‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documentsChapitre 21 sur 65 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

PROCÈS DE FRA DOMENICO, DE FRA SALVESTRO ET d'uN GRAND NOMBRE D'AMIS DU COUVENT. LETTRE DES MOINES DE SAINT-MARC AU PAPE. NÉGOCIATIONS ENTRE LA SEI- GNEURIE ET ALEXANDRE VI QUI DEMANDAIT QUE SAVO- NAROLE LUI FÔT LIVRÉ. DERNIERS ÉCRITS DE SAVONAROLE COxMPOSÉS EN PRISON.

Le résultat de l'interrogatoire des deux autres moines ne mécontenta pas moins la Seigneurie. Domcnico da Pescia, sous l'étreinte de la torture, était devenu supérieur à lui-même. On essaya de lui persuader que Savonarole s'était rétracté sur tous les points ; on lui donna l'estrapade et on le soumit au tourment, beaucoup plus douloureux, des brodequins (1), tout fut inutile; il restait inébranlable et serein, comme un martyr de l'Église primitive. On pensa alors à faire de nécessité vertu, en lui laissant écrire de sa main sa propre confession, et en la publiant sans falsifications. Les juges espéraient par là convaincre le public de leur intégrité, et obtenir pour le faux procès de Savonarole la confiance de la multitude (2). Cependant, ils n'eurent pas le courage de réaliser leur dessein. Quand ils lurent la confession de fra Domenico, ils ne purent s'empêcher d'y introduire quelques changements, à l'aide desquels,

(1) Ce fait est rapporté par Barsanli ainsi que par le P. Marchese.

(2) Fra Benedetlo, Vulnera Diligent is.

sans la dénaturer absolument, ils en altérèrent la physionomie et lui enlevèrent ce caractère d'héroïsme qui signalait chaque parole. Ils y ajoutèrent , en outre, suivant leur caprice, les noms des amis du couvent, que fra Domenico n'avait pas voulu indiquer; mais ensuite ils ne se décidèrent pas à publier ces pièces et ils en firent seulement circuler le manuscrit. Quand on compare les deux exemplaires de ce procès, on trouve dans l'exemplaire retouché par la Seigneurie plus d'ordre , plus de soin, plus de correction grammaticale que dans l'exemplaire original; celui-ci, en revanche, se distingue par cette éloquence simple et naturelle qui n'a pas sa source dans l'art et qui surgit spontanément de la générosité du cœur. On ne peut le lire sans une profonde émotion. Il nous transporte pour ainsi dire à côté de la torture; nous voyons le déchirement des membres; nous entendons le craquement des os, la voix presque éteinte et cependant sublime de l'indomptable frère qui s'approche de la mort avec l'angélique sourire des martyrs et qui, dans ses angoisses, loue avec un enthousiasme toujours croissant le nom de son Seigneur (1).

Le procès commençait par les mots suivants : « Jésus-

(1) Quiconque lira les deux exemplaires du procès pourra facilement distinguer le véritable du faux. S'il y avait encore besoin d'une autre preuve, nous possédons le témoignage important de fra Benedetto, qui, dans le livre III de soa Vulnera Diligentis , parle continuellement du vrai procès de fra Donicinico. Pour le distinguer de laulre, il en cite les premiers et les derniers mots, et en rapporte un très-long fragment qui manque presque entièrement dans l'exemplaire altéré. Voir fra Benedetto , Vulnera Diligentis, I. III, ch. in et IX; bibliothèque Riccardi, cod. 2985. Voir aussi les deux procès daas. l'Appendice de l'édition italienne.

Christ, notre Dieu et notre Seigneur, sait que moi , fra Domenico, enchaîné à cause de lui, je ne mens point en rapportant les choses que je vais écrire. » Il affirmait que lui et Savonarole avaient toujours été opposés à tout préparatif belliqueux, à toute résistance dans le couvent. Quant à l'épreuve du feu, il disait, au contraire : « J'étais fermement résolu à traverser les flammes et je ne pensai pas qu'on pût me reprocher de tenir le Saint-Sacrement Si donc, il s'est produit des contestations violentes, Dieu, par la volonté de qui j'ai agi, me payera de ce qu'elles m'ont coûté; car, au milieu de ces infamies et de cette terrible persécution, j'ai bien mérité de lui. » Et à la fin de ce premier interrogatoire, il s'adressait aux Seigneurs en ces termes : « Je vous prie de ne pas interpréter subtilement mes paroles, mais plutôt de les prendre dans le sens que je leur attribue moimême en les écrivant (1). »

Le 16 avril, les examinateurs invitèrent fra Domenico à écrire ce qu'il pensait de son maître, après avoir cherché à lui persuader, avec toute l'astuce et la cruauté possibles, que Savonarole s'était rétracté (:2). Fra Domenico écrivit aussitôt : « D'après une certaine impression produite dans mon esprit, j'ai toujours cru fermement, et, comme le contraire ne m'a pas été démontré, je crois encore à toutes les prophéties de Savonarole. » Il les énuméra etcontinua : ce Cette foi est profondément enracinée chez moi; mais vous ne devez pas vous en irriter, car ma croyance ne nuit ni à moi ni à la cité, et en pareille ma tière chacun est libre de croire ce qu'il veut. » Il ajouta que

(1) Voir le procès qui, dans celte première partie, est sans date.

(2) Ce fait est prouvé par la confession même de fra Domenico.

Savonarolene lui suggérait jamais ce qu'il devait prêcher, et le laissait suivre l'inspiration de Dieu. Puis il termina ainsi : « Il ne me reste i)lus rien à dire. Si vous désirez de moi d'autres éclaircissements, interrogez- moi, comme de bons confesseurs, et je m'efforcerai de vous satisfaire. Mais croyez sans hésitation tout ce que j'ai affirmé. Ayant toujours eu la conscience délicate , je sais que c'est un péché de mentir devant la justice ou de taire ce qui doit être révélé. J'ai tâché de me comporter comme si j'allais mourir à présent , ce qui pourrait bien arriver si vous me torturez de nouveau , car je suis tout brisé, je n'ai plus l'usage de mes bras , surtout du bras gauche, qui a été déjà disloqué par deux fois. Je vous en prie donc, soyez cléments, et croyez à la sincérité de mes déclarations. » Cependant, comme les juges le pressaient avec plus de violence^ fra Domenico répondit: ce Je ne sais rien autre chose , parce que je ne me suis occupé que de mener une vie pure et de glorifier Jésus-Christ, roi de Florence. Si, ne me croyant pas, vous me donnez l'estrapade pour la seconde fois, vous ne tirerez de moi rien de plus, car je n'ai rien caché; vous mettrez seulement mon existence en péril. » Cet accent de sincérité ne convainquit pas les juges; fra Domenico fut mis de nouveau et plus cruellementà la torture. Enfin, on lui présenta la plume, et, d'une main tremblante et sans force, il écrivit avec une admirable fermeté d'esprit les dernières, les plus mémorables paroles de sa confession : (( Que la volonté de Dieu soit faite Je n'ai jamais remarqué , je n'ai jamais soupçonné le moins du monde que le frère Jérôme fût un imposteur ou un hypocrite; il me paraissait au contraire plein de droiture, et je l'ai toujours regarde comme un homme supérieur.

Pénétré de respect pour sa personne , j'espérais, grâce à lui, obtenir de Dieu le pouvoir de faire quelque bien aux âmes. Jevoyais en lui un hommede Dieu, aussi jelui étais entièrement soumis; je lui obéissais avec simplicité, avec zèle. J'ai dit plus d'une fois en chaire, devant les moines et devant quelques laïques, que si j'avais découvert chez le frère Jérôme la moindre erreur ou la moindre fourberie, je l'aurais dévoilée et publiée. Lui-même a déclaré plusieurs fois que je l'aurais fait, et je le ferais à présent, si je reconnaissais en lui une ombre de duplicité. Finis. In simplicifate cordis mei lœtus ohtuli universa (1 ) » . La conduite de fra Salvestro fut toute différente. Nerveux et maladif, sujet aux visions d'un étrange somnambulisme qu'il prenait pour des inspirations célestes, très-faible de caractèrq^, disposé à croire et à cesser de croire avec la même facilité, il avait coutume de se promener dans les cloîtres en discourant au milieu d'un groupe de citoyens. Savonarole lui avait souvent reproché cette habitude; mais fra Salvestro avait peine à y renoncer, parce qu'un grand nombre de personnes recherchaient sa conversation. La confiance entière que lui accordait le Prieur de Saint-Marc, auquel il était très-difficile de parler, la renommée très-répandue de ses visions et un certain enthousiasme religieux qui éclatait dans ses paroles, telles étaient les causes qui déterminaient des hommes comme Valoriet comme Piero Capponi à choisir fra Salvestro pour confesseur et à entretenir avec lui une correspondance assidue (2) .

(i) Voir, dans l'Appendice de l'édition italienne, le procès de fra Domenico.

(2) Voir les procès, les dépositions des accusés, Burlamacchi , Machiavel, Frammenti storici, etc.

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(Jiiand vint l'heure du péril, fra Salvestro fit preuve de la plus triste pusillanimité. Nous l'avons vu se cacher pendant le siège de Saint-Marc et ne sortir de sa retraite que quand fra Malatesta l'eut découvert aux sbires. Durant son interrogatoire, le 25 avril, il ne pensa qu'à sauver sa vie en attaquant son maître et en sacrifiant sa propre dignité. La main de Ceccone introduisit encore quelques falsifications dans ce procès (1); mais la substance et le caractère général des réponses demeurèrent faciles à reconnaître, de sorte que les amis les plus dévoués de fra Salvestro ne purent prendre sa défense. Cependant, chose singulière , fia Salvestro démontra sans le vouloir, par de nouveaux et solides argumenls, l'innocence de Savonarole. Il inscrivit sur une longue liste les noms de ceux qui fréquentaient le couvent, renia la doctrine et s'efforça de' dénigrer la vie de son maître ; néanmoins, il reconnut que Savonarole ne s'était jamais laissé dominer par les intrigues des partis et n'avait jamais tenu à Saint-Marc de conciliabules politiques. (( Quant à mon opinion sur la conduite de fra Giralomo, disait-il en finissant, je puis affirmer que vingt ou vingt-huit fois au moins, lorsqu'il devait prêcher, il vint me trouver peu avant le sermon et me dit : « Je ne sais sur quoi prêcher; priez Dieu pour moi, car je crains que Dieu ne m'ait abandonné, à cause de quelque péché. » Il voulait alors se confesser, se confessait en effet, et prêchait avec une admirable éloquence. Le fait se produisit pour la dernière fois la veille du dimanche

(1) Fia Beuedetlo parle (\e quelques falsifications opérées dans le procès de fra Salvestro. Voir, dans les livres H et 111 du Vulucrn Diligentis, les «hapitresoù il examine les procès.

à partir duquel il cessa de prêcher pendant ce carême. Enfin, je déclare qu'il m'a trompé (4). » Il est évident que la dernière phrase a été ajoutée par messireCeccone. Que prouvent d'ailleurs toutes ces paroles, sinon que le Prieur de Saint-Marc avait une entière confiance dans la sincérité et dans la bonté de ce disciple, qui alors le trahissait avec tant de lâcheté et qui s'efforçait, quoique en vain, de le calomnier

En même temps se termina un autre procès, dirigé contre plusieurs moines de Saint-Marc et contre les citoyens, intimement liés avec Savonarole, qui s'étaient trouvés dans le couvent le jour du siège (2). On les interrogea minutieusement sur les réunions politiques tenues à Saint-Marc, sur l'introduction des armes dans le couvent et sur d'autres sujets analogues. Si l'on parvint à savoir de nouvelles particulai'ités concernant les faits déjà connus, on n'apprit rien qui pût compromettre le Frère, dont l'innocence devenait de plus en plus manifeste. Tous les accusés affirmèrent que Savonarole, entièrement adonné à la contemplation des choses célestes, ne s'était jamais occupé de manœuvres politiques, et ils ajoutèrent : « Tels étaient le respect et la vénération que nous avions pour lui, que personne n'osait entrer dans sa cellule, de peur de troubler ses méditations continuelles et ferventes (3). »

Cependant, lorsqu'on montrait aux accusés le faux

(1) Voir le procès de fra Salveslro.

(2) Voir, dans l'Appendice de lédilioii ilalieuiie, Tinterrogatoire des dix-sept accusés.

(3) Andréa Cambini déclare que Valori lui-même n'aurait pas osé pénétrer dans la cellule de Savonarole qu.uid le Frère se livrait a l'étude.

procès, lorsqu'on cherchait à leur persuader que Savonarole avait renié ses lumières prophétiques et ses visions, tous ne demeuraient pas inaccessibles aux soupçons. Les frères surtout se laissèrent facilement entraîner à des paroles de colère et d'indignation. Fra Roberto da Gagliano, quoi qu'il eût été un des plus attachés à Savonarole et à ses deux compagnons, supplia la Seigneurie de ne jamais le renvoyer dans le couvent. Néanmoins, malgré son mépris et son irritation, il ne pouvait cacher l'estime et la vénération qu'il avait ressenties pour Savonarole, de sorte que ses invectives se convertissent pour nous en apologie. « Je savais pertinemment comme théologien, dit il, que sa doctrine était saine et pure d'hérésie.... Je n'ai jamais pu trouver rien à blâmer en Fra Girolamo. J'ai au contraire remarqué toujours en lui de grands signes de sainteté , la dévotion, l'humilité, l'amour de la prière. Ses paroles, ses mœurs, ses exemples étaient irréprochables, ses conversations admirablement édifiantes, ses doctrines saines, invariables et solides. Mais, puisqu'il nous a si perfidement abusés et trompés, je remercie Dieu et la Seigneurie de nous avoir éclairés, et nous vous prions de poursuivre jusqu'à la fin l'œuvre salutaire que vous avez entreprise (1).

A la vérité, les moines de Saint-Marc jouèrent un fort triste rôle en cette occasion. 11 faut cependant considérer que leur situation était très-difficile et que leur foi fut mise à une rude épreuve. Malheureusement pour beaucoup d'entre eux, la doctrine qu'ils professaient avait pour base principale les visions et les prophéties; ils

(1) Voir l'Appendice de l'édition italienne.

avaient aveuglément désiré, attendu, et môme voulu le miracle, et quand ils se virent contraints d'y renoncer, ils restèrent comme des hommes qui ne distinguent plus la route à suivre. Nous devons croire que celte épreuve fut dure et dépassa la mesure ordinaire des forces humaines; car nous voyons que fra Benedetto luimême, l'ami fidèle, l'héroïque disciple, l'infatigable défenseur de Savonarole, se laissa vaincre alors par le doute, et partit pour Viterbe, «aussi abasourdi qu'une grive prise au piège, » pour nous servir d'une de ses expressions (1). Bientôt pourtant le calme ramena en lui la raison. 11 revint à Florence, apporta dans l'examen des faits l'attention la plus minutieuse, rechercha et trouva les vrais documents, les témoins sincères, et, reprenant avec plus de force que jamais possession de son ancienne foi, il y persévéra jusqu'à la mort (2). Les moines de Saint-Marc n'avaient pas tous la généreuse constance de fra Benedetto, et, dès le 21 avril, ils avaient adressé au pape une lettre qui entachera éternellement leur honneur. Ils se prosternaient aux pieds du saint-père, et s'efforçaient de rejeter sur leur prieur tout ce que leur conduite pouvait avoir eu de répréhensible. Mais il semblait inévitable que tous les accusateurs de Savonarole le défendissent malgré eux; car cette lettre contenait implicitement aussi son apologie. « Par son astuce, disaient les religieux de Saint-Marc, le frère Jérôme nous a trompés; et il a trompé des hommes d'un esprit beaucoup plus pénétrant que le nôtre.

(1) « Corne iordo avula la ramata. « Fra Benedetto, Cedrits Lihani.

(2) Ibidem. Voir aussi les détails donnés par le P. Marchcse, dans ses Scrilti Tari, sur la vie de fra Benedetto (t. II, p. 17G-205).

L'ingénieuse subtilité de sa doclrinc, la rectitude de sa vie la sainteté de ses mœurs, ses apparences de dévotion la considération qu'il obtint en abolissant à Florence les mauvaises mœurs, l'usure et les vices de toutes sortes ^nfmles nombreux événements, supérieurs à la puissance comme à l'imaginalion humaines, qui confirmô- .rent ses prophéties, tout conspira à nous fasciner. S'il ne s'était pas rétracté, s'il n'avait pas dit lui-même que ses paroles ne venaient pas de Dieu, nous n'aurions jamais pu lui refuser notre confiance. Notre foi en lui était si •ferme que pour soutenir sa doctrine nous aurions tous -exposé nos corps aux fiammes du bûcher. » Les frères -demandaient ensuite la levée de l'excommunication .qu'ils avaient encourue en adoptant le parti de Savonarole et en prenant les armes pendant le siège du couvent Mais ce qui est surtout singulier c'est qu un peu plus loin ils suppliaient le saint-père de maintemrleur séparation d'avec la Congrégation lombarde , séparation ■pour laquelle Savonarole avait tant combattu et dont le pane s'était autorisé pour lancer l'excommunication contre lui et contre le couvent. Ils invoquaient les raisons •mêmes que leur supérieur avait alléguées dans la fameuse lettre qui fit éclater si violemment la colère d Aîlexandre VI. Puis ils terminaient par les lignes suivantes • «Que Votre Sainlelé se contente d'avoir entre ses mains l'auteur et le propagateur de toutes les erreurs Jérôme Savonarole, et qu'elle lui intlige une peine en rapport, s'il est possible, avec sa perversité. Quanta nous, brebis égarées, nous revenons au vrai pasteur (1). »

I) Voir le documcnl WIII dans louvragc de M. Perrons.

Deux frères, chaudement recommandés par la Seigneurie, portèrent celle lettre à Rome (1). Le pape y répondit le 14 mai : il louait le repentir des religieux, leur donnait l'absolution et leur promettait de réfléchir mûrement sur cette séparation qui avait été déjà tant de fois, tour à tour, condamnée et accordée (2). Quant à la Seigneurie, elle reçut un bref portant la date du 17 avril; il était rempli d'éloges et de félicitations (3). Enfin, un autre bref concéda à l'archevêque de Florence et au chapitre de la cathédrale le pouvoir d'absoudre tous les crimes, y compris l'assassinat, accomplis avec l'intention de renverser Savonarole. Bon nombre de personnes s'empressèrent de venir dans le Dôme pour profiter du pardon offert par le souverain pontife (4).

En même temps, une correspondance très-active avait lieu entre la République et le pape. D'un côté, le saint-père souhaitait et demandait avec insistance qu'après avoir interrogé et torturé Savonarole on le remît vivant entre ses mains. De l'autre côté, la Seigneurie ne pouvait livrer le Frère sans porter la plus grave atteinte à la dignité de la République. Elle ajournait donc sa réponse; mais elle n'oubliait pas de solliciter d'Alexandre YI l'autorisation d'établir la dîme sur les biens ecclésiastiques, mesure proposée et appuyée si chaudement déjà par Savonarole et qui avait provoqué tant d'accusations contre lui. La Pratica approuva et encouragea la conduite de la Seigneurie. Il semblait

(1) P, Marchese, Doc. XXX.

(2) Perrens, Doc. XIX.

(3) P. Marchese, Doc. XXX et suiv.; Nardi, p. 144-145.

(4) Ibidem.

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que de toutes parts on voulût trafiquer de la vie du malheureux moine, et obtenir en échange les concessions mêmes pour lesquelles il avait combattu jusqu'au martyre (1). .

Cependant l'époque du renouvellement de la Seigneurie approchait, et la Pratica se réunissait tous les jours. Le 21 et le 28 avril, les Seigneurs la consultèrent afin de savoir comment il fallait répondre au pape , comment on pouvait pourvoir aux besoins du trésor public et conserver la tranquillité dans la ville. Yespucci, dont la voix prévalait toujours au milieu de ces discussions, conseilla de continuer à temporiser avec Rome, de prolonger assez l'interrogatoire des trois religieux pour que la nouvelle Seigneurie eût à prononcer le jugement, enfin d'agir avec indulgence à l'égard des autres accusés. Quant à la question financière et au maintien de l'ordre à Florence, il s'en remettait entièrement à la sagesse de la Seigneurie (2). Celle-ci , d'après les conseils qui

(1) (Voir les Documents du P. Marchese.) Ou voulut mettre à exécution dans le temps même où Ion cherchait à faire mourir Savonaro'.e ou peu 'après, un grand nombre des conseils quil avait .lonnes. C est en s'inspirant de ses idées qu'on nomma le gonfalonnier a vie et qu on reforma ladministration de la justice. Savonarole avait dit : « Formez une Ruota cest- à-dire un tribunal composé de citoyens riches et bien pavé^ 'afin que les juges ne soient pas corruptibles ; si vous manquez de l'ar-ent nécessaire, confiez à un étranger honorable le soin de statuer sur les appels. » Le 20 avril, quand Savonarole était de nouveau mis à la torture, on promulgua une loi qui abolissait le Bargello et rétablissait le capitaine du peuple ainsi que le podestat : on voulait de celte façon créer ce que Savonarole avait appelé « un bon juge étranger des appels. >. (Voir cette loi dans VArchlcio délie RifonnagionL] On ne tarda pas à supprimer derechef le capitaine et le poaestal. et Ton fit une nouvelle loi qui constitua la Ruota, conseiUée aussi par Savonarole.

(2; FraDimend di Pratkhe.

lui avaient été donnés, termina les procès accessoires. Elle condamna dix-huit citoyens, soit à une peine pécuniaire, soit à l'exil , soit à la privation des emplois publics pendant plusieurs années (1). Elle accorda une amnistie complète à la plupart des accusés, et ne dirigea pas la moindre poursuite contre les citoyens qui avaient combattu les Piagnoni, centre ceux qui avaient assassiné Valori et sa famille (2). Mais, afin de montrer son amour pour la liberté et sa haine contre les Médicis, elle révoqua les sentences de bannissement qui pesaient encore sur Alessandro et Lamberto delTAntella, les révélateur^ de la conjuration de Pierre (3).

Il restait à prendre une dernière mesure pour assurer exclusivement le succès aux ennemis de Savonarole dans les prochaines élections; autrement, à quoi bon avoir violé les lois et la foi publique, à quoi bon avoir mis à la question et torturé Savonarole ? Si les Piagnoni arrivaient au pouvoir, Savonarole serait non-seulement sauvé, mais encore vengé; l'infamie de son procès deviendrait manifeste. Afin de prévenir un pareil danger, on s'avisa de ce simple expédient : le jour où se rassembla le Grand-Conseil pourprocéder à l'élection des magistrats, on parvint à exclure, au moyen de la plus monstrueuse iniquité, jusqu'à deux cents citoyens parmi les plus attachés au parti populaire (4). De cette façon

(1) Voir, dans VArchivio délie Riformagioni , les décrois du 30 avril 1498.

(2) Nardi, Sloria di Firenze.

(3) (Loi du 23 avril 1498.) La Seigneurie obtint, dans le conseil des Quatre-vingts, 60 fèves noires contre 23 blanches, et, dans le Grand - Conseil, 706 noires conire 305 blanches. On sait que les fèves blanches servaient à votre contre les projets mis aux voix,

(4) Nardi, Storia di Firenze.

on eut comme gonfalonier de justice messire Vieri de* Medici, homme digne du nom qu'il portail (1), et Ton obtint la nomination d'une Seigneurie semblable en tout à la précédente. Les nouveaux magistrats trouvaient leur œuvre déjà commencée; ils n'avaient donc qu'à marcher dans la môme voie, et à sceller avec le sang un crime en grande partie consommé.

A peine entrée en fonctions, cette Seigneurie réunit la Pratica, le cinquième jour de mai, et lui demanda conseil sur la conduite à tenir. Plusieurs membres de la Pratica répondirent « qu'il fallait insister auprès du pape pour que la sentence fût exécutée dans le lieu môme où le crime avait été commis. Mais si l'on croyait utile de céder aux désirs d'AlexandreVI, on devait tenter du moins, avant de lui livrer les trois moines, d'arracher à ceux-ci, par un i ouvel interrogatoire, quelques aveux plus explicites. » Girolamo Ruccellai appuya cet avis. (c Un autre interrogatoire, disait-il en finissant, serait d'autant plus efficace que nous avons entre les mains, m'assure-t-on, le nouvel instrument de torture (2). » 11 faisait peut-être allusion à quelque instrument récemment imaginé et plus terrible que les autres, grâce auquel on espérait amener les accusés à la confession voulue. Messire Piero Popolescbi prit ensuite la pa-

(1) Il y avait quatre personnages du même nom, etl'un d'eux était partisan de Savonarole. La suite du récit montrera quel était le caractère de celui dont nous parlons.

(2) Voi< i textuellement les paroles prononcées dans la Pratica : « Il serait bon de les interroger de nouveau, car on possède maintenant , dit on, l'instrument de torture. De cette façon, si Ton est obligé d'envoyer à Rome Savonarole, on saurait tout ce qu'il a dans le corps. » Arcbivio délie Rifonnagioni, Frammenli di Praiiche.

role au nom des Dix récemment nommés (l). Son discours dut exercer une grande influence, car, ayant été gonfalonier de justice sous la Seigneurie précédente, il avait préparé et conduit le procès de Savonarole. Il pensa, comme les orateurs précédents, qu'écrire à Rome était nécessaire. « Il est bon, dit-il, que l'exécution du jugement ait lieu à Florence, où tant de citoyens s'obstinent encore dans leur dévotion pour le Frère. Si le pape veut en savoir davantage, il peut charger ses commissaires d'interroger encore les religieux. Quoi qu'il en soit, n'hésitez pas à demander la permission de faire dégrader les trois moines, afin qu'ils soient ensuite livrés au bras séculier. » Parlant après cela du nouveau procès désiré par quelques membres de la Pratica, il laissa échapper ces mots : a Quant à interroger derechef les accusés, c'est un projet que mes collègues recommandent d'écarter par égard pour la paix et le repos de la ville; le désaveu du premier procès pourrait occasionner des troubles (2). )) Popoleschi ne voulait donc point un second procès, de peur que la fausseté du premier ne fût découverte et que le jugement tout entier ne fût mis en question. Les commissaires du pape, au contraire, ne lui inspiraient aucune appréhension , parce qu'il les savait rompus à ce métier, et que, aidés par Ceccone, les agents pontificaux ne pouvaient manquer d'atteindre leur but.

(1) Les nouveaux membres du tribunal des Dix venaient d'être élus, quand on commença le procès de Savonarole. Popoleschi se Ht donc nommer du Conseil des Dix quand il était gonfalonier. Les illégalités se multipliaient et devenaient de plus en plus monstrueuses.

(2) Frogmenii di Pratiche, Archivio délie Riformagioni.

La Seigneurie , entraînée par les paroles de Popoleschi, écrivit au pape (I), et celui-ci , se laissant enfin persuader, envoya le il mai à l'évêque Paganotti, qui se trouvait alors à Florence, un bref où il lui annonçait la prochaine arrivée de deux commissaires apostoliques , autorisés à « examiner les erreurs et les iniquités de ces trois fils de perdition. » Alexandre VI savait que Panagotti était l'ami et le disciple de Savonarole. Par un raffinement de cruauté, il exigea que cet évêque dégradât le Frère de ses propres mains , et le livrât ensuite au bras séculier (2).

Mais les commissaires apostoliques arrivèrent seulement le 19 mai, de sorte que Savonarole, qui se trouvait dans la prison de V Alberrjhettino depuis le 19 avril, eut un mois de repos et de solitude, durant lequel il put réparer un peu ses forces. Au début de sa captivité, il était tellement affaibli, tellement brisé, qu'il se sentait incapable de remuer les bras. Cependant son bras droit ne tarda pas à se remettre. Lorsqu'on soumettait les accusés à la torture, on avait coutume d'épargner un peu le bras droit , afin que , conformément aux lois, ils fussent en état de rédiger eux-mêmes leur confession. Savonarole prit donc la plume, et ce qu'il écrivit en ces moments solennels mérite une attention parti-

(1) p. Marcliese, Doc. XXXVI-XXXVII. On y peut voirla lettre écrite le 5 mai par la Seigneurie à rarabassadeur florenlin près la cour pontificale, ainsi que la lettre adressée au pape le 6 et commençant ainsi : « Cum torqueremus adluic Ilieronimum Suvonarolam.proxiniis diebus, etc. » Preuve incontestable, quand il n'en existerait pAs une foule d'autres, énumjrées déjà, que Savonarole ne fut pas torturé seulement le 19 avril, comme le dit le procès, mais que Ton continua jusqu'à la fin à le traiter de la môme façon.

(?) Peirens, Doc. XIX; Nardi, Bjrlamacchi, Marchese, etc.

culière. Que le lecteur ne croie pas que Savonarole va parler contre ses juges, gémir de la torture ou se défendre; le Frère n'a plus rien à espérer sur cette terre; ses pensées sont tournées uniquement vers Dieu. 11 expose et commente le psaume In te Domine speravi. «A qui m'adresserai-je, moi pécheur? Au Seigneur, dont la miséricorde est infinie. Personne ne peut se glorifier en soi-même; tous les saints disent : ce n'est pas à nous, mais au Seigneur qu'appartient la gloire. Ils ne furent pas sauvés par leurs mérites, ni par leurs œuvres, mais par la bonté et par la grâce de Dieu, afin que personne ne puisse se glorifier en soi-même. » (( 0 Seigneur ! tu as effacé mille fois mon iniquité,

et mille fois je suis retombé Mais quand ton esprit

sera descendu sur moi, quand le Christ vivra en moi, alors je serai certain de ne plus faillir. Confirme-moi donc dans ton esprit, ô Seigneur; alors seulement je pourrai enseigner tes voies aux méchants. Si tu avais voulu le sacrifice de mon corps, j'aurais déjà fait ce sacrifice; mais tu ne veux pas d'holocaustes, c'est l'esprit que tu veux. Offrons à Dieu un cœur repentant, et il ne nous sera pas demandé davantage. » Savonarole revient ensuite à la pensée qui ne le quittait jamais, à la pensée du renouvellement de l'Église. « Je désire avec ardeur que tous les hommes soient sauvés, car les œuvres des bons seraient pour moi une grande consolation. Je te prie, ô Seigneur, de tourner tes regards vers ton Église et de voir combien le nombre des infidèles dépasse celui des chrétiens, combien sont nombreux aussi ceux qui se sont fait un Dieu de leur ventre. Envoie ton esprit pour renouveler la face de la terre. L'enfer se remplit, ton Église

devient déserte. Lève -loi, pourquoi dors-tu, ô Seigneur? Nos sacrifices ne le sont pas agréables, parce qu'ils ne consistent qu'en vaines cérémonies et qu'ils ne sont pas des sacrifices de justice. Où sont maintenant la glorieuse foi des apôtres, l'intrépidité des martyrs, la sainte simplicité des moines?... » En continuant sur ce ton, le Frère semble oublier la prison et se croire en chaire. Quand on lit cette méditation, peu s'en faut qu'on ne s'imagine lire un des sermons les plus hardis de Savonarole, tant celui-ci se montre égal à luimême (1). Nous avons vu que depuis le commencement de sa captivité l'esprit de prophétie et les visions l'avaient abandonné; maintenant son esprit recommence à s'exalter dans la solitude, son imagination s'enflamme; les visions disparues visitent de nouveau le malheureux prisonnier.

Le second écrit qu'il composa en prison fut une Méditation sw' le Miserere ('2). Il y dépeint la lutte par laquelle la Tristesse et l'Espérance se disputent son cœur. Ce ne sont pas des êtres abstraits ou des allégories; le Frère entend le bruit des chaînes et la voix des anges ; le ciel s'ouvre devant lui. a A la tête d'une armée puissante et nombreuse, la Tristesse m'assiège et m'enveloppe; elle s'est déjà entièrement emparée de mon cœur, et elle ne cesse, avec ses armes, de m'atta-

(I) Voir Mcdilazioni sul Sahno XXX. Audin de Rians, dans sa bibliographie des éditions de Savonarole faites au XV<^ siècle, énumère cinq éditions ilaliennes et une édition latine de cet opuscule. L'original fut écrit eu latin.

{2) Audin en cite huit éditions latines, cinq italiennes, et une allemande, toutes du XV' siècle. Celte méditation fui aussi comiiosée en latin.

quer jour et nuit en poussant des clameurs. Mes amiscombattent sous son étendard et sont devenus mesennemis. Tout ce que je vois, tout ce que j'entends porte ses insignes De même que le plus doux breuvage paraît amer aux gens atteints de la fièvre, ainsi iU n'est rien qui ne se convertisse pour moi en amertume et en affliction.... Mais je me tournerai vers les choses ^ célestes, et l'Espérance viendra à mon aide. Déjà son seul aspect met en fuite la Tristesse. Que le monde m'opprime autant qu'il voudra, que mes ennemis s'élèvent contre moi; je n'ai plus aucune crainte, car le Seigneur est toute mon espérance. Peut-être ne voudras-tu pas exaucer ma prière ni me délivrer des angoisses temporelles, parce qu'une telle grâce ne serait pas utile à mon âme et que la vertu s'affermit parles tribulations. Dans ce cas, je serai temporairement confondu par les hommes; ils emploieront contre moi la force et la violence; mais tu ne le permettras qu'afin que je ne sois pas éternellement confondu. »

Vient ensuite un passage qui mérite d'être remarqué; . car c'est sur lui et sur plusieurs passages analogues de cette Méditation que les protestants se sont appuyés pour soutenir queSavonarole avait été un martyr de leur Église ; (( J'espérerai donc dans le Seigneur, et je serai bientôt . délivré de toute tribulation. El par quels mérites ? Xon par les miens, mais par les tiens, ô Seigneur ! Je ne t'offre pas ma justice, je cherche ta miséricorde. Les pharisiens se glorifiaient de leur justice; aussi n'onl-ils pas obtenu celle de Dieu, car on ne la reçoit que par grâce ^ . et jamais personne ne sera juste devant Dieu pour avoir accompli seulement les œuvres de la loi. » En ce mo

ment, le fantôme de la Tristesse se présente avec un tel bruit (l'armes et de trompettes, que Savonarole ajoute : <( Je pus à peine me soutenir et m'empôcher de tomber à terre. La Tristesse m'aurait chargé de chaînes et conduit dans son royaume si la sereine Espérance, toute rayonnante d'une splendeur divine, n'était survenue et ne m'avait dit en souriant : 0 chevalier du Christ, quelles sont les dispositions de ton âme au milieu

de cette bataille? As-tu la foi, ou ne l'as-tu pas?

— Oui, je l'ai — Eh bien, sache que c'est là une grande grAce de Dieu, parce que la foi est un don de sa bonté, et non le résultat de nos œuvres; Dieu l'a voulu ainsi afin que personne n'eût le droit de se glorifier. »

On n'a pas eu de peine à trouver dans ces paroles un prétexte pour affirmer que Savonarole avait voulu soutenir la justification par la foi et par les mérites de Jésus-Christ sans la coopération de nos œuvres, théorie qui sert de base à la doctrine luthérienne. Mais, avant de se laisser aller à prononcer un tel jugement, il faut considérer que, suivant les prolestants comme suivant les catholiques, le saluts'obtientau moyen de lafoi,etque c'est la grâce qui suscite la foi. Voici la seule différence entre les deux doctrines : aux yeux du catholique, la liberté humaine contribue au salut, parce que nos œuvres nous disposent à recevoir la grâce; tandis qu'aux yeux du protestant l'homme, simple instrument entre les mains de Dieu, ne peut contribuer à son propre salut par l'exercice de sa volonté. Cela posé, on comprend combien il est facile d'appeler protestant tout écrivain catholique qui se borne à raisonner sur l'omnipotence de la foi, sur la nécessité de la grâce, sur l'insuffisance des œuvres et de nos mérites. Ce n'est qu'en approfon-

dissanl le sens le plus intime el en étudiant l'ensemble d'une doctrine, qu'on peut vraiment la juger. Pour peu qu'on lise les écrits de Savonarole, on est forcé de reconnaître l'importance capitale qu'il attribue à \a liberté humaine, et de constater que selon lui nous devons nous préparer à recevoir la grâce. Si Savonarole, enfermé dans sa prison et presque incapable de se mouvoir, trahi et abandonné par les hommes , n'a pas pensé à s'étendre sur la liberté humaine et n'a songé qu'à mettre toute sa confiance en Dieu, qui oserait s'en étonner ? Mais quiconque lira toute cette Méditation ne pourra certainement pas méconnaître le vrai caractère des croyances du Frère.

«La Tristesse, continue Savonarole, se précipita sur moi en disant : Ne vois-tu pas que tu invoques le ciel et la terre et que personne ne te secourt? Ne vois-tu pas que la mort est ton unique refuge ? — Et toute son armée poussait d'horribles cris. Alors, pleurant de douleur, je tombai sur le visage. Cependant, l'Espérance, calme et lumineuse, descend tout à coup du ciel, me touche, me relève et m'adresse ces paroles : Jusqu'à quand resteras-tu enfant? Que la Tristesse cite, si elle le peut, un pécheur, quelque coupable qu'il fût, qui, ayant fait retour à Dieu et s'étant converti, n'ait pas été bien accueilli et justifié (1) ... Qui est-elle pour poser des limites à la miséricorde de Dieu et pour croire que les eaux de la mer peuvent tenir dans sa propre main? N'as-tu pas entendu dire au Seigneur : Toutes lesfois que le pé-

(1) Cette i.Ke est en opposition directe avec les doctrines de Lullier ^l de Calvin. Dans l'ouvrage intitulé De servo arbitrio, Luther combat la liberté humaine. La théorie de Calvin sur la prédeslinali n va plus loin encore.

cheiir pleurera et se repentira de ses péchés, je ne me souviendrai plus de ses iniquités (1)?... La miséricorde de Dieu n'a pas de limites. Es-tu tombé? Relève-toi, et la miséricorde te recevra. T'es-tu enfoncé dans l'abîme? Crie, et la miséricorde viendra. » 11 est clair que l'efficacité des œuvres de l'homme est ici reconnue et que la doctrine est tout à fait catholique. Savonarole termine sa Méditation par les mots suivants : ce Alors je m'écriai tout joyeux : je ne me confierai pas dans les hommes, mais seulement dans le Seigneur; et je lui rendrai mes hommages devant tout le peuple, parce que la mort des saints est précieuse aux yeux du Seigneur. Quand môme toutes les armées de la terre seraient lancées contre moi, mon cœur n'aurait plus peur, parce que tu es mon refuse et que tu me conduiras à ma fm » Peu après, on priva Savonarole de

papier, et il dut cesser d'écrire.

Ces deux méditations, composées en prison, oblinrenl tout de suite une très-grande célébrité. La seule explication du ]}Jiserere fut bientôt répandue par treize éditions différentes, et le succès de cet écrit se généralisa encore quand Martin Luther publia en Allemagne le travail du Frère, l'année 1523, avec une préface où il déclarait Savonarole précurseur de sa doctrine : « Quoiqu'un peu de fange théologique (2) , disait-il, reste encore attachée aux pieds de ce saint homme, il a néanmoins soutenu la justification par le moyen de la foi seule sans les œuvres, et, à cause de

(1) La doctrine c.illiolique est ici, de nouveau, très-clairemcn' exposée.

(*>) C'est-à dire la fanj;escolu«tiiue.

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