CHAPITRE XI
LES COMMISSAIRES APOSTOLIQUES, A LEUR TOUR, METTENT A LA TORTURE SAYONAROLE , DONT MNNO^ENGE EST CON- FIRMÉE PAR UN TROISIÈME PROCES. CONDAMNATION ET SUPPLICE DES TROIS MOINES.
Le 19 mai , entraient solennellement à Florence les commissaires du pape, Gioacchino Turriano, général des dominicains, et Francesco Romolino, évêque d'Ilerda, très-connu plus tard sous le nom de cardinal Romolino. Autour d'eux, la populace se pressait en criant: « Mort, mort au Frère. » Et Romolino répondait, le sourire sur les lèvres : « Il mourra, soyez-en sûrs. » En effet, Girolamo Benivieni avait écrit de Rome « que les deux commissaires étaient partis avec l'ordre de faire périr Savonarole, fût-il un saint Jean-Baptiste (i) î). Les commissaires eux-mêmes ne dissimulaient pas le but de leur mission, car à peine furent-ils arrivés dans leur demeurera San Piero Scheraggio,queRomolino, s'adressant aux magistrats qui l'entouraient, leur dit : a Quel beau feu feu nous allumerons ! J'ai déjà sur moi la sentence (2). »
Le lendemain, 20 mai, la torture était préparée, et Savonarole commençait à subir un troisième interrogatoire. Outre les commissaires du pape, il y avait là
(1) Burlamacchi, Barsanti, etc.
(2) Ibidem.
Paolo Benini et Biagio di Giovanni, comme représentants des gonfaloniers de compagnie, Giovanni Canacci, Piero degli Albeili et Francesco Pucci, comme délégués des douze Buoni Uomini, des Dix et des Huit. Quant à Ceccone, il assista également au procès; mais, comme on n'avait pas été très-satisfait de ses services, on lui adjoignit plusieurs collègues, afin que, stimulé par l'émulation, il s'efforçât d'altérer plus efficacement les réponses [1;. Pour faciliter la besogne du notaire, on avait écrit d'avance les demandes. Les commissaires du pape étaient décidés à faire voir comment on devait falsifier les réponses et comment on pouvait, en donnant la torture, obtenir tout ce qu'on voulait.
Ils torturèrent avec férocité Savonarole (2). Les premières questions se rattachaient à l'affaire du concile et surtout aux complices de cette entreprise. Le Prieur de Saint-Marc s'exprima ainsi : a. Je vous répondrai sans détours. Ce que j'ai fait par rapport au concile ne m'a été conseillé par personne, et c'est seulement dans les derniers temps que j'ai parlé du concile à quelques-uns des frères. Je n'ai jamais entretenu de ce sujet les princes italiens, parce que je les considérais tous comme
(1) « Cette pelite partie du procès original dirigé par Romolino fut écrite par Ceccone et par d'autres, que je ne nomme pas pour abréger, et qui étaient présents à l'interrogatoire. » Violi, Giornaia Vl. Dans le procès, il est dit plusieurs fois expressément que le secrétaire de Romolino écrivait aussi ; et Ira Benedetto, en rapportant un fragment du procès, s'exprime aiosi : « Prends la peine, je t'en supplie, de lire un peu les paroles lidèlement transcrites par messire Lodovico Menelii. ». Vulnera diligentis, partie III, ch. lu. — Voir aussi le procès dans l'Appendice de l'édition italienne.
(2) Dans le procès même, sur la marge, on lit en plusieurs endroits ; torture, torturé.
mes ennemis. Mais j'espérais que les princes étrangers favoriseraient mes desseins, à cause des pratiques coupables de la cour de Rome. Je comptais principalement sur le roi d'Angleterre, ayant entendu dire que c'était un homme de bien. Quant aux cardinaux et aux prélats, je ne voyais en eux que des ennemis. » Interrogé sur l'accusation de s'être fait révéler les confessions, Savonarole répondit aussitôt a qu'il n'avait jamais adressé aucune demande à ses moines, et qu'eux-mêmes n'auraient jamais consenti à lui obéir dans ce cas. y> Romolino, commençant à s'apercevoir qu'il n'obtenait rien, s'emporta, et eut recours aux menaces ; puis, quand il eut remarqué que les menaces étaient inutiles, il ordonna que le Frère fût dépouillé et remis à la torture. Alors Savonarole, regardant ses juges, s'écria: «Eh bien! écoutezmoi. Seigneurs florentins, et soyez mes témoins. Par crainte des tourments, j'ai nié que j'eusse des lumières surnaturelles. Si j'ai à souffrir, je veux souffrir pour la yérité ; ce que j'ai enseigné, c'est de Dieu que je le tenais. » Pendant ce temps, on lui ôtait ses vêtements et on lui appliquait de nouveau la torture ; mais les paroles qu'il avait prononcées furent transcrites avec peu de changements, parce qu'elles étaient trop claires et qu'elles avaient été dites avec trop de fermeté (1). Au milieu de
(1) Voici les paroles de Savonarole , telles que les rapporte la Illc partie du Vulnera dilengentis de fra Benetlello. Fra Benedetto les cite d'après un exemplaire écrit par Ceccone , exemplaire falsifié suivant le système habituel, mais différent, dans plusieurs endroits, du texte que reproduit l'Appendice de l'édition italienne. « Jussiis expoliari. — Ehbien, écoutez-moi. Mon Dieu, tum'as surpris en état dépêché.— Il s'agenouille. — Je confesse que j'ai renié le Christ. J'ai menti. Seigneurs florentins, je l'ai renié par peur des tourments. Soyez mes témoins. Si j'ai à souffrir, je veux souffrir pour la vérité. Ce que j'ai
ses angoisses corporelles, Savonarole relomba dans le délire et fit des réponses ambiguës, qui étaient complètement dénaturées par le notaire. Cependant, lorsqu'on arriva aux points capitaux de la doctrine, la torture et les falsifications ne servirent plus à rien. Au moment où l'on demanda au Prieur de Saint- Marc s'il avait voulu diviser l'Église du Christ, il sembla reprendre possession de lui-même et répondit : « Jamais, à moins qu'on ne veuille parler de quelques usages que j'introduisis à Saint-Marc pour soumettre les frères à une vie plus sévère. Il est bien vrai que je n'ai jamais redouté les excommunications (1). »
Le lendemain, on continua le procès et l'on parvint à obtenir de l'accusé une déclaration destinée à confirmer ce qui avait été écrit pendant les interrogatoires précédents. Maiscette déclaration est tellement dénuée de bon sens qu'elle ne peut avoir aucune valeur. Il en faut dire autant de tout ce procès, beaucoup plus falsifié que le premier, et dans lequel on aurait peine à deviner quelqu'une des réponses véritables. On adressa ensuite à Savonarole une foule de questions étranges et ridi-
dit, Dieu me l'avait révélé. 0 mon Dieu, tu me punis pour l'avoir renié. Je mérite ce châtiment. Je t'ai renié. Je t'ai renié. Je t'ai renié par peur des tourments, par peur des tourments. — Il s'était agenouillé et montrait son brasgauche presque brisé. —Jésus, secours-moi. Oui , tu m'as surpris en état de péché. » Toutes ces paroles se rapportent à la lumière prophétique. Rappelons-nous que le III* livre du Ruinera diligentis de Fra Benedetlo n'est autre chose, la plupart du temps, (pi'un commentaire du troisième procès de Savonarole.
(1) Dans <-c procès, comme dans les deux autres procès de Savonarole, on peut à coup sûr regarder comme vrais tous les passages favorables à l'accusé, i)arce qu'ils n'ont certainement pas été inventés par les examinateurs ni par le notaire.
cules. C'est ainsi qu'on lui demanda (c s'il avait jamais prétendu que Jésus-Christ fût seulement homme. » <c Une telle proposition, répondit le Frère, serait une folie. » On lui demanda également « s'il croyait aux incantations. » « Je m'en suis toujours moqué », répliqua Savonarole (1). Romolino l'interrogea de nouveau sur le concile, pour savoir quels en avaient été les promoteurs et surtout pour découvrir si le cardinal de Naples en avait appuyé le projet. Aux questions qui se succédaient sans relâche, on joignait les promesses, les menaces et la torture. Enfin Savonarole, après avoir mille fois nié qu'il eût tenu la moindre réunion à ce sujet ou reçu le moindre conseil , s'écria , dans l'égarement de la douleur : « Naples! Naples! avec lui et avec d'autres, j'ai entretenu des intelligences. » Mais
(1) Yioli et fra Benedetto purent, grâce à la femme de Ceccone, se procurer l'ébauche originale de ce procès , ébauche écrite de la propre main du notaire. Ce n'est sans doute pas la reproduction fidèle des dépositions de l'accusé, car les changements étaient faits au moment même où étaient écrites les réponses, lesquelles étaient ensuite copiées et recopiées avec des falsifications successives. Ainsi, le premier exemplaire vu par fra Benedetto contenait plusieurs demandes et plusieurs réponses que ne mentionne pas l'exemplaire mis en circulation et que donne l'Appendice de l'édition italienne. On demanda par exemple à Savonarole « s'il s'était jamais livré à la sodomie; » or, Texemplaire que nous possédons ne rapporte rien de pareil. A ce propos , fra Benedetto s'écrie : « La chose est plus vraie que je ne le dis; ce n'est pas dans une copie que je l'ai lue , mais dans l'original , c'est-à-dire dans la première ébauche que fit messire Ceccone quand il arrangeait les réponses de fra Hieronimo ; et je l'ai lue , ditil encore un peu plus loin , dans ce dernier procès dont j'eus l'original entre les mains. » Ailleurs, il nous apprend que l'original lui fut procuré par la femme de Ceccone. Tra Benedetto, Vulnera diligentis, L. Il, ch. XVI, XVII, XVIII; Yioli, Giornate. — Yor l'Appendice de l'édition italienne.
le jour suivant sa première pensée fut de démentir ce qu'il avait dit aux dépens d'autrui sous l'influence du délire. <c Je n'ai traité du concile ni avec le cardinal de Naples ni avec d'autres. » Alors Romolino se persuada qu'il n'y avait plus rien à tirer de Savonarole, que la torture et l'habileté des notaires ne réussiraient pas à préparer un procès justifiant une condamnation, et qu'il était par conséquent inutile de perdre plus de temps. Ayant donc fait encore quelques brèves questions, il cita Savonarole à comparaître le lendemain pour entendre sa sentence, a Je suis prisonnier, répondit celui-ci, je viendrai si l'on m'amène. »
Cependant, tout n'était pas encore fini. Le jour commençait àdécliner; l'horloge venait de sonner cinq heures et demie , et le Frère méditait tranquillement dans sa prison, quand elle fut envahie par cinq citoyens. Ceux-ci, avec le notaire, voulaient essayer si, en ce moment suprême , après tant d'angoisses d'esprit et de corps, Savonarole, interrogé à l'improviste, se laisserait vaincre par les menaces. Ils voulaient obtenir de lui des aveux politiques pour compléter le premier procès, qui seul avait été publié , et dont on était à l'unanimité très-mécontent. Mais Savonarole ne fît que répéter avec calme ce qu'il avait déjà dit : « Je laissais le soin de tous les détails à Yalori. Au fond, mes amis n'avaient d'autre but que de faire entrer dans le Conseil des hommes du parti populaire; ils voulaient sévir contre les adhérents du parti opposé, quand ceux-ci tombaient en faute; ils cherchaient à demeurer unis et forts, non pour attaquer, mais pour être prêts à la défense (i). »
(1) Voir le procès dans l'Appendice de l'édilion italienne.
Telle fut la Qn du troisième procès; les commissaires apostoliques n'en pouvaient point être fiers. Après tant de promesses, ils n'avaient fait que rendre plus évidente, par leurs vaines tentatives, l'innocence de Savonarole. Cet interrogatoire ne fut ni signé (1), ni imprimé, ni lu en public; il resta comme interrompu et fut mis de côté. On eut même la précaution de le tenir secret, et l'on en envoya -seulement quelques exemplaires manuscrits aux cours italiennes (2).
Tout cela, d'ailleurs, n'empêcha pas les commissaires apostoliques de se réunir le même jour (22 mai), pour délibérer sur la vie des trois religieux. La résolution fut bientôt prise. Le sort de Savonarole et celui de fra Salveslro ne furent pas même l'objet de la moindre discussion : la mort fut décidée. Afin, cependant , de tempérer un peu la triste impression qu'une paréiWe-sentence devait produire sur les esprits, Romolino proposa d'épargner la vie de fraDomenico. Mais un des juges fit observer « qu'avec ce frère toute la doctrine de Savonarole demeurerait vivante)), et alors Romolino s'écria : « Qu'importe un misérable moine de plus ou de moins; envoyons-le aussi à la mort (3). »
En même temps une Pratica, composée d'un trèspetit nombre de citoyens, s'était réunie pour discuter la sentence. Un seul de ses membres, nommé Agnolo Pandolfini , se leva pour parler en faveur de Savonarole. 11 déclara qu'à ses yeux c'était une faute très-grave de
(1) [1 n'y a point de signature à la fin du procès; il y en a une au milieu, mais personne n'en a jamais vu l'autographe; enfin, les signaturcs des témoins manquent absolument.
(2) A Milan, nous en avons trouvé un exemplaire, envoyé au duc.
(3) Burlamacchi, Barsanti, etc.
mellre à moi l un homme si remarquable, qu'on en voyait îi peine un semblable par siècle. « Cet homme , ajoutal-il, pourrait, non-seulement rétablir la foi dans le cas où elle viendrait à périr, mais rendre les plus grands services aux sciences , qu'il a cultivées avec tant de succès. Tenez-le donc en prison, si telle est voire volonté; seulement, je vous conseille de lui conserver la vie et de lui donner le moyen d'écrire, afin que le monde ne perde pas les fruits de son génie. » Ces paroles furent très-mal accueillies par la Pra^/ca. On répondit aussitôt à Pandolfini : a Personne ne peut se fier aux Seigneuries à venir. Le Frère sera certainement rendu à la liberté et bouleversera de nouveau la ville. Un ennemi mort ne fait plus la guerre (1). » C'est à la suite de ce discours que fut ratifiée la condamnation d'un religieux, dont l'innocence, après plusieurs procès, après une torture prolongée, apparaissait toujours avec plus d'évidence. La même peine fut réservée à ses deux compagnons qui étaient aussi innocents que lui ; car, si fra Domenico fut reconnu irréprochable dans sa conduite par les examinateurs eux-mêmes, fra Salveslro, quoiqu il eût renié son maître, n'était convaincu d'aucun crime que les lois dussent punir.
La sentence leur fut communiquée le soir môme, afin qu'ils eussent le temps de se préparer à l'heure suprême. Fra Salvestro parut atterré. Fra Domenico, au contraire, se montra aussi joyeux que s'il eût été convié à une fêle. L'annonce de la mort remplit d'enthousiasme cette âme généreuse , et il prit aussitôt la plume pour adresser ses derniers adieux à ses frères. Yoici sa lettre :
^1) Barlumacchi, Barsanti, etc.
« Fratres dilectissimi et in visceribiis Jesu Christir Puisque Dieu veut que nous mourions pour lui , vous qui resterez, priez pour nous. Vous rappelant mes exhortations, restez unis par la charité et tout entiers à vos saints' exercices. Priez pour nous, particulièrement les jours de fête, alors que vous êtes rassemblés dans le chœur. Ensevelissez mon corps près de vous, dans la terre, non à l'intérieur de l'église, mais devant la porte ou à côté de l'église, dans une humble place, et vous direz pour nous les messes habituelles. Quant à moi, là où j'espère aller, je prierai aussi pour vous. Embrassez , de ma part, tous les frères de Saint-Marc, et surtout nos bien aimés frères de Fiesole, quorum nomina in corde fixa ante Deum porto. Prenez sur les rayons de ma cellule tous les écrits du père fra Girolamo, et faitesles relier; mettez-en un volume dans la bibliothèque, et l'autre dans le réfectoire, pour les lectures à faire pendant les repas; que ce dernier volume soit attaché avec une chaîne; les frères convers pourront ainsi le parcourir quelquefois (1). » La dernière pensée de fra Domenico était donc de maintenir toujours vivante la doctrine de son maître. On trouve rarement des exemples d'une fidélité si grande et d'une constance si touchante. Quand on annonça à fra Domenico la condamnation aux termes de laquelle lui et ses compagnons devaient être brûlés après leur mort, son exaltation fut telle, qu'il demanda comme une grâce d'être brûlé vif , «afin de pouvoir, au nom du Christ, supporter un plus pénible martyre ».
Savonarole était en prière lorsqu'on entra dans sa
(1) Cette lettre est rapportée par Burlamacchi.
prison pour lui communiquer la sentence. II écoula la triste nouvelle sans manifester, par le moindre signe, sa douleurou sa joie, et il continua de prier. Peu après, on lui proposa de souper, mais il refusa, disant qu'il avait besoin de fortifier son àme et non son corps, de conserver la sérénité de son esprit et de se bien préparer à la mort. En ce moment parut dans la prison un homme vctu de noir, et dont le visage était caché sous un capuchon de môme couleur : c'était Jacopo Niccolini, un Baltuto de la confrérie du Temple. On donnait le nom de Battuti aux membres d'une association qui assistaient volontairement les condamnés à la dernière heure. Niccolini ayant offert ses services à Savonarole , celui-ci le pria d'obtenir des Seigneurs l'autorisation d'avoir un court entretien avec ses deux compagnons de prison, auxquels il voulait dire quelques mots avant de mourir. Niccolini partit aussitôt pour s'acquitter de sa mission. Alors 2e présenta un moine bénédictin qui venait confesser le prisonnier. Savonarole, s'étant agenouillé, accomplit avec ferveur tous ses devoirs religieux. Les doux autres moines firent de même (1).
Pendant ce temps, les Seigneurs délibéraient sur la demande que Niccolini leur avait transmise. Ils craignaient toujours quelque surprise de la part de Savonarole ; mais le bienveillant messager leur fît observer qu'on ne pouvait rien redouter d'un homme qui avait déjà pour ainsi dire un pied dans la fosse, et qu'on avait toujours coutume de satisfaire les derniers désirs des condamnés. Ainsi fut accordée à Savonarole une
(l)Burlamacch*î.
heure d'entretien avec ses deux compagnons dans la salle du Grand-Conseil.'
Il serait très-difficile de décrire les dispositions d'esprit des trois moines quand ils se rencontrèrent. Ils se voyaient pour la première fois après qu'on leur avait fait subirquarante jours de captivité etde torture, aprèsqu'on avait voulu persuader à chacun d'eux que ses compagnons s'étaient rétractés sur tous les points, après que fra Domenico et fra Salvestro avaient lu, de leurs propres yeux, le faux procès de Savonarole. Mais ce n'était pas le moment d'entrer en explications; il s'agissait seulement de se préparer à la mort avec un fraternel courage. Par sa seule présence, Savonarole reconquit tout de suite son ascendant sur les deux autres frères. Dès que ceux-ci aperçurent le visage calme et sévère de leur maître, tous les doutes disparurent de leur esprit, et leur ancienne confiance se réveilla. 11 n'y avait pas une seule minute à perdre ; aussi Savonarole adressa-t-il immédiatement les paroles suivantes à fra Domenico : e Je sais que vous demandez à être brûlé vif; cela est insensé. Il ne vous est pas permis de choisir tel genre de mort de préférence à tel autre. Savons-nous donc avec quelle fermeté nous supporterons celui auquel nous sommes condamnés? Notre constance ne dépend pas de nous , mais de la grâce que le Seigneur voudra nous accorder. » Puis, regardant fra Salvestro avec une plus grande sévérité, il lui dit : « Je sais que vous avez l'intention de défendre votre innocence en présence du peuple; je vous ordonne de renoncer à une pareille pensée, et de suivre plutôt l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, même sur la croix, ne voulut pas parler de son innocence. » Les deux moines, sans répondre un seul
T!iiot, s'agenouillèrent devant leur supérieur, et, ayant reçu dévotement sa bénédiction, regagnèrent leur prison respective. Savonarole avait jugé avec raison que toute manifestation extérieure, soit en parole, soit en action, rendrait leur mort moins solennelle et moins chrétienne ; qu'à cette heure suprême, tout leur esprit et toute leur Ame devaient être tournés vers Dieu. Voilà quel était le but de l'entretien qu'il avait désiré. Du moment que ses disciples s'étaient montrés dociles à ses avis, il ne lui restait qu'à se bien préparer à la mort (I).
La nuit était déjà avancée quand il rentra dans sa prison.'Là, le besoin de repos et la fatigue triomphèrent tellement de sa volonté, qu'ayant posé sa tète sur les genoux du bienveillant Niccolini, comme pour lui témoigner son affection et sa reconnaissance, il s'endormit tout à coup. Pendant ce sommeil, qui ne dura pas longtemps, il semblait sourire et rêver, tant était grande la sérénité de son visage et de son âme. Lorsqu'il s'éveilla, il fut surpris d'avoir cédé à la lassitude. Voulant alors donner une nouvelle marque de tendresse à Niccolini, il lui rappela les calamités qui attendaient Florence, et l'on prétend qu'il ajouta : « Souviens-loi que ces malheurs arriveront quand le saint-siége sera occupé par un pape nommé Clément. » Cette prophétie, conservée par écrit, parut se vérifier à la lettre en 1527, au moment du siège de Florence ; les Piagnoni la produisirent au grand jour et la montrèrent au peuple émerveillé ; tel est du moins le récit que nous ont laissé les anciens biographes (2).
(1) Burlamacdii, Pic, Barsanli, Violi, fia Benedelto, etc.
(i) Burlainaccbi, Beiiivieni et beaucoup d'autres, en éiiuméianl les
Les trois moines passèrent toute la nuit en prières el se revirent le matin pourcommunier ensemble. Savonarole avait obtenu la permission de se donner à lui-même la communion. Il prit l'hostie et récita la prière suivante, suprême commentaire de sa doctrine : « Seigneur, je sais que tu es la Trinité parfaite, indivisible, composée de trois personnes distinctes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit; je sais que tu es le Verbe éternel, que tu €s descendu dans le sein de Marie et que tu es monté sur la croix afin de répandre ton sang pour nos péchés. Que ce sang, je t'en supplie, rachète mes péchés; pardonne-les moi ; qu il rachète aussi toutes les offenses dont je me suis rendu coupable envers cette cité, tout le mal que j'ai pu lui causer, toutes les erreurs dont je n'ai pas conscience (I). « Ayant fait cette profession de foi complète et explicite , il reçut la communion de ses propres mains et la donna à ses deux compagnons. Aussitôt après, on leur annonça qu'ils pouvaient descendre sur la Place.
Devant la rinrjhiera , trois tribunaux étaient dressés. Le plus rapproché de la porte du Palais était destiné à l'évoque de Vasona, le second aux commissaires apostoliques, le troisième, près du JArrzocco, au gonfalonier etaux Huit. Entre les tribunaux et
prophéties (le Savonarole, s'arrèlent particulièrement à celle-ci, et donnent une foule de détails pour confirmer la vérité de leur récit. Remarquons que Burlamacchi mourut en 1319 ; il faut donc croire que les dévots de Savonarole et peut être le P. Botlonio ont ajouté tout ce qui se rapporte à la vérification de la prophétie. Voir, à ce propos, les documents XLII et XLIII publiés par le P. Marchese.
(I) Cette prière se trouve dans Burlamacchi et fui imprimée aussi avec l'explication du Miserere.
le Tetto (Ici Pisani (!) s'étendait un échafaud àliauleiiid'homme, occupant en longueur un quart de la Place. A l'extrémité de l'écliafaud s'élevait un gros pieu, traversé, dans le huit, par un autre pieu qui formait ainsi une croix, bien que, pour lui ôter cette apparence, on l'eût plusieurs fois raccourci. Trois nœuds-coulants et trois chaînes étaient suspendus aux bras de cette croix^ car les moines allaient être pendus, et l'on devait ensuiteenchaîner leurs cadavres, de peur qu'ils ne tombassent pendant qu'ilsseraientdévorésparlesflammes. Aux pieds de l'échafaud se trouvait un vaste amas de matières inflammables, autour duquel se tenaient les soldats de la Seigneurie, écartantàgrand'peine la multitude ondoyante qui augmentait à chaque instant. La foule ne semblait pas pius nombreuse que le jour de l'épreuve du feu, mais elle présentait un aspect tout différent. Elle gardait un silence triste et solennel. Une anxiété profonde absorbait l'esprit de ceux mômes qui avaient le plus désiré le supplice des trois religieux. Au milieu de cette agitation universelle, les passions les plus opposées se reflétaient sur les visages. On voyait des Bigi, desPiagnoni, des Arrabbiati à côté les uns des autres. Les auditeurs les plus assidus des sermons du Frère coudoyaient les citoyens qui^ à coups de pierres et parle poignard, avaient attenté à sa vie. On apercevait également la plupart des écrivains, dont les chroniques ou les mémoires nous ont transmis l'impérissable souvenir de cette mémorable journée. Autour du monceau des matières inflammables s'était glissée une poignée de gens qui , par leurs blasphèmes, parleurs cris obscènes, par le féroce plaisir avec lequel ils
(1) A l'eudroil où se Irouve aujourdMmi la |ioste aux lettres.
se repaissaient d'avance de l'horrible spectacle préparé sous leurs yeux, ressemblaient à des bêtes fauves plutôt qu'à des hommes. Ils venaient, pour la plupart, de quitter les prisons où, à cause de leurs crimes, ils avaient été renfermés par les magistrats précédents, et d'où la présente Seigneurie les faisait sortir, parce qu'ils aTfichaient une haine sauvage contre Savonarole et ses parisans (1).
Déjà les trois moines descendaient les escaliers du Palais, quand un dominicain de Santa-Maria Novella vint à leur rencontre. Il était chargé de leur ôter l'habit de l'ordre , et de les laisser avec leur seule chemise de laine, les pieds nus et les mains liées. Cette exigence inattendue affecta profondément Savonarole ; néanmoins, reprenant courage, il se dépouilla de son froc, et, avant de le rendre, lui adressa les paroles suivantes : « Saint habit, combien je t'ai désiré! Tu m'as été accordé par la grâce de Dieu et je t'ai conservé jusqu'à présent sans aucune tache. Ce n'est pas moi qui t'abandonne aujourd'hui, mais tu m'es enlevé (:2). »
Les trois religieux arrivèrent enfin devant le premier tribunal et se trouvèrent en face de l'évêque de Vasona. Celui-ci avait obéi aux ordres du pape, mais il semblait couvert de confusion, et n'osait pas lever les yeux sur le visage serein de son maître, qui avait l'aspect d'un juge, non d'un accusé. Cependant, on commença la terrible et funèbre cérémonie. Les condamnés furent revêtus de leur habit, pour être d'abord dégradés,
(1) Nardi, Burlamacchi, Barsanli, Pic, et fra Benedetlo dans le Cedrus Libani.
1) Burlamacchi el Pic. Fra Benedetlo, dan\ la III" jarlie de son yittnera diligentis, cite aussi ces paroles.
puis de nouveau dépouillés. Quand vint le moment de la dé^Tadalion, l'évoque prit Savonarole par le bras; ^a voix tremblait, et sa présence d'esprit l'abandonna si "Compléternent, qu'il oublia la formule accoutumée, et <|u'au lieu de se borner à séparer le frère Jérôme de l'Église militante, il prononça ces paroles : Separo te ub Ecclesia luilitante atque triamphante. Alors Savonarole, sans se troubler, le reprit en disant : Militante, non (riump/mnte : hoc enitn tiium non est (1). Ces paroles furent prononcées avec un accent qui vibra dans l'ànie des assistants; quiconque put les entendre en conserva un ineffaçable souvenir.
Lorsqu'ils eurent été dégradés et dépouillés, les trois frères, vêtus simplement de leur chemise de lainC;, furent livrés derechef au pouvoir séculier. On les conduisit devant les commissaires apostoliques, chargés de lire la sentence qui les déclarait hérétiques et schismatiques. Après quoi, Romolino, par une cruelle ironie, leur donna l'absolution de tous leurs péchés, leur demandant s'ils acceptaient son absolution. Un signe de tête exprima leur assentiment. Enfin, ils se irouvèrent devant les Huit. Ceux-ci, selon l'usage, mirent aux voix et prononcèrent unanimement la confirmation du jugement. Mais un des Huit, nommé Francesco Cini, n'était pas présent; il avait refusé de venir, disant qu'il ne voulait pas participer à une sentence aussi inique (2). Cette sentence fut immédiatement lue aux accusés; elle était conçue en ces termes. «Après
(l)Biirlaniacchi, p. ICO; Nardi, 1C9; Vulnera diligentix^Ul* \ydY{'\e.
(2) Burlamacchi, etc. La sentence commence ainsi: Yexillifer jiis-
tiliee et Octo viri Rdpublicœ Florentinœ ; omncs,excepto iino Francisco
C no. in ruiin con<ire^ iti. »
avoir examiné de près les procès des trois frères et les énormes crimes mentionnés dans ces procès, après avoir examiné surtout la décision du pape qui les remet au tribunal séculier pour qu'ils soient punis (1), le gonfaloiiier et les Huit ordonnent que chacun des trois frères soit suspendu au gibet et ensuite brûlé, afm que son âme soit complètement séparée de son corps (2).
Les trois moines s'acheminèrent ensuite vers le supplice. Leur démarche était assurée, leur visage tranquille. FraSalvestro lui-même retrouva en ce moment suprême son courage disparu, et sembla, devant la mort, redevenir un vrai et digne disciple de Savonarole. Celui-ci fit preuve d'une force surhumaine, et ne se départit pas un seul instant de ce calme qui lui était si nécessaire pour mourir chrétiennement. Tandis qu'avec ses compagnons, les membres à peine couverts par sa chemise de laine, les pieds nus et les bras liés, il était lentement conduit de la rlnghiera au gibet, on permit à la populace la plus vile d'avancer jusqu'à lui et de l'insulter par des gestes et des propos aussi lâches qu'impu- ■dents. Il resta ferme et impassible en face de ces outrages. Un citoyen , touché de compassion , s'étant approché afin de lui dire quelques mots de consolation, "Savonarole lui répondit avec douceur : « A la dernière heure. Dieu seul peut consoler les mortels. » Alors un prêtre, nommé Nerotto, lui adressa cette demande : ■« Dans quelles dispositions d'esprit supportes-tu ce martyre? » — « Le Seigneur a tant souffert pour moi» ,
(1) N'est-il pas surprenant que Savonarole, à la suite d'un procès ^lolitique, soit condamné principalement à cause de la sentence du ijape ?
(2) Voir iT Appendice de rédilion it<ilieane.
répliqua Savonarole, et il n'ajouta rien de plus (1).
Au milieu de celte universelle confusion, fra Domeiiico ne s'apercevait pas de ce qui se passait autour de lui; « il semblait marcher, non à la mort, mais à une fêle (2). » Il était tellement exalté par l'enthousiasme, qu'il voulait entonner à haute voix le Te Deum; mais, sur les vives instances du Battulo qui l'assislait, il s'en abstint en disant : u Accompagnez-moi donc à voix basse ; » et ils le récitèrent ainsi tout entier. Puis il prononça ces mots : a Rappelez-vous bien que les prophéties de fra Girolamo se doivent réaliser toutes et que nous sommes morts innocents (3). »
Fra Salvestro fut le premier à qui l'on ordonna de gravir l'escalier de l'échafaud. Quand il eut la corde autour du cou, au moment môme où il reçut l'impulsion fatale, il s'écria : Inmanustuas, Domine, commendo animam meam. Peu après, le bourreau, ayant attaché le cadavre avec la chaîne, se rendit de l'autre côté de la croix,, pour faire subir le même supplice à fra Domenico. Le religieux monta rapidement, avec un visage rayonnant d'espérance et presque de joie, comme s'il allait droit au ciel.
' C'était à Savonarole de prendre la place restée vide au milieu de ses deux compagnons. Mais il était si absorbé par les pensées d'une autre vie, qu'il semblait déjà avoir abandonné la terre. Cependant, quand il fut en haut de la croix, il ne put s'empêcher d'abaisser ses regards, sur la multitude qui paraissait attendre avidement sjk
(1) Burlamacchi, etc.
(2) « Cli'a ilan/a e non a morte andassc. » — Léopardi.
(3) Biirlainacthi, Barsanti, etc.
mort. Combien celte foule était différente de ceUe qui peu de temps auparavant, à Sainte-Marie des Fleurs, écoutait dans l'extase ses moindres paroles! Aux pieds de la croix, il vit quelques hommes tenant des torches à la main, et impatients d'allumer le feu. Alors, il présenta sa tête au bourreau. Le silence en ce moment fut universel ; on eût dit qu'un frémissement d'horreur parcourait les assistants et, pour ainsi dire, les édifices mêmes construits autour de la Place. Il y eut pourtant une voix qui cria : « Prophète , l'heure est venue de faire ie miracle. )) Tous les incidents de celte journée étaient de nature à se graver dans la mémoire et à accroître ce sentiment de mystérieuse terreur que la mort du prophète devait laisser à jamais parmi les Florentins.
Le bourreau, voulant complaire à la populace, se livra à des bouffonneries sur le cadavre qui se débattait encore, et peu s'en fallut que, dans ses évolutions , le misérable ne tombât de l'échafaud. Ce speclacle abject excita tant d'indignation et de dégoût, que les magistrats firent adresser au bourreau une sévère réprimande. Alors, celui-ci se hâta le plus possible, espérant ainsi que les flammes commenceraient à brûler le religieux encore vivant. Mais la chaîne lui tomba des mains, et, avant qu'il ne l'eût ramassée, Savonarole avait déjà rendu le dernier soupir. C'est le 23 mai 1498, à dix heures du matin, que le Frère cessa de vivre. Il avait quarante-cinq ans (1).
Le bourreau n'était pas encore descendu de l'échelle pour mettre le feu au bûcher, quand les flammes s'éle-
(l)Burlamacchi, Pic, Barsanli, Razzi, fra BeneJelto, Nardi, Guicciardini, Rinuccini, Cerrelani, Parciiti, Cambi, etc.
vèrcnt tout à coup. Un homme, qui se tenait h\ depuis plusieurs heures avec une torche, avait alkimé les matières inflammables, en disant : « Je vais donc enfin brûler celui qui aurait voulu me brûler (i)! » Pendant quelque temps, un vent impétueux éloigna les ilammes des trois cadavres. Reculant d'épouvante , une foule de personnes criaient : « Miracle, miracle! » Cependant, le vent cessa bientôt , les flammes enveloppèrent les trois moines, et la multitude s'approcha de nouveau. En ce moment, les cordes qui attachaient les bras de Savonarole tombèrent consumées, et ses mains s'agitèrent sous l'action du feu ; les fidèles crurent remarquer que le Frère, au milieu des flammes et de la fumée, levait sa main droite pour bénir le peuple qui le brûlait (2).
Les Piagnoni se signalaient l'un à l'autre ce fait extraordinaire, et beaucoup d'entre eux furent tellement émus que, sans réfléchir au lieu oii ils se trouvaient ni aux gens qui les entouraient , ils s'agenouillèrent en sanglotant et invoquèrent celui qu'ils avaient déjà proclamé saint dans leur cœur. Les femmes pleuraient à chaudes larmes; les jeunes gens frémissaient à la pensée de l'abandon où ils allaient se trouver. Tandis que d'un côté on manifestait une si profonde douleur, de l'autre côté on se livrait à des transports de joie. Les Arrabbiati, qui se tenaient près de la potence, excitaient une horde d'enfants à pousser des clameurs , à danser, à
(1) Cette particularité est rapportée par Xardi qui fut préseul au supplice.
lu tableau de PoUajuolo, dans le palais Corsiui à Florence, représente le supplice de Savonarole. (Ao/e du trad.)
(2) Burlamachi.
3ancer une grêle de pierres contre les trois cadavres, dont quelques lambeaux tombaient de temps en temps dans le feu. « Il pleuvait des entrailles et du sang, dit un témoin oculaire, et cette horrible scène augmentait la satisfaction brutale des uns comme les vains regrets des autres (1). »
Les plus hardis d'entre les Piagnoni , parmi lesquels se trouvaient des dames traveslies en servantes, s'ouvrirent «une route à travers la foule ennemie et parvinrent jusqu'au gibet. A la faveur du désordre général , ils recueillirent les reliques de leurs saints. Bientôt, ce^ pendant , ils furent écartés par les soldats de la Seigneurie. Celle-ci , craignant que ces cendres ne pussent opérer des miracles, fit mettre sur des chars et jeter du Ponte Vecchio dans l'Arno les restes des trois moines. Mais on ne parvint pas à empêcher tous les citoyens de ramasser les débris laissés sur la Place ou tombés le long de la route; et ces débris, jalousement conservés dans des reliquaires précieux, devinrentl'objet d'un véritable culte et maintinrent, pendant bon nombre d'années-, la foi au pouvoir surnaturel du Frère et la vénéraliçn pour son couvent (2). Le jeune Pic de la ^Ima-^ dole, érudit remarquable et savant philosophe^ croyait, lui aussi , avoir pu dérober à l'Arno un morceau du cœur même de Savonarole; et il assurait en avoir reconnu plusieurs fois la vertu miraculeuse dans la guérison de plusieurs maladies, dans la délivrance de quelques possédés, et en mainte autre circonstance (3). Pour satisfaire l'ardente dévotion que ressentaient les
(l) Fra Benedetlo, Cednis Libani.
{2) Voir toujours les auteurs cités plus haut.
(3) Pic, Vita, etc.
JT- 25
partisans du Frère, des médailles furent frappées, desimages furent gravées, mais on eut soin de les cacher, parce que les Arrabbiati étaient absolument maîtres de la ville et qu'on ne pouvait plus résister à leur insolence et à leur fureur (I). Les persécutions commencées alors contre les Piagnoni semblaient ne devoir jamais finir. Pendant deux mois, le couvent de Saint-Marc resta fermé. On lui enleva les bâtiments de la Sapienza, corhtigus au cloître et où les novices habitaient. On lui prit en outre, sous divers prétextes, ces livres de Laurent le Magnifique, pour lesquels Savonarole avait payé 3000 florins à la République (2). Les mêmes mesures arbitraires atteignirent la plupart des autres droits et privilèges dont Saint-Marc jouissait depuislongtemps (3). A ces rigueurs se mêla le ridicule. On fit cinq décrets contre la Piagnona, la plus grande des cloches de Saint- Marc (4). Pour avoir sonné le tocsin pendant l'attaque du couvent, elle fut exilée de Florence et transportée sur un char, tandis que le bourreau la fouettait (5). Un grand nombre de frères prirent le chemin de l'exil, entre autres Mariano degliUghi, Roberto daGagliano, Aurelio Savonarole, frère de Jérôme Savonarole, et Mala-
(1) Nardi, Storia di Firenze ;G\o. Cdimhï, Storia d% Firenze.
(2) Voir les biographes cités plus haut ainsi (lue les documents coirtenus dans l'Appendice de l'édition italienne,
(3) C'est ainsi que le droit de célébrer la messe dans le palais de la Seigneurie fut transporté au\ religieux de San-Miniato. On relira aussi aux moines de Saint-Marc la direction des Buoni l'omini di San Martino.
(4) Dans VArchivio délie Riformagioni, il y a, sur ce sujet, un grand nombre de lettres et de décrets. L'Appenlice de rédllion italienne contient quelques-uns de ces documents.
(5) Père Marchese, Storia di San Marco.
testa Sacromoro lui-même, à qui sa trahison ne put faire pardonner l'attachement qu'il avait témoigné jadis à son maître (1).
Très-grand aussi fut le nombre des citoyens persécutés comme adhérents de Savonarole. Beaucoup de Florentins reçurent l'ordre de se présenter à Rome ; mais ils obtinrent bientôt l'absolution au moyen d'une somme d'argent payée aux commissaires apostoliques (2). Personne cependant ne pouvait échapper à l'arrogance et aux insultes continuelles de la populace. De toutes parts on entendait des chansons obscènes et inju- , rieuses contre les Piagnoni, et les prières de ceux-ci étaient sans cesse interrompues. Pendant la nuit de Noël, les Arrabbiati, pour outrager davantage encore la mémoire du Frère, firent courir au milieu de la cathédrale une vile bête de somme , et, après l'avoir rouée de coups, la laissèrent morte sur le seuil (3). Néanmoins, chaque année, dans la nuit du 23 mai, le lieu même où les trois moines avaient été martyrisés se trouvait parsemé de fleurs (4). Les partisans les plus fidèles de Savonarole peignaient des tableaux religieux, écrivaient en 'secret des apologies ou des biographies de leur maître, lisaient ses sermons et attendaient l'accomplissement de ses prophéties.
En ce jour du 23 mai 1498, les Dix écrivirent à Rome et
(i) Voir les décrets de la Seigneurie, depuis le 28 mai jusqu'au 8 juin, et ceux des 29 et 30 juin. Voir aussi le P. Marchese, Storia d't San Marco.
(2) Nardi, Storia di Firenze.
(3) Cambi, Storia di Firenze, t. II, p. 134 , dans les Deiizie degli Eruditi Toscani.
(4<) L' Osservatore Florent ino rappelle aussi ce fait, généralement connu.
aux autres cours italitinnes que « les moines avaient subi un supplice proportionnée leurfuneste et séditieuse conduite (i). » Les commissaires apostoliques, de leur côté, non-seulement traitèrent Savonarole d'hérétique et de schismalique, mais l'accusèrent des crimes mêmes dont ils l'avaient reconnu innocent dans le faux procès rédigé sous leur direction, u Nous avons constaté, écrivirentils au pape, que le Frère se faisait révéler les confessions, que son but était de provoquer des soulèvements à Florence en excitant les citoyens les uns contre les autres. Nous avons découvert chez ce moine, ou plutôt <'hez ce vil insecte (2), pour ne l'appeler ni moine ni homme, les plus abominables vices. Il osait appeler Dieu en témoignage de ses propres paroles, disant que si elles n'étaient pas vraies, il voulait être pendu et consentait à ce que ses cendres fussent jetées au vent et à la pluie. Nous avons fait en sorte que cet oracle se vérifiât de tous points (3). »
Les souverains de Rome, de Milan, de toutes les villes italiennes envoyèrent à la Seigneurie des lettres de félicitation et d'éloges. Louis XII seul, le successeur de Charles VIII, garda lesilence.il avait, peu auparavant, écrit au gouvernement florentin pour le supplier de suspendre l'exécution de la sentence , se proposant d'énumérerplus lard les puissantes raisons qu'il avait à produire en faveur du Frère (4). Mais le jour même où sa lettre arriva, lesccndres des trois martyrs étaient déjàdani: rArno(5].
(1) Père Marchèse, doc. XXXIX.
(2) « Omuipôtluin ne<iiiissinuiin. »
(3) Celle lettre a été publiée parmi les documents de Meier (pii la trouva dans la bibliolhèque du comte Boiilourliii à Florence.
('♦) Père Marchèse, duc. XL.
(5) Voir dans l'AppcndicL! la lettre de Louis XII.