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CHAPITRE IV

ÉCRITS DIVERS RELATIFS A LA DOCTRINE DE SAVONA- ROLE. LETTRES ADRESSÉES A SAVONAROLE PAR PLUSIEURS PRINCES, ET RÉPONSES DE SAVONAROLE. ENTRETIEN DU PAPE AVEC l'ambassadeur FLORENTIN. SAVONAROLE RE- MONTE EN CHAIRE, ET PRÊCHE, LES JOURS DE FÊTE, SUR RUTH ET MICHÉE.

(Ii96.]

Pour bien comprendre l'impression produite par les sermons de Savonarole, il faut lire les letlres que s'écrivaient à Florence ses contemporains (1). Il semble que les Florentins ne savaient plus parler que du Frère, et qu'aucun d'eux ne pouvait rester dans les limites de la vérité. Selon les uns , Savonarole se moque d'une excommunication déjà arrivée (2), traite le pape plus mal qu'un Turc , les princes italiens plus mal que des hérétiques. Selon d'autres, il veut révéler en chaire les péchés de ses persécuteurs, et s'apprête à faire de nouvelles prophéties , plus merveilleuses encore que les précédentes. Ici l'on prétend qu'il est devenu le

(1) On en trouve un grand nombre clans les Miscellanee de la Magliabechiana. Voir Cl XXXYII, cod. 288.

(2) « Je puis l'aflirmer que le frère Jérôme dit des choses très-audacieuses; ainsi, il se moque, comme tu le sais, d'une excommunication qu'il a reçue. » (Lettre de Roberto Giiigni à Lorenzo Strozzi aile Selve, t8 mars 1496. Voir le volume de Mélanges cité plus haut.)

tyran de Florence; ailleurs on soutient qu'il réduira bientôt à l'impuissance les ennemis de la république, s'il ne les anéantit pas par quelque miracle. Chacun s'attend à des événements extraordinaires et surnaturels. Ces exagérations, dictées tantôt par la haine et la mauvaise foi, tantôt par le fanatisme et l'affection, exaltaient de plus en plus tous les esprits et donnaient sans cesse aux passions un nouvel aliment.

On commençait à publier d'étranges opuscules en si grand nombre, qu'ils menaçaient presque de former un nouveau genre de lilléralure. D'une part, on portait aux nues le nom de Savonarole; de l'autre, on ne trouvait pas de paroles, d'accusations, d'outrages assez violents pour le dénigrer. Ces écrits, il est vrai, méritent peu, au point de vue littéraire, d'être examinés; mais comme ils peignent fidèlement les temps et les hommes, nous en dirons quelques mots.

Parmi ces opuscules, un des plus remarquables est intitulé : Oraculum de novo sœculo (1). Il fut écrit par Nesi, disciple célèbre de Marsile Ficin, et écrivain fidèle aux idées néoplatoniciennes de son maître. Le titre môme de l'ouvrage révélait chez fauteur un partisan de Savonarole. Nesi raconte une vision extraordinaire par laquelle il fut transporté dans un autre monde, où il s'entretint longuement avec Énée , et aussi avec Platon, qu'il nous représente comme le précurseur du christianisme. Il rencontre ensuite le grand Pic de laMirandole qui, en le conduisant à travers les sphères célestes, lui

(1) Cet opuscule, dédié au jeune Pic de la Mirandole, fut écrit en septembre 1496, et publié er archet ipo ser Laxirentii de Morgianis anno salut is 1497. Nesi composa, en outre, plusieurs sermons, ainsi que des Irailés et des discours spirituels.

montre qu'il y aune frappante analogie entre ces sphères et la doctrine de Savonarole. Pendant la suite de ce voyagé aérien, Pic exalte le génie, le cœur, le caractère du Frère, et conclut en disant : Sed qidd ptura? Christi est in omnibus œnmlator egregius.

En même temps, un prédicateur de Santo Spirito attaquait la nouvelle doctrine, injuriait chaque jour Savonarole et le défiait d'entrer dans le feu (1). Filippo Cioni , notaire florentin, publia aussitôt un opuscule pour défendre le Prieur de Saint-Marc, qui n'opposait que le dédain aux paroles de son méprisable ennemi (2). Un autre adversaire de Savonarole, afin de pouvoir frapper son ennemi plus sûrement, imagina de se donner comme son partisan, et fit paraître une lettre où il répétait, sous une forme dubitative, les accusations si souvent énoncées contre le Frère. Il lui reprochait indirectement de semer la division dans l'Église, de désobéir au pape, de s'intituler pro-

(1) Le nom de ce prédicateur élail fra Leonardo, moine auguslin. — « Je te fais savoir que le prédicateur de Santo Spirito a dit hier matin que nous étions trompés par le frère Jérôme. Il s'est engagé à rester une demi-heure dans le feu, si Savonarole consentait à y rester vingt minutes. Il a, en outre, exhorté tous les assistants à prier, pour que Dieu le fît mourir de la peste si les paroles de Savonarole étaient vraies. » (Autre lettre de Giugni, écrite le 12 mars 1496. Voir le même volume de Mélanges. )

(2) Cet opuscule fut imprimé par Quétif, dans son Sxtpplément à la vie de Savonarole. Il contient toutes les accusations formulées par le prédicateur-, après chaque accusation, se trouve une réfutation faite par maître Paolo da Fucecchio, Le tout est précédé d'une préface par Cioni. Cet opuscule n'a que peu d'importance. Mais il renferme un fait digne d'être remarqué : le défenseur de Savonarole, s'appuyant sur le concile de Constance, affirme, sans discuter la question, que l'autorité des conciles est supérieure à l'autorité du pape.

phète, etc. (I). Domenico Benivieni , frère du poëte et auteur d'un grand nombre d'écrits religieux, composa aussitôt une épîlre ayant pour but de démasquer la grossière hypocrisie de l'anonyme, et défendit ensuite, dans une série de dialogues et de traités, la doctrine et les prophéties de Savonarole (2). Il raconta l'histoire des prédications de l'illustre dominicain, décrivit l'é-

(1) Epistola responsiva a Fra Hieronijmo da Vumico suo , imprimée sans date, au XV= siècle.

(2) TraUato in defensione dclla dotirtna e profezie di Fra Girolamo ; Firenze, 28 maggio 1496. Ce traité est divisé en quinze chapitres. On y trouve toute Ihisloire des prédications de Savonarole, quelques-unes de ses visions et de ses prophéties. — Dialogo di M. Domenico Benivieni, canonico diScin Lorcnzo, délia verilà délia doUrina di Fra Hieronymo. Dans ce dialogue est tnmraérée une longue série d'opuscules, impriniésou manuscrits, sur Savonarole ; voici les plus saillants : Contro i vituperaiori del yiuovo governo, par Barlolommeo Scala (cet opuscule a été composé en latin et imprimé à Florence, Kal. Sept. 1496; il existe à la Magliabechiana) ; m?i rf/5/e5o Irattato, con leitere ai principi, par fraPaolo>'olano; una Epistola invetliva a proposiio délia ht fera à Carlo VllI ; etc. — La lettre l>ar laquelle Benivieni répondait au prétendu partisan de Savonarole avait pour titre : Epistola di M. Domenico Benivieni a iino amico, responsiva a certe obbiezioni e calunnie contro a Fra Girolamo. IJenivieni écrivit en outre un grand nombre d'épîlres, de sermons, de dialogues et de traités religieux, parmi les(|uels nous nommerons, à cause de sa singularité, celui qui est intitulé : Scala spirituale sopra il nome di Maria. Les cinq lettres qui composent le nom de Marie servent d'initiales à cinq mots représentant les cinq degrés de l'échelle dont parle l'auteur. C'est à de pareilles puérilités que Benivieni dépensait son esprit! Pour ne pas étendre àl'inlinile catalogue de ces écrits , nous nous bornerons à indiquer encore celui de Pic : Defensio Hiero. Savonarolœ adversus Samnelem Cassinensem, per Jo. Franc. Picuin Mirandulanum, ad Hieron. Tornielum, anno 1615, in metropoli qua Francia mixta Suevis. De cet opuscule, qu'il ne faut pas confondre avec I Apologie écrite plus tard par le môme auteur, on cite une autre édition, faite en li97. Voir Mcier, p. 320.

tat de corruption et d'incrédulité d'où celui-ci avait tiré le peuple florentin , el démontra l'orthodoxie du réformateur, par le parfait accord de ses enseignements avec l'Évangile, par la droiture de tous les hommes qui les mettaient en pratique; enfin, il énuméra les nombreuses prophéties de Savonarole , en indiquant à la fois celles qui s'étaient déjà vérifiées et celles qui étaient sur le point de se réaliser.

Pendant que cette discussion échauffait les esprits , un anachorète nommé Angelo adressa, de la Yallombreuse, aux gouvernements italiens des lettres imprimées. Dans sa lettre A la Seigneurie et au peuple de Florence, il confirmait les promesses que Savonarole leur avait faites, et se prétendait inspiré d'une façon spéciale par les saintes Écritures ; il affirmait que l'Apocalypse contenait la prophétie de l'expédition française en Italie et du rétablissement de l'empire chrétien en orient par Charles YIII ; il disait, en outre, qu'il avait annoncé aux églises d'Afrique et d'Asie ces prochains événements. Il envoya aussi une lettre au sénat et au doge de Venise, pour leur reprocher ainsi qu'à la Ligue une politique qui, en se montrant hostile au roi de France, se montrait hostile à la volonté du Seigneur, puisque Dieu avait choisi Charles VIII comme exécuteur de ses desseins (1).

(1) La première de ces lettres fut écrite en juin 1496; la seconde, adressée aussi à la Seigneurie florentine, était de janvier 1497 et répondait à ceux qui disaient : « Ce n'est pas assez que les frères nous lounnenlenl, il faut encore que les anachorètes se joignent à eux ! » La Lettre au sénat et nu doge de Venise fut écrite également en janvier 1497. — La plupart des opuscules indiqués plus haut se trou-

N'cst-il pas étrange de voir un religieux cnumérer, du haut de son ermitage , les forces des Turcs et celles de la France, calculer les probabilités et les conséquences d'une guerre en Orient? C'est que la politique intéressait alors tout le monde; il n'y avait personne qui n'élaborât des plans et des systèmes en vue de l'avenir, et les hommes des partis les plus opposés prenaient la plume afin de propager leurs idées. Aussi, les brochures politiques se multipliaient-elles de plus en plus. Les Arrabbiati recoururent à ce procédé pour donner carrière ti leurs passions et pour satisfaire leur indomptable haine contre Savonarole, car ils épiaient tous les moyens d'attaquer leur ennemi et saisissaient toutes les armes avec lesquelles ils espéraient le blesser. Chaque jour, les Huit découvraient de nouveaux attentats contre le Frère ; parfois, ils se croyaient obligés de soumettre quelqu'un à l'estrapade; dans plusieurs cas, le crime fut, dit-on, si près d'être accompli, que la peine de mort dût être prononcée (1). Ces rigueurs n'effrayaient pas les Arrabbiati : ils continuaient leurs manœuvres avec autant d'audace; quand ils ne pouvaient pas se servir du fer, ils se servaient de la plume. Cette dernière façon d'agir leur devint familière quand Savonarole, à cause des brefs du pape, se fut renfermé dans le couvent de Saint-Marc. Lettres en vers et en prose, sonnets, canzoni , chansons railleuses, tout leur fut bon pour lancer contre Savonarole les plus grossières injures.

vent à la Magliabechiana et sont enregistrés dans le dernier catalogue des écrivai/isdu x\^ siècle, fait par Molini. (1) Lettre de Giugni, 18 mars 149G, comme plus haut.

Un certain Girulamo Muzi composa une chanson qui commençait ainsi :

O popolo ingrato, Tu ne vai preso aile grida E dietro a un guida Piena d'ipocrisia (1).

L'auteur ne se contentait pas de calomnier Savonarole, il blâmait aussi la conduite des magistrats :

Che i ducali o marroni , Le some dei capponi Giovenclii, ban si gran forza, Che rompono ogni scorza Ch'è innanzi alla giustizia [7).

L'insolence des attaques était poussée si loin dans le reste de cette poésie, que les Huit interdirent à Girolano Muzi toutes les charges publiques pendant cinq ans et le condamnèrent à payer soixante florins d'or (3). Mais nous aurons peut-être une idée plus claire du langage que tenaient alors les Arrabbiati , en parcou-

(1) « o peuple ingrat, tu te laisses prendre à des cris, et tu suis un guide plein d'hypocrisie. »

(2) « Les ducats ou les marrons et les couples de jeunes chapons ont une telle puissance, qu'ils brisent toutes les écorces dont la justice est enveloppée. »

(3) Cette poésie, que les Huit qualifièrent de satire impudente ( frotiola inonesia ), ne fut pas imprimée ; mais l'auteur en donna plusieurs copies de sa main à un ami, en lui recommandant d'en envoyer une à Savonarole, d'en afficher une autre dans la cathédrale, et d'en placarder une troisième dans le palais des Seigneurs, etc. Cette chanson se trouve, avec la condamnation prononcée par les Huit le le janvier 1496 (d'après la manière de compter florentine), dans VArchivio délie liiformogioni.

raiil la Réfutation de l'arche du freine Jérôme, écrite par Francesco Allovili (l). L'auleur y raconte qu'il a souffert, de la part des tyrans, l'exil et les persécutions les plus cruelles, qu'il aime par-dessus tout la liberté, et que pour la défendre il a pris la plume contre Savonarole. ^ Ce moine , dit-il, semble tellement emporté par le vice de l'orgueil, il en subit si aveuglément la domination, qu'après avoir simulé des entretiens avec le Dieu tout-puissant, il croit pouvoir diriger en dictateur l'État et les armées, imposer ses lois à Florence d'abord , puis, comme Moïse , au monde entier, soumettre à sa volonté l'autorité pontificale par les menaces et par la force. » Altoviti se plaint avec amertume de ce que le Prieur de Saint-Marc ait supprimé à Florence les fêtes de Saint-Jean, anéanti le carnaval et tous les moyens de se divertir. Ne sachant quels sérieux reproches énoncer, il s'écrie : « Savonarole veut établir un tyran, et si parfois il a parlé contre le despotisme, il s'est beaucoup radouci, car Pierre est devenu son ami. Il n'y a pas à s'y tromper : où est fra Girolamo, là se trouve Pierre de Médicis ; qui veut fra Girolamo veut Pierre de Médicis. Si l'on tient à détruire entièrement le nom de tyran, il faut donc détruire le nom du Frère , car Savonarole est le père de la tyrannie , le lieutenant du ly.an, etc. » Peut-on rien imaginer de plus absurde? Yoilà pourtant quels étaient chaque jour les propos des Arrabbiati.

Les Frateschi, de leur côté, ne se renfermaient pas toujours dans le silence; quelquefois aussi ils déchar-

(1) Dcfensione contro alV arca di Fra Girolamo. Il s'en trouve une édition, publiée au xv^ siècle, mais sans date, à la Mtgliabechiana.

geaient leur bile, comme on peul le voir par les vers suivants :

Voi ridete^ e con soneiti

Dispregiale il divin verbo ;

Ma spéciale il duro neibo

Cbe le spalie \i rasselti.

Su, mosconi, a scompigliare ;

Scarafaggi, a vostia slalla ;

Calabron che siele a galla,

Fate i vizi un po' svegliare.

Ma sappiale che mai falla

La iustizia col supplicio (l)

Les écrits dont nous parlons consistaient tantôt en opuscules, tanlôt en feuilles volantes qui circulaient de main en main parmi le peuple, ou qu'on affichait au coin des rues ; mais le plus souvent ils paraissaient sous la forme de vers qui étaient récités ou chantés en public, et que les Piagnoni et les Arrabbiati se décochaient réciproquement quand ils se rencontraient. Cependant, si nous voulons connaître le caractère politique des partisans de Savonarole, nous ne devons pas nous borner à lire les publications dont ils se servaient pour repousser l'injure par l'injure : nous devons feuilleter les poésies et les nombreuses brochures dans lesquelles ils exaltent le nom et la grandeur de la patrie florentine , proposent de nouvelles lois ou de nouvelles

(1) « Vous riez et dans vos sonnets vous méprisez la parole de Dieu ; mais attendez le dur traitement que le nerf de bœuf réserve à vos épaules. Allons , grosses mouches, tourbillonnez; escarbols, à J'écurie ! Frelons qui volez si haut, donnez librement carrière à vos vices ! Mais sachez que la justice ne manque jamais d'arriver avec le supplice. » Ces vers ont élé imprimés et se trouvent à la Magliabechiana. Voir parmi les écrits du xv** siècle : G. Custodia 14.

réformes, discutent le caractère de celles qui sont déjà en vigueur.

Nous croyons utile d'indiquer ici quelques petites brochures sur le Cambio (i), sur le Monte Comune (2), sur le Monte délie fanciulle (3), parce qu'elles sont adressées à Savonarole et à son couvent par un certain fra Sanli Rucellai, et parce que, tout en traitant de plusieurs institutions très-importantes dans la République florentine, elles nous donnent de précieux détails relativement à l'état de ses finances (4). Mais les publications

(1) Sur le Change. — Le Cambio élail aussi le lieu où se faisaient les transactions financières.

(2) Sur le Monl de la deUe publique.

(3) Sur le Mont des jeunes filles.

(4) Ces opuscules inédits se trouvent à la Magliabechiana , Cl. XXIX, cod. 207. Le premier et le moins important dentre eux traite du Change [Cambio). Le second explique l'institution du Mont de la dette publique [Monte Comune), qui était, comme tout le monde lésait, le Montdes emprunts facultatifs ou obligatoires que la République faisait en cas de guerre ou dans des occasions urgentes, et qu'elle s'engageait à reml)ourser. a Bientôt cependant, dit fra Santi Rucellai, on commença à ne pas restituer le capital et l'on se contenta de payer, à la place, linlérêt à 5 p. 100; plus tard, l'inlérêt fut réduit à 3 p. 100; ce taux est encore celui d'aujourd'hui, mais quelquefois on ne paye même pas cet intérêt. » Les choses empirèrent toujours. A l'origine, les détenteurs d'un billet de 100 florins sur le Mont de la dette publique {luogo d't Monte) pouvaient le vendre pour 80 ; le billet de 100 florins ne valut ensuite que GG, et même 50 florins ; " je l'ai vu descendre à 30, à 25, à 20 florins ; et pendant la dernière guerre il est tombé à 10 florins. » Ces chiffres sont presque incroyables. Tel était pourtant l'état de la République florentine durant la guerre dont nous parlerons dans le chapitre suivant.

Le troisième traité a pour sujet le Mont des jeunes tilles ( .I/o «/<? délie Fanciulle ), institution très-ingénieuse et très-chère aux Florentins. Quand la l\épublique s'aperçut qu'elle ne pouvait plus payer les dettes contractées à l'égard des citox eus, elle chercha un moyen de concilier rinlérèt public avec l'intérêt privé, et fonda le Monte

les plus intéressantes, c'est-à-dire celles qui peignent avec le plus de vérité les partisans du Frère, sortirent de la plume incorrecte d'hommes sans littérature, qui

délie Fanciulle. Le délenteur d'un billet de 100 florins (c'est ainsi qu'alors on raisonna) ne peut pas le vendre plus de 16 florins -, son capital, évidemment, n'est pas de 100, mais seulement de 16 florins. Eh bien , quiconque apportera ce billet au Monte dclle Fanciulle, et l'y laissera seize années sans intérêts, recevra à la fin de la seizième année, une dot de 100 florins. — En déposant dix billets du Mont de la dette publique, on pouvait acquérir une dot de 1,000 florins , et ainsi de suite. Si l'on voulait avoir une dot de 100 florins au bout de douze ans, il fallait déposer des billets du Monte Comune^am une valeur effective de 24 florins au lieu de 16. Des officiers publics déterminaient la valeur effective des billets, parce qu'elle variait chaque jour. Sachant au bout de combien d'années on désirait la dot, ces officiers fixaient la somme à payer. Quand on ne possédait pas les billets nécessaires , on pouvait facilement les acheter. Les particuliers trouvaient ain.<;i leur avantage dans une opération qui procurait à la Commune un gain considérable ; car, lorsque la jeune fille à laquelle on avait voulu constituer une dot mourait avant le délai fixé pour le payement de la dot, la Commune restait maîtresse du capital, sans avoir à payer aucun intérêt ; et lorsque la jeune fille se faisait religieuse, la Commune était tenue seulement de restituer la valeur effective qu'elle avait reçue dans le principe.

Les billets du Monte délie Fanciulle furent toujours considérés comme inviolables^ et la Commune n'en suspendit jamais les payements. Néanmoins, pendant la guerre de 1A96 les finances de la République tombèrent dans un si triste état, qu'on ne payait comptant à l'échéance de la dot que le quart du capital promis, moins les frais de contrat; on retenait le reste, en payant un intérêt de 7 p. loo. Le prix des billets du Monte délie Fanciulle baissa sensiblement : quiconque avait un billet de 100 florins sur cet élabhssement le vendait 75 florins, ce qui ne s'était jamais vu.

Ces variations dans la valeur effective des billets provoquèrent un agiotage semblable aux spéculations que nous voyons faire aujourd'imi sur la dette publique, et i)lusieurs fois les historiens déplorèrent les conséquences de cette funeste passion.

en écrivant obéissaient à une impulsion spontanée, et ne songeaient qu'à leur propre satisfaction. Une de ces brochures pourra nous donner une idée de toutes les autres; elle a pour litre : informa santa ha fatta Domenico Cecchi , per conscrvazione délia città di Firenze. (sainte réforme, imaginée par Domenico Cecchi pour la conservation de la ville de Florence. ) L'auteur nous explique en ces termes les motifs qui l'ont déterminé à livrer ses pensées au public. « Irrésistiblement entraîné « par mon imagination, j'ai entrepris cet ouvrage dans « l'intérêt du peuple florentin, et je ne puis rien faire u d'autre. Jour et nuit, il me semble que j'y suis « poussé par une force surnaturelle. Je pourrais race conter plusieurs prodiges dont j'ai été l'objet et dont (c je suis moi-même stupéfait. » Cecchi est le véritable type du fanatisme populaire, suscité par les prédications de Savonarole. La politique et la religion se combinent étrangement dans la tête de Cecchi; il croit qu'une puissance supérieure le presse de conseiller la République^ et il est plein d'enlhousiasme, d'esprit naturel, d'amour pour la liberté! Son écrit dénote une ignorance singulière des premiers rudiments littéraires et, en même temps, une curieuse sagacité politique, un rare bon sens. On dirait que ses avis sont fondés sur une expérience consommée des intérêts de l'État. Il propose que le Grand-Conseil n'ait plus à déhbérer sur un nombre infini de mesquines affaires, qui prennent le temps réclamé par des affaires plus urgentes et qui dégoûtent souvent les citoyens d'assister aux séances (1). 11 démontre l'avantage d'un

(1) L'iiabilude d'examiner lant iraffaires sans importance causait à

impôt unique comme la Décima (1), et condamne sévèrement les impôts arbitraires {larbitrio) (2). « Ce sont, dil-i! , les impôts arbitraires qui ruinent cette <c ville. » Il approuve l'impôt sur les biens ecclésiastiques, et souhaite qu'on assigne une limite aux dots : « Grâce à cette mesu^e^ le gentilhomme ou l'artisan ne sera pas réduit à se dépouiller quand il voudra marier sa fille (3). » Dans ce traité, nous trouvons pour la première fois l'idée de cette milice civique qui fut plus tard organisée par Machiavel et qui défendit si héroïquement la République. Gecchi désirait encore que plusieurs officiers fussent chargés d'enseigner le métier de soldat à tous les hommes du territoire florentin capables de porter les armes. « De cette façon, l'argent qu'on emploie à solder des troupes mercenaires ne sortirait pas du pays. Sachez, en outre, que mille de nos hommes seront plus utiles que trois mille étrangers. Ces lois, écrivait-il en terminant , transformeront les mauvais citoyens en bons citoyens et permettront à chacun

la Seigneurie et au Grand-Conseil une perle de temps considérable, et entraînait de graves inconvénients; tous les liistoriens l'ont blâmée. Au mois de mars 1495, le Grand-Conseil délibéra deux fois pour autoriser deux citoyens à transférer d'un quartier dans un autre leur habitation. On peut, d'après cela, se faire une idée du reste. Voir les deux ordonnances dans VArchivio dcllp Ri forma gïoni.

(1) Impôt de 10 p. 100 sur la propriété foncière.

(2) Les impôts, comme nous l'avons déjà dit, étaient répartis arbitrairement sur tous les biens, même sur ceux des ecclésiastiques.

(3) L'auteur établit quel devrait être le maximum de ces dots. « Que la plus grosse dot ne puisse pas dépasser 500 grands florins; les artisans ne pourront donner plus de 300 florins, les paysans plus de 50. La dot constituée par des citoyens qui ne payent pas d'impôt ne pourra s'élever qu'à 100 florins.

de vivre heureux à Florence. Elles porteront promplement la réforme, l'union et la paix dans toute l'Italie; car on viendra apprendre ici comment cette ville est le pivot et le cœur de la Péninsule (i). y>

Pour ne pas nous arrêter trop longtemps à cette littérature populaire, nous citerons .seulement, en regard des paroles de Cecchi, quelques vers au bas desquels on lit la signature suivante : lo Giovanni non sere ne messere, ma sarto fiorentino (Moi , Jean, ni sire, ni messire, mais tailleur florentin) (2). L'auteur ressent pour la république le même enthousiasme que Cecchi, il montre le même zèle pour la patrie, mais quoiqu'il soit loin d'être savant, il ne commet pas aussi souvent des fautes de grammaire et d'orthographe. Dans un de ses sonnets, il flétrit ceux qui veulent toujours des em-

(1) (Irâce à M. Seymour Kirkiipp, nous avons eu entre les mains cet opuscule, qui est très-rare et qui ne se trouve i»as à la Magliabecliiana. M. Kirkupp possède une précieuse bibliothèque de livres et de manuscrits italiens. La brochure contient vingt-huit feuilles-, à la dernière page, il est dit que l'auleur la termina le 24 février 1496 (manière décompter florentine). « Elle fut imprimée par Francesco di Dino, et corrigée avec le plus grand soin par Domenico di Ruberto di ser Mainardo Cecchi. » Le titre du livre est remarquable aussi, parce quMl caractérise bien un Piognone : « Jésus. — Sainte et précieuse « réforme, faite par Domenico di Ruberto di ser Mainardo Cecchi, '< pour la conservation de Florence et pour le bien conimt n. Ce traité « contient la pure et véritable lumière, le trésor de chaque citoyen « ainsi que le trésor de la ville; il sera le soutien de la justice et du • bon gouvernement. Et remarquez bien tous les détails, car je vous « indique la vraie, la bonne voie, par laquelle chacun arrivera bientôt « à une grande félicité, et où ne tardeiont pas à s'engager Tltalie et le « monde entier, car de toutes parts on demandera des enseignements à « celte réforme. ..

(2) Ces vers se trouvent à la Magliabechiana Ils sont donnés par M. Villari dans l'Appendice de l'édition italienne, p. XCIl et suiv.

plois, et qui, en face du danger, refusent de servir leur pays ; il exalte les citoyens qui prennent part à la guerre contre Pise. Dans un autre sonnet , il attaque les Bigi (1), qui se font hypocritement passer pour des Piagnoni, et les avertit que leurs projets seront déjoués :

0 prête , o frate. o secolare sf raiio,

Sia cbe vuoi, che non (erra la bocca

Al popol fiorentino alto e sovrano.

Che chi al popol vorrà porre il freno,

Cadere lo vedrè in un baleno.

Dans quelques octaves il loue l'amour de la patrie et l'obéissance au Grand-Conseil, et dans plusieurs tercets il célèbre la future gloire de Florence, blâme la politique de Louis le More , des Vénitiens, de toute la Ligue, et menace les Pisans d'une ruine prochaine :

Perô bisogna che il Pisano cali,

Co' ferri a' piedi giù nella senlina,

Pc' ch'è slato cagion di tanti raali.

E la famosa patria fiorentina

In alia stae corne bel falcone,

E la Lega nienle lo domina ;

Pero non creda nessun soKoposto

Uscire délie branche al gran lione.

E chi lo ingannerà, tornerà tosto,

(1) On se rappelle que les Bigi étaient partisans des Médicis.

(2) « Ni prêtre, ni moine, ni laïque étranger, quel qu'il soit, ne fermera la bouche au peuple fier et puissant de Florence. Quiconque voudra imposer un frein à ce peuple tombera avec la rapidité de l'éclair. »

A suo dispelto, solto il suoarlijilio Corne Cristo supeino ha ben disposto (1).

Quand on étudie ces écrits et ceux qui circulaient alors partout, on remarque une grande différence entre les œuvres des Arrabbiati et celles des Piagnoni. L'honnêteté, la bonne foi sont incontestables chez les partisans de Savonarole, tandis que ses adversaires exagèrent, calomnient, inventent et ne croient pas à euxmêmes. Mais si, laissant de côté les pamphlets de ces derniers, on examine seulement les brochures des Piagnoni, on constate des publications de deux genres trèsdistincts, les unes purement pohtiques, les autres purement religieuses. Leur mérite respectif est loin d'être identique. Dissemblables par le sujet, elles sont dissemblables aussi par le style et par le caractère de leurs auteurs. C'est le peuple qui discute les questions politiques; ce sont les savants-qui traitent les questions religieuses. Le peuple est absolument étranger aux lettres; les savants connaissent le grec et le latin, la philosophie d'Aristote et de Platon. Néanmoins, si l'on compare ces productions d'origine différente, on reconnaît sans hésitation la supériorité des ouvrages po-

(1) '< 11 faut que les Pisans, cause de maux si affreux, soient jetés, les fers aux pieds, dans la sentine. Florence, ma glorieuse patrie, plane sur ses ailes comme un beau faucon, et délie la puissance de la

ligue Qu'aucun sujet de la République n'espère échapper aux

griffes du grand lion. Quiconque le trompera retombera bientôt honteusement en son pouvoir, car telle est la volonté du Christ qui règne dans les cieux. » — A la fin des octaves, on lit ces mots : « Finis add\ 31 det:embre 1496 (achevé le 31 décembre 149G) » ; et à la fin des tercets se trouve Tindication que voici : « I-'inis aeldi IQluglio (achevé le 19 juillet ). » Lu guerre de Pise, la retraite de l'empereur el plusieurs sujets analogues servent de thème au poète.

piilaires. Tous les opuscules dont nous parlons étaient en effet l'expression de la vie politique et de la vie religieuse. Or, la vie politique à Florence ressemblait à un arbre qui, planté dans un terrain fertile, sous un ciel favorable, étend promptement de tous côtés ses branches vigoureuses et chargées de feuilles; la vie religieuse, au contraire, dont Savonarole s'était occupé avec la plus tendre sollicitude, ressemblait à une plante qui se trouve dans un sol ingrat et qui ne croît qu'à force de soins.

Les Florentins furent un peuple essentiellement politique. Leurs instincts primitifs reparurent après l'expulsion des Médicis, comme si la répubHque n'avait jamais cessé d'exister. Le peuple, alors, ne prend pas la plume pour discuter sur la religion, se croyant peutêtre indigne d'aborder les sujets sacrés. En revanche, il raisonne et il écrit sans cesse sur la politique. L'orthographe et la grammaire lui font défaut, mais il manifeste son caractère avec d'autant plus d'ingénuité; il est plein d'ardeur, de verve, de spontanéité. Les savants qui s'occupaient de politique restèrent-ils étrangers au réveil de l'esprit florentin et leurs écrits ne révélèrentils pas aussi un mérite réel? Il suffit , pour répondre à cette question, de rappeler que le génie des Machiavel, des Guichardin, des Giannotti est contemporain de la république et s'est développé au soleil de la liberté; que ces grands hommes furent, sans aucun doute, les fils de la révolution de li94, de cette révolution conduite par Savonarole. La vie politique s'épanouit et s'étend dans toutes les directions. Les nouvelles lois et les réformes sont examinées avec une pénétration merveilleuse et sont adoptées sans résistance. Une génération

nouvelle se forme, et les hommes mûrs se comporlerit en hommes d'État consommés. Les opérations militaires n'élaient pas menées avec moins de succès. Piero Ca[)poni, qui était l'âme de la guerre, acquérait dans la campagne contre Pise une renommée toujours croissanle, et le nom du vaillant Antonio Giacomini commençait à devenir illustre. Toutes les manœuvres révélaient une habileté qui auraitfait honneur à la république la plus aguerrie; à plus forte raison semblaientelles surprenantes chez un peuple récemment sorti d'une servitude de soixante ans. Cependant, si Savonarole , en fondant une nouvelle république, donna l'impulsion aux tendances vers la liberté , on peut dire qu'il avait trouvé l'amour instinctif de ce bien précieux dans le cœur des Florentins, auxquels la liberté devint tout de suite familière. La république survécut, en effet, à Savonarole. Etouffée ensuite par des ennemis nombreux et puissants, elle ressuscita plus glorieuse. Pressée de nouveau par des armées formidables, elle tomba, mais sa chute fut héroïque.

La vie religieuse des Florentins se présente à nos yeux sous un aspect tout différent. Nous y remarquons quelque chose d'éphémère, de forcé, qu'il est difficile de définir, et dont chacun s'aperçoit en lisant l'histoire du temps et les écrits religieux des partisans de Savonarole. Les adhérents du Frère ne font que reproduire sans chaleur les idées du maître et qu'affaiblir ses paroles. De leur esprit ne surgit jamais une pensée originale , de leur plume ne sort jamais un mot énergique (I). Ce peuple, en qui le sentiment religieux s'est,

(1) Fra Bencdetto pourrait être regardé comme une exception, mais

croit-on, réveillé, n'a su laisser à la postérité aucun monument de sa foi. Savonarole est le seul personnage vraiment et profondément religieux; il est comme le seul homme réel, au milieu d'un monde changeant de fantômes fugitifs. Ce n'est pas que la réforme spirituelle fût dénuée d'importance; ce n'est pas que l'amélioration morale ne fût point universelle; mais les Florentins, qui couraient si spontanément vers la liberté, avaient besoin pour se maintenir dans la foi d'entendre chaque jour des prédications nouvelles. Quand Savonarole se tut, les vices et l'incrédulité reparurent aussitôt. On prévoit que la république lui survivra, non la religion florentine.

Quoique le Prieur de Saint-Marc cherchât à se faire illusion, il fut plusieurs fois forcé de reconnaître la vérité. Il adressait alors d'amers reproches à ce peuple qu'il aimait tant; il le menaçait de la colère terrible du Seigneur, et il prédisait que la félicité promise se changerait en châtimenls épouvantables. Mais il avait besoin de croire et d'espérer dans cette multitude, et le cours naturel des choses était d'ailleurs tellement irrésistible, qu'il entraînait Savonarole lui-même. Le Frère avait commencé par parler de religion et de morale, et les Florentins avaient senti se réveiller en eux l'amour de la liberté; puis il avait contribué par ses avis à fonder la nouvelle république , et immédiatement il était devenu l'idole de la multitude. Cependant , lorsqu'il voulut faire servir au triomphe de la religion

il n'est original et éloquent que quand il raconte des faits. Lorsqu'il aborde les discussions religieuses, il n'échappe pas à la vulgarité générale.

la politique et la liberté, les Florentins mirent au contraire la religion au service de la liberté. Toutes les fois que Savonarole perdait complètement de vue la politique, l'attention de ses auditeurs l'abandonnait. C'est ce qui le décida à proclamer Jésus-Christ roi de Florence , à déclarer en chaire que la Vierge conseillait la nouvelle constitution, et que le Seigneur ordonnait l'abolition des 2)arla)?iC'nl'\ Il se voyait contraint à comparer le nouveau gouvernement à celui des hiérarchies angéliques, et les jours pendant lesquels s'était accomplie la révolution florentine aux sept journées de la création. En somme, le Frère, qui semblait tout-puissant sur les Florentins, avait rencontré un obstacle insurmontable dans l'indifférence religieuse, seule partie de l'œuvre des Médicis qu'il ne parvint pas à détruire tout à fait. La foule passait du doute au fanatisme et du fanatisme au doute, sans que Savonarole, malgré tous ses efforts, pût la rendre vraiment religieuse! Ce fait est d'une grande importanceet mérite d'êtrepris en sérieuse considération, car lui seul peut expliquer le dénouement inattendu du drame singulier que présente la vie du Frère. Savonarole voulut être le réformateur de la religion; mais les Florentins ne voulurent voir en lui que le fondateur de la république. S'ils le défendaient avec tant d'ardeur contre le pape, c'est que celui-ci prétendait ramener les Médicis à Florence , c'est que la cause du Prieur de Saint-Marc était devenue la cause de la liberté. Le jour où Alexandre VI, qui s'inquiétait médiocrement des intérêts religieux, réussit à séparer les deux causes, il ne fut pas possible à Savonarole de compter sur la même ardeur, sur le môme zèle. Le sol aussitôt trembla sous ses pieds.

Mais reprenons le cours interrompu de notre récit. Les sermons sur Amos et Zacharie avaient porté dans le monde entier la renommée de la nouvelle doctrine. On en parla beaucoup en Orient, où le sultan se les fit traduire en turc (1). De la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre, arrivaient à Savonarole des lettres écrites par les partisans que la lecture de ses sermons lui avaient acquis (2). En même temps, les princes italiens lui adressaient de toutes parts les plaintes les plus amères, car chacun d'eux, trompé par de faux rapports ou inquiété par sa conscience, se croyait personnellement mis en cause dans les attaques dirigées par le Frère contre les vices et les tyrans.

Louis le More, surtout, se croyait en butte aux allusions de Savonarole : « Ma vie, lui écrivait-il, est toute pure et toute chrétienne; je ne vois donc pas pourquoi je suis ainsi continuellement accusé par vous, qui méritez de graves reproches pour avoir dit qu'on ne doit pas obéir au pape. » Savonarole ne laissa pas celle lettre sans réponse. Conservant le respect dû à un prince et se tenant dans une réserve pleine de dignité, il écrivit, le 25 avril, à cet homme qui avait été pour l'Italie la cause de si grands maux et qui avait montré tant d'acharnement contre la République : « Il n'est pas vrai que j'aie jamais dit d'une manière absolue qu'on ne doit pas obéir au pape; celte assertion serait très-blâmable et contraire aux saints canons, d'après lesquels je me suis toujours

(1) Buiiamacclii, p. 71.

(2) Savonarole rappelle plusieurs fois ce fait dans ses sermons. « J'ai reçu, même de l'Allemagne, des lettres écrites par des personnes qui croient à ces choses. » Voir les Sermons sur l'Exode, p. 39, Florence. 1498.

conduit. Eu outre, pour me noircir à vos yeux, on a faussement rapporté que j'avais parlé contre Votre Seigneurie. Mon affection s'étend à tous les hommes, et je ne dois parler d'aucun en particulier. Si les dispositions de Votre Seigneurie à l'égard de Dieu sont telles que vous l'affirmez , vous n'avez qu'à persévérer. Dans cette question, vous ne pouvez avoir de meilleur juge que votre propre conscience (1). »

Pour les mômes raisons, Savonarole écrivit une lettre analogue à Galeotto Pic, prince de la Mirandole, qui tyrannisaitalorsimpitoyablement ses sujets, et qui, àcause de cela, se croyait le pointde mire des attaques du Frère. Savonarole nia de nouveau que ses accusations eussent un caractère personnel; il répéta que son devoir consistait seulement à annoncer le châtiment, à recommander la pénitence (2\ Galeotto était frère du fameux Pic de la Mirandole et père du biographe de Savonarole, mais il différait complètement de son fils et de son frère. Sa vie ne fut qu'une suite continue d'atroces cruautés. II retint longtemps en captivité au fond d'une tour un de ses frères et sa mère. Aussi Savonarole, changeant de langage, lui adressa, le 26 mars 1496, une lettre pleine de menaces, a Je vous exhorte à vous convertir, à vivre en bon chrétien, à vous repentir du passé , à revenir vers la piété. Autrement, je vous le prédis, un grand châtiment vous est réservé; vous serez châtié dans vos biens , dans votre personne, dans votre famille. Je vous annonce , en outre, qu'il vous reste peu de temps

(1) Cette lettre se trouve à Milan et n'a [as été publiée. Voir l'Appendice.

(2) CeUe lellre a été publiée sans date par le père Marchcse. — Nous en donnons la traduction dans T. Appendice. {Note du trad.)

à vivre, et que si vous ne vous conformez pas à mes avertissements, vous irez dans l'enfer. Cette lettre vous sera présentée devant le tribunal de Dieu, et vous ne pourrez vous excuser (I). » Le jeune Pic, à ce propos, écrivit les réflexions suivantes : « Mon père se trouvait alors dans toute la force de l'âge; il avait une santé robuste et pouvait se promettre une longue vie ; mais il ne survécut que deux années à cette lettre vraiment prophétique. Dès lors , l'histoire de notre famille fut une longue et sanglante tragédie, dont on ne voit pas encore la fin (2). » François Pic était loin de s'imaginer qu'il serait une des victimes les plus infortunées de cette tragédie, prédite par Savonarole. Dans la nuit du 5 février 1533, il fut assassiné par son propre neveu!

De tous les princes italiens, le plus irrité contre le Prieur de Saint-Marc était certainement le pape. Il adressait sans cesse des paroles de blâme et des menaces à l'ambassadeur florentin messire Ricciardo Becchi, se plaignant avec amertune de Savonarole et surtout de la Seigneurie , qui avait permis au Frère de prêcher. Les Dix avaient beau écrire lettre sur lettre pour défendre Savonarole, le souverain pontife entrait chaque fois dans une plus grande colère. On espéra le calmer en lui envoyant comme ambassadeur extraordinaire messire Niccolô Pandolfîni, archevêque de Pistoia. A peine ce personnage fut-il en présence d'Alexandre YI, que celui-ci reprocha aigrement à la Répu-

(1) Cette lettre a été publiée aussi par le père Marchèse. — Nous en donnons également la traduction complète dans l'Appendice. [jSote du irad.)

(2) Jo Franc. Pici, Vila Hier. Savonarohr, cap. XXI.

blique de maintenir sou alliance avec les Français, (le ne vouloir pas s'unir à la Ligue sainte pour chasser les barbares^ et d'aimer mieux travailler à la ruine de l'Italie. Il se mit ensuite à parler de Savonarole. Ses paroles étaient brèves; elles révélaient des rancunes ardentes et profondes, un courroux mal dissimulé. L'archevêque excusa de son mieux les Florentins. Relativement à l'alliance française, il invoqua la foi des traités, la haine que les Vénitiens et que Louis le More avaient toujours manifestée contre la République. Puis, répondant aux griefs énoncés contre le Prieur de Saint-Marc, il rappela que Sa Sainteté, par l'intermédiaire d'un cardinal , avait autorisé Savonarole à reprendre ses prédications : ni le Frère, ni la Seigneurie n'avait donc cru en aucune façon commettre une désobéissance. Tout à coup, le pape interrompit son interlocuteur en disant : « Bien, bien; ne parlons plus maintenant de fra Girolamo ; un temps viendra peut-ôtre où nous trouverons une occasion plus favorable de nous en entretenir. Quant au reste, vous ne me donnez pour raisons que des mots et vous voulez mettre le pied dans deux élriers (1). » Telle fut la conclusion de ce premier entrelien.

Sur ces entrefaites, le pape assembla quatorze théologiens dominicains, auxquels il proposa d'examinerla conduite et la doctrine de Savonarole, espérant ainsi trouver un prétexte pour condamner et punir avec rigueur, nonseulement le Frère, mais encore ses partisans. La surprise fut au comble lorsqu'on apprit le principal grief

(1) Pandoifini, dans une lettre du 24 murs 1496, adressée aux Dix, rapporte en détail ce dialogue. — Voir les Docxnncnls publiés par le père Marchese dans YArchivw slorico.

formulé contre Savonarole. Cette réunion de théologiens lui reprochait surtout d'avoir causé tous les malheurs arrivés à Pierre de Médicis (1). Preuve indubitable, mais superflue, qu'il s'agissait d'une haine politique, non d'une question religieuse. De son côté, l'ambassadeur florentin, messire Ricciardo Becchi, ne resta pas inaclif. Mettant à profit la faveur et les recommandations de plusieurs cardinaux, il courut chez tous les autres prélats afin de les gagner à la République et de traîner le temps en longueur, car, pour le moment, il ne pouvait rien faire de plus (2).

Cependant Savonarole, après avoir fini le carême, était allé à Prato et à Pisloia pour revoir ses frères et se reposer un peu. Mais il revint bientôt à Florence (3), où il se hâta de publier son traité sur la simplicité de la vie chrétienne {Délia semplicità délia vita cristîana.) Ce traité devait être une réponse péremptoire à la cour de Rome.

(1) Cette accusation est, du moins, la seule énoncée par Ricciardo Becchi. L'ambassadeur florentin parle tout au long de celte réunion dans une lettre du 5 avril 1496. {Documents publicjs parle père Marchese.)

(2) Voir les mômes Documents.

(3) Une lettre des Dix à Becchi mentionne ce voyage. La lettre des Dix a été indiquée par le père Marchese dans une note dont il a accompagné ses Documents. Mais il se trompe sur la véritable date, qui est le 16 avril 1496 et non 1498. Voici la teneur de la lettre : « ^'ous venons d'apprendre que Savonarole est parti pour Prato et Pistoia. Nous ne pouvons nous empêcher de rire en apprenant ce qu'on dit à Rome, où l'on s'imagine que le gouvernement de notre ville dépend de lui. Jamais le Frère n'a tenté de conduire les affaires publiques et nul de nos concitoyens ne lui a jamais accordé aucun pouvoir, si minime qu'il soit. » Le 30 mars 1496, les Dix écrivaient encore : « Nous sommes profondément étonnés des propos qui circulent à Rome sur le compte du Frère. Ce sont des fal)les et des inventions, colportées par des gens qui désirent nous créer des embarras et nous nuire. " Voir VArcliivio délie Riformagioni.

Par une exposition complète de toute la doctrine catholique, l'auteur réfutait les accusations d'hérésie et de schisme dont on voulait le charger. Ce petit ouvrage est digne d'être remarqué parce qu'il contient un résumé clair, précis, intelligible pour tout le monde, des principaux dogmes catholiques. Quoiqu'il n'ait guère d'autre mérite que celui d'exposer les vérités religieuses sous une forme simple, il fait grand honneur à Savonarole. Avant tout autre, le Frère entreprit de supprimer l'appareil scolastique dont certains docteurs enveloppent encore aujourd'hui la théologie; le premier, il tenta de rendre cette science accessible à tous les esprits. Nous retrouverons plus lard les mêmes mérites dans un ouvrage plus volumineux et plus important, dont le Traité sur la simplicité de la vie chrétienne n'est que l'ébauche. Aussi, nous contenterons-nous d'examiner brièvement ce traité.

L'auteur le publia presque simultanément en latin et en italien. La traduction italienne, faite par Girolamo Benivieni (1), était précédée d'une préface, où Savona-

(I) Au mois de janvier 1496, ce traité était achevé, et même imprimé, car nous voyons que le 10 de ce mois Savonarole en envoyait les premières épreuves au duc de Ferrare, le priant de les tenir cachées, parce qu'il voulait encore rétléchir avant de livrer l'ouvrage à la publicité. Il ne le publia en effet que vers la tin de l'année. La lettre qu'il envoya au duc de Ferrare, en même temps que les premières épreuves du traité, porte la date du 10 janvier 1496. Le comte Carlo Capponi {Alcune lettere dcl Savonarola, Firenze 1858) a cru que la lettre dont nous parlons était datée d'après l'ancien calendrier florentin et qu'elle devait, par conséquent, avoir été écrite en 1497. Mais cela n'est pas possible, parce que Savonarole parle, dans sa lettre, du Traité sur la simplicité comme d'une œuvre qui n'est pas encore publiée; or, ou sait que la publication de ce traité avait déjà eu lieu au mois de septembre 1496. Quanj Savnqarole envoyait des lettres hors de la ïos-

rôle déclarait de nouveau qu'il se soumettait à l'autorité de rÉglise romaine , qu'il n'écrivait et ne prêchait que (( pour combattre l'incrédulité d'une époque dans laquelle le refroidissement de la charité ne permet plus d'apercevoir la moindre trace de bonnes œuvres. » Le premier livre de cet écrit est le seul qui traite, à proprement parler, de la doctrine catholique. Savonarole insiste d'abord sur la nécessité des bonnes œuvres, puis il décrit la vie chrétienne, qui a, selon lui , pour fondement et pour principe la grâce de Dieu. Après avoir défini la grâce , il conclut que le chrétien doit y tendre de toute son âme, car sans la grâce les bonnes œuvres n'ont aucune valeur. Dans le même livre, il parle longuement de cette extase divine à laquelle conduisaient les doctrines néo-platoniciennes et pour laquelle il avait une si grande prédilection. Quoique, dans cet état de ravissement, les bonnes œuvres soient presque inutiles, le chrétien ne peut jamais arriver à la vision de Dieu sans avoir d'abord exercé longtemps la charité. L'auteur aborde ensuite les cérémonies et les sacrifices et se borne à reproduire les enseignements de saint Thomas sur ce sujet. Il montre la différence qui existe entre les sacrifices de la loi mosaïque et ceux du christianisme : les premiers opéraient seulement comme moyens et en raison des dispositions de celui qui les offrait, tandis que les seconds répandent la grâce par leur vertu intrinsèque. C'est de cette façon que finit le premier livre, qui est la partie principale de l'ouvrage. Les autres livres contiennent presque uniquement des

cane, il ne suivait jias, en général, le calendrier florentin, comme on le voit encore par quelques auUes de ses lettres.

précei)les de morale, s'étendent sur la simplicité intérieure du cœur, sur la simplicité extérieure des actes, des vêlements, et ainsi de suite; ils se terminent par une description de la félicité suprême que procure une vie vraiment chrétienne. Ce traité fut lu avec avidité, on en fit plusieurs éditions, et il dût être une arme excellente pour repousser l'accusation d'hérésie, sous laquelle la cour de Rome voulait cacher ses griefs politiques (1). La même année, Savonarole publia une interprétation du psaume Qui régis hraeL II y supplie le Seigneur de secourir l'humanité, si profondément avilie. «Au temps (c où nous sommes, dit-il, tout esprit religieux a disparu. « Quelles coutumes î Aujourd'hui au théâtre et demain

(I) L'édilioii latine parut à Florence, anno Domini 1496, quinto halendas sepiemhris, chez Pietro Pacini. Le même imprimeur publia la traduction italienne, a di uUimn d'ollobre 1496. Cetletraduclion fut réimprimée sans date au XV siècle-, on en fit encore d'autres édilions à Florence 1529, à Venise 1547, à Paris 1511, à Cologne 1550, à Leyde 1633, à Grenoble 1677. Le père Philippe Chant, de la Compagnie de Jésus, traduisit l'ouvrage en français et le publia à Paris ',1672). — Le niême sujet que celui qui est développé dans l'opuscule sur la simplicité chrétienne fut traité deux fois par Savonarole sous forme de dialogue. Ces dialogues sont intitulés : Solatium itineris mei. Dans le premier, le Frère introduit comme interlocuteurs les Sens et la Raison. Voyant que ce travail prenait de trop grandes proportions et le trouvant trop chargé de citations, il le laissa inachevé et le recommença afin de le rendre plus simple et plus intelligible pour le peuple, auquel il le destinait. Dans ce nouvel ouvrage, le dialogue s'établit entre TAme et lEspril, qui s'entretiennent delà vie future et de Jésus-Cbrist,quicombattent les Juifs et parlent de la « roule conduisant à la patrie céleste. » De là, le titre du livre : Via alla patria céleste. Ces deux opuscules furent publiés à Venise après la mort de Tauteur, en italien (1535) et en latin [153ti). Ayant surtout pour but l'utilité du peuple, lorsqu'il écrivait, Snvonarole exposait les mômes idées sous des formes diverses, afin d'agir plus efficacement sur l'esprit de ses lecteurs et afin de ne laisser en dehors de son action aucune des classes de la société.

« dans la chaire cpiscopale, aujourd'hui au théâtre et défi main au chœur dans la stalle du chanoine, aujourd'hui a soldat et demain prêtre!» Lorsque, en expliquant le psaume, Savonarole arrive au mot «joer (sanglier), il énumère les habitudes de cet animal, pour trouvera chacune d'elles un vice correspondant chez les prêtres de son époque; puis il s'adresse de nouveau à Dieu et s'écrie : <c Montre-nous enfin ta face, ta lumière, ta vérité (1). » Tel avait toujours été Savonarole : soumis quand il s'agissait du dogme, hardi et même audacieux quand il s'agissait de discipline; tel nous le trouverons jusqu'à la dernière heure de sa vie.

Au mois de mai , il remonta en chaire et prêcha, les jours de fête , sur Ruth et Michée. Ses sermons furent rares et fors longs. 11 se taisait quelquefois plusieurs semaines ou même un mois, et revenait ensuite prêcher à Sainte-Marie-des-Fleurs pendant plusieurs heures de suite. Il espérait éviter ainsi de fournir sans cesse un prétexte aux plaintes d'Alexandre YI, et, d'un autre côté, il entretenait toujours l'enthousiasme du peuple pour sa doctrine et pour la liberté, a Nous sommes encore ici, et nous ne nous sommes point enfui^ comme beaucoup l'ont prétendu. Les calomnies de mes adversaires ont été le premier motif qui m'a poussé à reparaître devant vous. Je voyais d'ailleurs que, l'eau de la prédication manquant, l'aridité devenait généiale, et que le

(1) Exposiiio Frafris Hieronymi Savonarolv, psalmi LXXIX: Qui régis Israël, etc. ; Florentise, anno salmis 1496, IV kalendas maii. La même année, une autre édition parut à IModèiie, et une traduction italienne fut publiée, sans date, à Florence. Le 8 juin 1496, deux autres éditions italiennes parurent en même temps à Florence. Notons enfin les éditions de Florence 1509, de Lugano 1540, deTubingue 1621.

— lOi —

nombre des fidèles allait se réduisant à rien. Je vous avouerai aussi que je ne puis vivre sans prêcher. Enfin, je suis venu pour obéir à Celui qui est le prélat des prélats, et le pape des papes. » Savonarole expliquait ailleurs comment l'esprit du Seigneur, par l'intermédiaire des saints, descend dans les prélats, pour se répandre ensuite dans tout le peuple, a Mais maintenant, disait-il, la corruption du clergé, la corruption de l'Église, s'opposent à la diffusion de l'esprit parmi les croyants. Il ne nous reste donc qu'à nous recommander à Dieu, afin qu'il nous assiste, afin qu'il envoie le châtiment qui , après avoir corrigé l'Église , rouvrira largement la voie à la grâce et à l'esprit. » Le 23 mai il invoqua la descente du Saint-Esprit par des paroles si ardentes, si passionnées, que l'auditoire éclata en sanglots. Le jour suivant, il reprit le même sujet : « Comme les astres, lorsqu'ils se rencontrent, produisent sur la terre des effets divers; ainsi les prélats, qui devraient être les astres de l'Église , suscitent des vices ou des vertus, selon que leurs qualités sont bonnes ou mauvaises. Lorsqu'ils sont corrompus, toute l'Église et la chrétienté entière sont corrompues. Les bons se trouvent alors engagés dans une lutte terrible; car ils doivent obéir, puisque tout pouvoir supérieur vient de Dieu; mais, d'un autre côté, ils ne doivent pas se soumettre aux ordres en contradiction avec la loi du Seigneur. Grande est donc la tribulation, grande est la lutte, quand les princes chrétiens sont mauvais; mais plus grandes encore deviennent la lutte et la tribulation, quand au pouvoir temporel s'unit le pouvoir spirituel. Alors l'angoisse ne se peut supporter; et cependant il faut rester dans la soumission , parce que le Seff/neur ne

— lOo — veut pas changer les clefs. Les hommes dont je parle ont à a fofs la puissance spirituelle et la puissance temporelle, et ils se servent de l'une comme de l'autre pour protéger le mal. Comment mener une vie honnête? Chacun semble en avoir peur. Bien plus heureuse était 1 époque deTapôtres : on avait du moins à combattre une autorité au'on ne devait pas respecter. Que faire donc aujourd'hui''U faut attendre la venue du châtiment. » S adressant ensuite aux prêtres, Savonarole disait :<- Je suis la porte, vous crie le Seigneur; quiconque n entre pas par cett; porte est un voleur. Toi , prélat, qui achetés les bénéfices, tu es un voleur; toi, père, qm les acheles pour tes enfants, tu es un voleur. Ne vendez pas, vous dis-je, les choses spirituelles; vous les avez gratis donnez-les aussi gratis. Qui veut répondre à 1 appel du Seigneur? qui veut se revêtir de simplicité et abandonner Tout pour l'Église? 0 prélats! ô chefs de 1 tal.e! approchez, voulez-vous épouser cette femme? Vo.ci qu ils répondent : Cedo jura propinquHatis ; ils cèdent leurs droits et ne s'en soucient plus. Soyez témoins que je les ai sans cesse appelés pendant dix années consécutives ou plutôt, que le Christ les a appelés par ma bouche, et qu'ils n'ont pas voulu venir, et qu'ils ont renoncé à leurs droits. Dépouille-les donc, ô Seigneur, dejeurs bénéfices; enlève-leur fout ce qu'ils possèdent. Epee , épée lu porteras remède à tout. Je t'avertis, ô Italie, je t'avertis, Ô Rome, que le Christ seul peut vous sauver t Le temps d'envoyer le Saint-Esprit n'est pas encore arrivé, mais ce temps viendra, et alors, ô Seigneur, tu seras loué éternellement (I) ».

(1) Premier sermon. Voir les sermons sur RutI) et Miellée, f^omn-

Ainsi finissait ce sermon. Le sujet des autres sermons jusquau 20 août H9C, fut à peu près le môme. Le 20 août, nous trouvons l'orateur dans la salle du Grand- Conseil, où il proche, à la requête de la Seigneurie devant tous les magistrats et les principaux citoyens', (appelé par le heu mCme à la politique, il profila de 1 occasion pour repousser brièvement les accusations sans nombre qu'on répandait contre lui. « C'est à tort que le clergé se plaint de moi. Si je me suis élevé contre les vices, je n'ai jamais offensé personne. Mais bien plus grave est le tort des citoyens qui vont criant que je me mêle de toutes les affaires politiques. Je ne me suis jamais immiscé dans vos affaires. J'ai dit en public et en particulier, je répèle maintenant ici , que telle n'est pas ma mission. Si je voulais m'occuper des choses de I Elal personne ne devrait m'écouter. Quand j'ai conseillé de bonnes lois pour le bien du peuple et pour l'afferniissement de la liberté, quand j'ai empêché les discordes et pacifié les esprits, je l'ai fait pour honorer Dieu C est à cause d'une bonne œuvre que l'on veut me lapider. On s'écrieavec fracas : Le Frère veut de l'argent le Frère a des intelligences avec les ennemis de la république; le Frère veut tyranniser Florence; le Frère veut le chapeau. Je vous dis que, s'il en était ainsi, je ne porterais pas en ce moment un manteau déchiré. Je ne cherche ma gloire qu'en toi, Seigneur mon Dieu. Je ne veux m mitres, ni chapeaux; je ne veux que ce que tu as donne aux saints : la mort. Un chapeau rouge, un chapeau de sang, voilà ce que je désire. Si vous n'arrêtez

rlm^ri^Zn^" ''!!''- '" '^«"■"P'" q-eSavonaroIe o„l termine le carême. (Florence, 1497 ; Venise, 1514, 1539, 1543.)

pas ces calomnies, je vous déclare qu'un grand malheur frappera votre ville. » Après cette longue introduction, le Frère examine les moyens de consolider le nouveau gouvernement. Selon Savonarole, la liberté de discussion la plus complète devrait régner dans le Conseil ; il faudrait accorder à chacun la faculté d'émettre, sans restriction, sa manière de voir, quelle qu'elle fût , et en même temps promulguer une loi punissant avec sévérité tout citoyen qui, en dehors des séances, critiquerait les débats. « Quand les citoyens sont rassemblés, on ne parle utilement que si l'on dit tout ce qu'on a sur le cœur. Laissez donc dire à chacun ce qu'il veut. — Mais , mon père, il y a beaucoup de citoyens auxquels on ne peut se fier. — Ne vous inquiétez point de cela. Laissez parler ces hommes; leur vie les fera toujours connaître. Ordonnez seulement que personne ne puisse, sans encourir une peine grave, commenter méchamment les discours prononcés dans le Conseil. Si les paroles d'un tel ne vous plaisent pas, ne dites point de mal de lui; venez simplement à cette tribune; répondez : ce raisonnement ne me plaît pas, et invoquez de meilleurs arguments. Mais si vous vous défiez les uns des autres et si vous passez votre temps à vous insulter, vous n'arriverez qu'à provoquer à coup sûr les divisions et les discordes (1). »

Ce sermon, prêché dans la salle du Grand-Conseil, en présence de tous les magistrats, semble presque nous reporter aux jours animés et féconds où le Prieur de Saint-Marc, deux ans auparavant, fondait la nouvelle république. Comment les Florentins osent-ils donc braver à ce point la colère du pape, mépriser ses brefs et

(1) Sermon.'! sur Ruf/i et Michée\ sermon .lu 20aoûf,

ses menaces? Il fallait que la situation se fût beaucoup modifiée. Les événements qui venaient de se produire en Italie avaient fait surgir partout de nouveaux périls. Aussi, les esprits épouvantés se lournaient-ils tous vers Savonarole, qui seul avait su, dans les moments difficiles, guider et sauver Florence. Quoique ses services, une fois déjà, eussent été payés d'ingratitude, le Frère se remit à travailler à la défense de la patrie. Son zèle, comme nous le verrons, rencontra une ingratitude plus grande et plus cruelle encore.

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