A SON FRÈRE ALBERT, MÉDLCIN A FERRARE
W. Dilectissime frater, un de >os religieux étant mort de la peste, j'ai envoyé fra Maurelio hors de Florence, dans un lieu qui est à notre disposition (1). Aucun autre frère n'a été atteint de l'épidémie. La peste règne dans la ville sans être encore très-violente. Mais le fléau qui commence prendrait bientôt un caractère alarmant si Dieu n'en arrêtait les progrès. Presque tous les décès ont pour cause certaines fièvres pestilentielles, plutôt que la peste proprement dite. Il est mort par jour jus-
(1) Maurelio est une abréviation de Marco Aurelio. Maurelio reçut des mains de son frère, Jérôme Savonarole, l'habit de Saint Dominique, le 23 février 149G, et fît profession le 12 mars 1497. Il mourut à Lucques dans le couvent de San Romano ; fuit bonus et humilis et sanctitatis fratris sui imitafor, dit le nécrologe du couvent II. 29
qn'c\ cinquante, soixante et soixante-dix "personnes ; le chilTre de cent a niCMiie été prononcé, mais je ne sais s'il est exact, et la marche de l'épidémie ne s'arrête pas ; aussi ne voit-on dans les rues de Florence que croix et que cadavres. Nous nous portons bien, grâce à Dieu. Quoique j'aie fait quitter la ville à plus de soixante-dix religieux, je n'ai pas abandonné Florence, parce que je n'ai point peur : j'espère que la protection de Dieu ne nous fera pas défaut. Ce qui en outre m'a déterminé à ne point partir, c'est le désir d'assister ceux que visite la tribulation. Si vous entendez dire que nous sommes éprouvés , ne vous en troublez pas , car Dieu nous délivrera de toutes nos afflictions. Et comme nous sommes les premiers frappés en Italie, nous serons les premiers consolés. Encouragez de notre part nos frères et nos sœurs, ainsi que tous ceux qui nous sont chers.' Gratia domini Jem Christi vobiscum amen.
Florence, 2^ juillet lUOT.
A LODOVICO PITTORIO, SECllKTAIRE D'iIERCULE ], DUC DE FERRARE.
Mon bien cher ami en Jésus-Christ, j'ai répondu depuis plusieurs joursà vos questions (1;, et ma lettre doit vous être parvenue maintenant; je n'ai donc plus à résoudre vos doutes. Quant à prier pour vous et pour vos frères, je le ferai de tout cœur. Vous avez raison d'espérer en Dieu; cest lui qui sauve les justes et il nous exaucera au
(i; Allusion à une lettre écrite le 3 aoAt 1497. Celle lettre, san> importance, se trouve à Ferrare dans la bibliothèque de l'Université -, elle répond à certaines questions sur le jeune du carême.
au temps de la tribulation. Ceux \h sont mal informés et parlent avec passion qui disent que mes chères brebis sont égarées; car elles sont sous la garde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et personne ne peut les arracher de ses mains. La charité et la ferveur se sont même accrues au milieu de ces tribulations. J'ai vu à l'épreuve un grand nombre de citoyens qui ont révélé par des actes la générosité de leur âme et qui ont poussé le zèle jusqu'à installer à leurs frais , dans leurs propres maisons de campagne, sans craindre de se gêner et sans regardera aucune dépense, les uns vmgt-cmq, les autres trente de mes religieux, choisis surtout parmi les jeunes novices. Ils ont voulu ainsi les mettre a l'abri de la contagion et leur faire respirer un air plus salubre, non loin delà ville. Cependant, il serait téméraire de ne pas prendre les précautions raisonnables ; ce serait tenter Dieu. Je suis resté ici avec les Pères les plus âgés, et nous vivons dans la joie et dans la consolation du Saint-Esprit. Par un effet de la grâce , nous ne sentons pas en nous le moindre trouble, parce que le Seigneur est notre rempart et notre forteresse. Quant à mon excommunication, je pourrais m'en procurer 1 absolution à prix d'argent; mais en agissant ainsi je croirais mériter une censure beaucoup plus rigoureuse (I). Ainsi, vous voyez combien sont menteurs les hommes qui inventent les récits dont vous m'entretenez. J'ai fait de mon côté ce que je devais. Le souverain pontife serait bien disposé pour moi s'il n'était mfluence
(1) Un personnage notable avait proposé à Savonarole de le faire absoudre moyennant 5,000 écus. Savonarole repoussa l'offre avec indignation.
par plusieurs ennemis de ma cause, ennemis puissants, dommés par des passions toutes terrestres (i) Je m'en remets à Celui qui tient tout dans sa main, car Il sait ce qui vaut le mieux, et yesi^bvequai^cune adver^ site ne m abattra pourra que je ne me laisse pas dominer par l iniquité. La réalisat:on des événements que j'ai prédits dans cette ville, comme ailleurs, montrera que J ai dit la vérité ; et déjà, ici même, surtout aujourd'hui <'imsi que vous l'apprendrez peut-être par d'autres, on voit se vérifier une grande partie de mes prophéties Oue mes détracteurs disent tout ce qu'ils voudront mais qu'ils cherchent à vivre vertueusement, dans la crainte du Seigneur; ils auront alors un meilleur jn-ement. Je me recommande à vous. Portez-vous bien. ° Du couvent de Saint-Marc, 13 août 1497.
A JEi^Ni\E CARAFFA.
Magnifique Dame et chère sœur en Jésus-Christ j'ai trouvé dans votre lettre de véritables consolations en voyant les inclinations et la volonté qui vous poussent à mener jusqu'au bout une vie irréprochable , en considérant la pureté et la fermeté de votre foi , qui n'est pas fondée sur des raisons humaines ou seulement visibles mais qui est un don particulier de Dieu. Je remarqué on effet qu'elle n'est pas ébranlée par les persécutions dont je suis continuellement assailli. Il ne faut donc pas qu àsontourVotre Seigneurie craigne denepointpouvoir supporter les épreuves, s'il plaît à Dieu de lui enenvover car celui qui vous a donné la foi et la bonne volonté vous donnera aussi la force et la joie au milieu même
(Oreut-Olre Pierre de Médicis ou Louis le More
de ces épreuves. C'est une vérité dont les laïques comme les religieux nous offrent sans cesse l'exemple à Florence On De saurait s'imaginer leur bonheur, en dépit des tribulations qu'ils souffrent; bien souvent ils me disent : « Mon Père, nous ne savons ce qu'est la tribulation. n Ceux qui meurent quittent celte vie avec tant de dévotion et d'allégresse, qu'on ne peut douter, en assistant à leurs derniers moments, qu'ils n'aillent à la vie éternelle. Hommes et femmes montrent la même constance, et le nombre de ces courageux chrétiens n'est pas petit jusqu'à présent. Si je ne vous dis pas quel est ce nombre, c'est de peur de me tromper. Quantaux gens qui ne croient point, ils éprouvent un trouble manifeste, et la tristesse se peint malgré eux sur leur visage. Ainsi i on le voit déjà , les élus sont merveilleusement consolés de leurs souffrances par l'espoir de la vie future, vie bienheureuse que Dieu nous a promise et qui durera dans la suite de tous les siècles...
Du couvfiit de Saint-Marc à Florence, 13 août {VJ7. A SON FBÈRE ALBERT.
Dilectissime frafer, je me porte bien, quoique noui> ayons eu la peste dans le couvent ; fra Maurelio se porte bien aussi. Ne craignez rien par rapport à nous , quoiqu'on vous dise, car chaque jour on invente mille fables. Soyez certain qu'au milieu de ces persécutions Dieu nous donnera la victoire. Domims mihi adjutor, non timebo quid faciat mi/d homo. Notre communauté tout entière est dans une grande joie et mène une vie angéhque. J'ai éloigné de Saint-Marc les frères dont l'existence était la plus précieuse et surtout les jeunes gens.
Les citoyens de Florence ont tant de chanté qu'ils se sont concertés pour nous offrir leurs palais et pour subvenir à toutes nos dépenses. Nos religieux sont divisés en quatre groupes. Un citoyen en a pris plus de trente à sa charge, un autre quatorze, un autre quinze, un autre dix-huit; et nous sommes encore ici plus de quarante. Nos protecteurs pourvoient à nos besoins et ne nous laissent manquer de rien. Bien que nous ne sortions pas du couvent, nous recevons le nécessaire; on nous apporte tout ce qu'il nous faut.
Si Rome est contre moi, sachez que ce n'est pas moi qu'elle combat, mais le Christ; c'est avec Dieu qu'elle lutte : Sed quis résistif ei, et pacem Jiabet. Ne craignez rien, car Dieu voudra vaincre. Ne redoutez rien non plus de mon séjour à Florence malgré la peste ; le Seigneur me viendra en aide. Je reste pour consoler les affligés, les laïques aussi bien que les religieux. Quoique les frères et les citoyens m'aient engagé à partir, quoiqu'on m'ait offert plusieurs retraites , je n'ai pas voulu abandonner mes chères brebis. Il serait difficile de se figurer leur joie spirituelle; dans la mort comme dans layie, leur foi demeure inébranlable, et tam fratres nostri ^ quam cives et mulicres , reddendo animas Salcatori commendantes , durmiunt, non moriuntur. Loin de craindre la mort, ceux qui vivent la désirent. J'ai pris la plume pour calmer vos inquiétudes et celles de nos frères, de nos parents, de nos amis. Remerciez pour moi nos parents. Jésus vobiscum, amen. De Florence, la veille de l'Assomption , 14 août 1 'j97.