‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documentsChapitre 4 sur 65 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

SAYONAROLE REMONTE EN CHAIRE ET TRECllE LE CAREME DE l-iOG.

Le 17 février 1 496 fut un jour solonnel dans la vie de Savonarole. Bien qu'on lui eût accordé la permission de prêcher et offert le chapeau de cardinal, il voyait clairement que la lutte avec le pape s'aggravait chaque jour davantage et qu'Alexandre YI voulait sa mort. Tel était l'étal de son esprit, lorsqu'il commença son carême sur Amoz et Zacharie. Si sa personne avait été seule en jeu, il aurait pu se sacrifier volontairement à la paix de l'Église; mais les attaques dirigées contre lui s'adressaient surtout à la république florentine, dont il était, selon roi)inion générale, la représentation vivante et parlante. En se défendant lui-même, il combattait donc pour la liberté ainsi que pour la religion d'un peuple entier qui, après avoir chassé les tyrans, avec son secours, était revenu à la morale et à la foi chrétienne. La pureté des doctrines du Frère n'était mise en doute , cela est certain, ni par le pape, qui lui avait proposé la pourpre cardinalice, ni par les Arrabbiatiqui haïssaient en lui le sévère réformateur des mœurs et qui nepouvaientsupporter la rigueur de sa piété. Alexandre YI et les Arrabbiati s'étaient entendus pour cacher la question politique sous une question religieuse, espérant ainsi vaincre plus facilement leur ennemi. De son côté, Savonarole, fort

de sa conscience, était décidé à soutenir hardiment sa cause sur ce terrain.

La Seigneurie avait dû prendre des précautions de toute sorte contre les désordres qui menaçaient d'éclater. Les Arrabbiati se proposaient de surprendre le Prieur de Saint-Marc pendant qu'il se rendrait à la cathédrale, et de l'assassiner; on n'ignorait pas non plus !a présence des sicaires de Louis le More. Aussi, les serviteurs des Huit et plusieurs gonfaloniersdes compagnies parcouraient-ils la ville afin d'y maintenir l'ordre. Quand Savonarole sortit du couvent, il fut accueilli par les acclamations et par les cris de joie du peuple qui l'a. tendait. Ses partisans armés l'entourèrent aussitôt en grand nombre pour le préserver de toute insulte, et l'accompagnèrent jusqu'au Dôme. L'exaltation était au comble. Savonarole ayant gardé le silence depuis plusieurs mois, chacun désirait d'autant plus l'entendre. Il allait, d'ailleurs, traiter un sujet d'une importance capitale , et il savait que son sermon serait envoyé tout de suite à la cour de Rome, car il avait promis de répondre, ce jour-là, aux offres et aux promesses du pape. Lorsqu'il fut monté dans la chaire, il leva la tête et regarda fièrement autour de lui; ses yeux ressemblaient à des charbons ardents. La multitude était si compacte que personne n'aurait pu faire un pas. L'attention et le silence étaient tels qu'on entendait presque la respiration de l'orateur ému. Le Frère domina cependant la violence des sentiments qui l'agitaient et commença tranquillement son discours sous forme de dialogue.

((Comment se fait-il, ô Frère, que tu sois resté si longtemps dans le repos et que tu ne sois pas venu sur le

champ de bataille pour assister tes soldats? — Mes enfants, je ne suis pas demeuré dans l'inaction. Je viens d'un autre champ de bataille; j'ai défendu une forteresse dont la destruction aurait probablement entraîné votre perle ; mais, grâce à la bonté de Dieu, grâce à vos

prières, nous avons sauvé cette forteresse — Eh

bien! Frère, peut-être as-tu craint d'être assassiné? — Non certes, mes enfants; si j'avais eu peur^ je ne serais point venu ici, car je cours un danger beaucoup plus grand aujourd'hui qu'auparavant. — Est-ce donc un scrupule de conscience qui t'a retenu loin de la chaire? — Non, je n'en ai aucun. — Alors, pourquoi donc ce silence? Nous apprenons qu'une excommunication est arrivée et que tu as reçu l'ordre de ne pas prêcher. — L'avez-vous lue cette excommunication ? Qui l'a envoyée ? Mais admettons la vérité du fait. Ne vous ai-je pas dit, vous devez vous le rappeler, que si une excommunication était lancée , elle n'aurait point de valeur et ne serait d'aucune utilité à ces méchants, qui ont toujours le mensonge à la bouche? — Quel événement s'est-il donc produit? Frère, tu nous tiens trop en suspens. — Je vais vous l'apprendre, si vous voulez m'écouter avec patience, u J'ai pensé et j'ai dit en moi-même : avant de sortir de ma cellule, custodiam vias meas^ c'est-à-dire, j'examinerai si mes voies sont pures de toute souillure. En voyant s'élever de toutes parts tant de contradictions contre un pauvre homme qui ne vaut pas trois deniers, je me suis dit : peut-être n'as-tu pas bien considéré tes voies, et à cause de cela ta langue est tombée dans l'erreur; et alors j'ai regardé mes voies une à une. Je n'ai fait cet examen qu'en ce qui concerne la foi, car maintenant les préceptes de la grammaire et de la lo-

giaue ne constituent pour moi aucun devoir. Et en vérité, j'ai trouvé que, sous le rapport de la foi, ma voie était parfaitement pure....; car j'ai toujours cru et je crois encore tout ce que croit la sainte Église romaine; je me suis toujours soumis à elle et je m'y soumets

encore (1) J'ai écrit à Rome que si j'ai prêché ou

publié quelque chose d'hérétique , je serai heureux

de modifier et de rétracter publiquement mes assertions. Je suis toujours prêt à obéir, et je soutiens que

quiconque n'obéit pas à l'Éiilise romaine sera damné

Je déclare et je confesse que l'Église catholique ne faillira pas jusqu'au jour du jugement. Quant aux questions relatives à l'Église catholique et sur lesquelles les opinions sont diverses, je m'en rapporte au Christ et à la décision de l'Église romaine (2). »

Après avoir fait cette déclaration explicite qui ne laissait aucun doute sur son orthodoxie , Savonarole exposa la partie la plus hardie de ses doctrines. Il sou-

(1) Sei'nion du 17 février. — Voir les Prediche raccolte per ser Lorenzo VioU dalla riva voce del Reverendo P. F. Hieronymo da Ferrara, mentreche predicava. Florence, *8 février 1496 (d'après la manière de compter les années à Florence^ D'autres éditions parurent à Venise en 1514, en 1519, en 1339 et en 1543. Ces éditions vénitiennes (celle de 1514, par exemple ) sont souvent tronquées.

(2) Ces deux derniers passages, dont l'un commence par : J\ii écrit à Rome, et l'autre par : Je déclare et je confesse, se trouvent dans le sermon prêché le dimanche de Quasimodo, c'est-à-dire dans le dernier sermon du carême de 1496. Nous les avons rapportés ici, afin de grouper, autant que possible, selon le système que nous avons toujours suivi, les idées émises çà et là par Savonarole, et afin de n'avoir pas à revenir plusieurs fois sur le même sujet. Dans le premier et dans le dernier des sermons sur Amoset Zacharie, Savonarole parle aussi à plusieurs reprises de sa soumission à Rome, et il se sert presque des mêmes termes pour exprimer la même pensée.

tint que, si l'Église est infaillible en matière de dogme, on n'est pas tenu d'obéir aux injonctions, quelles qu'elles soient, émanant des supérieurs et même du pape : u Le supérieur ne peut rien me commander qui soit contraire aux constitutions de mon ordre ; le pape ne peut rien me prescrire qui soit en opposition avec la charité ou avec l'Évangile. Je ne crois pas que le pape veuille jamais le faire; mais s'il le faisait, je lui dirais : en ce moment, lu n'es plus pasteur, tu n'es plus TÉglise romaine, tu es dans l'erreur (1). v Je vais plus loin. Toutes les fois qu'on peut distinguer clairement que la volonté des supérieurs est contraire aux commandements de Dieu et surtout au précepte de la charité, on ne doit pas obéir, car il est écrit : Oportet obedire magis Deo quam homlnibus Mais quand celte contradiction est douteu se et n'apparaît pas avec une évidence absolue, il faut toujours obéir. » Ces prémisses posées, Savonarole arrive à son cas particulier, et déclare qu'il ne se croit point obligé d'obéir à l'ordre de quitter Florence , parce que toute la ville, y compris les femmes les plus simples, sait qu'on cherche à l'éloigner uniquement par haine politique, et que son absence serait préjudiciable à la religion comme à la liberté, a Si j'avais la certitude qu'en abandonnant une ville je dusse être pour le peuple une cause de ruine spirituelle et temporelle, aucune injonction humaine ne pourrait me décider à partir,... car un pareil ordre serait contraire aux commandements du Seigneur;

(1) Ces idées ne se trouvent pas seulement exprimées dans le serm n du 17 février et dans celui du premier dimanche après Pâques ; on les rencontre souvent dans le cours des sermons de ce carême, dont elles forment pour ainsi dire la base et le fondement.

je présumerais que mon supérieur n'a pas eu l'intention de faire le mal et qu'il a été trompé par de faux renseignements. 0 toi qui écris à Rome tant de mensonges, que vas tu écrire maintenant? Je sais bien ce que tu écriras. — Quoi donc, Frère? — Selon toi, j'aurai dit qu'on ne doit pas obéir au pape et que je ne veux pas obéir. Ce n'est pourtant pas là ce que je dis. Borne-toi à transcrire mes paroles et tu verras que tes rapports ne serviront pas tes desseins (i). » En réalité, la doctrine exposée par Savonarole était tout à fait catholique ; elle ne différait en rien de celle qu'avaient professée saint Thomas et un grand nombre de docteurs et de pontifes. Néanmoins, on pouvait facilement lui attribuer une tendance hérétique en altérant les paroles dont s'était servi l'orateur. C'est ce que tentèrent ses ennemis.

Mais continuons l'analyse du sermon de Savonarole. Après avoir examiné ses voies et les avoir trouvées pures, parce qu'il avait toujours soumis sa doctrine à l'autorité de l'Église ; après s'être persuadé que les brefs venus de Rome étaient nuls, parce qu'ils avaient pour unique origine des informations mensongères et en opposition avec la charité , il avait cependant résolu d'agir avec toute la prudence possible. Toilà pourquoi il s'était tu jusqu'alors , et il ne demandait qu'à persévérer dans son silence, u Mais quand je vis les gens de bien devenir tiédes, les méchants reprendre courage, l'œuvre du Seigneur menacer ruine, je me décidai hardiment à remonter en chaire. Toutefois, me toyr-

(1) Premier sermon sur Amos et Zactiarie.

nant d'abord vers le Seigneur, je lui dis: « Je me plaisais dans la paix et dans le repos , lorsque lu m'as tiré de cet état en me montrant la lumière, et j'ai fait alors comme le papillon qui, par désir de la lumière, se brûle les ailes. J'ai brûlé, ô Seigneur, les ailes de la contemplation; je me suis lancé sur une mer orageuse où soufflent de toutes parts les vents contraires.... Je voudrais gagner le port et je ne trouve pas la'route, je voudrais me reposer et je ne trouve aucun lieu propice, je voudrais me tenir tranquille et ne pas parler, mais je ne le puis, parce que la- parole de Dieu est dans mon cœur comme une flamme qui, si je ne lui ouvre pas une issue, dévore la moelle de mes os. Eh bien! ô Seigneur, puisque tu veux que je navigue sur une mer si profonde, que ta volonté soit faite. »

Savonarole termina ce sermon en s'adressant d'abord aux jeunes gens, qui lui inspiraient presque tous une entière confiance, puis aux vieillards, dont il croyait les dispositions beaucoup moins favorables à ses vues : (( C'est sur vous, ô jeunes gens, que reposent mes espérances et les espérances du Seigneur! Vous gouvernerez bien la ville de Florence, parce que vous n'avez pas pris le mauvais pli de vos pères, qui ne peuvent se détacher de la tyrannie et qui méconnaissent le bienfait de la liberté donnée par Dieu au peuple..... Vous, au contraire, vieillards florentins, vous passez tout le jour à tenir de méchants propos parmi les groupes de désœuvrés ou sur le seuil des boutiques, et vous remplissez vos lettres de mensonges qui circulent ensuite hors de la ville. Voilà pourquoi beaucoup de gens disent que j'ai bouleversé l'Italie; ce reproche m'a été fait dans des papiers officiels. Oh! insensés! Quis vos fan-

cinavit non obeâire verifati (1)? Où donc est l'argent, où sont les bataillons avec lesquels je troublerais le repos de l'Italie?... Je ne troublé point son repos, mais j'annonce qu'il sera profondément troublé. Je vous déclare que vos péchés hâtent l'approche du châtiment

Une grande guerre, ô peuple incrédule, te forcera de renoncer au faste et à l'orgueil; une peste terrible, ô femmes , vous forcera d'abandonner vos vanités ; et vous, plébéiens, qui murmurez toujours, une cruelle disette vous réduira au silence. Citoyens, si vous ne vivez pas dans la crainte de Dieu, si vous n'aimez pas le gouvernement libre, le Seigneur vous accablera de maux et réservera seulement pour votre postérité le bonheur promis à Florence (2). »

Ainsi finit ce discours, où sont esquissés les sujets que Savonarole avait l'intention de développer dans les autres sermons du carême. Les doctrines du Frère sont hardies; les accusations qu'il dirige contre la cour de Rome sont audacieuses ; les paroles dont il se sert pour décrire le châtiment qui s'avance sont des paroles de feu ; mais aucune de ses assertions ne peut être taxée d'hérésie. Nous devons même admirer sa prudence , car il ne fit aucune allusion, soit à l'élection simoniaque de Roderic Rorgia, soit à l'espérance d'un concile ou aux offres du pape. La générosité de son caractère lui interdisait de se prévaloir d'un fait dont la révélation, profitable seulement à sa cause, aurait pu provoquer un grand scandale. Dans tous les sermons de ce carême, le caractère de Savonarole ne se dément pas un instant. Le

(1) Épîlre de saint Paul aux Galales, ch. iit, v. i.

(2) Premier sermon sur Amos et Zacharie.

Prieur de Sailli-Marc reste essentiellement catholique, mais en môme temps il montre un courage et une indépendance morale que peu d'hommes, avant et après lui, ont eus au même degré. Rien au monde ne répouvante, rien ne le détourne de sa voie. Il est seul à défendre la liberté du peuple, la liberté de sa propre raison, de sa propre conscience ; et cependant , il tient son drapeau d'une main ferme et demeure inébranlable en face de tous les princes italiens, en face du pape, qui lance des brefs insidieux; enfin, il ne craint ni le poison ni le poignard des Arrabbiati, qui le menacent dans les rues, dans l'église, dans la chaire même.

Ses invectives contre les vices de la cour pontificale, contre la fausse et hypocrite religion de ses contemporains, se retrouvent à presque toutes les pages des sermons de ce carême. Le second discours a conquis une grande célébrité (1), non-seulement à cause de l'audace dont les paroles sont empreintes, circonstance qui n'avait rien de rare, mais parce qu'il fut condamné par le pape. Savonarole débute par une étrange interprétation de ces mots : Âudite verbum hoc ^ vaccœ pingues quœ estis in monte Satiian'œ. a Viens ici : quels (( sont ceux qui disent que je dois prêcher l'Écriture « sainte?... Je ne prêche pas autre chose. Si tu conte naissais l'Écriture sainte, tu ne parlerais pas ainsi. « Tu devrais plutôt me demander de prendre pour « texte Cicéron et Virgile; alors je ne t'atteindrais (( pas; mais la sainte Écriture t'atteindra partout. Je « prêcherai donc l'Écriture; je veux t'obéir. Dis-moi

(1) 11 est supprimé dans presque tous les exemplaires , mais on pou! le lire dans quelques exemplaires de laMagliabechiana et dans un autre exemplaire qui se Iroure au couvent de Saint-Marc.

(' comment tu expliqueras ce passage : 0 vciccœ pin- « (jues?...Vo\xv moi, ces vaches grasses représentent les « courtisanes de l'Italie et de Rome.... N'y en a-t-il « aucune en Italie et à Rome? Soutenir qu'il en existe « mille à Rome, c'est peu dire; dix mille, quatorze mille, (( c'est encore trop peu ; là, les hommes et les femmes (( sont devenus des courtisanes. » Savonarole continue de cette façon et décrit les vices de Rome avec des expressions qu'on n'oserait répéter aujourd'hui. Il reproche ensuite aux Florentins leurs pratiques superstitieuses et vaines : « Yous êtes foncièrement corrom- (( pus ; vous l'êtes dans vos paroles et dans votre silence,' « dans vos actes et dans votre inertie, dans voire foi « et dans votre incrédulité. Vous parlez contre la pro- « phétie; mais que le premier venu vienne vous racon- (( ter un songe extraordinaire, vous le croyez; et s'il (c vous dit : jeûnez le samedi, à telle heure, vous lui « obéissez et vous vous imaginez être sauvés. Je vous (( déclare que le Seigneur ne tient ni à tel samedi, ni à (( telle heure; il veut que toujours vous vous absteniez <( du péché. Et vous, au contraire, vous êtes vertueux (( une heure, pour être ensuite déréglés tout le reste (( de votre vie.... Observez-les pendant les trois derniers (( jours de la semaine sainte. Ils assiègent les églises, (f en quête d'indulgences et d'absolutions. Ya de ce 0 côté, va de cet autre; couvre de tes baisers Saint- « Pierre, Saint-Paul, tel ou tel saint. Yenez, venez; « sonnez les cloches, préparez les autels, ornez les « églises; accourez tous pendant ces trois jours qui « précèdent Pâques; mais ne venez pas plus tard. Dieu (( se rit de vos pratiques, et ne se soucie pas de vos « cérémonies,.... car, après Pâques, vous serez pires

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