A SA MÈRE
Très-chère et très-vénérée mère,
Que la paix et la consolation de Dieu soient avec vous. Dès que j'eus appris par votre lettre la mort de notre oncle Borso , votre frère, je me suis demandé quels étaient les desseins de la Providence à Tégard de notre famille, car plus je prie pour elle, plus les coups qui la frappent sont fréquents. Et certes, je remercie Dieu^ le créateur et le rédempteur de nos âmes, qui, dans sa sagesse et sa bonté, nous fait un bien de beaucoup supérieur à celui que nous pourrions demander ou imaginer. Il me semble que mes prières sont exaucées au
(1) Ep. k Tim., I, cap. V, 8.
(2) On peut lire le texte italien dans YArchivio Storico italiatio, Appendice, t. VIII. Ce texte est très-incorrect; plusieurs mots ont môme été passés, et le P. Marchcse a dû combler ces lacunes, trèslégères du reste.
delà de mes vœux : après avoir imploré de Dieu le salut de vos âmes, je vois que le salut est déjà proche; vous n'avez qu'à faire quelques pas pour vous en assurer la possession. L'âme n'est-elle pas d'autant plus éloignée de Dieu, son éternelle fin, qu'elle est plus attachée aux choses de la terre? Votre Créateur vous démontre clairement, au moyen des tribulations, que les espérances humaines sont fausses et trompeuses; il veut élever votre âme vers les choses du ciel , et s'il vous frappe souvent, c'est pour secouer ce pesant sommeil dans lequel vous a si longtemps plongée la préférence que vous accordez à la vie présente sur la vie future. Ces afflictions, ô ma mère, sont des voix du ciel, qui, pénétrant dans votre cœur comme des flèches acérées , vous crient avec force de renoncer à votre attachement pour les joies passagères d'ici-bas et vous invitent à aimer Jésus-Christ. Croyez-moi, ma mère, mes sœurs et mes frères bien aimés, Jésus, notre très-doux et très-clément Sauveur, s'attache à vos pas et vous dit : « Venez dans mon royaume ; laissez ce monde plein d'iniquités. » Et voyant que vous dormez, lui qui veut votre salut, il vous frappe pour vous réveiller. Ouvrez donc les yeux et ne soyez point ingrats. Considérez si depuis le commencement du monde un seul serviteur de Dieu a vécu sans tentation, sans persécution, sans tribulation. Dieu éprouve ses enfants, afin que ceux-ci ne placent pas leurs espérances sur cette terre ; il coupe toutes les attaches, toutes les racines et détruit jusqu'à la plus légère confiance, afin que, nous sentant abandonnés du monde et ne sachant à qui recourir, nous nous jetions enfin entre ses bras. 0 bonté suprême, 6 miséricorde infinie, ô inappréciable charité! Il nous sollicite comme
s'il avait grand besoin de nous. Ah ! dites-moi, y a-t-il un riche, un homme comblé de gloire en ce temps pervers, un heureux et un puissant du siècle , qui , de nos jours ^ fasse le bien et marche de tout son cœur dans les voies de Dieu? Xe savez-vous pas que Dieu ne peut mentir? Or il déclare que pour les riches le salut est très-difficile et presque impossible, tandis qu'il proclame bienheureux les pauvres d'esprit. Ignorez-vous comment va le monde aujourd'hui? Si vous espérez en lui, voilà, voiLà comment il vous traite.
Ainsi , I3eatrice et Claire , mes sœurs et mes filles spirituelles, je vous conjure de vous adonner entièrement à l'oraison, de renoncer à toutes les vanités, non-seulement dans les actes de votre vie, mais même en esprit; je vous conjure d'aimer la solitude et les lectures pieuses. Priez beaucoup; ne recherchez aucune société; ne désirez ni voir ni être jues. Méditez toute la vie de Jésus-Christ; restez le moins possible parmi les hommes. Que votre cœur soit constamment avec Jésus-Christ, et Notre-Seigneur vous consolera plus que vous ne pouvez vous l'imaginer. Si vous vous approchez de lui avec une conscience pure , vous éprouverez des joies célestes; vous mépriserez ce monde et vous prendrez en pitié toutes les femmes esclaves de la vanité. Oh ! que d'ineffables consolations la prière ne donne-t-elle pas aux âmes droites, et surtout aux vierges, épouses du Christ, si tendrement aimées par lui ! Demeurez donc unies au Christ dans la charité, avec votre mère ; servez-le dans la charité, servez-le dans la pauvreté et ne doutez pas qu'il ait l'œil sur vous. Vous ne trouverez pas alors qu'il vous traite moins bien que d'autres. Pour peu que vous sachiez juger votre temps,
vous reconnaîtrez même qu'il vous témoigne une bonté toute particulière. Saint Paul, ou plutôt le Saint-Esprit par la bouche de saint Paul, a dit : Ceux qui se marient ne pèchent point, mais ils auront des tribulations (votre mère vous en est un exemple); ceux qui ne se marient point font mieux, et la vierge qui sert Dieu en gardant la pureté de Vesprit et du corps sera beaucoup plus heureuse (1 ) Menez donc une vie fervente et sainte. Quand vous aurez goûté les douceurs de l'amour divin, vous mépriserez J en SUIS sûr, tous les plaisirs du monde. Je n\ii pu faire copier ce que je vous destinais (2), parce qu^il ma fallu donner à transcrire des choses plus importantes (3) mais ce ne sera qu un simple retard. '
Maintenant, je reviens à vous, ma mère, et je vous supplie d oublier désormais ce monde. Voilà ce que j'ai voulu vous dire dans ma dernière lettre (4), en vous écrivant que vous deviez me regarder comme mort. Je souhaiterais que vous aimassiez assez Jésus pour ne prendre souci de vos enfants que quand vous ne pouvez faire autrement; je souhaiterais que vous eussiez une foi assez ferme pour les voir mourir, pour les voir martyriser
(1)1 Cor., VII.
(2) Savonarole fait probablement allusion au petit Office composé en l honneur de sainte Marie Madeleine, pour conserver la chastête de l esprit et du corps. Il l'envoya plus tard à sa sœur Béatrice avec une lettre portant la da(e du 3 novembre 1497. (Note eml pruntee à l'auteur des articles sur Savonarole dans V Année domini-
(3) Savonarole composait alors son Traité sur la simplicité de la vie chrétienne.
J^l^f^^^^^^'^'f^'^^^^^^^^^^rlicles de V Année dominicaine, est évidemment celle que Savonarole avait adressée à son frère Albert peu de jours auparavant, le 28 octobre. « Ne compter pas sur moi, lu, avait-il écrit, car Je suis mort au monde. .
sans verser une larme, à l'exemple de celte sainte femme juive qui assista au supplice de ses sept enfants et les encouragea à braver la mort, ce que fit aussi sainte Félicité dans les premiers temps du christianisme. Je ne vous parle pas ainsi pour vous enlever toute consolation, cela serait contraire à la charité; je veux seulement alléger votre douleur et la rendre moins amère dans le cas où vous apprendriez tout à coup ma mort; je veux qu'en me perdant vous ne vous perdiez pas vous-mOme. Celui qui espère en Dieu ne sera pas abandonné, parce qu'il aspire, non aux choses de ce monde, mais à la vie éternelle, qui ne s'acquiert qu'à force de tribulations. Nous ne devons nous appuyer sur rien icibas. Nos morts ne nous enseignent-ils pointa quoi sert d'amasser des richesses et de se vêtir somptueusement? Ne nous enseignent-ils pas ce que valent la gloire et les plaisirs de cette vie si fugitive? Mercredi dernier, un beau jeune homme, plein de fraîcheur et de santé, est tombé mort tout à coup dans la cathédrale de Florence, au milieu de la stupeur universelle. Avant-hier mourut aussi une jeune chanteuse, sans rivale dans son art, et qui, par la douceur de sa voix, faisait les délices de la ville entière. Elle est morte dans des souffrances atroces, en donnant le jour à l'enfant de son péché. Si elle avait suivi la voie que j'avais voulu lui indiquer, elle n'aurait peut-être pas eu une si triste fin. Eh bien , je vous le demande, que resle-t-il à ces infortunés de tous leurs plaisirs ?Oii sont les mélodies ?Oii sont les mets exquis? Ne voyez-vous pas que tout passe comme le vent? Il faut donc que nous répondions à Dieu qui nous appelle et que nous mettions notre cœur entre ses mains. Cherchons-le, aimons-le, suivons-le, et ce qui est nécessaire
à la vie présente ne nous manquera pas. De notre côté, ne marchandons aucun effort, confions-nous en lui et il ne nous abandonnera pas, car il a dit : Je ne ie délaisserai point.
Mais la pauvreté fait rougir, me direz-vous. Je vous répondrai que personne ne doit rougir de ressembler au Christ et à la Vierge Marie. Quelle est notre foi, si nous ne croyons pas que la gloire promise par Dieu à ceux qui l'aiment est immense, ineffable, éternelle, et que les peines de l'enfer sont horribles? Et puisque nous devons inévitablement arriver à l'un ou à l'autre de ces deux termes, quel parti prenons-nous? Pourquoi ne nous efforçons-nous pas d'éviter l'enfer et de parvenir au paradis? On ne reste que peu de temps ici-bas, tandis que l'autre vie n'a pas de fin. A quoi bon , par conséquent, prendre sur la terre tant de peines inutiles? A quoi bon ces richesses d'une heure, qui seront suivies de tourments éternels? Mieux vaut supporter patiemment les tribulations, qui durent peu, et jouir ensuite d'un bonheur, d'une paix, d'une victoire sans fin. Rappelezvous les martyrs d'autrefois. Où sont maintenant leurs épreuves, leurs tortures, leurs angoisses, ^ien autrement terribles que toutes les vôtres? Tout cela est passé maintenant. Ils sont, eux, à jamais dans la gloire, tandis que leurs tyrans et leurs persécuteurs subissent sans espoir d'épouvantables supplices. 0 ma mère, si nous sentions avec toutes les fibres de notre cœur, avec toutes les forces secrètes de notre âme, que nous sommes seulement sur cette terre des pèlerins en marche vers le ciel ou l'enfer, nous ferions fi du monde, de ses richesses, de ses plaisirs, de ses persécutions. Mais aujourd'hui les hommes ne voient pas clair; ils ne pen-
sent point à ces vérités et ne songent qu'à édifier sur un sol où ils ne peuvent rien posséder. 0 insensés, ô aveugles, ô misérables mortels! Dieu vous promet tant de biens si vous observez ses commandements, et tant de peines si vous les violez! Vous savez cependant par expérience que vous ne pouvez longtemps habiter en ce monde et vous ne vous arrêtez jamais à cette pensée. 0 incroyable folie, ô lamentable condition de notre nature ! Nous ne songeons qu'aux choses présentes et nous vivons sans foi, sans charité, sans vertu. La foi vive ne s'afflige que du péché et ne pleure que sur les offenses faites à Dieu; la foi solide ne craint pas les souffrances et ne recule pas devant la mort. C'est elle qui a inspiré aux martyrs des ;temps passés une fermeté inébranlable au milieu des plus horribles tortures. Comme à présent nous n'avons plus la foi, nous ne recherchons que les joies de ce monde et nous dédaignons celles de l'autre vie. Perdons-nous noire fortune, nos parents ou nos amis , nous gémissons plus que quand nous perdons la grâce de Dieu par le péché. Tous admirent la vie chrétienne, tous vantent la vertu, mais peu la mettent en pratique.
Qu'allez-vous dire de tout ceci? Il y a longtemps que je ne vous ai tenu un tel langage. Aujourd'hui, j'ai ouvert ma bouche et mon cœur pour vous exciter à l'amour de Jésus-Christ. Donnez-vous tout à lui ; recourez à lui dans toutes vos peines ; remerciez-le de toutes choses,, et remerciez-le surtout de ce qu'il daigne vous appeler à lui; n'attachez aucun prix aux biens de ce monde, regardez-les comme s'ils n'existaient point et appliquezvous uniquement à puriGer votre conscience. Préparezvous à la mort, et quand une affliction vous atteint, re-
commandez-vous à Dieu en vous résignant, afin que votre âme ne reste point troublée. Si votre conscience demeure pure, les épreuves, croyez-moi, ne vous attristeront pas ou vous attristeront peu. Ne vous préoccupez pas trop de vos filles. Faites qu'elles soient bonnes, non-seulement de cette bonté que le monde estime > mais de la bonté qui plaît à Dieu; faites qu'elles soient pieuses , zélées pour la prière , pour les jeûnes , pour les saintes prédications, comme il convient à des épouses du Christ , et soyez sûre que Dieu aura soin d'elles et qu'il les conduira vers un but préférable à celui qu'elles pourraient avoir en vue. Quoiqu'elles ne soient pas dans un monastère , elles n'en peuvent pas moins servir Dieu dans ce monde et être les épouses du Christ.
Ne craignez pas de m'importuner en m'écrivant souvent, bien qu'il me soit difficile de vous écrire chaque fois de longues lettres; je suis tellement occupé , qu'il m'a fallu interrompre celle-ci cinq fois avant de l'achever. Écrivez-moi donc au nom de Dieu. Je m'efforcerai de vous envoyer une réponse, courte ou longue. Quant à mon oncle, je vous dirai seulement que je célébrerai des messes pour le repos de son âme. Exhortez mes frères à vivre en parfaits chrétiens et à persévérer dans le bien. Enfin, dites à notre tante Marguerite que je prends sincèrement part à son malheur. Si elle s'abandonne à Dieu , si elle concentre sa vie dans l'amour divin, elle sera consolée; sinon, elle ne trouvera ici-bas que des chagrins.
Que la paix et la charité.soient sans cesse avec vous tous.
Florence, 5 novembre 1£j95.