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beaucoup de gens qui distribuent dans Ja ville des bulletins où il est écrit : N'élisez pas un tel. Moi je vous dis : Ne cédez pas aux suggestions de ces bulletins. Si les bommes à l'élection desquels vous êtes opposés sont de mauvais citoyens, vous pouvez le déclarer ouvertement dans le conseil, car il n'y a plus de tyran. Venez donc et dites franchement : Un tel n'est pas l'homme qui convient à cet emploi. Mais s'il est capable de l'exercer, laissez le élire (1). » Ailleurs Savonarole s'exprime ainsi : (( J'apprends que plusieurs membres du conseil, quand un citoyen se présente aux élections, tiennent le langage suivant : Donnons-lui la fève noire ou blanche, parce qu'il appartient à tel ou tel parti. Et quod pejus est, quelques-uns, m'assure-t-on, s'écrient : C'est un partisan du Frère, donnons-lui les fèves noires (2). Comment! Est-ce là ce que je vous ai enseigné? Je n'ai pour amis que le Christ et les hommes qui font le bien. N'agissez plus de la sorte, car cette conduite est contraire à mes intentions, et vous susciteriez bientôt des divisions. Que les électeurs votent selon leur conscience, en faveur du candidat qui leur paraît unir la prudence à la capacité, comme je vous l'ai dit autrefois (3). » Remarquons ici combien Savonarole dans ses sermons, dans ses écrits, dans la réalité des faits, se montre différent du Savona-
dix ans de prison el à la porte défiiiilive de toute charge, de toute dignité dans l'État. ( Rinuccini, RicorcU Slorici, p. clx.)
(1) Sermon du 25 février.
(2) Chacun sait que le vote favoralile se manit'e-^tait par la fève noire, et que la fève blanche était le signe du vote contraire. IJlanchir \m candidat (imhiancare), c'était donc le repousser. Cette expression est encore aujourd'hui très-usitée à Florence.
(3) Sermon jirononcé le second dimanche de carême.
rôle que nous ont peint tant de biographes anciens et modernes. Où donc est cet esprit de parti qui, selon plusieurs écrivains, était le seul mobile de ses actions? Où donc est le désir de favoriser ses partisans et d'opprimer ses adversaires? Où sont donc ces idées étroites, ces principes peu généreux? Nous apercevons, au contraire, en Savonarole un homme qui mérite notre sympathie par la hauteur de ses vues, par la noblesse de ses principes, par l'étendue de son désintéressement, un homme qui voulait la liberté pour tous, sans excepter ceux qui cherchaient à l'assassiner.
Après avoir, en cette occasion, insisté longuement pour qu'on fit des élections consciencieuses, sans esprit de parti, Savonarole recommanda au peuple de rester fidèle au Grand-Conseil, au nouveau gouvernement, à la liberté. Pour inculquer plus profondément ces principes à ses auditeurs, il traça, dans deux sermons, le portrait idéal du tyran, et raconta les maux que souffre une ville opprimée, a Tyran, disait-il, est le nom d'un homme qui mène une vie haïssable , qui veut tout pour lui et rien pour les autres, qui est l'ennemi de Dieu et des hommes. Il est dominé par l'orgueil, par la luxure, par l'avidité. Gomme ces trois vices contiennent en germe tous les autres, le tyran contient en germe tous les vices dont l'homme est capable. Tous ses stîns sont corrompus : ses yeux, par la vue des obscénités; ses oreilles^ par les flatteries qu'on lui adresse et par les calomnies débitées contre le prochain ; son palais, par la gourmandise"; et ainsi du reste. Il achète les magistrats, vole les veuves et les orphelins, opprime le peuple, fiivorise ceux qui conseillent de dépouiller la Gommune. 11 est assailli par les soupçons et entretient
des espions partout; il désire que chacun demeure interdit devant lui et soit son esclave ; aussi, dans la ville où il règne, on ne peut ni agir, ni parler librement. De cette façon, le peuple devient pusillanime, toutes les vertus s'évanouissent, tous les vices triomphent. Voilà, ô Florence, le sort qui t'est réservé, si tu te donnes un tyran. Le tyran est la cause de tous les péchés que commettent ses sujets; il en sera responsable devant le tribunal de Dieu et portera la peine non-seulement de ses propres fautes, mais des fautes d'aulrui. Et toi, citoyen, toi qui lui es soumis, tu n'es pas moins misérable que lui. Ta langue est esclave en lui parlant; tes yeux sont esclaves en le regardant; ta personne entière est continuellement son esclave; tes biens lui appartiennent; s'il te frappe, tu dois lui dire : grand merci ! Tu es voué à toutes les misères. Telle est.la triste condition à laquelle le tyran et ceux qui le subissent sont assujettis pendant cette vie. Après leur mort ils trouveront la damnation éternelle (1). «Savonarole développe avec complaisancecette description, suivant pas à pas le tyran dans tout le cours de sa vie, dénonçant toutes ses passions, tous ses actes d'oppression. Ce portrait effrayant, où l'on remarque souvent des touches magistrales, l'orateur le mettait sous les yeux du peuple pour arriver à cette conclusion : « Yoilà, Florence, l'homme que tu recherches, n
Durant ce carême, Savonarole adressa aussi la parole aux enfants qui occupaient en grand nombre les tribunes improvisées de la cathédrale. Il leur recommandait la charité et l'étude; il voulait que tous apprissent au moins les principes de la grammaire, et il faisait aux
(1) Sermon du 25 février 149G.
pères un devoir de n'épargner pour cela ni peine, ni dépense. En outre, il exhortait les jeunes gens à ne pas prendre trop tôt l'habit ecclésiastique, et leur donnait d'autres avis empreints d'une grande sagesse (1). A l'approche du dimanche des Rameaux, il organisa pour les enfants une procession solennelle, dont le résultat devait être très-utile. On venait d'élire les administrateursdu mont-de-piété. Savonarole, qui avait conseillé la fondation de cet établissement, désira qu'il fût inauguré en grande pompe parles enfants (2). Le dimanche des Rameaux, de grand matin, on apprêta dans l'église un tabernacle qui présentait aux regards des fidèles l'image de Jésus-Christ entrant à Jérusalem sur un âne. Puis, Savonarole fit aux enfants réunis un sermon plein de bons conseils et se terminant ainsi : « 0 Seigneur, c'est par la bouche de ces enfants que tu seras dignement loué. Les philosophes te louent d'après les lumières naturelles, et les enfants d'après une lumière surnaturelle ; les philosophes te louent par amour propre, les enfants par simplicité de cœur; les philosophes te louent par la parole, les enfants par les œuvres. » Se tournant alors vers le peuple, il s'écria en lui présentant le crucifix : « Florence, voilà le roi de l'univers. Il veut être ton
(1) Sermons du samedi après le premier dimanche de carême, et du lundi après le troisième dimanche.
(2) Voir les sermons du mercredi et des autres jours avant le dimanche des Rameaux -. « J'apprends que les administrateurs du mont-de- piété viennent d'être nommés. Je m'en réjouis, dans lespoir que cette œuvre aura un bon commencement. Les enfants feront une procession en Ihonneur du mont-de -piété; on déterminera le lieu où ils devront recueillir les aumônes. » Sermon du mercredi avant le dimanche des Rameaux. Dans les sermons de ce carême, le mont-de-piélé est recommandé plusieurs fois.
roi. Le veux-tu (l)?» Les assistants exprimèrent à liante voix, au milieu des larmes, leur assentiment, et le Frère descendit de la chaire. Tandis que le peuple manifestait son enthousiasme, les Arrabbiati, restés à l'écart sans perdre de vue Savonarole, frémissaient de colère. Dans la journée, les enfants, vêtus de blanc, parcoururent les rues en procession avec le tabernacle, et, après avoir visité les églises, s'arrêtèrent sur la Place pour chaniev une canzone, où Girolamo Benivieni avait célébré le bonheur futur de Florence (2). D'abondantes aumônes furent ensuite recueillies et portées aux administrateurs du mont de piété. Cet établissement fut ainsi inauguré par une imposante procession de ces enfants, qui, sous la direction du Frère, avaient délaissé les fêtes carnavalesques pour s'adonner aux œuvres de charité (3).
Savonarole, pendant tout le carême, ne fit que deux sermons relatifs aux besoins matériels du peuple florentin : d'abord, quand la nouvelle salle du Conseil fut achevée; ensuite, quand on ouvrit le mont- Je-piété. Dans tous ses autres discours, il développa les idées par lesquelles il avait commencé, et, le jour de Quasimodo, il prononça son dernier sermon, qui était la conclusion des précédents, comme le premier en avait été pour ainsi dire le programme. Le premier et le dernier sermon contiennent l'ensemble des questions principales que
(1) ^'oir le sermon prononcé le dimanche des Rameaux.
(2) Cette canzonc se trouve imprimée parmi les poésies de Savonarole, dans l'édition de Florence, 1847.
(3) Burlamacclii, Razzi , etc. Voir le sermon prêché le mercredi avant le dimanche des Rameaux, et le sermon prêclié le dimanche des Rameaux.
Savonarole avait entrepris d'exposer. Avant de terminer cette station, il se soumit de nouveau expressément à l'autorité de rÉglise romaine, il affirma l'éternelle durée de cette Église, et proclama que quiconque veut s'en séparer encourt la damnation. Le Frère reconnaît l'origine de l'autorité pontificale dans ces paroles de l'Évangile : « Tues Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel. » Mais après cela, il répète encore : et Nous ne sommes pas tenus cependant d'obéir à tous les ordres. S'ils sont provoqués par de fausses informations, ils ne sont pas valables; s'ils se trouvent en opposition évidente avec la loi de charité , contenue dans l'Évangile, il faut résister, comme saint Paul résista à saint Pierre. Nous devons supposer impossible cette opposition; mais, si jamais elle se présentait , il faudrait répondre au supérieur : « Tu es dans l'erreur. Tu n'es pas rÉglise romaine , tu es homme et pécheur. » Savonarole appuyait son opinion sur une foule de citations et l'expliquait par de nombreux exemples. v( Si mon supérieur me commande de renoncer à la pauvreté, je résiste; si ton confesseur te commande un acte contraire à la loi de Dieu, tu dois résister à ton confesseur et le condamner. Quand la chose est absolument claire, il n'y a rien à craindre; il faut suivre seulement le sentier du bien. » Cette doctrine, quoiqu'elle reposât sur l'autorité des docteurs, paraissait très-hardie et ressemblait à un cri de guerre. Peut-être même Savonarole ne l'eût-il pas exposée en chaire, s'il n'avait pas été convaincu que l'élection du pape Alexandre était nulle (d),
(1) Nous répétons que celte opinion était alors soutenue par beaucoup de docteurs catholiques faisant autorité, et qu'elle a été confirmée
et s'il n'avait pas fermement espéré qu'un concile remédierait bientôt aux maux de l'Église, désolée par tant de honteux abus, par tant de crimes, par tant d'abominations.
Venant ensuite au cas particulier de sa dispute avec Home, il s'écriait encore : « Qui ne sait que le bref a été envoyé pour seconder mes ennemis et ceux de ja république, pour favoriser ces hommes qui répandent partout sur moi le mensonge et la calomnie? Qui ne sait que mon départ, non-seulement exposerait ma vie aux plus grands périls, mais serait très-préjudiciable à ce peuple et entraînerait la ruine de la liberté? Qui ne sait que les bonnes mœurs seraient abandonnées, que la religion serait détruite? Tel est le but , et non un autre, que poursuivent nos ennemis. Je dois donc croire que le saint-père a été trompé par les fausses accusations de mes détracteurs. J'obéis plutôt à l'intention que je dois lui attribuer qu'à la lettre même de sonbref, car je ne veux pas supposer qu'il désire la perte de tout un peuple. »
Ce jour là encore Savonarole annonçait sa mort à ses auditeurs : « Quelle sera l'issue de la guerre que tu soutiens? — Si ta demande a un sens général, je te réponds que le combat sera suivi de la victoire. Si ta demande se rapporte à ma personne, je t'annonce, au contraire, que la lutte se terminera par ma mort et que je serai coupé en morceaux. Cependant, ma mort même ne servira qu'à propager davantage cette doctrine, qui ne vient pas de moi, mais de Dieu. Je ne suis qu'un ins-
plus tard par le pape Jules II. Voir le père Marchcse, Storia del Convento d'i San Marco.
trament dans sa main; aussi je suis décidé à combattre jusqu'à mon dernier soupir. » Savonarole raconla que la nuit précédente il avait eu une vision, et qu'il avait cru apercevoir un crucifix s'élevant entre Rome et Jérusalem. Du crucifix s'échappait un fleuve de sang, dans lequel les infidèles désiraient ardemment se plonger, tandis que les chrétiens cherchaient à s'en écarter. Tout à co'.ip les ténèbres couvrirent la terre, et il tomba une pluie de feu et de flèches. Jérôme dans cette vision trouvait l'occasion de décrire avec une éloquence passionnée les châtiments réservés à l'Italie, comme il l'avait fait maintes fois durant ce carême (1). Voilà quelle était la conclusion de son dernier discours.
Certaines pages du carême de 1496 montrent clairement que si Savonarole avait vécu au milieu d'autres circonstances et fait d'autres études, il eût été le plus grand orateur italien. Il y a dans ses paroles l'ardeur et la verve d'une inspiration absolument originale. Son langage est tout à fait neuf. La forme se modèle sur le tour même de la pensée, et lesimages, présentées avec une force voisine delà violence, subjuguent l'esprit du lecteur. Si nous ajoutons à ces qualités l'énergie du geste et de l'accent, nous comprendrons l'enthousiasme du peuple florentin. L'impression que Savonarole produisit pendant ce carême surpassa celle qu'avaient laissée les sermons de toutes les autres années, et la renommée de cette station s'étendit partout. Aussi la haine des adversaires de Savonarole était- elle à son comble, tandis que le dévouement de ses partisans allait jusqu'au fana-
(1) Dernier sermon du carême sur Amos et Zacharie.
lisme. Les princes italiens protestaient. Alexandre VI éprouvait une véritable rage ; il semblait au pape que le Vatican était presque ébranlé par les foudres de cette éloquence.