‹ Jérome Savonarole et son temps d'après de nouveaux documentsChapitre 5 sur 65 · GO · texte numérisé non relu

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« qu'auparavant. Tout est vanité, tout est hypocrisie (( de notre temps; il n'y a plus de vraie religion (I). » Et ailleurs, Savonarole s'écrie : « Que je te dise : donne- « moi dix ducats pour un pauvre, tu ne me les dona neras pas; mais si je te dis : donne cent ducats pour « la décoration d'une chapelle à Saint-Marc, les donce neras-tu? Oui, parce qu'il s'agit de placer tes armes « dans cette chapelle, et qu'ainsi lu t'honoreras toi-

« même sans songer à honorer Dieu Parcours les

« couvents d'un bout à l'autre : tu trouveras partout « les armes de celui qui les a fait construire. Je lève « les yeux au-dessus de celte porte, je crois que je « vais y voir un crucifix : c'est un écusson que j'a- « perçois. Va plus loin , et lève les yeux à ton tour : « voilà encore un écusson; à chaque pas, nouvel écus- « son. Je revêts l'habit sacerdotal ; je m'imagine qu'on (( y a peint un crucifix : c'est un écusson qu'on y a re- « présenté, afin qu'il frappât plus sûrement les yeux du « peuple. A'^oilà donc les idoles auxquelles vous desti- (( nez vos sacrifices (2)? »

Quand Savonarole a décrit et condamné la corruption de son temps, surtout celle du clergé, il annonce une fois de plus le châtiment qui menace Rome et l'Italie : « 0 Rome, prépare-toi, te dis-je, car tu sentiras cruel- (( lement le poids du bâton qui va te frapper ! Un cercle « de fer t'environnera; tu seras livrée à l'épée, au feu,

(( à la flamme Pauvre Italie! comme je te vois ôé-

« vastée. Pauvres peuples! comme je vous vois tous (( opprimés (3) !.... Italie, lu es malade d'une grave ma-

(1) Sermon du second dimanclie de carême.

(2) Sermon du samedi après le second dimanche de carême.

(3) Sermon de l'octave de Piiques.

— Gl —

c( ladie.... Rome, tues malade d'une grave maladie, « malade usque ad mortem. Tu as perdu ta santé en (( abandonnant Dieu; ta maladie, c'est le péché, ce sont

<c les tribulations qu'il entraîne Si tu veux guérir,

a laisse là ta nourriture habituelle ; laisse là ton or- (( gueil, ton ambition, ta luxure , ta cupidité : voilà les (( aliments qui t'ont rendue malade , qui causeront ta 'I mort.... L'Italiese rit et se moque des avertissements; « elle refuse le remède en traitant d'insensé le méde-

« cin 0 incrédules, qui ne voulez pas entendre, ni

« vous convertir, voici ce que dit le Seigneur : Puisce que toute l'Italie est pleine d'hommes de sang, ce d'hommes iniques, de courtisanes, d'entremetteurs « et de scélérats, je déchaînerai sur elle les pires des

(( ennemis J'abaisserai ses princes et je terrasserai

(( l'orgueil de Rome. L'ennemi s'emparera des lieux « saints et profanera les églises. On a transformé les (f sanctuaires en bouges de courtisanes : eh bien ! j'en (( ferai des écuries pour les chevaux et les porcs. Une (( écurie déplaît moins à Dieu qu'un repaire de cour- (( tisanes. Quand viendra l'angoisse , quand viendront « les tourments , les peuples ne connaîtront plus la « paix ; ils voudront se convertir et ils ne le pourront « pas; ils seront dans l'épouvante et dans la conster- « nation. 0 Italie I II y aura alors calamités sur calac( mités; calamités de la guerre après la disette; cala- (( mités de la peste après la guerre; calamités d'un côté, c( calamités d'un autre côté , calamités partout. Les (( bruits sinistres se succéderont sans relâche : ici l'on (( apprendra l'invasion d'une horde de barbares ; là, l'in- « vasion d'une autre horde. Les nouvelles terribles « viendront de l'orient, elles viendront de l'occident,

(( elles viendront de toutes paris Alors on soupirera

« après les révélations des p.ophètes, mais inutilement, (( car le Seigneur dit : C'est à moi qu'il appartient te maintenant de prophétiser. On se tournera vers l'as- « trologie, sans y trouver aucun secours. L'autorité des <( prêtres périra et les prêtres perdront leurs dignités; (( les princes prendront le cilice; les peuples seront (( broyés par le malheur. Tous les hommes tomberont <i dans le désespoir, et ils seront jugés comme ils au- (( vont jugé eux-mêmes (1). »

Voici comment Savonarole décrit ailleurs la peste qui s'abattra sur Tltalie. « Croyez-en ce frère : on ne trou- <( vera pas assez de gens pour ensevelir les morts, et « les bras ne pourront suffire à creuser les fosses. Les « morts seront si nombreux dans les maisons , que les « fossoyeurs iront par les rues, en criant : mettez les « cadavres dehors; et ils en chargeront les charce rettes et les chevaux, et ils en feront des monceaux « qu'ils brûleront. On entendra dans les rues ce cri : (( Qui a des morts? qui a des morts? Quelques-uns de « vous sortiront et diront : Voici mon fils, voici mon

« frère, voici mon mari Les fossoyeurs iront encore

« par les rues en criant : N'y a-t-il plus de cadavres? (( Qui aencore des morts? Et la population sera si cruel- <( lement décimée qu'il restera à peine quelques habi- <( tants (2) ! »

Savonarole continue sur ce ton dans tous les sermons de ce carême. Il décrit d'abord les péchés de Rome et de l'Italie ; il annonce ensuite le châtiment; il exhorte,

(1) Sermon du quatrième dimanche.

(2) Sermon du mardi après le troiîîième dimanclie.

enfin, les peuples à la pénitence, a Heu! Jœn! heul fufje de terra Aquilonis. Fuyez les pays du nord, c'est-à-dire

les vices, et revenez au Christ Yoyez comme le ciel

s'obscurcit. 11 va pleuvoir du feu et des flammes, des pierres et des rochers; une épouvantable tempête se prépare.... Je vous ai mis entre les quatre vents, dit le Seigneur, c'est-à-dire entre les prélats, les princes, les prêtres et les mauvais citoyens. Fuyez loin de leurs vices, unissez-vous tous dans la charité.... Tnge. o Sion, qnœ habitas apucl filiam Bahylonis (l).... c'est-à-dire enfuyez-vous de Rome , car Babylone signifie confusion, et Rome a confondu les préceptes de l'Écriture, elle a confondu et mêlé ensemble tous les vices, elle a confondu toutes choses. Enfuyez-vous donc de Rome et retournez à la pénitence (2).

Cette description répétée des malheurs de l'Ralie est si vive et si saisissante, que Savonarole semble presque transporté dans l'avenir par son imagination, et paraît assister aux événements futurs. Non moins extraordinaire est la constance avec laquelle il annonce sa mort prochaine, l'insistance avec laquelle il répète : « Le jour où vous pourrez faire de moi ce que vous voudrez n'est pas encore venu; sed adhuc modicnm tempus vobiscum sum (3).... J'ai dit au Seigneur : o Je t'abandonne la

(1) Zacharie. cb. ir, v. 7.

(2; Sermon du mercredi après le cinquième dimanche. — Dans tous ces fragments, nous avons rapporté fidèlement les paroles de Savonarole, mais en retranchant les répétitions trop nombreuses, et, quelquefois, les incorrections trop saillantes.

(3) Év. selon saint Jean, cb. v», v. 33. — Sermon du mercredi après le troisième dimanche ; sermon du mardi après Pâques et plusieurs autres sermons de ce carême.

direction de celte œuvre; je ne suis qu'un instrument dans ta main, o Et Dieu m'a répondu : « Laisse-moi faire. 11 arrivera à ces gens-là ce qui est arrivé aux Juifs qui ont cru m'anéanlir en me mettant en croix, et qui ont au contraire répandu mon nom dans le monde entier. )) a Eh bien! dit Savonarole, je veux lutter comme un bon capitaine et combattre jusqu'à la mort (1). »

Mais quoique Savonarole eût résisté à toutes les attaques, quoiqu'il ne se fût point courbé devant la volonté du pape (2), il était réduit à se défendre. Jusqu'alors il n'avait eu qu'à diriger, à commander; il n'avait eu qu'à propager ses idées, à convaincre la multitude, à étendre de plus en plus le cercle de son activité. Désormais, pour le malheur du peuple, il va être forcé de se renfermer dans des limites plus étroites, de penser à la défense de sa doctrine et de sa vie. Ses ennemis se multiplient. Ils ont décidé que, quand même ia république resterait debout, celui qui l'a fondée doit périr, et déjà ils entourent de toutes parts le malheureux Frère. Savonarole combat avec une énergie toujours croissante. Il crie à l'Italie et au monde entier qu'en sa personne on veut tuer la république, détruire les droits inviolables de la raison humaine et de la conscience. Sous l'empire de ces préoccupations, il abandonne presque la ré-

(1) Sermon du lundi après le quatrième dimanclie de carême.

(2; Savonarole ne s'était pas rendu à Rome après l'expédition du bref adressé le 8 septembre au monastère de Sainte-Croix, mais, se conformant au bref du commencement de novembre, il avait gardé le silence i»endant l'avent de 1495. C'est avecl'autorisation du pape qu'il prêcha le carême de 1496. (Voir la seconde partie de notre étude préliminaire.) — !So(e du trml.

forme des mœurs et la réforme politique ; sa position, essentiellement modifiée, devient chaque jour plus difficile et plus périlleuse.

La politique, pendant ce carême, ne fut pourtant pas complètement négligée parSavonarole, car une occasion d'y revenir pour quelques jours se présenta. La nouvelle salle du conseil venait d'être achevée. La construction, confiée au célèbre architecte Cronaca, avait été conduite avec une extrême lenteur jusqu'au moment où Savonarole avait insisté, à plusieurs reprises, sur la nécessité de la finir promptement. Les travaux furent alors poussés avec tant d'activité , que les gens du peuple disaient en passant : 11 faut que les anges y aient mis la main (1). Le 23 février, dix-sept-cent-cinquante-trois personnes se réunirent dans la salle à peine terminée pour procéder à l'élection de la nouvelle Seigneurie (2). Savonarole, au milieu de la joie que lui causait ce solennel événement, consacra deux sermons du carême à la politique (3). Avant tout, il examina les principes qui devaient présider aux élections , et condamna sévèrement l'esprit de parti qui avait jusqu'alors vicié les votes (4). « Il y a

(l)Biirlamacchi.

(-2) Rinuccini, Ricordl Storici, p. 159.

(3) Le 24 et le 25 février.

(4) Le 27 avril de cette année, on découvrit l'existence d'une convenlion secrète, conclue entre un grand nombre de citoyens , et d'après laquelle on ne devait déposer de fèves noires qa'en faveur des candidats qui avaient adhéré à la convention. Les instigateurs de cet arrangement étaient : Giovanni Benizi, Filippo, Corbizzi ( celui-là même qui, étant gonfalonier, avait convoqué une réunion de théologiens dans le palais public pour accuser Savonarole ), et Giovanni da Tignano. Le jour suivant, la Seigneurie, après s'être entendue avec les Collèges, avec les Huit de Balle et avec les Dix de la Liberté, les condamna à

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