‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documentsChapitre 19 sur 65 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ASSAUT ET DIFENSE DU COUVENT. SAVONAROLE ET SES DEUX COMPAG.,^ONS SONT CONDUITS EN PRISON.

L'épreuve du feu, ou plutôt le complot ourdi par les Arrabbiati, produisit le résultat désiré. La ville entière semblait devenue hostile à Savonarole et à son couvent. Le menu peuple ne pouvait pardonner au Frère de n'être pas entré dans le feu, même sans le franciscain, afin d'imposer silence par un miracle à des ennemis sans droiture. Les Piagnoni ne comprenaient pas toutes les subtiles distinctions de Savonarole sur la bonne ou la mauvaise foi de ses adversaires, sur l'inopportunité du moment, sur l'obligation de ne pas tenter le Seigneur. Ils commençaient à mettre en doute le pouvoir surnaturel du Prieur de Saint-Marc, à prêter l'oreille aux suggestions et aux calomnies des Arrabbiati. Ceux-ci déployèrent alors une incroyable activité. Ils étaient sans cesse en pourparlers avec les Seigneurs et avec les chanoines de la cathédrale. On voyait clairement qu'ils préparaient quelque nouveau coup plus décisif. En même temps, les partisans du Frère, qui auraient dû apercevoir et déjouer les manœuvres de ses ennemis , se trouvaient trop faibles et trop peu nombreux pour pouvoir combattre ces manœuvres avec efficacité. Aussi les traitait-on partout d'hypocrites,

et ils ne pouvaient plus se monlrer sans péril dans les rues de Florence (1).

Sur ces entrefaites, quelques citoyens du parti populaire , apercevant les signes précurseurs d'une grande tempête, se réunirent et proposèrent de recourir aux armes pour s'assurer l'avantage d'être les premiers h attaquer l'ennemi. Mais les plus fidèles disciples de Savonarule, Francesco Valori en particulier, s'opposèrent énergiquement à ce projet, et soutinrent qu'ils ne devaient pas donner l'exemple d'une lutte fratricide. Cette opinion prévalut. Bon nombre de citoyens en furent très-irrités, et Luca degli Albizzi , un de ceux qui avaient conseillé le plus vivement de prendre l'offensive, quitta Florence. « Puisqu'on ne veut point agir, s'écria-t-il, chacun a le droit de se mettre en sûreté (2) ! »

La matinée du dimanche des Rameaux (8 avril) se passa tranquillement ; néanmoins, un observateur perspicace aurait pu remarquer ce morne silence qui précède, l'orage, et regarder comme extraordinaire que la tempête n'eût pas encore éclaté. Savonarole fit à Saint- Marc un sermon très-court et empreint d'une profonde tristesse. Il offrait sa personne en sacrifice à Dieu et se déclarait prêt à supporter la mort pour le bien de son troupeau. Ce fut avec affliction qu'il prit congé du peuple, et, en lui donnant sa bénédiction, il semblait pressentir qu'il lui parlait pour la dernière fois (3).

(1) Nardi, p. 149; Burlamacchi, etc.

(9.) Burlamacchi.

{'^] Nardi, p. 150. A ce propos, le même auteur tait robservafioi» suivante : « Cet hoinine fui toujours tellement semblable à lui-

Dans la journée, les Piagnoni allèrent à Saint-Marc, afin d'y entendre les vêpres, et s'acheminèrent ensuite vers le Dôme, où devait prêcher fra Mariano degli Ughi, le même qui, avec fra Malatesta et fra Domenico, s'était offert pour soutenir l'épreuve du feu. En poursuivant leur marche, les Piagnoni furent plus d'une fois assaillis ù coups de pierres, et ils rencontrèrent plusieurs groupes d'Arrabbiati dont les regards arrogants semblaient dire : « Enfin, nous aurons bientôt le dessus ! n Ils en virent d'autres qui lançaient des pierres contre les fenêtres d'Andréa Cambini , partisan de Savonarole. Quand ils arrivèrent à la cathédrale, les bancs étaient occupés déjà par une foule compacte ; mais, devant la porte ,^ les Compagnacci insultaient quiconque entrait dans l'église et ils déclaraient que le sermon n'aurait pas heu. De leur côté, les Piagnoni répondirent qu'ils sauraient bien assurer la liberté du prédicateur. Les paroles provocantes s'entrecroisaient sans relâche, lorsque les Compagnacci en vinrent aux voies de fait. Ils dégainèrent leurs épées et se précipitèrent sur un certain Lando Sassolini. Quoiqu'ils ne l'eussent pas blessé, cette violence suffit pour bouleverser toute la ville (I). Les Piagnoni coururent aussitôt à leurs maisons afin d'y chercher des armes; une partie des Compagnacci s'empara du coin des rues, tandis quêtons les autres parcouraient Florence en criant : A Saint-Marc, à Saint-Marc avec le feu! Ils se rassemblèrent ensuite sur la place de la Sei-

•"èiue, que, au milieu des tribulations, au milieu des dangers <lonl il fut assailli, il ne montra jamais la moindre crainte. ->

; i; Giovanni Cambi, Slorie , dans les Erud. Toscani, t. XXII, p t VJ Voir dans l'Appr-ndice de l'édition italienne bs dépositions' des témoins.

— 3il — ..neurie, et quand ils furent assez nombreux, ils se dirigèrent, les armes à la main . vers Saint-Marc en poussant des cris furibonds. Chemin faisant, ilsrenconlrerenl un citoyen nommé Pecori , qui s'en allait tranquillement a la Santissima Annunziata et récitait des psaumes; jls se mirent aussitôt à sa poursuite : «L'hypocrite, sécriaient-ils, ose encore marmotter des pncres ! » El l'ayant atteint sur les marches de l'hospice des Saints- Innocents (1), ils l'assassinèrent. Attiré par le bru. , un pauvre marchand de lunettes sortit de sa boutique e s'avança dans la rue, ses pantoufles à la main Pendant qu'il cherchait à rétablir la paix par ses paroles conciliatrices, il fut tué d'un coup d'épée sur la lete (2. Quelques autres citoyens éprouvèrent le même sort. Ainsi surexcitée par la vue du sang, la foule arriva sur la place de Sainl-Marc. Là, quoique 1 église tut encore pleine de gens qui, «P^^s avoir assisté aux vêpres, étaient toujours en prière, les Arrabbiat, lancèrent dans le sanctuaire une épouvantable grêle de pierres. La terreur fut générale, les femmes poussèrent de grands cris, et tous les fidèles prirent la fuite. En un moment l'église fut vide ; ses portes et celles du couven furent fermées et barricadées; il ne res a à 1 .nlérieu. qu'un petit nombre de citoyens, décidés a défendre

Saint-Marc (3).

Ils n'étaient pas plus de trente (4), mais leur devoue- (,) L'asile des enfants trouvés , auprès de l'église de f Annunziata.

!^! EuHrcdà': ';,:tne.ieUo. CCn. L.ban: : dans ce petit poeL "ÏÏ lusavons parle ailleurs, l'assaut du couveiU e^ se,«puleusementdéeril. L'Interrogatoire des aecusés cont.enl egaUmont le récit de tous ces faits. , . , i ^

(4) Burlamacchi et fra Benedetto donnent sur ces fait, les plus

ment pour Savonarole ne connaissait point de bornes; c'étaient eux qui d'ordinaire l'accompagnaient au sermon, et ils étaient toujours prêts à exposer leur vie pour lui. Depuis plusieurs jours, ils s'étaient aperçus du péril que courait le couvent; aussi, huit ou dix d'entre eux ne manquaient-ils pas d'y monter la garde pendant la nuit. Poussés par fra Salvestro et par le frère Francesco de' Medici, qui agissaient à l'insu de Savonarole et de fra Domenico, notoirement opposés à tout acte de violence {\ ), ils avaient introduit en secret beaucoup d'armes dans une petite chambre du cloître (2). L'arsenal improvisé comprenait à peu près douze cuirasses et autant de casques, dix-huit pertuisanes, cinq ou six balestres, rondaches et boucliers, quatre ou cinq arquebuses, un baril de poudre, des balles de plomb, et, à ce qu'il semble, deux petites bombardes (3). FrancescoDavanzati,

minutieux détails; mais ils exagèrent beaucoup les chiffres, pour lesquels il faut recourir à l'interrogatoire des accusés et au procès de fra Domenico.

(1) Fra Domenico, dans sa confession, toujours véridique , affirme que les armes employées par les Piagnoni, quand ceux-ci accompagnaient Savonarole, étaient les seules dont il connût la présence dans le couvent. « Ces armes, dit-il, et je suis certain de ce que j'avance, ne furent introduites ni par oidre du frère Jérôme ni avec son assentiment. J'ai été, moi aussi, absolument étranger à toutes les mesures belliqueuses et je les ai toujours désapprouvées, w La même assertion se trouve dans les dépositions ou interrogatoires des autres accusés.

(2) C'est Francesco Davanzati qui avait introduit le plus grand nombre d'armes. Voir, dans l'Appendice de l'édition italienne, l'interrogatoire de Luca délia Robbia, de Bartolommeo Mei, de Francesco dei Medici, etc. Voir aussi les procès des trois frères.

(3) L'interrogatoire de Lionello Boni et celui de Bartolommeo Mei mentionnent ces deux bombardes. Lionello Boni dit qu'il en a entendu parler ; Bartolommeo Mei croit les avoir vues. Quelques écrivains modernes, ayant, à ce propos, trouvé très-souvent le mot d'artillerie dans les

— ait) —

(jui avait fourni presque toutes ces armes et qui se trouvait alors à Saint-Marc, les tira de leur cachette et les distribua à ceux qui savaient le mieux les manier. De concert avec Baldo Inghirlami, il organisa la défense, plaçant des sentinelles dans les endroits les plus faibles et donnant les ordres nécessaires (1). Seize frères envi- . ron (2) prirent les armes. Parmi les plus intrépides, on remarqua le frère Luca d'Andréa délia Bobbia (3) et fra Benedetto (4). C'était un étrange spectacle que celui qu'offraient ces moines : le casque en tête, la cuirasse sur l'habit dominicain et une longue pertuisane à la main, ils se répandaient par les cloîtres et appelaient aux armes, en criant: Vive le Christ.

Savonarole fut très-affligé de ces préparatifs belliqueux, et fra Domenico fit tous ses efforts pour que l'on déposât les armes (5). Il suppliait les religieux « de ne pas souiller leurs mains en répandant le sang, de ne pas se mettre en contradiction avec les préceptes de l'Évangile, avec la volonté de leur supérieur. » Mais tous ses arguments n'obtinrent aucun

anciens auteurs, ont cru qu'à Saint-Marc il se trouvait dos canons. Mais c'est là, comme nous le verrons, une de ces exagérations où tombent si souvent les historiens de Savonarole. Par le mot d'artillerie on entendait alors toutes les armes à len. A Saint-Marc, on ne se servit, en fait d'artillerie , que de quatre ou cinq fusils , car !<'bombardes, s'il y en avait, restèrent inutiles.

(1) Interrogatoire deNiccolô Calzaiuolo.

(2) Cela ressort clairement, non pas d;s dépositions des frères , mais (le celles des autres accusés.

(3) Voir son interrogatoire. 11 ne faut pas confondre ce frère avec Luca d'Andréa délia Robbia , qui était soldai et qui combattit vaillamment. C'est de ce dernier que parle fra Domenico.

(4) Cedius Libani, etc.

(5) Procès de fra Domenico.

succès, parce qu'en ce moment les cris de fureur redoublaient sur la place et que les assauts tentés contre les portes se renouvelaient sans cesse avec plus de violence. Ce fut alors que Savonarole résolut de terminer par le sacrifice de sa propre vie celte cruelle et inutile effusion de sang. S'étanl revêtu de sa chape et muni d'une croix, il dit à ses compagnons : « Laissezmoi aller, car c'est à cause de moi que cette tempête s'est élevée; » et il voulait se livrer entre les mains de ses ennemis (1). Tous les assistants manifestèrent par leurs larmes l'intensité de leur chagrin; moines et laïques se pressèrent autour du prieur, en sanglotant et en criant : « Non, ne nous abandonnez pas , vous seriez mis en pièces, et que ferions-nous sans vous (2^)?» Quand Savonarole vit que ses plus fidèles amis lui barraient le passage , il invita toutes les personnes présentes à le suivre, et, prenant le Saint-Sacrement, il fit une procession à travers les cloîtres. Puis, il conduisit ses compagnons dans le chœur, où il leur dit que la prière devait être la seule arme des religieux, et tous, prosternés en oraison devant le Saint-Sacrement, chantèrent : Salvum fac populum tuiim, Domine. Quelquesuns avaient déposé leurs armes contre le mur; d'autres demeuraient armés; un petit nombre seulement étaient restés dans le couvent pour garder les points les plus m:^nacés (3).

(1) Burlamacchi , p. 13G; procès de fra Silvestro. La déclaralion de ce frère doit avoir beaucoup de poids, parce qu'il chercliait, dans son interrogatoire, à dénigrer la mémoire de Savonarole. Voir aussi l'interrogaloire d'AU-ssandro Pucci.

(2) IJurlamacclii et fra Silvestro, comme plus haut.

(3) Interrogatoire des accusés ; fra Benedetto , Cedrus Lihani.

Uélaitenvironqualreheures. Lafoule augmentait sui h place, et la faible résistance des assiégés accroissait l'audace des assaillants, lorsque la Seigneurif\ accumulant indignité sur indignité, envoya sa garde afin de secourir les adversaires de Sainl-Marc. En même temps se présentaient quelques massiers qui proclamaient à haute voix un décret de la Seigneurie ordonnant à tous les défenseurs du couvent de déposer les armes, et condamnant à l'exil le prieur, auquel on laissait douze heures pour quitter le territoire florentin (l). La plupart de ceux qui entendirent cette communication la prirent pour une ruse des ennemis du Frère (2). Il ne paraissait pas admissible que la Seigneurie voulût imposer aux assiégés, qui se défendaient à peine, l'obligation de mettre bas les armes, tandis qu'elle accordait pleine liberté d'agir à la foule desassaillants, seuls auteursdetouslesdésordres,

et qu'elle leur envoyait même des secours. Néanmoins, cette injonction décida plus d'un citoyen à demander un sauf-conduit et à partir.

Parmi ceux qui, en ce moment critique , abandonnèrent le couvent, se trouvait Yalori. Il se fit descendre du haut des murs, à l'endroit le moins en vue, quoique Francesco Davanzati et d'autres eussent cherché à le dissuader d'une tentative aussi périlleuse. Voyant qu'on opposait une résistance insignifiante à des ennemis dont le nombre et la force augmentaient d'heure en heure, Yalori voulait rentrer chez lui pour

(1) voir le décret de bannissemonl dans l'Appeudice de l'édition

italienne.

(2) Fra Domenico dit que, jusqu'au dernier moment, il ne voulut pas croire que la Seigneurie favorisât réellement les ennemis de Saint-Marc.

réunir ses partisans et pour entreprendre au dehors une défense plus énergique. Mais sa maison fut bientôt cernée par la multitude, et un massier vint le sommer de comparaître sans retard devant la Seigneurie. H s'empressa d'obéir, parce qu'il se croyait certain de pouvoir, par sa présence et son autorité, amener les magistrats à rougir de leur conduite , et il s'achemina immédiatement vers le Palais à côté du massier. 11 traversa la foule, le front haut et le visage serein , comme un homme qui a conscience de son innocence et qui ne sent jamais son courage faiblir au milieu des périls. A peine avait-il atteint le canto di San-Procolo ^ que quelques-uns des Ridolfi et des Tornabuoni , parents de ceux dont il avait, au mois d'août précédent, provoqué la condamnation à mort, fondirent sur lui avec leurs armes et le tuèrent. C'est ainsi que le coup frappé par les magistrats fut vengé par un meurtre privé ; triste fin d'un vaillant et honnête citoyen, qui avait toujours été le plus puissant ami de Savonarole. Pendant que Valori tombait assassiné, sa femme, altirée parle bruit et remplie d'épouvante , s'était précipitée à la fenêtre. Elle prêtait l'oreille aux vociférations confuses des assassins et aux cris désespérés de leur victime, quand un coup d'arquebuse, tiré du milieu de la foule, lui fit partager le sort de son mari. Alors la populace forcenée envahit la maison , la pilla et la brûla ; en arrachant les rideaux d'un lit, les dévastateurs étouffèrent, sans s'en apercevoir, un enfant endormi, petit-fils de Valori. La Seigneurie ne poursuivit jamais les auteurs de ces crimes (1). Le même jour, les maisons d'Andréa

(1) Ce fait est raconté par Burlamacchi, par Nardi, par tous les écri- II. 20

Cambini furent saccagées et incendiées; celles de Paolo Antonio Soderini el de Giovanni Battista Ridolfi n'échappèrent à la fureur du peuple que grâce à la présence des nombreux amis de ces personnages et grâce â quelques massiers de la Seigneurie (i).

Cependant, le soir approchait, et, autour du couvenl de Saint-Marc, la furie des assiégeants s'était accrue sans mesure. Quelques-uns mettaient le feu aux portes, pendant que d'autres, après avoir réussi à escalader les murs du côté de la Sapienza (:2), envahissaient les cloîtres , saccageaient l'infirmerie et les cellules. Tous ensemble, ils pénétrèrent ensuite, les armes à la main, dans la sacristie, et de là dans le chœur, dont ils avaient forcé la porte. Quand les frères, qui étaient agenouillés et en prière, se virent attaqués ainsi brusquement, ilslrouvèrent dans l'instinct de leurpropre conservation une énergie subite. Prenant pour armes, les uns des torches allumées, les autres des crucifix de bois ou de métal, ils se mirent à frapper les assaillants au visage avec tant de violence et de rapidité, que ceux-ci crurent presque avoir affaire à une troupe d'anges et s'enfuirent précipitamment (3). Alors les moines, qui par

vaiiK conl<Miiporains. Voir aussi les lettres de la Seigneurie dans h- P. Marchese, documents XXV el XXIX.

1) Ibidem.

:2) C'est-à-dire du côté de la Via del ^laglio.

:à) Ce fait est rapporté par Burlamacclii et les autres biographes, À est aussi mentionné dans j)resque tous les interrogatoires des accusés. is Libani de fra Benedetto en conti

E' tigli del Profeta eran , cantando Le litanie avanti al Sacramento, Di punto in punto el martirio aspettando.

Kt io rhe fui prosonl.^ a lai spavenio,

ordre de Savonarole avaient déposé les armes , s'en saisirent de nouveau, et des combats partiels s'engagèrent de tous côtés dans les cloîtres. En même temps, la cloche principale du couvent, appelée la Piagnona , sonnait le tocsin. L'assaut et la défense devenaient de plus en plus acharnés; on entendait partout des cris désespérés, se confondant avec le bruit des armes. Ce fut le moment où Baldo Inghirlami et Francesco Davanzati se précipitèrent dans la mêlée ; où le frère Andréa di Lucca délia Robbia, brandissant son épée, poursuivit les ennemis au milieu des cloîtres; où fra Benedetto, monté sur le faîte des bâtiments, fit tomber une telle pluie de pierre et de briques, que les adversaires de Saint-Marc reculèrent plusieurs fois (1). D'autres

Per voler che '1 Profeta non perissi,

Più presto d'esser morto ero conlenlo.

Forza fu li inimici s'assalissi ,

Da ventiel più, e con doppieri accesi ;

Aceiù foco per Coco si sentissi.

E' volti delli avversi furno inconsi,

E le lor tesle percosse a tal forma,

Che furiio espulsi et alcun morli e imcsI ; E discacciar si pochi si gran tonna...

« Les fils du Prophète étaient en train de chanter les litanies devant le Saint-Sacrement, attendant le martyre de moment en moment. Et moi, qui assistais à cette scène d'épouvante, jaurais volontiers accepté la mort pour que le Prophète ne pérît pas. Quoique nous ne tussions pas plus de vingt, nous nous jetâmes sur l'ennemi avec des torches allumées, afin que notre feu répondît à ses feux. Les visages de nos adversaires furent brûlés et leurs têtes frappées de telle sorte, que les uns s'enfuirent et que les autres succombèrent ou devinrent nos prisonniers. Une poignée d'hommes mit en déroute une troupe nombreuse.... » Fra Benedetto attribue ce succès à un ndrade.

(i) Fra Benedetto, Ccdrus Ubani :

Ed io con alcun altri Talta scorza Del tetto délia chiesa gittavamo.

défenseurs restés dans l'intérieur de l'église faisaient feu de leurs arquebuses. Un allemand nommé Henri, jeune homme blond et remarquablement beau, donna en ce jour des preuves d'une rare valeur. Dès le début de la lutte, il avait eu le courage de sortir, de se mêler à la foule et de conquérir le fusil dont il se servait alors avec tant de courage, en criant à chaque coup : Sdlvum fac populum tuutn, Domine / {[)

En cet instant, la victoire appartenait à Saint-Marc et le succès enhardissait les assiégés, lorsque fut proclamé un nouvel édit de la Seigneurie, déclarant rebelles tous les citoyens qui avant une heure n'auraient pas abandonné Saint - Marc 1 (2). Quelques-uns de ceux qui combattaient dans le couvent demandèrent un sauf-conduit, et diminuèrent par leur départ le nombre déjà très-restreint de leurs compagnons. Il devenait hors de doute que la Seigneurie voulait absolument écraser Saint-Marc. Cette évidente inimitié découragea

Che dell' uscirne ai neniici fu forza.

Larme e sculi a furia rompavamo, Che lapide paria dal ciel piovessi :

Cosi lor forze indietro tenevamo.

« Moi et quelques autres, nous lancions par terre les tuiles du toit de l'église avec tant d'impéluosit»'', que les ennemis furent forcés de s'enfuir. Nous brisions les armes et les boucliers avec une telle furie, fpi'on eût dit une pluie de pierres tombant du ciel. Nous tenions ainsi leurs forces en respect. »

(1) Burlamacchi et plusieurs accusés mentionnent ce trait dans leur interrogatoire .

(2) Voir l'Appendice de l'édition italienne. Un autre décret déclarait rebelle quiconque allait vers Saint-Marc ; mais cela n'empéchail pas que les soldats de la Seigneurie ne continuassent à soutenir les assaillants.

les défenseurs. Réduits à un petit nombre et ayant perdu toute espérance, ils commencèrent à plier. Savonarole, assisté de la plupart de ses religieux, ji'avait pas quitté le chœur; il était absorbé dans ses prières, qu'interrompaient à tout moment les gémissements des blessés et la voix plaintive des mourants. Parmi ces derniers se trouva un jeune homme de la famille des Panciatici. Frappé à mort, il fut conduit sur les marches du maître autel, et, pendant que les détonations des arquebuses retentissaient de tous côtés, il reçut Ja communion des mains de fra Domenico, entre les bras de qui il expira tout joyeux, en disant : « Combien il est doux pour des frères de se retrouver ensemble (1) ! » Cependant, la nuit était survenue, et les frères, épuisés par l'émotion et par la faim , mangeaient quelques figues sèches qu'un de leurs compagnons avait apportées, quand tout à coup le combat reprit une nouvelle énergie. Les cris redoublèrent de fureur ; les coups d'arquebuse se multiplièrent. Henri, surtout, se distinguait par la rapidité avec laquelle il tirait : monté sur la chaire, où Savonarole avait tant de fois prêché, il envoyait presque sans interruption des balles mortelles à l'ennemi. L'église commençait à se remplir d'une fumée si épaisse, que, pour ne pas étouffer, il fallut briser les vitraux des fenêtres du chœur. Mais déjà par les portes, que le feu avait enfin consumées, de grandes flammes arrivaient jusqu'à l'intérieur du sanctuaire. L'allemand Henri et un de ses amis s'élancent alors dans le chœur, escaladent le maître autel, et, se pla-

(1) Voir Burlamacchi et les dépositions des témoins.

ratit avt'C leurs arquebuses aux côtés du grand crucifix, ils continuent à faire feu (1).

Tr^s-affligé de voir couler en vain tant de sang h cause de lui et ne pouvant, malgré tous ses efforts, s'opposer l\ ces scènes meurtrières parce que personne ne l'écoutait plus, Savonarole prit de nouveau le Saint- Sacrement entre ses mains et enjoignit à chacun de le suivre. 11 passait dans les cloîtres et conduisait presque tous ses défenseurs vers la bibliothèque grecque, quand il aperçut fra Benedetto, qui venait de descendre du toit et qui, tout armé, courait avec fureur pour combattre de plus près les ennemis. Savonarole s'arrêta, et, fixant sur lui ses regards, lui dit d'un ton de reproche : « Fra Benedetto, laisse les armes et prends la croix; il n'a jamais été dans mes intentions que mes religieux répandissent le sang (2). » Fra Benedetto s'inclina avec humilité devant son supérieur, déposa ses armes, et, se joignant aux autres frères, le suivit dans la bibliothèque grecque.

Au milieu de la salle , sous les simples arceaux construits par Michelozzo, Savonarole posa le Saint-Sacrement, et adressa aux moines rassemblés autour de lui ce mémorable et suprême adieu : « Mes chers fils, dc-

(1} Burlaniacclii ; intenogaloire de fra Lura delta Robbia, de Girolamo Giiii et de [)lusieurs autres,

(2) Fra Benedetto, Cedrus IJbani, cU. Vllt. Après avoir racoriti- Ulait, il finit par ces paroles :

Allor cessa ciasciin di tar ripari, Ogni nom di far difesa allor restô, Per non volere al santo esser discari.

«i Alors chacun cessa de se défendre-, chacun s'abstint de continuer la résistance, afin de ne pas déplaire au saint. •

vant Dieu, devant l'hostie consacrée, à cette heure même otinos ennemis ont déjà envahi le couvent, je vous affirme de nouveau la vérité de ma doctrine. Ce que j'ai dit, c'est Dieu qui me l'a révélé, et il m'est témoin dans le ciel que je ne mens point. Je ne savais pas que toute la ville dût si vite se tourner contre moi; cependant, que la volonté du Seigneur soit faite. Voici ma dernière recommandation : que la foi, la patience et la prière soient vos armes. Je vous quitte avec douleur, avec angoisse, pour me livrer à mes adversaires. J'ignore s'ils m'ôteront la vie, mais je suis certain que, mort, je pourrai vous aider dans le ciel plus que, vivant, je n'ai pu le faire sur la terre. Prenez courage, embrassez ardemment la croix, et, grâce à elle, vous trouverez le port du salut (1). »

Pendant que Savonarole adressait aux siens ces émouvantes paroles, les ennemis s'étaient emparés du couvent presque entier. Giovacchino délia Yecchia , commandant de la garde du palais public, menaçait de tout détruire avec son artillerie, si Ton n'obéissait pas aux injonctions de la Seigneurie. La Seigneurie exigeait qu'on lui livrât Savonarole, fra Domenico et fra Salvestro, et promettait de ne pas attenter à la vie de ces trois religieux. Alors, Malatesta Sacramoro,le mêmequi avait offert d'entrer dans le feu, commença à jouer le rôle de Juda. Il s'entendit avec les Gompagnacci et leur persuada d'apporter un ordre écrit. Ceux-ci, pour se le procurer, envoyèrent un messager vers la Seigneurie. Savonarole profita de ce répit pour se confesser à fra Domenico (i) et pour recevoir de ses mains la communion; tous deux

(I) Fra Ber.edetto, Cedius Llbani, ch. IX.

se préparèrent ensuite à se rendre (I). Quant a ira Salvestro, il s'était caché, et la confusion générale empêchait de le trouver facilement (2).

Au milieu de ces tristes scènes, il se passa un fait trèstouchant. GirolamoGini, qui était un des plus zélés partisans de Savonarole et qui désirait depuis longtemps revêtir l'habit dominicain, avait assisté aux vêpres ce jour-là, et dès le commencement du tumulte s'était armé pour défendre le couvent. Lorsque Savonarole commanda de déposer les armes, Gini n'hésita pas à obéir; mais il courut dans les cloîtres pour présenter sa poitrine à l'ennemi, voulant, selon ses propres paroles, affronter la mort par amour pour Jésus-Christ. Ayant été blessé, il gagna la bibliothèque grecque, la tête toute ensanglantée, s'agenouilla devant Savona-

(1) Burlamacchi ; fra Benedetto, Cedrus Libani; VioU, quatrième journée; interrogatoire des accusés.

(2) Burlamacchi et dautres historiens ne laissent aucun doute sur la pusillanimité de fra Salveslro. Il nous a été impossible de découvrir aucune autorité confirmant un autre fait de semblable nature, raconté dabord par Vasari , et répété par d'autres écrivains. Suivant Vasarij le célèbre peintre Baccio délia Porta, connu plus tard sous le nom de fra Bartolommeo, se trouvait alors dans le couvent et se cacha par lâcheté. Ce récit nous semble peu vraisemblable : la résistance fut beaucoup moindre qu'on ne l'a dit ; la plupart des frères et un grand nombre de laïques restèrent désarmés , obéissant ainsi aux ordres de Savonarole ; Baccio délia Porta pouvait imiter cet exemple. Fra Salvestro, il est vrai, se cacha ; mais c'était seulement afin de n'être point fait prisonnier. Cependant, pour être impartial, nous devons ajouter que, d'après Tinterrogatoire des accusés, un des laïques se cacha aussi ; l'acte de Baccio délia Porta ne serait donc pas impossible à admettre; cependant, aucun des i)rocès ne le mentionne. Vasari, d'ailleurs, vécut beaucoup plus tard ; il n'était favorable ni à Saint-Marc, ni à Savonarole; il ne mérite, par conséquent, dans cetle circonstance , que peu de crédit. Nous inclinons à croire que son assertion est fausse. (Vasari, t. VII, p. 15i, édition Le Monnier.)

rôle et demanda humblement l'habit, qui kii fut accordé à l'instant môme (I).

Quelques amis conseillèrent à Savonarole de se faire descendre le long des murs du couvent et de s'évader, car il n'était pas probable que, une fois entré dans le Palais, le Prieur de Saint-Marc en sortît vivant. Le Frère paraissait irrésolu, et ne savait trop s'il devait accepter cet unique moyen de salut. Alors, fraMalatesta s'avança vers lui en disant : ce Le pasteur ne doit-il pas donner sa vie pour ses brebis? » Savonarole parut profondément ému par les paroles de fra Malatesta. 11 ne répondit point, mais il embrassa Malatesta et tous les autres religieux, puis se livra sans plus tarder, avec son fidèle et inséparable fra Domenico , entre les mains des massiers de la Seigneurie qui revenaient du Palais en «e moment (2). Il était déjà au milieu d'eux, quand il se retourna vers ses religieux pour leur dire : « Mes frères, souvenez-vous de ne pas vous décourager. L'œuvre du Seigneur progressera toujours, et ma mort ne fera que l'accélérer (3). » A peine les deux moines furent-ils descendus dans les

(1) Voir son interrogatoire dans l'Appendice de l'édition italienne.

(2) Burlamacchi, Yioli, Giornate,iouTnée I^t ; fra Benedetlo, Cedrus Libani. Ce dernier dit :

El sangue iusto. o criidel, non dovevi

Concederc aile genti scellerate,

Che d'esser niorto quel quasi'l vedevi.

Parte di Juda furno tua pedate...

« O cruel, tu ne devais pas livrer aux hommes pervers le sang innocent, car lu voyais que la mort de ce juste suivrait ta trahison -, tu as joué le rôle de Juda. »

(3) Burlamacchi, p. 143.

cluilri^N, que la foule se pressa autour d'eux en poussant des cris de joie féroces. Fra Benedelto^ qui avait suivi Savonarole et fra Domenico, ne put résister au déchirement de son cœur. Pleurant et sanglotant, il se fraya un passage à travers la multitude, et déclara qu'il voulait partager la captivité de son maître. Mais la multitude, ivre de fureur, ne l'écoula pas; el, tandis qu'un second flot de peuple transportait fra Girolanio et Ira Domenico sur la place de Saint-Marc, fra Benedetto , navré, désespéré, resta dans le couvent. Il nous raconte que l'on entendit des vociférations terribles; cliacnu crut que Savonarole venait d'être tué (1).

Il était huit heures du soir. Les massiers attachèrent Savonarole. La foule, qui s'épaississait autour de lui, ressemblait à une mer tumultueuse de casques, de cuirasses, d'épées et de lances, illuminés par les lueurs rougeàtres des lanternes et des torches. Les uns regardaient Savonarole avec des visages menaçants; les autres approchaientdeses yeux les tanternesetcriaienl : a Voilà la vraie lumière; » ils lui brûlaient la figure avec leurs torches, en disant : « Maintenant, donne nn tour de clefy^ : ils lui tordaient les doigts, le frappaient et l'insultaient, en s'écriant : « Prophétise qui l'a frappé. » Cette furie alla si loin, que les gardes, pour le sauver, durent le protéger de leurs armes et de leurs boucliers (2). Les

(1) Burlainacchi, fra Benedetio, etc.

(2) Fra Benedetio, après avoir décrit iniimlieusemenl celle scènr . termine ainsi :

Trerniia, incirca, fu lagran canaglia,

Clie menô via il pastor corn' un agnello, Per forza no, con persa lor battaglia.

« La canaille qui emmena le pasteur comme un agneau se coin[>os U

outrages qu'il eût à supporter durant le trajet sont plus faciles à imaginer qu'à décrire. La multitude cruelle ne cessa de le maltraiter que lorsqu'il fut entré dans le Palais. Au dernier moment encore , quand Savonarole allait franchir le seuil, on lui donna un coup de pied par derrière, en accompagnant des paroles suivantes cette brutalité : a Voilà le siège de ses prophéties. y> (1)

Les deux moines ayant été conduits devant le gonfalonier, celui-ci leur demanda s'ils persistaient à soutenir que leurs paroles vinssent de Dieu. Sur leur réponse affirmative, on leur "assigna deux prisons séparées. Celle de Savonarole, appelée VAlberglieftino , était une petite chambre située dans la tour du Palais et où jadis Corne de Médicis avait été prisonnier. Là, pour la première fois après toute une journée d'angoisses, le Prieur de Saint-Marc trouva un peu de repos. La même nuit, on arrêta son frère Albert, qui se trouvait par hasard à Florence, mais on le relâcha immédiatement. Enfin, le jour suivant, fra Salvestro sortit de sa cachette et fut aussitôt livré par Sacramoro à ses ennemis, qui, depuis l'aube, faisaient ripaille avec des mets délicats sur la pauvre table des religieux (2).

«lenviron 3,000 hommes ; elle ne 1 entraînait pas malgré lui , car, ayant perdu la bataille, il s'était livré lui-même, w {Cedrns lihani, cli. \.)

(1) Burlamacchi.

('.>) Burlamacchi, etc. Nous avons consulté, pour le récit des événements de cette journée, les écrits de Burlamacchi, de Pic , de Razzi, de Barsanti, et surtout le Cedrus Lihani de fra Benedetto, l'interrogatoire des accusés, les procès, les divers décrets de la Seigneurie et les Documents du P. Marchese. L'abondance des matériaux, au lieu de nous aider, a souvent rendu notre tâche plus difficile. Kcrivains 't accusés raconlent les mêmes faits, mais chacun les retrace d'une

La Seigneurie se hâta d'annoncer à Rome, à Milan, à Paris et aux autres cours ce qui était arrivé le soir du 8 avril , présentant les faits à sa façon d'après le caractère des gouvernements auxquels elle écrivait. Elle chargea l'ambassadeur florentin, accrédité auprès du pape, d'obtenir l'annulation générale de toutes les censures qu'elle pouvait avoir encourues, tant pour avoir toléré outre mesure les prédications de Savonarole, que pour avoir mis en prison des ecclésiastiques. Elle demandait en outre la permission de juger les frères de Saint-Marc, et sollicitait en même temps la conclusion de l'affaire relative à la dîme sur les biens ecclésiastiques. On peut s'imaginer avec quel empressement Alexandre YI répondit aux Seigneurs florentins. Il les appelait les vrais fils de la sainte Église, leur accordait, avec une absolution complète, toutes les autorisations désirées et toutes les bénédictions. Mais il recommandait avec instance à la Seigneurie de remettre les frères entre ses propres mains dès que ceuxci seraient jugés, afin qu'il leur fit subir la peine méritée. Quant à la dîme et à tout le reste, il prodiguait les plus belles promesses. De son côté, le duc de Milan envoya au gouvernement de Florence des lettres de félicitation : il voulait aider la République ,

façon différente, selon qu'il les a vus, selon qu'il se les rappelle, ou bien d'après ses propres convenances ; car les accusés trouvaient souvent leur avantage à dénaturer ou à atténuer leur participation aux épisodes de celte journée. Ce n'est que par l'examen scrupuleux, pénible et méticuleux des documents que nous sommes parvenu à com- I>ospr un récit des faits qui peut être regardé comme authentique , parce qu'il est uniquement fondé sur la confrontation consciencieuse des dépositions fiiites par les témoins oculaires.

la soutenir dans tous ses périls, et lui rendre Pise en peu de jours (i).

Cependant, les nouvelles les plus agréables aux ennemis de Savonarole vinrent d'où ceux-ci les attendaient le moins. Les dernières lettres de France racontaient comment, le 7 avril, le jour même où l'épreuve du feu devait avoir lieu à Florence, Charles VIII était mort à Amboise. Sa fin misérable confirma les prédictions de Savonarole, car le Frère avait annoncé maintes fois le sort réservé à ce monarque, qui avait abandonné l'œuvre du Seigneur. Frappé tout à coup d'une attaque d'apoplexie, le roi de France fut conduit dans un lieu rempli des plus dégoûtantes ordures (2), et c'est là que, déposé sur la paille, il rendit le dernier soupir. Jamais pourtant aucune prophétie ne s'était réalisée moins à propos et au milieu de circonstances plus fâcheuses pour le prophète lui-même. Savonarole perdait en la personne de Charles VlIIson suprêmeet sonplus solide appui; il le perdait, quand son propre salut ne pouvait dépendre que du souverain de la France; il le perdait au moment même où ce prince paraissait tourner de nouveau ses pensées vers les affaires de l'Italie et vers la réforme religieuse (3). Mais, nous l'avons déjà dit, Savonarole était entré dans une

(t) Nardi, p. 15i et^uiv.; Biirlamacchi ; P. Marchese, Locumenis XXV et XXX.

(2) Voir Commines, Mémoires, liv. VIII, ch. xviii. « Estoit le plus déshonneste lieu, car tout le monde y pissoit et estoit rompue à l'entrée. »

(3) Commines, Mémoires, liv. VIII, ch. xviii. Voir les paroles citées dans le chapitre vi de ce livre. Guasconi, en annonçant à Mazzinghi la mort de Charles VIII, disait aussi : « Et maintenant qu'il a témoigné l'intention de faire quelque chose, voilà qu'il meurt. » Voir la lettre de Guasconi dans linterrogatoire de Mazzinghi.

phase fatale; les événements et les hommes semblaient conspirer contre lui; le malheureux Frère n'avait plu> rien à espérer sur cette terre.

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