et ils écrivaient lettre sur lettre pour annoncer ce prétendu triomphe. » Fra Benedetto, Vulnero Diligent is, I. Il, cli. vu. Voir aussi Violi et Burlanuicchi.

imprécations à l'adresse de Savonarole et de Saint-Marc, et ce ne fut pas sans peine que les dominicains purent regagner sains et saufs leur couvent, sous la protection des gens de Marcuccio Salviati. Celui-ci, avec une poignée de ses plus braves satellites, forma une infranchissable barrière autour de Savonarole et de fra Domenico, et les défendit courageusement, l'épéeà la main, contre les insultes d'une multitude brutale, surexcitée par les Gompagnacci (i).

Étant entré dans l'église , oii les femmes priaient encore, Savonarole monta en chaire, et, pendant qu'autour du couvent la foule continuait à pousser des cris turibonds, il raconta brièvement tout ce qui venait de se passer (2). Puis il congédia l'auditoire et se renferma dans sa cellule, l'àme déchirée par une douleur que ni la plum.e ni la parole humaine ne sauraient décrire. Les frères mineurs, au contraire, triomphaient, et la Seigneurie leur adjugea pour vingt ans une pension annuelle de soixante lire « comme récompense des services qu'ils avaient rendus (3) )). Cependant, lorsqu'ils se tirent payer cette pension pour la première fois, le trésorier ànMont futtellement indigné de leur bassesse, qu'en leur remettant l'argent il s'écria : « Tenez ; voici le prix du sang que vous avez livré ! » La cour de Rome envoya aussitôt i\ Florence deux brefs, datés du 12 avril. L'un était adressé aux franciscains et louait « le saint zèle, la charité évangélique qu'ils avaient montrés en aceom-

(1) Burlamacclii, fra Benedello.

n) Ibid.

(3) Burlaraàcchl. Ce fait est rapporté dans un grand nombre de manuscrits, qui repro luisent le décret de la Seigneurie. M. Perrens a publié ce décret.

plissant une œuvre dont le saint-père conserverait éternellement le souvenir. » L'autre était destiné à Francesco di Puglia. Le pape y félicitait ce religieux avec enthousiasme, tanl en son propre nom qu'au nom de tous les cardinaux, et l'encourageait u à persévérer dans une conduite si bonne et si pieuse , jusqu'à l'entière destruction du mal (I) ».

(1) Ces deux brefs ont été publiés par Quétif.

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