CHAPITRE IX
Savonarole est interrogé et mis a la torture. Les
MAGISTRATS DE LA RÉPUBLIQUE, APRÈS ATOIR REDIGE DEUX FAUX PROCÈS, >'E PEUVENT LE FAIRE PARAITRE COUPABLE.
Le jour qui suiville siège ducouvenl était le lundi saint, le premier de ces jours consacrés h la religion pendant lesquels le peuple se pressait d'ordinaire avec un redoublement d'enthousiasme autour de Savonarole, parce que 1 eloauence du Frère devenait alors plus fervente encore que de coutume. Mais les temps avaient changé : Savonarole était en prison, au pouvoir de ses ennemis. Dans le palais miblic, on remarquait une incroyable activité, des allées et venues continuelles de massiers et de soldats qui, au nomdesmagistrats, citaient devant la Seigneurie les principaux partisans de Savonarole et du gouvernement populaire. Quelques-uns, malgré les prohibitions ornieUes réussirent à s'échapper de la ville. D'autres n hésitèrent pa. à se présenter. Outre le Prieur de Saint-Marc et ses deux compagnons fra Domenico et fra Salvestro, dixsept personnes, tant laïques que moines, qui avaient pris part à la défense du couvent ou qui étalent connues comme les plus intimes amis du Frère , furent mises eu prison (I). Saint-Marc , après avoir été saccagé, fut minu-
(0 Voir leur procos dans 1 Appendice ,1c l'é.liti..n ilalicu.e.
tieiisement fouillé; on chercha dans les moindres coins. La cellule de Savonarole en particulier fut l'objet des plus minutieusesperquisitions;onespérait y trouver des papiers pouvant servir à l'instruction du procès par lequel on voulait perdre le réformateur. Pendantce temps, les moines s'étaient retirés dans l'infirmerie. Là, ils avaient assisté leurs moribonds et leurs blessés ainsi que ceux de Tennemi; puis ils s'étaient mis à prier avec ferveur devant un autel improvisé, tandis que les Compagnacci, après avoir rassemblé toutes les armes découvertes dans le couvent ou dans l'église , les plaçaient sur un char, les portaient à travers la ville et les mon- Iraient tout ensanglantées au peuple, en criant : c. Voilà les vertus de Saint-Marc, voilà les miracles du Frère et l'amour qu'il avait pour le peuple de Florence (1). »
Ces artifices ne manquèrent pas de produire un grand effet sur l'esprit d'une multitude qui se regardait comme trompée et mystifiée, parce qu'elle n'avait vu aucun miracle, ni le jour de l'épreuve du feu, ni le jour où le couvent avait été assiégé. La Seigneurie, profitant des circonstances, mit en œuvre tous les moyens qui pouvaient la conduire à ses fins. Elle convoqua immédiatement une Pratica qu'elle interrogea sur la marche à suivre dans le procès, etelle montra clairementpar son langage qu'elle était résolue, non-seulement à violer la promesse déjà donnée de remettre en liberté Savonarole sain et sauf, mais à ne point tenir compte des usages et des lois de la République.
Le Seigneurie commença par demander « si les trois religieux, dont elle s'était emparée pour l'honneur de la
(I; Burlamacchi, p. 144 et 1^5.
République, devaient être jugés à Florence ou livrés au souverain pontife, qui les réclamait (1). » Elle décrivit avec complaisance les promesses qu'elle avait reçues, et insista sur les espérances que la République était en droit de concevoir à l'occasion de cet emprisonnement. Enfin, elle interrogea l'assemblée sur ce qu'il y avait à faire par rapport aux Dix de la liberté et aux Huit de garde alors en fonctions. C'est à ces derniers magistrats que, d'après les lois, il appartenait de juger les causes politiques (2). Aussi la Seigneurie voulait-elle s'assurer de leur complicité en décrétant de nouvelles élections avant le temps légal; la réalisation de cet expédient pouvait seule permettre aux Seigneurs de procéder selon leurs caprices. Nous ne savons pas avec précision ce qu'on répondit dans la Pratica : tous les discours ont été en grande partie perdus, excepté celui de Vespucci, qui nous est parvenu presque intact. En d494, nous avons vu Yespucci s'opposer au parti populaire et favoriser le gour vernement aristocratique ; en 1495, nous l'avons trouvé soutenant la loi trop démocratique des six fèves ; plus lard, il fut l'avocat des cinq citoyens qui avaient conspiré en faveur des Médicis ; maintenant, il est des premiers à élever la voix contre Savonarole. Prenant la parole au nom des jurisconsultes, il conseille « que le frère Jérôme soit interrogé par des hommes expérimentés; que, le procès une fois terminé, on n'en publie pas entièrement les actes, mais seulement des fragments choisis par la Seigneurie. 11 ne faut pas envoyer Savonarole à Rome; il faut écrire au pape que le
(1) Voir les Frammenti di Praliche cités plus haut.
C?) Légalement, ce sont les Huit qui auraient dû juger Savonarole-
— 3(iG —
Frère sera tenu sous bonne garde. En ce qui concerne les Dix , quelques personnes pensent qu'il est opportun <le procéder à de nouvelles élections, d'autres voudraient que de nouveaux membres fussent adjoints aux anciens jusqu'au terme légal. Quant aux Huit, on fait observer que la durée de leurs fonctions approche déjà de sa fin (I). » Presque tout le monde adopta l'opinion de Vespucci (2); seulement, quelques citoyens ajoutèrent (( que, si l'élection ne réussissait pas au gré de la Seigneurie, on devait autoriser celle-ci à en ordonner une autre (3). »
En un mot;, la Prafica accordait à la Seigneurie le droit absolu de faire et de défaire. Le parti des Piagnoni était comme annulé; les Arrabbiati étaient maîtres de la ville, et la Seigneurie pouvait impunément tout oser. C'est elle en effet qui créa les nouveaux membres du tribunal des Dix et; du tribunal des Huit et qui les fit siéger avec les anciens membres. Le 11 avril, elle institua une commission extraordinaire de dix-sept examinateurs (4), chargée expressément d'instruire le procès des trois frères, en se servant de la torture et de tous les moyens nécessaires pour atteindre son but. Si l'on veut avoir une idée de la justice et de
(1) Les fonclimis des Huit expiraient à la fin de ce même mois d'avril . celles des Dix devaient durer encore deux mois.
(2) C'est, du moins, ce qui semble ressortir du Fraimnento di Pra- //ca que nous avons eu sous les yeux.
(3) \(j\v \iA\vi\\\ii?, Framme)iii di Pratiche celui du 9 avril 1498.
(4) Voir le décret du 11 avril 1498. Les écrivains ne sont pas d'accord sur le nombre des examinateurs : selon Nardi, il s'élevait ;\ douze, selon Pie à quinze, selon Burlarnacchi à seize. Nous avons adopté le chiffre indiqué parle décret authentique de la Seigneurie. Archivio deUe Biformaijioni )
l'impartialité qui présidèrent à ces procès, il suffit de lire les noms des personnages qui composaient la commission. On remarquait parmi eux le même Piero degli Alberti qui, le jour de l'épreuve du feu, avait favorisé les intrigues des franciscains contre Savonarole avec un acharnement audacieux et effronté. A côté de Piero degli Alberti, on remarquait également Doffo Spini, le chef des Compagnacci , l'auteur principal des pièges perfidement tendus au Prieur de Saint-Marc^ l'agent infatigable qui avait excité et dirigé les soulèvements de la multitude le jour de l'Ascension ainsi que pendant l'épreuve du feu et le siège du couvent. C'est Doffo Spini qui, au moyen de ses sicaires, avait attenté maintes fois à la vie du malheureux moine et qui, de ses propres mains, avait essayé de l'assassiner dans les rues de Florence, dans l'église et dans la chaire même. Cet homme était devenu membre du tribunal des Huit et faisait partie de la commission ; c'est à lui qu'était surtout confié le soin de conduire le procès et de prononcer la sentence. Sa personne n'était que trop connue de Savonarole : celui-ci avait vu souvent Doffo Spini, les yeux étincelants du désir de la vengeance , la main sur la garde de son poignard déjà presque dégainé, chercher à s'ouvrir m passage à travers ce cercle infranchissable d'amis dévoués qui exposaient héroïquement leur vie pour la défense de leur maître. Et voilà qu'il le voyait revêtu de la robe du magistrat et transformé en juge. Aussi comprit-il tout de suite avec quelle humanité on procéderait à son interrogatoire , avec quelle honnêteté le jugement serait rendu. Dès le principe la violation de la justice et des lois fut si manifeste, qu'un des examinateurs se démit de ses fonctions en disant
avec indignation u qu'il ne voulait pas participer à cet homicide (1) ».
La commission ne fut complètement organisée que le 11 avril, et les deux chanoines florentins qui y prirent part sur l'ordre du pape ne purent recevoir de Rome leur mandat avant le 14 (2). Néanmoins, comme nous l'avons déjà vu, Savonarole fut interrogé pendant la nuit même du 8, quelques heures après son arrestation, c'est-à-dire quand les examinateurs n'étaient pas tous nommés.
Dans ce premier interrogatoire, il confirma sa doctrine sur tous les points. A ceux qui lui demandaient d'autres réponses , il répétait : « Vous tentez le Seigneur (3). » Au commencement, on lui fit écrire ses déclarations ; mais elles démontrèrent si clairement son innocence, qu'il fallut aussitôt détruire les pièces et renoncer à l'idée d'avoir, conformément aux prescriptions juridiques, des aveux écrits de sa propre main. Ces quelques feuilles, irrévocablement perdues (4), pourraient seules être regardées comme la confession sincère de Savonarole, car, ainsi que nous le verrons, il ne lui fut plus permis d'écrire lui-même durant tout son interrogatoire (5).
(1) Durlamacchi raconte le fait et attribue ces paroles à Francesco degli Albizzi ; mais il s'est trompé, car nous trouvons le nom de ce personnage en tête du procès imprimé, tandis qne le nom de Bartolo dei Zati, mentionné dans la commission formée le 11 avril, ne se rencontre pas dans le procès, où les examinateurs sont réduits à seize, de dix-sei»t qu'ils étaient .
(2)Burlamacchi, Pic, Barsanti, etc.
(3) Ibidem.
(4) Burlamaccbi, Pic, Barsanti, Fra Benedetto, Violi, etc.
(5) L'assertion de quel<iues auteurs, affirmant que Savonarole
Pendant celle première journée, le désordre élait tel dans le Palais , qu'il fallut s'abstenir de continuer la procédure conlre Savonarole. Le lendemain, on conduisit le Frère dans la salle supérieure du Bargello, où, après un interrogatoire accompagné de menaces et d'outrages, il fut attaché à une corde pour subir l'estrapade. Voici en quoi consistait le supplice : lorsque le patient était hissé à une grande hauleur, on le laissait retomber avec une épouvantable rapidité; la corde s'arrêtant tout d'un coup, les bras du patient, lancés en arrière, décrivaient un demi-cercle, les muscles se déchiraient, et tous les membres tremblaient de douleur. L'estrapade, donnée légèrement, n'était pas la plus cruelle des tortures; mais on pouvait aussi l'appliquer de façon à rompre les nerfs les plus durs , à briser le courage le plus ferme. Quand elle était trop prolongée, elle entraînait à coup sûr le délire et la mort. Amener un accusé à confesser tout ce que l'on voulait n'était donc qu'une question de temps. Savonarole, d'ailleurs , avait eu , dès sa jeunesse, un tempérament délicat et sensible. Les privations incessantes, les longues veilles, huit années de prédications l'avaient rendu si étrangement susceptible et nerveux, que sa vie était, on peut le dire, une souffrance incessante et semblait uniquement soutenue par la force de sa volonté. Tout ce qu'il avait enduré depuis plusieurs jours, les périls qu'il avait courus, les affronts qu'il avait subis, le chagrin de se voir abandonné de tout le monde, n'avaient pas peu exalté cette sensibilité maladive. Et c'est dans un pareil état
écrivit lui-même tout ce que renferme son procès est Jonc une pure hypothèse.
qiril était impitoyablement soumis à la torture I Aussi oommença-t-il bientôt à perdre connaissance; ses réponses n'eurent plus aucun sens (i), et, comme s'il eût désespéré de lui-même, il cria d'une voix à émouvoir les pierres, mais non ses juges : Toile, toile, Domine, animam meam (^). On peut regretter qu'il ne soit pas mort en cet instant. Sa mémoire n'aurait pas été en butte à tant de nouvelles calomnies, son cœur n'aurait pas souffert une série sans fin de nouvelles angoisses.
Quand les juges s'aperçurent que, pour le moment, on ne pouvait plus rien tirer de réponses aussi vagues, ils mirent fin au supplice et renvoyèrent Savonarole en prison. Alors, le Frère s'agenouillla et pria pour ses bourreaux : a 0 Seigneur, ils ne savent ce qu'ils font (3) ! » Le lendemain, 11 avril , la commission était formée , et l'on s'occupa enfin de rédiger le procès qui a fait naître des opinions si diverses, si contradictoires sur le compte de Savonarole, et qui a rendu si laborieux le discernement entre le vrai et le faux , le vrai et le faux s'y trouvant mêlés de telle sorte, qu'il est parfois également difficile de croire et de ne pas croire.
Nous ne saurions dire combien de fois Savonarole fut soumis à la torture; mais ce qui est certain, c'est que les différentes phases du procès ne durèrent pas moins d'un mois et que les tourments endurés par le Prieur de Saint-Marc furent longs, incessants et cruels. Un
(1) « Invenlum est, ilcm, in poslerioribus confessionum libellis obleslatum, se vi tornientorum multa dixisse, et abalienari animo cum torqueretur. » Pic, p. 83. Dans le procès même, il y en a diverses preuves.
(2) Burlamacchi, p. 145-1 16; Pic, p. 77; Barsanti, p. 315. ^3) Pic, Burlamarclii. B.irsaiiti.
témoin oculaire affirmait avoir vu donner au Frère quatorze traits d'estrapade en un seul jour (1). Tandis que le malheureux moine était suspendu à la corde, ajoutent Pic et Burlamacchi, on approchait de ses pieds des charbons ardents (2); puis on l'interrogeait de nouveau, et l'on osait écrire dans le procès : Il a confessé « son crime spontanément, sans que son corps ait été entamé par la torture. ^)
Que Savonarole n'ait pas toujours résisté à la question, c'est ce qui est affirmé partant d'écrivains, qu'il faut bien l'admettre, quoi qu'un grand nombre de ses partisans soutiennentle contraire. Lanature même deschoses, plus encore que le témoignage des écrivains, nous fait croire à des aveux de sa part. Où et comment ce pauvre religieux, dont les nerfs étaient d'une susceptibilité et d'une délicatesse telles, qu'aux premières secousses de la corde il tombait dans le délire, aurait-il trouvé assez de force pour braver ces tourments atroces et prolongés? Le bourreau lui-même déclarait n'avoir jamais vu d'homme sur lequel la torture produisît un effet aussi prompt, aussi douloureux (3). A la vérité, si Savonarole, dont les membres étaient rompus, dont l'esprit était brisé , fût alors remonté en chaire, il eût repris possession de lui-même en présence du peuple ; sous l'influence de ces mille regards bienveillants et attentifs , il eût reconquis immédiatement assez d'énergie pour soutenir tous les points de sa doctrine, quand môme sa dernière parole eût dû lui coûter son dernier souffle. Mais en
( 1^ Lorenzo Violi, Glonwta VT. Voir l'Appendice derédilionilalienne,
(2) Burlamacdii, Pic, etc.
^3 Burlamacchi, p. 145-146; Pic, p. 26.
face des visages impassibles de ses ennemis, qui ne l'écoutaient pas, qui ne le comprenaient pas et qui ne pensaient qu'à le mettre de nouveau à la torture, le Frère, déjà en proie au délire , pouvait-il garder sa présence d'esprit, se rappeler, expliquer et défendre ses visions et ses prophéties? Rendre responsable de toutes ses paroles un homme qui ne se comprenait plus luimême, n'était-ce pas une criante injustice?
Pour Savonarole, ce fut sans doute un moment de suprême angoisse et peut-être le plus terrible de toute sa vie, que celui où, après avoir subi une première fois la torture, il fut ramené dans la prison de VAlberghettino. Là, en face de sa conscience, il reconnut qu'il était incapable de résister aux tourments, qu'attaché à la corde il perdait à l'instant la liberté de ^on intelligence et qu'on pouvait lui arracher sans peine toutes les réponses qu'on voulait. A quelle résolution allait-il donc s'arrêter? Puisque la torture était plus forte que lui, il était bien obligé de céder sur certains points; mais quels seraient ces points? L'inlerrogatoire devait avoir lieu sur la religion , sur la politique, sur la prophétie. Céder sur la religion, Savonarole n'y voulait même pas songer; mieux valait mourir mille fois. Céder sur la politique, c'eût été une lâcheté, car une telle conduite eût compromis la cause de tout le peuple et celle de la liberté. Puisqu'il fallait céder sur quelques questions, il ne restait que la prophétie et les visions.
Nous avons déjà vu comment la foi aux prophéties avait inspiré à Savonarole une foule de sophismes où il est très-difficile de le suivre. Bri^é par les souffrances de la première torture , humilié par la faiblesse de ses nerfs, il s'abandonna plus que jamais, dans la solitude
de la prison, aux divagations de son esprit. Les raisonnements qu'il fit alors sont indiqués en grande partie par Pic et par Burlamacchi ; cependant, ils sont décrits avec beaucoup plus de détails par Yioli et parfra Benedetto, qui consacrèrent la moitié de leur vie à examiner et à expliquer le procès. Ces deux disciples du Prieur de Saint-Marc s'étaient tellement pénétrés des idées et même des'sophismes de leur maître, que Ton croit très-souvent l'entendre parler par leur bouche. Ce qu'ils disent s'accorde d'ailleurs non-seulement avec les principes et avec toute la vie de Savonarole, mais avec ses paroles mêmes, de sorte qu'ils méritent une confiance absolue.
Le Frère se rappela d'abord quelques passages de saint Thomas, dans lesquels il est dit que nous ne sommes pas tenus de déclarer la vérité tout entière devant des juges pervers. Il repassa la Bible en esprit, et trouva qu'Amos, Michée, Zacharie, saint Jean Baptiste, avaient quelquefois nié qu'ils fussent prophètes et avaient fait des réponses douteuses. Il se souvint que Jésus-Christ avait agi de la même façon. Pourquoi ne pouvait-il pas imiter de pareils exemples (i)? Et ce raisonnement, il ne le fit point alors pour la première fois. Très-souvent, après avoir prophétisé en chaire, il s'écriait : « Je ne suis ni prophète, ni fils de prophète; je n'ai jamais soutenu que je fusse prophète. Puis, quand il voulait, le jour
(1) Les plus fidèles disciples de Savonarole, ceux qui étaient le mieux en élal de connaître sa doctrine, ont écrit sur ce sujet des volumes entiers. Voir Pic, ch. XYII; fra Benedetto, Vulnera diUgentis, livre II, cli. XXI et passim. Le livre III du Vulnera diligentis, tout à fait inconnu et trouvé par nous dans la bibliothèque lUccardi, examine longuement la même question. Lorenzo Violi {Vile Journée) en parle aussi avec de minutieux détails. Voir l'Appendice de rédilion italienne.
suivant, expliquer ses contradictions , il entrait dans un dédale d'interprétations allégoriques et de sophismes dont l'intelligence échappait à tout le monde. Nous devons donc nous attendre à trouver pendant le procès le môme homme avec les mêmes contradictions. Toujours obscur en matière de prophéties, toujours passionné pour les allégories, il exagéra, on peut se l'imaginer, cette tendance naturelle, lorsqu'il eut résolu d'être vague et ambigu afin de déconcerter ses juges.
Il faut d'ailleurs considérer que la fermeté de caractère et l'héroïsme des grands hommes viennent seulement de la foi et de la conscience qu'ils ont de la vérité. Or, nous avons vu que les visions et les prophéties de Savonarole étaient surtout l'effet du fanatisme, fanatisme sincère, mais incontestable. Comment donc aurait-il eu la force de les soutenir en face de la torture qui lui faisait perdre l'esprit, quand ses idées n'avaient pour fondement que la superstition et les sophismes? C'était là le côté faible de la vie et du caractère de Savonarole ; ce fut le point sur lequel les examinateurs insistèrent le plus à l'aide de la question; et ce fut, il faut l'avouer, la partie de son procès la moins glorieuse pour lui. Il accumulait les contradictions; il niait ce qu'il avait affirmé, ne pouvant parler clairement d'un sujet où il ne voyait pas clairement lui-même. S'il ne parvint pas à se montrer inébranlable, c'est qu'il était vacillant, c'est qu'il était la victime malheureuse de ses hallucinations. Doit-on donc exiger de lui l'héroïsme en pareille matière?
Néanmoins, la Seigneurie, après avoir détruit la confession autographe de Savonarole, après avoir interrogé le patient au moyen de la torture, était très-mécontente
des réponses du Frère et ne savait quel parti prendre. Fabriquer un procès complètement faux n'était pas chose facile, car tous les examinateurs ne s'y seraient'pas prêtés; et, en outre, si l'affaire venait à être ébruitée, elle pouvait avoir des conséquences désagréables et dangereuses. Déjà le peuple commençait à murmurer de cette lenteur, et les Seigneurs se plaignaient ouvertem.ent des difficultés qu'ils rencontraient (1). Ce fut alors que messire Ceccone, notaire florentin, entendant parler de ces embarras par l'un des examinateurs, s'écria avec un sourire impudent : a Quand il n'existe aucun motif de condamnation, il faut en créer un. » Et il ajouta qu'il se faisait fort de mènera bonne fin l'entreprise.
Ceccone , à l'origine, avait appartenu au parti des Mé-dicis et avait trempé dans la conjuration de Pierre. Après la découverte de cette conjuration, il chercha un refuge à Saint-Marc, où il trouva protection et salut. Il feignit alors de se convertir. Il assistait tous les jours au sermon et affichait les sentiments d'un Piagnone, ce qui ne l'empêchait pas de continuer à faire le métier d'espion pour le compte du duc de Milan, auquel il adressait chaque jour une lettre chiffrée, lui racontant tout ce qui se passait à Florence (2). Tel fut son genre de vie jusqu'à l'arrestation du Frère. Alors, il se déclara de nouveau l'ennemi de Savonarole, et offrit de rédiger le faux procès au moyen d'altérations légères, mais sus-
(1) Butlamacclii, Pic, etc.
(2) Burlamacchi, p. 1 j7 ; fra Benedctto, Vulnera diligeutls, livre II, cil. XX. Ceccone pourrait bien être Vcnni secret dont Franche<1ino et les autres espions de Louis te More parlent dans leurs nombreuses lettres. Quelques-unes de ces lettres sont reproduites dans l'Appendice de l'édition italienne.
ceplibles de donner lieu à une condamnalion. L'offre fut acceptée, et l'on promit au faussaire quatre cents ducats. Ceccone, cependant, n'aurait pas dû légalement servir de secrétaire à la Commission, puisqu'il n'était pas le notaire de la Seigneurie (1).
Les réponses que la torture arrachait à Savonarole furent donc dénaturées. Quelquefois on changeait un oui en non , ou réciproquement ; quelquefois on omettait de longues périodes tout entières. On intercalait sans cesse des phrases comme celles-ci : « Voilà quelle fut mon hypocrisie, quel fut mon orgueil, je n'agissais qu'en vue de la gloire mondaine.» Les examinateurs eux-mêmes et le notaire avouèrent plus tard ces falsifications (2). D'ailleurs, en lisant le procès, on remarque aisément de nombreuses lacunes, et les pas-
(1) Violi et fra Benedetto parient avec indignalion de celle violation des lois.
(2) Voici comment Nardi s'exprime à ce propos [Storia di Firenze) : « Afin que ma conscience ne m'accuse pas d'avoir tu une vérilé, je suis forcé de dire ce que me raconta un citoyen noble et haut placé qui fut un des examinateurs des trois moines, et qui avait été choisi pour cette fonction à cause de sa haine acharnée contre eux. Lorsqu'il eut été banni avec beaucoup d'autres citoyens après le retour des Médicis, j'allai le voir à la campagne, et comme je lui demandais, pendant la conversation, de me révéler la vérité par rapport au procès, il me répondit ingénument , en présence de sa femme , que dans le procès du frère Jérôme, ;jou/' atteindre le but désiré, on avait supprime certaines choses et ajouté certaines autres. Telles furent les paroles formelles de sa réponse ; j'ignore si elles sont conformes à la vérité, je me borne à les rapporter tidèlement. >• Voir Burlamacchi, Violi, Pic, etc. Autant que [«ossible, nous avons toujours suivi, dans le cours de notre récit , le témoignage des auteurs contemporains et des actes les plus authentiques; dans ce chapitre, nous avons été particulièrement scrupuleux, et nous assurons le lecteur que presque toutes nos phrases reposent sur un document original.
sages ajoutés ne peuvent rester inaperçus, car ils sont souvent en contradiction avec le sens et les tournures des phrases dans lesquelles ils sont insérés. On voit clairement que les examinateurs, convaincus qu'ils ne parviendraient, ni par les menaces, ni par la torture, ni par la multiplicité des falsifications, à établir la culpabilité de l'accusé, se sont efforcés du^ moins de lui enlever l'estime et l'admiration de ses partisans.
Nous avons déjà dit que les principales questions soulevées dans le procès se rapportaient à la prophétie, à la religion, à la politique, et que la prophétie était le point faible sur lequel Savonarole n'eut pas la force de se défendre quand il fut mis à la la torture. Il croyait sincèrement être prophète ; seulement, sa foi sous ce rapport était très- différente de la foi que lui inspiraient le vrai, la religion et la liberté. Sa foi politique et religieuse lui donnait l'héroïsme du martyre. Quant à sa foi aux inspirations prophétiques, elle était comme un songe superstitieux et confus ; il ne pouvait s'en délivrer dans les moments de méditation exaltée ou de surexcitation oratoire, alors que les regards bienveillants de la multitude enflammaient son imagination; mais le songe s'évanouissait devant la terrible réalité de l'heure suprême. Savonarole en gémissait lui-même , pendant sa captivité : « 0 Seigneur, s'écriait-il, Seigneur tu m'as enlevé l'esprit de prophétie ! » (1).
Néanmoins, quand il fut interrogé sur ce sujet pour la première fois, en présence de toute la commission, il soutint que ses visions étaient vraies , parla d'un ange qui lui apparaissait sous la forme d'un enfant à la voix
(1) Nous le verrons plus loin répéter les mêmes paroles.
divine el qui s'eulrelenait avec lui ; puis il termina eu disant : « Laissez k\ mes visions ; car, si elles viennent de Dieu, vous en aurez la preuve manifeste; si elles viennent de l'homme, elles resteront sans effet. Peu importe à l'État que je sois ou que je ne sois pas prophète, et personne n'a le droit de condamner ou de juger le>; intentions d'autrui (I). » Mais ayant été mis de nouveau à la torture, il nia qu'il fut prophète, pour affirmer ensuite ses lumières prophétiques. Torturé encore, il enveloppa sa pensée dans des 'allégories et des réponses équivoques, qui, dénaturées continuellement par le notaire, formèrent un ensemble tellement confus, qu'en maint endroit on n'y peut rien comprendre. A peine, cependant, les juges cessaient-ils d'interroger le Prieur de Saint-Marc sur ses visions, que le martyr de la religion et de la liberté commençait à parler avec héroïsme.
Quand Savonarole, dans la seconde partie du procès, eut à défendre son œuvre, il se montra digne de lui-même, et la torture le trouva inébranlable. Il répéta ouvertement que l'Église devait être châtiée, puis renouvelée, u Afin d'arriver à mon but, disait-il, je révélais aux chrétiens, du haut de la chaire , les abominations qui se commettent à Rome, et j'exhortais les fidèles à convoquer un concile. J'espérais que ce concile, une fois réuni, déposerait bon nombre de prélats el le pape lui-même. J'aurais cherché à faire partie de l'assemblée pour y prêcher et pour y accomplir des choses qui m'auraient couvert de gloire. »
(1) Ce fragment fut complètement omis dans le procès imprimé ; mais il se trouvait dans la première ébauche , qui tomba sous les yeux de Violi. Voir dans l'Appendice de l'édition ilalieiine le fragment de la VIl^ Journée.
Et continuant sur ce ton , Savonarole s'écria plus d'une fois. ((Oui, j'avais à cœur la réalisation de grandes choses en Italie et hors de l'Italie. » On lui demanda s'il avait pensé à se faire pape : (( Non , répondit-il , car si j'avais conduit mon œuvre à bonne fin, j'aurais cru être plus qu'un cardinal ou qu'un pape. (1). » Lorsqu'on rencontre de telles paroles dans un procès aussi indignement falsifié que le fut celui du Frère par Ceccone, peut-on douter encore que Savonarole ait su soutenir avec courage, avec intrépidité, ses idées religieuses?
Il montra la même énergie lorsqu'on l'interrogea sur la politique. Les adjonctions et les falsifications ne parviennent pas à cacher les réponses explicites du Prieur de Saint-Marc. Il repoussa plusieurs fois avec un accent indigné l'accusation de s'être fait révéler les secrets de l'État au moyen de la confession, et d'avoir tenu des conciliabules politiques. Il n'avait favorisé personne; il n'avait nui à qui que ce fut ; il avait parlé des affaires publiques en général, laissant le soin des détails à Valori, à Soderini et à d'autres hommes plus pratiques que lui. ce Mon but était seulement d'encourager le gouvernement libre et les lois capables de l'améliorer. » Il indiqua quelques-unes des principales lois qu'il avait proposées, ou qu'il avait l'intention de proposer plus tard, comme la loi sur le gonfalonnier à vie. Remarquons aussi le passage oii il raconte comment, ayant craint que plusieurs de ses amis les plus dévoués ne voulussent se réunir pour concentrer entre leurs mains le gouvernement, il se mit tout de suite à prêcher contre la tyrannie et contre les constitutions oligarchi-
(1) Voir le procès dans l'Appendice de l'édition italienne.
ques, ((afin que, par amour ou par force, ses amis restassent fidèles au gouvernement populaire. » Quand la liberté était en jeu, il mettait de côté ses affections personnelles, et il ne pardonnait pas même à ses plus chers, à ses plus fidèles partisans. C'est ce qui ressort avec évidence du procès que Ceccone rédigea pour la perte de Savonarole.
Après avoir employé la torture pendant onze jours, on mit fin à l'interrogatoire. Mais le résultat de cet interrogatoire, malgré les illégalités, les falsifications et les peifidies, ne répondit point aux desseins de la Seigneurie. Celle-ci ne dissimula pas son mécontentement. En écrivant au pape qui se plaignait des lenteurs du procès , elle était forcée de dire : « Nous avons affaire à un homme dont le corps est très-patient, dont l'intelligence est pénétrante, qui a endurci son âme contre les tourments, qui a enveloppé la vérité de ténèbres, et qui semble avoir résolu d'acquérir auprès de la postérité un nom immortel, soit par un simulacre de sainteté, soit par son courage à braver la prison et la mort. Les interrogatoires incessants et prolongés ont tout au plus réussi, avec l'emploi de la force, à lui arracher quelques aveux, qu'il voulait encore retenir, quand les replis mômes de son âme se dévoilaient pour ainsi dire à nos regards (1). »
(1) <« Nobis fuit ciirn liomiiie patientissimi corporis et sagacissimi aniini, qui contra tornienta aniraum obdurassot, et veritalem multis tenebris continue involveret ; quique videretur ad hoc eo consilio accessisse. ut aut simulata sanctitate aeternum sibi nomen apud homines parerel, aut in carcerem et in morteni iret : multaque et assidua quœstione, multis diebus, per vim, vix pauca extorsimus ; quœ nunc celare animus erat, donec ouinia nobis paterent sui aninii iuvolucra. »
Dans tout le cours de ce procès, nous trouvons en Savonarole le même homme que nous avons connu jusqu'à présent. Il y a en lui un singulier mélange de génie et de superstition , de raisonnements élevés et de sophismes triviaux, d'héroïsme sublime et parfois de faiblesse inattendue. Au fond, le caractère dû Prieur de Saint-Marc ne cesse pas d'être noble, généreux et fort. Tantôt le Frère affirme qu'il possède les lumières prophétiques, tantôt il le nie ; mais quand on l'interroge sur des sujets où son esprit et son cœur voient clair, il devient tout à coup invincible. Les menaces , les promesses, la torture donnée et répétée n'ont plus de prise sur lui ; sa volonté demeure ferme et inébranlable jusque dans le délire. La Seigneurie devait donc être fort peu satisfaite de ce procès; elle constatait avec douleur et dépit que, malgré la torture et les falsifications, Savonarole paraissait toujours innocent. Un seul avantage semblait devoir résulter de ce qu'on avait fait, celui de discréditer le Frère auprès de ses partisans, et ce n'était pas peu de chose. Une fois que celui-ci aurait perdu la faveur popu-
P. Marchese, Doc. XXXIV. Il est certain que la Seigneurie mentait quand elle disait que le corps de Savonarole supportait facilement la souffrance ; mais il est singulier que le P. Marchese s'irrite contre les auteurs de cette lettre et la trouve injurieuse pour Savonarole, car elle contient un témoignage éclatant en sa faveur et elle honore sa mémoire auprès de la postérité. Il faut remarquer ici que certains admirateurs de Savonarole lui ont fait quelquefois, par excès de zèle, plus de tort que ses ennemis mêmes. Nardi, par exemple , bien qu'il s'avoue, à plusieurs reprises , mal informé relativement au procès de Savonarole, a cru pouvoir affirmer que les tourments furent légers ; et, à sa suite, une foule d'historiens ont réi)été la même assertion, sans observer que tous les biographes, que les chroniqueurs, que les écrivains contemporains, et que la Seigneurie elle-même attestent le contraire. '
laire, on pourrait se risquer à le condamner, sans tenir l'ompte des lois ni de la justice.
Mais auparavant il était indispensable d'obtenir ba signature au bas du procès, car ses réponses n'étaient pas écrites de sa main, ainsi que les lois l'auraient voulu. Il fallait donc lui persuader de consentir à cette exigence. On ne saurait dire avec précision comment fut conduite cette affaire. Les examinateurs aflirment avoir mis deux jours à convaincre l'accusé « par des paroles et des exhortations humaines (1). » Or, chacun peut se représenter quelle était leur humanité. Burlamacchi assure qu'on lut à Savonarole un procès (2) et qu'on lui en fit signer un autre, ce qui paraît vraisemblable d'après les discours tenus par les juges eux-mêmes et par le notaire. Ceccone, après avoir jeté sur le papier une première ébauche où les réponses de Savonarole étaient déjà falsifiées, rédigea un autre acte avec des omissions et des adjonctions nouvelles. Selon toute probabilité, on lut à l'accusé la première ébauche et l'on présenta à sa signature la seconde rédaction, c'est-à-dire le procès qui fut plus tard imprimé. Néanmoins, les différences entre ces deux pièces, différences nombreuses et graves, ne portaient pas sur la substance des déclarations de Savonarole, comme il est facile de s'en convaincre en consultant Yioli,qui a
(1 Voir le [)iocès.
(2; Dans le procès, on voudiail faire croire que Savonarole avait lu ce qu'il signa ; mais les biographes et les signatures (.les témoins prouvent le contraire. Atlimari, un des témoin^ , écrivit à côté de Sa propre signature les mots suivants : « Lectis sibi suprascriptis n, etc.
transcrit la plus grande partie des deux pièces (1). Le 19 avril, en présence de huit témoins, parmi lesquels il y avait six frères de Saint-Marc, Savonarole signa donc un procès qui , sans doute, ne compromettait pas le fond de sa doctrine, mais qu'il aurait mieux fait de déchirer. Cependant^ en enveloppant sa pensée de formes allégoriques, il crut avoir sauvegardé complètement sa dignité et sa conscience. Nous le répétons une dernière fois, Savonarole ne pensait pas être dans la condition des autres hommes : convaincu qu'il possédait des dons surnaturels, il s'imaginait ne devoir pas parler le langage ordinaire et n'être pas tenu de dire toute sa pensée, parce que le vulgaire ne l'aurait pas comprise et que le langage symbolique suffisait aux fidèles. Ce système, qu'il suivit pendant sa vie entière et que reproduisent ses sermons, ses écrits, ses discours familiers, il ne voulut pas s'en départir durant son procès. Si l'on désire se faire une idée de cette langue mystique, il faut lire les sermons où Savonarole se commente lui-même; il faut lire les écrits de ses disciples et principalement les explications de fra Benedetto relatives au procès de son maître , et l'on verra que très-souvent les mots ont un sens contraire à leur signification littérale (2).
On raconte qu'après la lecture du procès le notaire lit à Savonarole cette question : <c Ce qui est écrit est-il vrai? 1) A cette demande, le Frère répondit : a Ce que j'ai
(1) Voir dans l'Appendice de lédilion ilalieime la TT Journée de Violi, document très-précieux pour bien juger le procès.
(2) Voir Vulnera Diligent is, livre II, ch. xvi et suiv., où fra Benedetto parle du procès avec de grands détails. Voir aussi la troisième partie du même ouvrage ; elle traite presque exclusivement du procès.
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écrit est vrai ; » se servant ainsi d'un artifice de langage que fra Benedetto, Burlamacchi et Pic admirent et trouvent semblable aux réponses de Jésus-Christ à ses juges. Mais laissons de côté ces anecdotes, dont la plus grande partie a été inventée par de malencontreux et aveugles admirateurs, qui considéraient Savonarole , non comme un homme, mais comme un saint, qui lui brûlaient des cierges et lui récitaient des prières. Ce qu'il y a de certain, c'est que quand tous les témoins eurent signé Savonarole se tourna vers les assistants et prononça les paroles suivantes : « Ma doctrine vous est connue et est connue de chacun. Au milieu de cette Iribulation, je ne vous fais que deux recommandations : prenez soin des novices, et veillez à ce qu'ils restent fidèles à cette doctrine chrétienne, dans l'observation de laquelle nous les avons maintenus jusqu'ici; priez pour moi le Seigneur, dont l'esprit de prophétie m'a abandonné en ce moment (1). » Alors, fra Malatesta Sacromoro , qui semblait résolu à jouer désormais le rôle de Judas , s'écria : «Mais ce que tu as signé est-il vrai ou faux?» Pour toute réponse, Savonarole, le regardant avec dédain, lui tourna le dos ; puis il regagna sa prison (2). Là il aurait voulu passer scrupuleusement en revue toutes les actions de sa vie; mais son esprit troublé et abattu retombait sans cesse dans les contemplations mystiques; sa prison se peuplait de créatures surnaturelles, d'êtres invisibles, et quand il était transporté dans ce monde imaginaire , il devenait incapable d'en éloigner sa pensée.
(1) Burlamacchi, p. 1 iG ; Pic, p. 79.
(2) lUirlamacchi.
Pendant ce temps, les Seigneurs se décidaient, après une longue discussion, et malgré l'énergique opposition du notaire, à faire imprimer le procès. Ils y introduisirent pour la troisième fois de nouvelles falsifications. Néanmoins, à peine fut-il publié, que l'opinion générale se déclara contre la Seigneurie et que les ordres les plus rigoureux furent donnés pour retirer de la circulation tous les exemplaires. La plupart des citoyens avaient obéi quand, au bout de quelques jours, on vit apparaître une seconde édition qui se répandit sans obstacle (1).
il) 11 existe en effet deux éditions du quinzième siècle. De lune on peut voir dans les bibliothèques florentines quelques exemplaires, très-rares; de l'autre je ne connais qu'un exemplaire, possédé par le comte Carlo Capponi. Celle-ci est évidemment l'édition que la Seigneurie avait préparée en toute hâte et qui fut ensuite retirée, par décret, de la cu-culation. On lit, au commencement de cette édition , les lignes suivantes : « Ceci est l'interrogatoire et le procès du frère Jérôme Savonarole de Ferrare ; la procédure a été dirigée par les commissaires et les examinateurs de la Seigneurie llorentine, hommes respectables et prudents , solennellement choisis et nommés suivant Vordre du Samt-Siege apostolique, comme on le verra en parcourant le procès. » L'autre édition porte , au contraire , que la procédure a été dirigée par les commissah-es et examinateurs de la très-haute Seigneurie florentine , hommes respectables et prudents, sollennellement élus et nommés par les vénérables Seigneurs. » On sait maintenant que la Seigneurie voulait faire retomber sur le pape la pesante responsabilité du procès. Ainsi, dans une lettre au roi de France, elle affirmait expressément que Romolino et Turriano avaient prononcé la sentence en vertu des pouvoirs que ceux-ci tenaient du pape, de sorte que la Seigneurie n'était responsable de rien. « Quo fit, ut nec mortis ejus nos auctores fueriraus, etc. » Voir le P. Marchese, Doc. XLI. La sentence des Huit disait à peu près la même chose. Voilà pourquoi, dans le procès imprimé par la Seigneurie se trouve la phrase : par ordre du Saint- Siège apostolique, phrase qui manque dans l'autre édition C'est encore pour la même raison qu'à la fin du procès on imprima la lettre du pape a Francesco di Puglia et celle qu'il écrivit aux franciscains Quel est l'auteur de la seconde édition? Il est difficile de rien affir- '' 22
Il résultait clairement de ces publications, aux yeux de la multitude, que l'on eût pu souhaiter sans doute chez Savonarole une plus grande fermeté, mais que ses réponses, arrachées par la torture, dénaturées dans la première rédaction du procès, dénaturées de nouveau dans le procès signé, dénaturées encore deux fois dans les deux éditions successives du procès, proclamaient sans ambiguité sa complète innocence (1).
int'i. Cepeiulant , on trouve les paroles suivantes dans Burlamacchi. p. \i$. 'c >'éanmoins, ce procès (falsifié) n'était pas très-accablant et ne contenait aucune révélation importante. C'est pourquoi la Seigneurie ne voulut pas le publier ; mais elle en fil composer un autre qui pût produire sur le public 1 impression désirée. Malgré toutes les précautions. Dieu permit que le premier procès fût divulgué. Messire Ceccone t'U avait envoyé une copie à un de ses amis qui lui avait promis de ne la montrer à personne ; mais Ceccone fut trompé, car son ami lit imprimer le procès pour le répandre dans le public. » Ce passage, bien considéré , explique beaucoup de cboses : il explique le second procès qui fut fait i)ar les Seigneurs , très-mécontents du premier , et il explique la seconde édition du premier.
(1) Nous renvoyons toujours le lecteur à la VI^ Journée de Violi et au Vv.lnera Diligentis, livre II. Le cb. xvii est intitulé : Du nombre des divers ])rocès ( Del numéro dei vari processif etc.); le cb. xviii est intitulé : Des contradictions et falsifications contenues dans le procès imprimé [Délie contradizioni e falsità che sono nel processo stato stampato). 11 ressort des paroles de fra Beuedetto que la première rédaction , dans laquelle les réponses de Savonarole se trouvaient déjà lalsifiées, était très-différente de l'exemplaire qui fut déposé dans le palais public ; ce fait est confirmé par Violi, qui a publié les nombreuses variantes existant entre les deux rédactions. Le second exemplaire différait encore du procès imprimé ; et le même fra lienedetto a rapporté quelques-unes des différences qu'il avait remarquées entre 1 exemplaire manuscrit qui fut déposé dans le Palais et l'exemplaire imprimé ; ainsi, le fragment suivant manque tout à fait dans ce dernier . " Cbers concitoyens , si vous ronconlrez quelques-uns de mes ennemis, ne croyant pas aux vérités que j'ai enseignées et ayant commis quelque erreur, châtiez les sévèrement comme hostiles à la foi du Christ. '. Fru Benedetto a, de plus, remaniué (|ue la signature de Sa-
A plusieurs reprises, la Seigneurie rassembla lâPratica pour lui demander conseil (1) et finit par prendre la résolution désespérée d'essayer d'un nouveau procès (2). Il fut commencé le 21 avril et poursuivi avec la plus grande précipitation. Savonarole était interrogé matin et soir, et le notaire dénaturait presque entièrement les réponses de l'accusé. Bientôt cependant, la Seigneurie, voyant qu'elle n'arriverait qu'à s'attirer davantage la haine du peuple, dut renoncer à son projet. On s'en tint donc à la première procédure.
Les habitudes de la République exigeaient que le procès fut lu dans la salle du Grand-Conseil, en présence de tout le peuple et en présence de l'accusé luimême. Mais, par ordre de la Seigneurie, le greffier des Huit, qui en donna lecture, déclara que Savonarole n'avait pas voulu venir, par crainte d'être lapidé (3). Ce mensonge ne trompa personne et accrut le mépris pu-
vonarolc et que celle des témoins avaient été falsifiées ; mais il ne dit pas comment ni où ; ses observations à ce propos restent donc un peu obscures ; cependant, il répète plusieurs fois que les pièces véritablement signées par Savonarole n'auraient pu qu'assurer l'honneur de son nom. Il ne nous dit pas si la signature vue par lui était vraiment autographe. Nous ne pouvons vérifier ces particularités, attendu que le dossier qui se trouvait dans le Palais fut lirùlé , pendant le siège de Florenre , comme injurieux pour la mémoire de Savonarole. Varchi. Storia di Firenze, ediz. Arbib, t. II, p. 365.
( 1) Voir les Frammenti di Praikhe dans XArchiv'w délie Biformagioni.
(?) C'est nous qui avons découvert ce second procès. Voir lAppendice de l'édition italienne.
(3) Nardi se trompe quand il dit que les procès furent lus, en indiquant par celte expression le second procès que fit la Seigneurie et celui qui fut fait beaucoup plus tard par les commissaires apostoliques. Ces derniers procès n'avaient aucune forme légale et ne pouvaient être lus dans la salle du Conseil. Ce qui confirme notre opin'on, c'est que
blic pour la Seigneurie. Celle-ci élait si mécontente de la direction donnée à l'interroge loire et au procès, qu'au lieu des quatre cents ducats pronnis à Ceccone, elle ne voulut lui en donner que trente (1), parce qu'il n'avait su remplir aucun de ses engagements.
les paroles attribuées au greffier par Nardi, après la lecture, sont précisément celles qui se trouvent écrites à la fin du procès imprimé. Nous répétons encore ici que Nardi, ordinairement très-méticuleu\ et très-consciencieux, manque tout à fait d'exactitude et de précision quand il parle de ces procès; il semble avoir écrit de mémoire et longtemps après les événements.
(1) Burlamacchi. Fra Benedetto dit qu'il en reçut trente-trois.