AUX D0MI>^1CAINS DE BOLOGNE
Fratcr Hieronymus^servus Jesu Christi inutilis, dilectis Dei Bononiœ commorantibiis, gralia vobis et pax a Deo Salvatore nostro Jesu Christo(i).
Mes bien-aimés en Jésus-Christ. Ayant plusieurs fois entendu parler de votre ardente charité et des bonnes œuvres que vous avez accomplies à l'aide des lumières dont vous a gratifiés la bonté divine, je me suis vivement réjoui. Je remercie Dieu qui a daigné illuminer vos intelligences et vous montrer la voie de la vérité. Je me félicite avec vous de ce que la lumière qui vous a été donnée non-seulement ne s'est pas éteinte , mais est devenue plus intense ; de ce qu'elle vous fait mieux connaître notre Sauveur, et mieux aimer les douceurs de la piété; de ce qu'elle s'est répandue et se répand sans cesse dans un plus grand nombre de personnes. Ce qui surtout me console, c'est que, loin de vous décourager parmi les afflictions, vous les supportez patiemment , et que vous les embrassez même avec bonheur. En outre , les tribulations et les contradictions auxquelles je suis en butte de toutes parts ne vous ont pas détournés de la doctrine que je vous avais prêchée et ne vous ont inspiré aucun doute sur la justice de notre cause. Bien plus , vous en avez pris la défense devant un peuple pervers , au milieu duquel vous brillez comme les étoiles dans le
(ly Cette lettre est du 23 décembre r»97. Savonarole était excommunié depuis plusieurs mois.
ciel pendant les ténèbres de la nuit. Aussi ai-je ardemment désiré de vous écrire, de m'adresser à votre sincère charité, de me consoler avec vous et de me réjouir des bienfaits célestes que la miséricorde du Père Éternel vous a largement octroyés ; mais ce plaisir ne m'a jamais été accordé, l'ennemi de l'humaine nature, de concert avec ses auxiliaires, y formant toujours obstacle. Peut-être Dieu voulait-il que je réservasse mes félicitations pour ce jour, où notre Sauveur est né, où les anges unissent leurs transports de joie à ceux des homme^s en chantant : Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonx volimtatis.
Certes , je ne pourrais exprimer le bonheur que me cause votre profit spirituel. Cette nuit, tandis que je pensais à vous et que je priais pour vous, tout pécheur que je suis, tandis que je me mettais en présence de Dieu et que je me recommandais à lui, une inspiration puissante me poussa à vous écrire et me révéla ce que je devais vous dire. Gloire à Dieu au plus haut des cieuxpour tous les dons que nous a concédés le Père Éternel par les mérites de la passion de Notre Sauveur né aujourd'hui, dons à l'aide desquels il a dissipé les ténèbres de nos péchés et de notre ignorance, afin de nous appeler à son admirablelumière. C'est dans le rayonnement de cette lumière que nous reconnaissons sa gloire et la grandeur de sa majesté; c'est à cette gloire que nous espérons parvenir avec le secours de sa grâce.
Nous avons été d'abord comme des brebis errantes qui ne connaissent pas leur pasteur. Maintenant, les secours d'en haut nous ont délivrés de notre tiédeur et de nos iniquités ; la gloire de Dieu brille devant nos yeux et sa charité nous enflamme. Nous son:mes dispo-
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ses à suivre notre pasteur, qui a donné sa vie pour ses brebis. Quoique le pasteur marche dans la roule de la croix, nous ne craignons pas d'y entrer, parce que nous ne pouvons périr en suivant ses traces ; et non-seulement nous ne pouvons périr, mais notre esprit ne pourra se troubler : in terra pax hominibus bonœ voluntatis, 11 ne s'agit pas de la paix que donne le monde, et qui n'est point la paix, comme l'affirme le prophète ïsaïe , non est pax impiis, dicit Domimis ; il s'agit de cette paix qui surpasse toute intelligence, de cette paix que le monde ne saurait donner et qu'il ne connaît pas. Telle est la paix que les anges apportent aujourd'hui aux hommes de bonne volonté, c'est-à-dire à ceux qui aiment Dieu par dessus toute chose et le prochain comme eux-mêmes, à ceux qui montrent leur charité dans leurs actes. Il n'est point douteux que notre Sauveur nous a donné cette paix, puisqu'au milieu des tribulations, par amour pour le Christ et pour la vérité, vous ne vous troublez pas. Oui, je vois que nos lumières viennent du ciel et qu'elles procèdent, non de la sagesse humaine qui obscurcit l'entendement des tièdes, mais de cette véritable sagesse qui donne le goût de l'esprit, qui refoule les désirs de la chair, qui montre la voie de la vérité et qui fait clairement comprendre que les tribulalions sont bonnes , .utiles et nécessaires dans l'Église de Dieu pour beaucoup de causes.
D'abord , elles sont nécessaires à la gloire de Dieu, laquelle se manifeste par les souffrances des justes, attendu que ces souffrances démontrent combien sont grandes la puissance, la sagesse et la bonté de Dieu. La puissîince divine éclate dans les souffrances des justes, quand Dieu choisit ce qui est faible afin de confondre ce
qui est fort. Ainsi, c'est au moyen des persécutions exercées contre les p' jheurs dans tout l'univers, c'est au moyen des tourments acceptés par les martyrs et par les vierges sacrées qu'il a triomphé des tyrans et du monde entier. Or la puissance et la force de Dieu ne pouvaient apparaître pleinement sans la lutte. Les douloureuses épreuves rendent aussi témoignage de la sagesse divine. Par la passion de Jésus Christ, passion dont l'acceptation était regardée comme une folie, et par les tribulations des justes. Dieu a enseigné beaucoup plus efficacement la pratique du bien à l'humanité , que ne l'ont fait tous les philosophesavec leurs disputes etleurs livres.
En second lieu, les tribulations sont nécessaires au salut de chaque vrai chrétien, parce qu'elles servent à nous purifier de nos péchés et des affections terrestres. Se voyant persécuté par le monde, l'homme fuit le monde et court vers Dieu, comme vers son plus sûr refuge. Les tribulations ont, en outre, l'avantage de nous rendre prudents et sages , surtout dans les choses divines. Elles font en effet comprendre l'infinie bonté de Dieu et l'étendue de sa providence à l'égard de ses élus, puisqu'il ne les laisse pas périr, puisqu'au contraire il les délivre miraculeusement et les aide à triompher de leurs adversaires. Enfin, c'est grâce aux tribulations que l'homme se connaît parfaitement lui-même. En constatant sa propre fragilité et en voyant qu'il n'est rien sans Dieu, il se mainlient par l'humilité dans la grâce de Dieu.
Troisièmement, les tribulations sont nécessaires à l'Église pour le salut des fidèles qui viendront après nous. Quand ils considéreront ce qu'ont souffert les justes d'aujourd'hui, lesquels alors auront passé, ils se confir-
mcront dans la foi et dans les bonnes œuvres. C'est ainsi que le sang des martyrs d'autrefois nous affermit nous-mêmes dans la foi, car assurément s'ils n'avaient pas possédé les lumières de notre foi , ils n'auraient pas, hommes et femmes, en si grand nombre, supporté joyeusement tant de supplices raflinés. C'est pourquoi, lorsque nous lisons leur histoire et que nous nous confirmons dans la foi par le souvenir de leurs actes , nous louons et nous glorifions la puissance divine , puissance à laquelle ils ont dû de confondre les philosophes et les sages de ce monde; enfin, nous rendons hommage à la bonté suprême qui a répandd en eux l'amour divin avec tant d'abondance qu'aucune tribulation n'a jamais pu les séparer de lui. Il est donc nécessaire que par nos souffrances nous soyons utiles à nos descendants, comme nos pères nous l'ont été par celles qu'ils ont subies eux-mêmes.
La tribulation étant indispensable dans l'Église, personne ne doit s'étonner si, désireux de suivre le Christ, nous supportons maintes contradictions et persécutions en prêchant sa vérité évangélique. On devrait s'étonner, au contraire, si nous étions à l'abri de semblables maux. Ne serait-il pas étrange en effet, quand la persécution a atteint tous ceux qui dans l'Église ont voulu marcher sur lestraces du Christ, que seuls nous n'y fussions point assujettis? En vérité, s'il en était ainsi, nous serions des membres sans aucun rapport avec la tête ; car il ne convient pas que sous une tête couronnée d'épines se trouvent des membres trop délicats; à plus forte raison ne convient-il pas qu'un membre infime redoule trop la souffrance, alors que la tête et le reste du corps sont accablés par la douleur.
0 mes bien-aimés, puisque vous ne vous êtes ni troublés ni scandalisés au milieu de vos tribulations et des nôtres, puisque môme vous vous êtes affermis dans la voie qui vous a été montrée, il est manifeste que vous êtes vraiment illuminés par le Christ et que vous devez être comptés parmi ses membres. Je vous exhorte donc à persévérer jusqu'à la fin et à ne pas craindre la multitude de vos adversaires. Vous savez bien qu'il est écrit : Multisunt vocatif pauci vero electi. Et contre les méchants le prophète s'écrie : A paucis de terra (livide eos. Considérez aussi la vie des méchants, et vous comprendrez qu'il est tout naturel que la vérité soit combattue par eux, caries contraires", s'excluent; vous saurez répondre à toutes les objections et en faire justice sur tous les points. Efforcez-vous de vivre saintement, parce qu'un contraire détruit l'autre et que, plus l'un des deux est tranché, plus il a de force pour l'emporter sur l'autre. Il n'y a pas de meilleur argument contre la méchanceté humaine qu'une bonne vie. C'est elle qui fait parler efficacement et qui fait fuir les hommes pervers , selon ce qui est écrit : Omnis qui maie agit, odit lucem, et non venit ad lucerrij ut non arguantur opéra ejus. C'est elle qui prouve que l'homme est ami de Dieu et qui découvre tous les artifices du diable. Les miracles, sans la pureté de la vie, servent peu ou point contre les adversaires du Christ; mais une vie vertueuse, sans les miracles, est toute puissante pour les couvrir de confusion et les vaincre. Aussi voyons-nous que les hommes pervers, quand ils veulent se débarrasser d'un juste, cherchent subtilement à le diffamer ou à lui imputer quelque péché. La vertu a tant de force, que les méchants n'osent pas l'attaquer ouvertement; ils s'efforcent de
ia calomnier, afin de la pouvoir étouffer avec moins de honte. Voilà pourquoi les scribes et les pharisiens, voulant tuer le Christ, s'étudièrent à trouver en lui quelque péché, ou du moins l'apparence de quelque péché. Mais la vérité est de telle nature, que plus on la combat, plus elle se manifeste ; sa puissance s'accroît, tandis que l'iniquité s'affaiblit parmi les contradictions. Ne craignez donc pas, ô mes bien-aimés, que les paroles de Dieu deviennent lettre morte; les hommes sensuels et charnels seront anéantis, fjuia omnis caro fœnin/i, et omnis gloria ejus quasi fios cigri. Exsiccatam est fœnum^ et cecidit flos ejus. Verbum autem Domini vmnet in œlernum.
Ainsi, demeurez fermes dans votre résolution et ne vous laissez ébranler par aucune tribulation. L'expérience vous démontre que la vérité et la vertu se confirment et croissent au milieu de l'adversité, s'étiolent et disparaissent au milieu des délices et du calme. Si nos adversaires voulaient nous perdre entièrement, ils n'auraient qu'à ne plus nous persécuter, parce que la vertu se flétrit dans le repos et se perfectionne dans la lutte. C'est grâce aux tyrans que les mérites des martyrs atteignirent leur apogée et furent révélés au monde entier. C'est grâce aux hérétiques que les saints docteurs comprirent mieux l'Écriture et l'expliquèrent mieux. Maintenant, nous avons à combattre contre les tièdes et contre les faux chrétiens. Ils nous fourniront l'occasion de montrer plus clairement quelle est la vraie vie du chrétien et ils nous pousseront à imiter, dans les choses intérieures comme dans les choses extérieures, la conduite et la simplicité des saints d'autrefois. En marchant sur la trace des saints, nous serons donc en guerre
avec les tièdes. Ils nous accuseront d'être des novateur* et de vouloir être plus sages que les autres, parce qu'ils ne remarquent pas que nos doctrines sont anciennes et non nouvelles, et qu'elles ont été toujours pratiquées par nos pères. Ce sont au contraire leurs maximes qui sont nouvelles, puisque les saints des temps passés ne les mettaient point en pratique. Par dessus toute chose, tenez-vous en garde contre les flatteries des tièdes. Ceux-ci, ne connaissant pas la voie de la vérité, mettent leur confiance dans les œuvres et les cérémonies extérieures, et engagent les autres à en faire autant; mais à l'intérieur ils n'ont ni charité, ni humilité^ ni aucune vertu; leur langue recommande la pauvreté, mais ils ne veulent souffrir aucune privation. Ils sont plus avides que qui que ce soit, sans pitié, sans miséricorde, passionnés pour la gloire et ennemis de la vérité; ils ressemblent à des sépulcres beaux au dehors, mais pleins d'ordures. Ces hommes-là nous font une guerre à mort, parce que nous avons dévoilé une grande partie de leurs vices afin que les simples ne fussent point trompés et conduits à la perdition éternelle par de pareilles impostures. Cependant, nous ne devons rien craindre, puisque nous avons l'assistance de notre éternel Rédempteur. La bonté de votre vie déjouera toutes les manœuvres, surtout si vous pratiquez la simplicité chrétienne, si vous renoncez à toutes les pompes du monde et à toutes les affections terrestres, si, par la foi et par l'espérance des choses éternelles, vous embrassez la croix qui est la force de notre cœur, si vous pensez toujours que cette vie n'est rien, comme le démontrent les sépulcres des morts. Ne redoutez point, ô vous qui aimez le Christ, les tribulations qui doivent
foiulre sur la terre, et principalement sur l'Italie, ou plulôt réjouissez-vous, car votre rédemption approche. Implorez sans cesse la venue prochaine des jours attendus et désirés par une foule de saints, ce qui vous permettra de servir librement Jésus-Christ et de travailler avec amour dans sa vigne. Priez sans cesse, afin que Dieu nous accorde de supporter sans faiblir les tribulations, afin qu'il fasse grandir son œuvre et qu'il nous rende dignes de ses promesses, pour son honneur et sa gloire ainsi que pour le bonheur éternel de ses élus. Saluez de notre part , au nom de Jésus-Christ , tous ceux qui sont chéris de Dieu et tous ceux que nous aimons , hommes et femmes. Nous adressons pour vous de continuelles prières à notre Sauveur. Qu'il daigne augmenter vos lumières, multiplier votre sainte compagnie et vous conserver dans sa grâce jusqu'à la fin. Que la charité de Dieu, que la paix de notre Sauveur Jésus- Christ et la consolation du Saint-Esprit soient toujours avec vous tous. A mm.
Le jour de la Nativité de noire Seigneur, 25 décembre 1497. A ALEXANDRE VI (1).
Très-Saint-Père,
Ayant vu certains pasteurs de l'Église entraîner dans l'erreur par leurs mauvais exemples et par leurs enseignements corrompus le troupeau confié à leurs soins,
;i) Voir le texte latin dans les additions de Quétif à la vie de Savonarole par J. F. Pic de la Mirandole (t. II, p. 298) , et le texte italien dans l'ouvrage de M. B. Aquarone sur Savonarole (Appendice, p. LXII.) Cette lettre a été écrite en latin.
les ayant vus attirer par leurs innombrables turpitudes les fidèles vers la voie de l'enfer, j'avais cru que mon devoir me commandait de défendre, pour l'honneur de Dieu et pour le triomphe de la foi , la vérité de la doctrine catholique, et qu'il m'imposait de relever et de corriger les mœurs avilies, de rappeler les hommes à l'observation de la discipline chrétienne. Pendant que je travaillais à cette tâche et que^, en annonçant aux pécheurs l'approche du châtiment, je m'appliquais à ramener les âmes dans l'étroit sentier du salut, j'ai été inopinément assiégé par des tribulations et par des angoisses contre lesquelles je ne trouve ni protection ni secours. J'avais pourtant l'espoir que Votre Sainteté viendrait à mon aide et combattrait avec moi les ennemis de la foi. Or, c'est précisément le contraire qui est arrivé, car il est clair que Votre Sainteté n'a point voulu accueillir les arguments tant de fois invoqués en faveur de mon innocence, et qu'elle a refusé d'entendre toutes les bonnes raisons que je lui donnais, non pour excuser des fautes , mais pour établir l'intégrité des doctrines contenues dans mes sermons et prouver mes sentiments d'humilité à l'égard du souverain pontife et de la sainte Église romaine. Votre Sainteté a si bien prêté l'oreille à mes adversaires, que je ne puis plus compter sur le secours que le vicaire de Jésus-Christ devait équitablemenfme prêter et comme chrétien et comme pasteur suprême. C'est ainsi que le pouvoir de sévir contre moi a été accordé à des loups féroces. Du reste, je me confie en Celui qui choisit les plus faibles instruments humains afin de confondre les puissants de la terre. J'espère être exaucé par Lui, à cause de cette vérité pour laquelle je souffre et je supporte des persécutions si ter-
ribles; j'espère voir punis tous ceux qui me persécutent, tous ceux qui entravent l'œuvre divine, à l'accomplissement de laquelle j'ai consacré mes efforts. Suivant l'exemple du Christ, je n'ai jamais recherché et je ne recherche point ma gloire personnelle. J'attends la mort, je la désire de toutes les forces de mon cœur. Que votre Sainteté se hâte de songer à son propre salut.
Frère Jérôme Savonarole, inutile serviteur de Jésus- Christ.
Florence, 18 mars 1^D8.