CONCLUSION
Après la mort de Savonarole, l'étal des aff.iires à Florence changea avec une telle rapidité, que les Arrabbiali n'eurent pas le temps de penser à la constitution d'un gouvernement aristocratique. Us s'aperçurent bientôt que les seuls moyens, la seule politique capables de sauver la République, étaient les moyens et la politique conseillés par Savonarole. En effet, Pierre et Julien de Médicis , soutenus par une très-forte armée vénitienne, ne tardèrent pas à s'approcher. Il fallait donc s'unir aux Piagnoni pour se soustraire à tant de périls, pour se défendre contre tant d'ennemis.
Par bonheur, Louis le More, de plus en plus jaloux des Vénitiens, aida cette fois les Florentins à conjurer ces périls. Mais comment se fier à l'amitié de ce prince, comment compter sur ses serments? Quant à Alexandre Borgia, qui, pour obtenir la mort de Savonarole, ayail prodigué les plus larges et les plus flatteuses promesses, à peine eut-il atteint son but , qu'il s'abandonna à ses passions les plus effrénées. La mort du pauvre Frère semblait avoir complètement déchaîné les vices abominables et l'ambition démesurée du pape et de son fils, le duc de Vaientinois. Des alliances avec les Turcs et les Hébreux , chose alors inouie, étaient conclues par le souverain pontife. En outre, Alexandre YI mettait en vente, dans une seule année, douze chapeaux de cardi-
naiix (I). Nous ne dirons rien des incestes et des meurtres commis par les Borgia; ces crimes sont trop connus. Le désir le plus ardent du pape était de fonder en faveur de son fils un État dans la Romagne. Le duc de Valentinois poussait lui-même l'avidité jusqu'à méditer d'étendre sa puissance sur toute l'Italie , et c'est en Toscane qu'il voulait faire le premier pas (2). Aussi s'efforçait-il chaque jour de susciter à la République de nouveaux dangers. Un jour, il provoquait le soulèvement d'Arezzo; une autre fois, il menaçait de rétablir Pierre deMédicis; sans cesse il parcourait avec ses troupes la campagne en la dévastant. Afin d'éviter de plus grands maux, les Florentins se décidèrent à le prendre à leur solde moyennant 3G,000 ducats par an, ce qui ne l'empêcha pas de venir à plusieurs reprises envahir et saccager, sous divers prétextes, le territoire appartenant à Florence. Voilà de quelle façon les Borgia remplissaient leurs engagements envers la République !
Les Arrabbiati reconnurentenfin que, pour se défendre contre les Médicis et les Borgia, ils devaient nécessairement recourir à l'alliance française et à l'union sincère avec les Piagnoni. Ils suivirent alors, de point en point, la politique conseillée par Savonarole, et les choses prirent aussitôt une meilleure tournure qu'on n'aurait osé l'espérer.
Cependant, l'ambition chez Louis XII n'était pas moindre que chez Charles VIII, et les malheurs prédits par Savonarole allaient bientôt accabler l'Italie. Qui ne connaît l'histoire de ces guerres entre Allemands , Espagnols, Suisses et Français, qui pendant tant d'années
il) GmccisinVnù, Storia cl' [talia.éiVû. Rosini, t. III, p. 15. (2) Machiavelli, Principe, ch. VIII.
•désolèrent nos contrées, en les mettant à feu et à sang. Tant que la victoire suivit le drapeau de la France , la .République florentine put se maintenir au milieu du désordre universel ; mais, après la mort du jeune et immortel Gaston de Foix , quand la fortune des Français •déclina, la dernière heure de la République ne tarda pas h sonner. Au mois de septembre de l'année 1512, une armée espagnole entrait, en effet, à Florence sans rencontrer d'obstacle et y rétablissait les Médicis.
La guerre, avec ses désastres, s'étendait en même temps ■sur toute l'Europe. La voix de Luther avait introduit déjà le schisme dans l'Église; les bûchers, les gibets, Join d'étouffer les nouvelles doctrines, ne servaient qu'à les fortifier. Aux guerres politiques commençaient à s'ajouter les guerres religieuses. L'Église, l'Italie, le monde étaient châtiés. Dans chaque nouvelle guerre, dans chaque pillage de ville, dans chaque hérésie, les Piagnoni croyaient reconnaître l'accomplissement des prophéties de Savonarole. Leurs convictions se fortifiaient par les souffrances et les persécutions. Lorsqu'ensuite on vit Clément VII monter sur le trône pontifical , les armées de €harles-Quint assiéger et saccager la ville éternelle, les •églises se transformer en écuries et en lieux de débau- •ches, il sembla que toutes les prédictions du Frère se réalisaient mot pour mot, et les hommes les plus sceptiques parurent y ajouter foi. Alors, on divulgua la prophétie que le Prieur de Saint-Marc, avant de mourir, avait faite à Niccolini; copiée avec ardeur et lue avec stupéfaction, elle circula de main en main. Chacun parcourait de nouveau les sermons de Savonarole et relevait ces mille passages où les événements actuels avaient été si souvent annoncés. Le parti des Piagnoni se retrouva au pouvoir
comme par mirncle, laiulis que lesMédicis, privés de sesecours exlérieurs et environnés d'ennemis à l'intérieur, prenaient la fuite. Aussitôt, l'on proclama la république ; Jésus-Christ fut élu roi de Florence; on institua une milice civique et tous les Florentins s'apprêtèrent à maintenir la liberté reconquise ou à mourir d'une façon digne^ d'elle. La nouvelle république soutint des attaques multipliées et dura peu, comme on le sait; mais, défendue par le génie de Michel-Ange, par le bras de Ferruccio, par le dévouement passionné de tout un peuple, elle déploya, en périssant, autant d'héroïsme qu'aux plus beaux jours de sa prospérité. Pendant ces luttes mémorables, c'est à Saint-Marc que se groupaient les plus sûrs amis de la patrie et de la liberté. Les encouragements des disciples de Savonarole, la popularité qui s'attachait aux portraits du Frère, portraits dûs aux plus^ habiles artistes, enfin les prophéties et les sermons de l'éloquent dominicain, inspirèrent à ces vaillants et magnanimes citoyens le courage de combattre pour la république jusqu'à la dernière heure. Ainsi, l'histoire des vrais disciples de Savonarole finit seulement avec la liberté florentine (I).
(1) Le temps accrut , loin de la tliminiier, la vénération presque superstitieuse qucles moines de plusieurs couvents en Toscane ressentaient pour Savonarole. Ces religieux invoquaient le Frère, s'agenouillaient devant ses vêtements, conservaient ses reliques, célébraient un office composé expressément en son honneur et dans lequel on l'appelait saint, martyr et pro|)bète. Nous n'osons donner le nom de disciples de Savonarole à ces admirateurs un peu trop exaltés. Un Officio proprio per Fra Girolamo e i suoi compagni fut publié par le comte Carlo Capponi(Prato 18G0, édition tirée à quarante six exemplaires). —Cette, édition est accompagnée d'une préface par M. Cesare Guasli. Une seconde édition de VOf/icio proprio, comprenant des documents nouveaux, a été faite à Prato en 1803.
La doctrine religieuse du Prieur de Saint-Marc, nous l'avons vu, se maintint toujours et inaltérablement catholique. Quand Rome fut assiégée par des hordes protestantes et quand Florence eutà se défendre les armes à la main contre le pape qui voulait détruire la république, les Piagnoni ne s*unirent jamais au parti de la Réforme; le peu de protestants qui se trouvaient à Florence, et parmi lesquels était le célèbre Antonio Rrucioli (J), furent au contraire en butte à la colère du peuple. Ce fait prouve avec évidence que la doctrine de Savonarole différait profondément de la doctrine luthérienne. Néanmoins, les accusations et les apologies n'eurent pas de fin, et, au milieu de ces débats multipliés, le jugement de la question resta longtemps en suspens parmi les Raliens. A peine Savonarole était-il mort, qu'Alexandre VI prohiba sévèrement les écrits du Frère, menaçant d'excommunication quiconque ne les rapporterait pas à l'archevêché. Plus tard, changeant d'avis, il permit de les réimprimer. Telle était la situation, lorsque Paul IV rassembla en 1558 la congrégation de l'index pour qu'elle examinât scrupuleusement les ouvrages suspects. La discussion fut longue et solennelle. A la lecture des fragments choisis par une commission de quatre cardinaux, le pape entra d'abord dans une si violente fureur, que, frappant du pied, il s'écria : «Cet homme est un Martin Luther; ce sont là des doctrines pestilentielles. A quel parti vous arrêtezvous, mes révérendissimes Seigneurs? » Mais, après un plus mûr examen, il dut céder à son tour; seulement,
(l) Il est l'auteur de nombreux écrits. Varcbi, Slor'ia di Firenze, édit. Arl.ib, t. I, p. "580.
le Dialogue sur la vérité prophétique et quinze sermons furent momentanément prohibés. On put lire le reste en toute liberté [\).
Les partisans de Savonarole continuèrent tous et toujours à professer qu'ils étaient catholiques. Saint Philippe de Neri et sainte Catherine de'Ricci vénérèrcn' comme un saint le Prieur de Saint-Marc ; Benoît XIV le jugea digne d'être déclaré tel (2). La plupart des ouvrages du Frère furent adoptés comme livres d'enseignement dans les écoles catholiques (3). Et en vérité, quand on les lit, on est forcé de reconnaître que l'auteur resta invariablement fidèle aux dogmes de sa religion, qu'il ne tendit jamais à rompre l'unité de l'Église, et qu'il s'efforça au contraire d'en resserrer plus fortement les liens.
Néanmoins, il y a en lui un esprit d'innovation que nous ne voulons pas cacher; notre but principal, dans
(1) Voir le Discours de Paolino Bcrnardini di Lucca, prononcé en cette occasion, ^et publié par Quétif. Voir aussi une lellre de fra Vincenzo Ercolani de Pérouse, qui a été publiée par M. \quarone parmi les document ajoutés à sa biographie de Savonarole.
Les sermons momentanément prohibés sont les suivants :
Le premier, le second, le troisième, le sixième, le dixième, le douzième et le vingtième des sermons sur l'Exode;
Le septième sermon sur Ruth et Michce ;
Le douzième sermon sur .-^mos;
Le quatorzième sermon sur Job ;
Le vingt-et-unième,le vingt-deuxième et le trente-deuxième des sermons sur Ezéchiel ;
Le troisième sermon sur les Psaumes -,
L'exhortation au peuple , faite le 7 avril U98. {yote du trad )
{2} De servorum Dei bcali/icatione, t. VUL
(3) Le Triomphe de la Croix et le traité sur la Simplicilé de la vie chrétienne. *
ce travail, a même été de le mettre en lumière. Savonarôle fut le premier à prendre en mains et à déployer aux yeux du monde le drapeau de ce mouvement intellectuel qu'on désigne, en général, sous le nom de Renaissance. Il fut le premier à s'apercevoir que, au x\' siècle , une vie nouvelle allait réveiller et soulever le genre humain; aussi peut-on l'appeler à bon droit le prophète de la nouvelle civilisation. Cependant, c'est commettre une grave erreur que de le représenter comme le chef d'un parti, d'une secte, d'un système; c'est ne connaître ni Savonarole ni son temps. La Renaissance n'est pas encore la civilisation moderne, mais elle en est l'aurore ; €lle a un caractère universel, mais indéfini et indéterminé. Les hommes de cette époque prévoient une nouvelle, une plus-vaste synthèse du genre humain, et ils se sentent plus près de Dieu. Le sang bat dans leurs artères avec l'ardeur de la fièvre; les idées se succèdent en eux avec la rapidité du délire ; ils obéissent à une force supérieure qui les pousse à se risquer sur une mer inconnue pour trouver une terre dont ils soupçonnent l'existence. Christophe Colomb les personnifie et les explique tous. C'est un temps de héros, plutôt que de penseurs. Leur demander ce qu'ils veulent et où ils vont serait insensé. Ils savent seulement qu'ils marchent; ils sentent que, dans leur course, ils entraînent le monde à leur suite : rien de plus. Et cette inconscience ne doit pas nous étonner ; elle constitue leur caractère et leur mérite. Ces hommes dissipent l'obscurité; ils ouvrent les voies de la vie nouvelle, non par la puissance de la raison, mais par la puissance de la volonté et de la foi. ils ont l'esprit des prophètes, le cœur des héros et le sort des martyrs. Le monde, en effet, s'effraye de cette
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nouvelle' race do Titans qui surgit pour combattre les. vieilles idoles. Il commence par anéantir ,ces vaillants lutteurs, puis il en adore les vestiges et se précipite sur leurs traces. Alors, la Renaissance fait place à la civilisation moderne; la synthèse se résout dans l'analyse ; les écoles et les systèmes prennent naissance ; Galilée , Bacon, Descartes viennent recueillir la moisson déjfi semée. Mais qu'auraient pu produire ces souveraines et sereines intelligences si de grandes et généreuses âmes n'avaient pas d'abord déchiré les ténèbres et aplani la route en bravant le martyre?
Le drame dont nous avons été spectateurs , dans la vie de Savonarole, se continue après la mort du Frère et devient pour ainsi dire européen. Nous voyons , en effet, partout la même lutte; nous assistons au combat que se livrent deux mondes. L'un de ces mondes se distingue par la splendeur de l'art, de Ja science et du luxe; tout cela, pourtant, ne suffît pas pour lui conserver }a vie, parce que son âme est profondément corrompue. A côté de lui , cependant, il y a une poignée d'hommes opprimés et persécutés, qui se tiennent unis et qui , par leur union, forment un autre monde. Leurs discours manquent d'élégance, leurs raisonnements sont étranges,, leurs livres incorrects; néanmoins, la source de leur génie est inépuisable, parce qu'elle jaillit de leur cœur, où ils sentent cette force vive qui trouve en ellemême un aliment toujours nouveau, qui rajeunit au milieu des périls et sur les bûchers. Ces hommes tombent, il est vrai; mais leur sang engendre des milliers de partisans; leurs idées conquièrent la foi du genre humain et fondent la civilisation moderne. La société se renouvelle et est sauvée par le courage,
par le martyre de quelques-uns. Les progrès sont déterminés par la puissance de la vertu et de l'héroïsme. Nous reconnaissons que quand le genre humain doit faire un grand pas dans sa marche éternelle, la Providence dévoile le sanctuaire de la vérité, non à l'homme qui possède seulement une intelligence élevée, un génie pénétrant, mais à celui dont le cœur est pur et l'âme généreuse.
Tel fut le caractère de In Renaissance , et deux Italiens furent les instigateurs du mouvement. Colomb ouvrait les routes de la mer, Savonarole les routes de l'esprit ; quand l'un montait en chaire , l'autre déployait déjà ses voiles au vent et poussait sa proue hardie à travers les eaux d'une mer inconnue. Tous deTi\' furent regardés comme envoyés par Dieu pour répandre le christianisme sur la terre; tous deux eurent d'étranges visions qui entretenaient leur enthousiasme pour leur œuvre; tous deux touchèrent de la main un monde nouveau , sans pouvoir encore en connaître l'immensité. L'un fut récompensé par les chaînes, l'autre par le bûcher.
Et maintenant, qui voudrait encore demander à Savonarole s'il soutenait le servum arbitrium de Luther ou la prédestination de Calvin? L'austère dominicain entrevoyait des sphères beaucoup plus vastes, et tendait à un but beaucoup plus lointain. Il fut le premier, dans son siècle , à conduire l'humanité vers la solution d'un problème dont nous n'avons pas encore trouvé le secret et qui est l'objet de nos plus grands efforts. Il voulut mettre en harmonie la raison et la foi, la religion et la liberté. Son œuvre se rattache à celle d'Arnaud de Bres-
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cia (1), à celle de Dante , à celle du concile de Constance ; elle commence celte réforme catholique qui tut, de tout temps, si ardemment désirée par les grands esprits de l'Italie.
Lorsque cette réforme, reconnue nécessaire même par les esprits les moins clairvoyants, deviendra un fait accompli, le christianisme recevra dans le monde son véritable et plein développement , et l'Italie sera de nouveau à la tôte d'une civilisation renouvelée. Peutêtre alors comprendra-t-on mieux le caractère et la vie de celui qui, pour le triomphe de cette cause, souffrit un glorieux martyre.
(1) Voir ce que nous avons dit d'Arnaud de Brescia dans la seconde partie de notre élude préliminaire. [Sole du trad.)