CHAPITRE y
DÉTRESSE DELA RÉPUBLIQUE. REVERS ESSUYÉS DANS LA GUERRE CONTRE PISE. MORT DE PIERO CAPPONI. MENACES DE LA LIGUE QUI APPELLE EN ITALIE l'eMPEREUR MAXIMILIEN. NOUVEAUX BREFS DU PAPE CONTRE SAVONAROLE ; RÉPONSES DE SAVONAROLE. LA RÉPUBLIQUE EST ASSIÉGÉE A LIVOURNE PAR LES IMPÉRIAUX ET PAR LA LIGUE. SAVONAROLE RE- MONTE EN CHAIRE. LA RÉPUBLIQUE ÉCHAPPE, d'uNE MA- NIÈRE INESPÉRÉE, A TOUS LES PÉRILS.
Les changements et les désordres qui s'étaient produits pendant les années précédentes avaient arrêté à Florence le commerce et l'industrie. Pour satisfaire aux exigences de Charles Vllï et pour soutenir la guerre contre Pise, il avait fallu dépenser des sommes exorbitantes. Le crédit public était tombé si bas, qu'un titre de 100 florins {luogo cU Monte) ne pouvait se vendre plus de 10 florins. Depuis deux ans, la Seigneurie avait réuni presque chaque mois le Conseil , afln de lui demander de l'argent, afin d'établir de nouveaux impôts (1). Mais les finances de la République et la fortune des particuliers avaient fini par s'épuiser.
(1) Quoique, d'après la nouvelle loi, les citoyens ne dussent payer que le dixième de leurs revenus annuels, la Seigneurie exigea conlinuellenient de nouveaux dixièmes, comme on le voit dans le recueil des lois volées de \\^d\ à 1498. (Archivio délie Ri forma gioni.) H. 7
A la misère s'ajoutait encore la disette. Dans les campagne?, on souli'rait cruellement de la famine, et les paysans s'abattaient par troupes à Florence , où la charité les accueillait comme des frères, bien qu'une loi fort ancienne ordonnât de les chasser comme étrangers. Une longue discussion eut lieu à ce sujet; les partisans du Frère firent triompher leur opinion, et donnèrent asile à tous les malheureux que leurs propres demeures pouvaient contenir (1). Cependant, de cette façon la pauvreté s'étendait de plus en plu-. Par leurs visages amaigris et blêmes, les paysans augmentaient la tristesse générale, tandis que la peste commençait à sévir (-2}.
Les événements qui se passaient autour de Pise n'étaient pas moins désastreux. L'armée florentine était dépourvue d'argent et de vivres, et ses rangs s'éclaircisSaient chaque jour. Elle eut la douleur de voir plusieurs capitaines, qui étaient à la solde la République, passer à l'ennemi afin de toucher une meilleure paye ; car la ville de Pise recevait sans cesse de nouveaux secours, Louis le More et les Yénitiens rivalisant entre eux pour y établir leur influence. Pendant que les Pisans croissaient en force et en nombre, d'autres ennemis attaquaient par derrière les troupes de Florence. Les paysans qui, durant une guerre de deux ans^ avaient assisté à la dévastation de leurs campagnes, étaient exaspérés par la disette. Souvent, ils se soulevaient en
(1) Nardi, Storia di Flrenze, p. 104.
(2) Nartli. Storia di Fircme ; Burlamacchi, etc. Savonarole écrit, dans uneletlre à son frère Albert (22 juillet 1497) : « Certaines fièvres pcslilenliclles font mourir plus de monde que la peste proprement dite. » >;ous verrons [ilus lard quelle élaillu maladie que les icrivains du temps appellent tanlùt morla, tantôt peste.
masse et fondaient sur le camp avec une telle impétuosité, qu'on était obligé de les combattre plusieurs heures avant de pouvoir les repousser (1).
Profitant de cet état de choses, les Pisans, commandés par Gian Paolo Manfroni , firent contre Tennemi une sortie formidable. De part et d'autre, on combattit avec valeur, mais les Florentins durent abandonner tous les villages qu'ils avaient dans la plaine (2) et se retirer sur les hauteurs. Assaillis une seconde fois vers le milieu de septembre, ils furent contraints de céder même les hauteurs et perdirent ainsi toutes leurs conquêtes. Les Pisans, dont le succès redoublait l'audace, résolurent alors de couper les communications entre Livourne et Florence. Si celte tentative avait réussi, elle eût porté le dernier coup à la République, car c'est par cette voie seule que Florence pouvait recevoir les approvisionnements de grain si impatiemment attendus (3).
Entre tant de malheurs, aucun ne parut si terrible , aucun n'attrista si universellement les esprits, que la fin prématurée du vaillant et généreux Piero Gapponi, mort le 25 septembre 14l,'6, pendant les derniers événements que nous avons racontés. Voulant reprendre à l'ennemi la forteresse de Soïana, il avait commencé le siège de cette place. Selon son habitude^ il remplissait à la fois les fonctions du soldat comme celles du capitaine, et au moment oiiil rangeait lui-même son artillerie sous les murs de Soïana, il fut frappé mortellement par
(1) Nardi, Sloria di Fircnze; Sismondi, Illst. des Rep. itul.
(2) Soiana, Terricciiiola, Cigoli, etc.
[?>) Guicciardini, Xanli, Sismondi.
une balle (1). La veille, en voyant éclater le plus grand de ses deux canons, il avait conçu de sinistres pressentiments et prédit sa mort; puis, il avait écrit au frère Silveslro Maruffi, son confesseur, pour que celui-ci le recommandât à la miséricorde de Dieu (2). On ne peut s'imaginer la consternation que la nouvelle de cette perte répandit à Florence et parmi les troupes. Tandis que les soldats de Gapponi, abandonnant le siège de Soïana, s'enfuyaient épouvantés (3), la Seigneurie décréta sur-lechamp que les funérailles du trop aventureux capitaine seraient solennellement faites aux frais de la République. Jamais on n'avait vu la mort d'un citoyen exciter une douleur aussi générale. Le corps de Gapponi fut transporté sur l'Arno dans une barque funèbre et déposé à Florence dans le palais Gapponi, près du pont de Santa- Trinita. De là il fut conduit à Santo-Spirito, où l'accompagnèrent tous les magistrats et une multitude innombrable de Florentins. L'église resplendissait de lumière. Tout autour, le long des murs, étaient disposées quatre rangées de bannières, sur lesquelles les armes des magistrats alternaient avec celles de la famille Gapponi. Devant le cercueil, on prononça plusieurs discours pour célébrer la vie et déplorer la perle du valeureux soldat et du grand citoyen. Enfin , le corps de Piero Gapponi fut placé dans le tombeau élevé à son illustre
(1) Voir la Vie de Copjwni, écrite par Acciaioli et publiée dans VArchivio sforico^ t. IV, IF partie. Ce volume remarquable, dû à la collaboralion d'Aiazzi, de Monzani et de Polidori, est le second des Vite o'iUnstri Italiaui.
(2) Macbiavcl, Estrallo di lelfcrc ai Dicci di Balia.
(3) Acciaioli, Si^mondi, etc.
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bisaïeul Gino Capponi par son aïeul Neri Capponi (I).
La République n'était pas encore au bout de ses infortunes. Les alliés, voyant sa périlleuse situation, usaient de tous les moyens pour la presser de rompre avec la France et d'entrer dans la ligue, qu'ils qualifiaient de sainte. Ils ne parlaient plus de Pierre de Médicis, car ils le savaient détesté; ils promettaient de maintenir le gouvernement libre et d'aider à soumettre Pise. Mais ils menaçaient Florence de la guerre, si la République n'acceptait pas leurs propositions. Les Arrabbiati favorisaient ces ouvertures; le peuple, au contraire, s'y opposait tout entier, car il n'ignorait pas que sous les belles promesses se cacbait le dessein de changer le gouvernement, et il pensait ne pouvoir compter sur les paroles de la ligue, où les volontés étaient si diverses qu'on ne venait à bout de rien (2). Charles VIII, d'ailleurs, annonçait l'intention de revenir en Italie et paraissait déjà se préparer à l'entreprise ; la République se décida donc à persister dans son alliance avec lui.
Cependant, le bruit du retour des Français mettait sens dessus dessous l'esprit de Louis le More. Lui, qui se vantait d'être le pacificateur de l'Italie et qui était, en réalité, l'auteur de la confusion générale ; il tremblait au moindre changement de vent, et craignait toujours
(1) Dans l'église de Saiito-Spirito. Voir Acciaioli, Vita del Capponi; Giovanni Cambi, Sioria, 25 septembre 11i96.
(2) '< Ces propositions excitaient de grandes inquiétudes et de violents rauriiiurts dans le i)euple, qui était unanime à ne pas vouloir se séparer du roi de France et rpii craignait surtout que les mauvais citoyens ne travaillassent en secret, avec la ligue, à modifier le gouverncineiit de la république. » ^ardi, Storia, p. 99.
de perdre le liône qu'il avait usurpe. Il songea aussitôt ù conclure de nouveaux traités, à former de nouvelles alliances , à appeler de nouveaux étrangers. Depuis quelque temps, il entretenait d'excellents rapports avec l'empereur Maximilien. Celui-ci avait épousé une des nièces de Louis le More, et avait accordé à ce prince l'investiture du duché de Milan comme fief impérial. Louis le More résolut donc d'inviter Maximilien à venir prendre la couronne de fer en Italie, à restaurer dans ce pays l'autorité déchue de l'empire, à se faire l'arhilre des dissensions entre les divers Élals et à y rétablir Tordre. Le seul nom de l'empereur, pensait-il, arrêterait l'invasion des Français; de i)lus, Maximilien, se trouvant tout à fait sans hommes et sans argent, serait à la discrétion de celui qui lui en fournirait. Louis le More manœuvra si bien, qu'il put, au nom de toute la ligue, solliciter la venue de l'empereur et lui promettre 40,000 ducats. Les Vénitiens devaient en payer 46,000, Louis le More autant et le pape 8,000; mais ces sommes ne seraient livrées que si Maximilien amenait une armée capable d'agir efficacement (4;.
Sur ces entrefaites, on apprit que Charles VIII renonçait à revenir en Italie. Il s'attendait à être bientôt père de nouveau, et, tout entier au bonheur qu'il espérait, il ne songeait plus à la Péninsule. Au mois de
(1) SismonJi, Ilist. des Rcp. Mal. Giiichardin affirme que 60,000 ducals furent promis à l'empereur. >'ous trouvons dans Nardi Texpression de la défiance qu'éprouvaient les Florenlins à Tégard de la ligue : « On disait môme en public que le territoire de la République avait été partagé d'un commun accord et tiré au sort entre les alliés. » Sioria, p. 97.
septembre, naquit en effet le dauphin; mais il mourut au bout d'un mois, laissant le roi sous le poids d'une profonde tristesse. Charles VIII ne pensa même plus à secourir le petit nombre de soldats français qui étaient restés dans le royaume de Naples, et qui se trouvaient dépourvus de tout, serrés de toutes parts, sur le point de tomber entre les mains de l'ennemi (1). Ces nouvelles produisirent en Italie des impressions très-variées. A Florence, la mort du dauphin parut seulement réaliser les prophéties de Savonarole. Quant aux alliés, dès qu'ils surent que Charles YIII abandonnait ses projets sur l'Italie, ils se refroidirent sensiblement à l'égard de l'empereur et retirèrent presque leurs promesses. Louis le More, au contraire, persévéra dans ses propositions et poussa même avec plus d'ardeur Maximilien à partir; étant seul à lui fournir des secours, il espérait pouvoir le diriger à son gré. Pendant que l'empereur s'approchait, le pape, encouragé par le nouvel état de choses, attaquait sans perdre de temps la République. Les soldats pontificaux, unis aux troupes siennoises, s'avancèrent jusqu'au pont de Yaliano et cherchèrent à forcer les frontières florentines. Plusieurs fois repoussés, ils furent enfin contraints de prendre la fuite et de se réfugier à Montepulciano. Pour remporter la victoire, les Florentins s'étaient vus forcés d'affaiblir l'armée qui opérait contre Pise, au moment même où cette armée se trouvait dans la triste situalion que nous avons décrite plus haut, alors que les mouvements de Maximilien et de Louis le More faisaient craindre de nouvelles altaques de ce côté (2).
(1) NarJi, Guiccardini, Sismondi.
('>) Nardi, Guieciardini, Sismondi.
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L'empereur, en effet, avait déjà traversé les Alpes; mais il amenait des troupes si peu nombreuses, que, rougissant presque de lui-môme, il évita de passer par Milan, quoique le duc lui eût préparé une réception brillante. 11 prit la route de Gènes, et le 8 octobre quitta le port de celte ville avec six galères vénitiennes et quelques vaisseaux génois. Il débarqua dans le golfe de la Spezia, et se dirigea, par terre, vers Pise, où il entra avec 100 cavaliers et 1,500 fantassins. Des transports de joie accueillirent sa venue. Les Pisans coururent au pont de l'Arno, et jetèrent dans le fleuve la statue de Charles YllI, pour la remplacer par celle de l'empereur. Ils donnèrent à Maximilien une habitation splendide. Ils étaient pleins d'espérance, car ils avaient des hommes et de l'argent, de bons capitaines et des vivres en abondance ; ils voyaient de toutes parts arriver des secours inespérés; et comme ils tâchaient d'invoquer à leur profit le nom et l'autorité de l'Empire, la fortune semblait vouloir les favoriser encore sur ce point (l).
Les Florentins, au contraire, ne réussissaient dans aucune de leurs entreprises; ils avaient contre eux la fortune et les hommes. Néanmoins, leur énergie fut admirable en face de l'adversité. Loin de perdre courage, ils réunirent tous leurs efforts pour rassembler des hommes, de l'argent et des vivres, quils envoyèrent à l'armée. Ils écrivirent à leurs compatriotes qui faisaient le commerce en France, et les supplièrent de secourir la patrie avec leurs ressources particulières, d'enrôler des soldats , d'envoyer du blé, et de faire, en bons citoyens, tout ce qui dépendait d'eux. Ils ne s'en
(1 Na'.di, Guicciaidini, Sisniondi.
tinrent pas à ces mesures. Voyant que Livourne était devenue la clé du territoire toscan et que l'ennemi voulait concentrer sur cette place ses principales attaques, ils l'approvisionnèrent et la fortifièrent puissamment. On peut à peine s'imaginer comment^ au milieu d'une telle détresse, ils parvinrent à réaliser tant de préparatifs (l).
La première pensée de la Seigneurie, avait été comme nous l'avons vu plus haut, de recourir à Savonarole, afin qu'il relevât ce peuple abattu par tant de périls et par tant d'ennemis réunis, ce peuple qui semblait n'être plus capable de rien sans l'appui des prédications du Frère. Savonarole se mit à l'œuvre avec promptitude, avec énergie, et pourtant il prévoyait que la cour de Rome allait commencer contre lui une guerre beaucoup plus redoutable que par le passé. De tous les ennemis de la République, le plus acharné était certainement le pape. Louis le More se serait contenté, en ce moment, de voir triompher à Florence les Arrabbiati ; les Vénitiens ne désiraient qu'établir leur influence à Pise; mais Alexandre VI voulait détruire absolument le gouvernement populaire et lui substituer les Médicis à titre de vassaux, afin de frayer la route à ses fils. Aussi, pendant que les autres membres de la ligue attendaient peur agir la descente de Maximilien, lui seul, ne pouvant contenir son impétuosité, avait donné à ses troupes l'ordre de se mettre en marche. Le sentiment qui dominait son âme était la haine contre Savonarole, et ce qu'il redoutait avant tout c'était que le Frère ne recommençât ses prédications. Il comprenait que les
(ly Nardi, Sisinondi.
espérances suscitées par l'approche de l'empereur couraient le risque de s'évanouir si le Prieur de Saint-Marc reprenait la parole, et que le peuple florentin, ranimé encore une fois par la voix généreuse de Savonarole , pouvait devenir capable de quelque défense héroïque. 11 se décida donc à employer les menaces, les flatteries, les promesses et toutes les ruses dont il était susceptible, pour empocher Savonarole de remonter en chaire, bien que le peuple entier et que la Seigneurie elle-même suppliassent le religieux d'y reparaître. Le bref qui inaugura cette nouvelle guerre partit de Rome le 8 septembre; il était adressé au couvent de Saint-Marc. Semblable au bref qui, au mois de septembre de l'année précédente, avait été expédié aux franciscains de Sanla-Groce, il parlait de Savonarole comme d'un certain fra Girolamo, ami des nouveautés et propagateur de fausses doctrines (i). (( Au milieu des bouleversements de Tltahe, disait le bref, ce moine est parvenu à une telle démence, qu'il veut se faire passer auprès du peuple pour un envoyé de Dieu et faire croire qu'il a des entretiens avec Dieu, sans prouver ses affirmations par des miracles ou par le témoignage spécial des saintes Écritures, comme l'exi-
(1) Ce bref a été publié par Quélif, mais avec la date erronée du 16 octobre 1497. A cette époque, Savonarole avait élé déjà excommunié. La date du bref en question ne peut être que 1496, comme le prouvent les lettres de l'ambassadeur florentin. Mtyer aussi acorrigéla date donnée par Quétif. Quant au mois et au jour, nous avons suivi lindicalion du manuscrit de la bibliothèque Riccardi, parce que cette date seule peut s'accorder avec les brefs subséquents, avec les réponses de Savonarole, avec ses sermons, avec toute la chronologie des faits qui sont racontés dans le présent chapitre. (Le manuscrit de la bibliolhoque Riccardi porte le n** 20j3.)
géraient les lois canoniques. Nous avons montré une longue patience, dans l'espoir qu'il se repentirait et réparerait ses fautes en se soumettant à nous et en renonçant à être séparé de la Congrégation Lombarde, séparation scandaleuse que nous avaient extorquée quelques frères par des manœuvres artificieuses. » A la fm, le bref remettait la cause entre les mains de fra Sebastiano de Madiis, vicaire général de la Congrégation Lombarde. Savonarole devait reconnaître l'autorité de ce personnage, se rendre sans retard à l'endroit qui lui serait désigné, et, en attendant, renoncer à toute prédication publique ou privée. Le couvent de Saint-Marc était réuni à la Congrégation Lombarde , et fra Domenico, fra Silvestro, fra Tommaso Bussino recevaient l'injonction de se trouver à Bologne avant neuf jours. Tout cela, sous peine d'excommunication latœ sententiœ.
Le but de ce bref était manifeste. Avant tout, le pape voulait imposer silence à Savonarole. Mais comme il devenait évident pour tout le monde que la guerre dirigée contre Savonarole était une guerre toute politique et faisait essentiellement partie de celle dont la République était l'objet, Alexandre VI, en confiant la cause à un nouveau personnage et en la réduisant à une dispute d'union ou de séparation entre plusieurs couvents, cherchait à cacher le véritable caractère de la lutte et à y rendre la République indifférente. La Congrégation de Saint-Marc une fois dissoute, l'autorité de Savonarole était anéantie; et si, obéissant aux ordres du supérieur de la Lombardie, le Frère sortait du territoire toscan, il tombait aussitôt au pouvoir d'Alexandre VI (1).
(1) « Le pape voulait réunir de nouveau la Congrégation de la Tos- « cane à la Congrégation générale de la Lombardie, afin de pouvoir
Savonarole, qui comprenait les calculs du pape, résolut dès le principe de ne pas obéir (i). Néanmoins, pour ne pas rendre sa position plus difficile en exaspérant davanlafie Alexandre VI, il envoya au pape, le 29 septembre, une longue réponse (2). Il s'y plaignait que sesennemis eussent réussi à tromper le saint-père sur des faits qui avaient eu lieu en présence du peuple tout entier. « Quant à la doctrine^ disait-il, je me suis toujours soumis à l'Église; et quant à la prophétie, je n'ai jamais prétendu d'une façon absolue que je fusse prophète, quoique cette assertion n'eût pas été une hérésie; mais j'ai prédit divers événements qui se sont réalisés en partie et qui achèveront de se réaliser avec le temps. Toute l'Italie
« éloigner de Florence Savonarole, et supprimer une Congrôgalion « dont tous les membres étaient les appuis elles partisans du Frère, u Ces plans avaient pour auteurs les adversaires du gouvernement, et « surtout ceux qui désiraient que la ville se prononçât en faveur de « la ligue et des Médicis. » Nardi, Storia, p. 121.
(1) L'intention formelle de ne pas obéir ne nous paraît pas résulter des faits. Savonarole, qui s'était abstenu de prêcher après avoir reçu le bref du 8 septembre, évita de remonter en chaire lorsque le pape eut lancé le bref du 16 octobre. On verra plus loin, par la lettre écrite à un ami le 15 septembre, la délicatesse des scrupules du Frère. (iVo/c du trad.).
(2) Responsio Frairis Bieronymi SavonaroLe ad AJexandrum papnm sextum. Quétif se trompe encore ici en indiquant comme date le 27 octobre 1497. Meyer a eu raison de remplacer Tannée 1497 par l'année 1490. Selon nous, le mois n'est pas non plus exactement indiciué, car le bref que le pape envoya en réponse à celle lettre de Savonarole, ainsi que nous le verrons bientôt, est antérieur au 29 octobre. Dans le manuscrit de la Magliabechiana (C!. XXXIV, 34), cl à la tin du premier volume du Diario del Durcardo (Codice Magliabechiano,
Cl. III, 153}, la lettre en question porte la date du 29 septembre: nous croyons que cette date est la vraie, parce qu'il n'y a qu'elle qui puisse s'accorder avec la réponse du pape, réponse qui eut lieu plus tard.
sait que le châtiment a déjà commencé, que mes paroles seules ont rétabli la paix à Florence, que sans moi les malheurs auraient été pour tous beaucoup plus grands. » Plus loin, Savonarole rappelait que le bref de séparation ne fut pas extorqué au pape par quelques frères, mais qu'il satisfit à la demande générale, et fut précédé d'une longue discussion. « Remettre notre cause à la décision du vicaire lombard, c'est vouloir nous faire juger par notre adversaire; car personne n'ignore les démêlés qui divisent les deux congrégations. Quelles peuvent être, Très-Saint-Père, les causes des mesures dont je suis l'objet? Ce sont les fausses accusations, les rapports mensongers des ennemis de celte République que j'ai soustraite à tant de périls, que j'ai ramenée à la vraie religion et à la liberté en détruisant les factions, en corrigeant les mœurs, en recommandant la concorde. » Savonarole invoquait ensuite l'autorité de plusieurs docteurs de l'Église, et ajoutait : « Il est permis à chacun d'abandonner une règle pour en suivre une autre plus rigoureuse et plus sévère. Voilà ce que nous avons fait par notre séparation. Nous réunir maintenant aux frères lombards , ce serait accroître les rancunes qui malheureusement existent déjà entre les deux congrégations, provoquer de nouvelles dissensions et de nouveaux scandales. Enfin, comme Votre Sainteté affirme vouloir celte union afin que d'autres ne tombent pas dans mes erreurs , comme il est clair à présent que je ne suis pas tombé dans ces erreurs , la cause cessant, l'effet doit cesser aussi. Puisque j'ai prouvé la fausseté de toutes les accusations dirigées contre moi, Votre Sainteté me permettra d'attendre une réponse à ma défense et une absolution. Je prêche la doctrine
des saints docteurs , je ne m'écarte d'eux en rien , el je suis prêt, dans le cas où je me serais trompé sur certains points, non-seulement à répudier mes erreurs, mais à les rétracter et à en faire amende honorable devant tout le peuple. Et maintenant, je répète ce que j'ai toujours dit : je me soumets avec tous mes écrits au jugement de la sainte Église romaine. » En môme temps, Savonarole adressa un grand nombre de lettres à ceux de ses amis qui avaient quelque influence à Rome : il reproduisait les raisons qu'il avait présentées au pape en faveur de sa cause, et faisait un chaleureux appel au dévouement de chacun.
Alexandre VI, avec sa perspicacité habituelle, reconnut la difficulté du cas, et eut recours à une ruse vraiment digne de l'ancien avocat de Barcelone. Voyant que le Frère était décidé à ne pas dissoudre sa congrégation et à ne pas quitter Florence, reconnaissant en outre que le moment était décisif pour la République et que la seule chose qui importât alors était d'arrêter les prédications de Savonarole, il abandonna les menaces pour les flatteries. Le 16 octobre, il lança donc un autre bref en réponse à la lettre du Frère (I). Il s'y
(I) Ce bref porte, dans Quélif, la date du tG obtobre li97. Meyer Ta remplacée avec raison par celle du 16 octobre 149G. Comme le bref est évidemment écrit en réponse à la lettre de Savonarole, celleci ne peut porter la date du 27 octobre, mais celle du 29 septembre, ainsi que nous l'avons dit plus haut. En outre, si ce bref, qui est plein de bienveillance pour Savonarole et qui lui promet une absolution générale, porte la date du IG octobre, on ne peut admettre que le bref ailressé au couvent de Saint Marc et monaçant Savonarole de l'excommunication lot, r sentent ia\ dans le cas où celui-ci ne se réunirait pas à la Congrégation Lombarde, puisse être daté de la môme année et du même jour. Et cependant, tous les bi>toriens ont réi)été les
félicitait du retour de la brebis égarée. « Nous t'avons,, disait-il, exprimé dans d'autres brefs la douleur ressentie par nous à la nouvelle des soulèvements qui se sont produits à Florence, soulèvements dont tes sermons ont été la cause principale; car, au lieu de prêcher contre les vices et de recommander l'union, tu te permets d'annoncer les événements futurs. Cette façon d'agir susciterait des discordes parmi les peuples les plus pacifiques; à plus forte raison est-elle capable d'en provoquer parmi les Florentins, chez lesquels se trouvent en germe tant de divisions et de troubles. Yoilà pourquoi nous t'avons appelé auprès de nous; mais à présent nous apprenons, par tes lettres et par le témoignage de nombreux cardinaux, que tu te soumets à l'Église romaine; nous nous en réjouissons vivement, persuadé que tu es tombé dans l'erreur plutôt par excès de simplicité que par mauvaise volonté. Aussi, nous répondons de nouveau à tes lettres, et, en vertu de la sainte obéissance, nous t'interdisons de discourir non-seulement dans les réunions publiques, mais dans les réunions privées, afin qu'on ne puisse pas dire que tu as abandonné la chaire pour tenir des conciliabules. Tu observeras ces ordres, jusqu'à ce que tu puisses, avec plus de sûreté et avec honneur, comparaître devant nous et recevoir l'accueil joyeux que te réserve notre cœur paternel, ou jusqu'à ce que nous ayons mûrement délibéré sur la conduite à laquelle tu dois t'astreindre et que nous ayons choisi une personne
erreurs de Quélif; aucun n'a remarqué ces inconséquences, qui rendaient tellement inexplicapable l'histoire de la lulle entre Savoiiarole et Alexandre Yl, qu'on ne comprenait ni les motifs réels des brefs, ni le sens des réponses.
assez prudenle pour régler ces affaires. El si, comme nous n'en doutons pas, lu veux obéir, nous suspendons dès aujourd'hui tous les brefs précédents, pour que tu puisses t'occuper en paix de ton salut spirituel. »
Après la réception de ce bref, la situation de Savonarole devenait très-embarrassante. Le Frère comprenait parfaitement que cette douceur paternelle n'était qu'un artifice pour lui fermer la bouche au moment où la République avait le plus grand besoin de lui, et il reconnaissait dans le procédé d'Alexandre YI l'astuce ordinaire de ce pontife, astuce bien connue de tout le monde. Par les lettres de l'ambassadeur, on savait en effet que le saint-père était plus irrité que jamais et qu'il voulait absolument mettre la main sur la personne de Savonarole. Les troupes pontificales envoyées contre les Florentins, les pressantes sollicitations adressées par le pape à l'empereur, l'intimité de Roderic Borgia avec Pierre de Médicis qui demeurait à Rome et qui cherchait à envelopper Florence de nouvelles conjurations (1), tout prouvait avec évidence qu'Alexandre VI s'efforçait d'imposer silence à Savonarole pour pouvoir mieux étouffer la République, et qu'il comptait ensuite se débarrasser sans peine du gênant dominicain. Mais comment celui-ci pouvait-il désobéir à un ordre en apparence si juste et si bienveillant, à un bref qui lui offrait un pardon complet et qui n'y mettait qu'une seule condition , le silence? En désobéissanl, Savonarole n'au-
(I) Nous iirouverons])lusloin la véiité c'e ces iuliigues par des documenls nouveaux et importants. Nardi dit à i)lusieurs reprises : « Le pape, qui aurait préféré au gouvernement actuel de notre \i\\e tout aulre gouvernement, persécutait le Frère à cause décela. » Voir p. r>i.
rait-il pas semblé résolu à réveiller les divisions dans l'Église, à rendre in:]possible toute conciliation? Quoiqu'il ne fût pas sourd à la voie de la pairie qui l'appelait, quoiqu'il connût les graves périls de la République et fût persuadé que la bienveillance du pape n'était qu'une ruse , il voulut obéir. En fait, depuis l'arrivée du bref expédié le 8 septembre, il avait cessé de prêcher, et il persévéra courageusement dans sa résolution (1).
En écrivant à un ami, le 15 septembre de cette année^ il exposait clairement l'état de son âme. « Personne n'ignore la fausseté des accusations portées contre moi; il en rejaillira une grande infamie sur certains prélats et sur toute la ville de Rome. Je sais bien qu'ils n'ont aucun motif pour me persécuter et que même ils me lapident à cause d'une bonne œuvre; mais je ne les crains pas, et leur puissance ne m'effraye point , parce que la grâce de Dieu et la pureté de ma conscience me suffisent. Je connais l'origine de tous ces pièges, et je sais qu'ils ont pour auteurs les mauvais citoyens qui, de concert avec plusieurs princes de lïtalie, aspirent au rétablissement de la tyrannie à Florence. Tous ces hommes voudraient me tuer; aussi^ je ne puis plus maintenant marcher sans une escorte de gens armés. Néanmoins, j'obéirai si je ne puis satisfaire autrement ma conscience, car je ne veux pas commettre un péché, môme véniel (2). »
(1) 11 se lui depuis le 1 1 seplembie. Avanl ce jour, le bref du S sep- Icmbre ne pouvail être arrivé.
(2) Celle leltrc a été iiubliée par M. Perreiis d'afrès la copie qu'il avail reçue de l'abbé Bernardi. ÏN'ayant pas vu à Venise le inanusfiit de la Marciana, ('ans lequel cetle lellre se trouve avec beaucoup
Mais tandis que Savonarole gardait le silence, les affaires de la République s'aggravaient rapidement de jour en jour. Renforcés par les Milanais et les Vénitiens, les impériaux assiégeaient Livourne avec quatre mille hommes. Les navires de Venise occupaient la mer et bloquaient le port; en môme temps, une partie de l'armée vénitienne se tenait auprès du pont de Sacco pour empêcher toute communication entre Livourne et Tarmée campée devant Pise. Les Florentins, cependant, prirent les mesures les plus urgentes avec un courage digne de leurs aïeux. Ils chargèrent Antonio Canigiani de rétablir parmi leurs soldais la discipline qui depuis la mort de Capponi avait complètement disparu, et ils lui ordonnèrent de concentrer les troupes à Montopoli, pour qu'elles fussent prêles à se porter vers tous les points où les appelleraient les mouvements de l'ennemi. Beltino Ricasoli, très-renommé pour son énergie et ses talents militaires , commandait à Livourne. Les Dix de la guerre y envoyèrent trois cents hommes d'armes, sous la conduite du comte Cecco, qui, à la faveur d'une nuit obscure et d'une pluie torrentielle, passa au milieu des assiégeants. La garnison, ainsi augmentée, réussit à faire plusieurs sorties honorables, dans lesquelles les Impériaux furent battus. Ce qui vint en aide aux Florentins, ce fut, outre l'in-
d'autres documents relatifs à Savonarole, M. Perrens crut que la copie qu'il possédait portait une date fausse, et remplaça le 15 septembre 1496 par le 15 septembre 1493. Quant à nous, comme nous avons comparé la même lettre dans le manuscrit latin de la bibliotbèque de Saint- Marc (Cl. IX, num. 41 ) et dans le manuscrit de la bibliothèque Riccardi , nous pouvons affirmer que les deux exemplaires sont datés du 15 septembre 1406; nous consiJjrons cette date comme parfaitement fxacte.
capacité avec laquelle l'empereur dirigeait lesopérations, la divergence de vues existant entre Maximilien et ses alliés. Les A' énitiens etLouis leMore voulaientbien abaisser Florence^ mais ils ne voulaient pas laisser un nouveau prince devenir puissant en Italie. Tantôt ils poussaient l'empereur en avant, tantôt ils l'arrêtaient; de sorte que si Maximilien parvenait à inquiéter l'ennemi , il ne réussissait pas à satisfaire l'ambition qu'il avait de signaler sa venue par quelque grand fait d'armes. De plus, la discorde avait éclaté entre les Vénitiens et Louis le More, qui étaient également jaloux d'occuper Livourne quand la guerre serait terminée.
Grâce à toutes ces causes, les Florentins avaient pu jusqu'alors résister à tant d'ennemis, plus puissants qu'eux, et même les battre quelquefois. Il leur était cependant impossible de se défendre plus longtemps; car ce que les armées coalisées ne faisaient pas, la faim commençait à le faire. Gomme pour enlever toute espérance à la République, les plus tristes nouvelles arrivaient de France. Les efforts tentés par les marchands florentins en faveur de leur patrie avaient été inutiles. Ces généreux citoyens avaient pris à leur solde le comte d'Albigeon avec ses troupes; ils avaient loué un certain nombre de navires, et les avaient chargés d'aprovisionnements achetés à leurs frais. Mais, au moment de s'embarquer, le comte avait refusé de partir. Quant aux vaisseaux chargés de vivres, ils avaient été dispersés en route par une grosse tempête : les unsétaient retournés à Marseille; les autres, au lieu de cingler vers leur destination primitive, avaient pris diverses directions, espérant réaliser des gains plus considérables. Du reste, la traversée se fût-elle heureusement accomplie, comment
auraient-ils pu entrer à Livourne, dont le port était gardé par les Vénitiens (I)?
A Florence, la misère avait atteint des proportions effroyables. Sur le visage de chacun , on lisait la consternation qu'inspirait Tavenir, et les traits des gens du peuple reflétaient les angoisses de la faim. Souvent, dans les rues, les paysans exténués cherchaient un appui contre les murs et tombaient morts d'inanition (2). La peste faisait tous les jours quelque progrès (3). Cependant, l'esprit de parti aveugle tellement les hommes, qu'au milieu de cette détresse universelle les Arrabbiati avaient un air de triomphe. Ils parcouraient la ville en criant : « Enfm, nous sommes donc convaincus que le Frère nous a trompés. Voilà les félicités qu'il a promises à Florence ! » Et déjà ces citoyens sans patriotisme parlaient de reddition; ils osaient insulter en public le nouveau gouvernement et disaient que l'heure était venue de le changer.
La Seigneurie, ne sachant plus à quoi se résoudre, eut recours aux cérémonies religieuses et ordonna de portera travers la ville, dans une procession solennelle, la Madone de l'Impruneta, que le peuple avait coutume d'invoquer à l'occasion des calamités publiques.
(1) Sisniondi; Nanli. p. 105.
(2) Dans un inaniiscrit de la Magliabc(liiana(Cl. XXV, cod. 23), nous trouvons lindicalion suivante du prix des denrées pendant la disette de 1497, Un boisseau de blé: 5 lire el 10 soldi. Un boisseau d'orge : 2 lire et 10 soldi. Un bard d'buile : 24 lire: un baril de vin-, 7 lire. Une paire de poulardes : 3 lire. A cette époque, 0 lire et 14 soldi formaient un grand florin d'or; le llorin répondrait au sequiu moderne, mais Tor valait beaucoup plus que de nos jours. Voir VeUori, Iljiorino onlico illustrcf(o,Firen7.e, 1738.
(3)Nardi, p. lO'i, 105 cl 115, édil. Arbib. Tlorence.
Mais la seu'e chose qui semblait à chacun pouvoir relever efficamentle courage de la multitude en cette extrémité, c'était la voix de Savonarole, carie silence du Frère, blâmé par tout le monde, causait une affliction générale. La Seigneurie, encore une fois, s'adressa donc au Prieur de Saint-Marc. Elle le supplia de ne pas manquer à ses devoirs envers la patrie, et de ne pas priver des consolations de sa parole, parmi tant de périls et tant de misères, ce peuple qui avait mis en lui toute sa confiance.
Depuis longtemps déjà, Savonarole voyait avec une profonde douleur l'effroi et la désolation des Florentins. Il ne put résister aux nouvelles instances de la Seigneurie et remonta en chaire le 28 octobre. Combien l'aspect de son auditoire était changé! Sur tous les visages se peignaient la terreur du présent et l'épouvante de l'avenir. Chacun croyait proches la fin du gouvernement populaire et le triomphe des Arrabbiati ; chacun s'imaginait qu'à la famine et à la guerre allaient succéder les exils et les condamnations. Pleins de doutes et d'incertitudes, tous les regards se tournaient donc vers l'orateur. Savonarole commença son sermon , comme il le faisait souvent, sous forme de dialogue. « Je n'aurais pas dû parler. Mais je viens pour obéir à la Seigneurie et pour vous exhorter encore à la pénitence. ... Êtes-vous convaincus? Pour moi , je vous le dis, je suis convaincu que tout ce j'ai dit s'accomplira jusqu'au moindre iota. Je suis convaincu que Dieu trouble le cerveau des Italiens et qu'un grand nombre d'entre eux sera trompé. Le châtiment qui vous semble réservé n'est pas celui qui vous attend. Èles-vous convaincus ? — De quoi? — De l'approche des tribulations. Ètes-vous
convaincus que vous conibaltez contre le Christ? Sachez que le bonheur promis à Florence se réalisera et que les méchants subiront les peines de l'enfer dans cette vie et dans l'autre. Éles-vous convaincus que, si vous ne changez pas de vie vous aurez à gémir? Les vices se perpétuent toujours, ô Florence ! On joue, on blasphème. Par \h, vous attirez sur vous le châtiment. Eh bieni faites cette procession; ce sera un acte louable; et si vous recourez à Dieu, comme il convient, je m'assure que vous obtiendrez quelque grande grâce et que nous ne devrons avoir peur de personne... Mais vous placez votre espoir dans les hommes, vous attendez toujours du secours de ce roi qui ne vient jamais et qui a été puni déjà, ainsi que nous l'en avons menacé (l); et moi, au contraire, je vous dis : maledictus homo qui confidit in homiae. — Eh bien, que devons nous donc faire, ô mon père? — Avant tout, il faut que vous retourniez à Dieu; puis, que vous abandonniez la pensée de changer le gouvernement et de vous rendre; que vous vous veniez en aide par tous les moyens humains; que vous prêtiez à la ville tout l'argent possible et quevous le prêtiez gratis. Je vous dis enfin : unissez- vous tous et laissez là toute division. Et si vous établissez entre vous une union véritable, écoutez bien les paroles que je vous adresse : Je veux perdre mon froc, si nous ne chassons pas nos ennemis. Je dis que si vous observez mes avis je veux être le premier à marcher contre les alliés, un crucifix à la main ; nous les forcerons à fuir jusqu'à Pise, et encore plus loin... Crois à mes paroles, ô Florence; rappelle- toi combien de Humes lu
(I) Charles VIII avait alors jv-rdu son second el unique fils.
as versées dans cette église le 6 novembre (d), et souviens-toi que le même jour eut lieu la révolution qui t'a rendue libre. Rapelle-toi que je décidai le roi Charles à partir de Florence, et que, à son retour de Naples, ayant couru à son camp, je Tempêchai, par mes menaces, de te faire aucun mal. Croyez donc à mes paroles, ô Florentins ! Ayez confiance dans le Seigneur. Quoiqu'il arrive, je ne crains rien, si vous revenez à Dieu, si vous êtes unis et si vous prenez toutes les mesures que conseille la prudence humaine. »
S'adressant ensuite à ceux qui murmuraient confre le nouveau gouvernement, Savonarole s'écriait : « Maintenant, je veux vous dire une autre parole. Il y a trois sortes de citoyens parmi vous. Il y a d'abord ceux qui, sous l'ancien gouvernement, étaient exilés et soupiraient en vain après la patrie. Eh bien, vous l'avez retrouvée; reslez donc tranquilles. Il y a ensuite ceux qui avaient la corde autour du cou. A présent, vous jouissez de la sécurité et de la liberté; restez donc tranquilles. — Je ne bouge pas , mon père. — Cela n'est pas vrai ; vous ourdissez tous des intrigues, et je sais bien dans quelle intention. — Enfin, il y a les citoyens qui occupent des magistratures dans la République ; et ceux là n'exercent pas la justice, car la ville est toute pleine de jeux, de blasphèmes, de luxure, de sodomie, de discordes. A ces hommes-là je dis : Si vous n'exercez pas la justice, le châtiment viendra sur vous. Je dis enfin à tous, et je le dis m verbo Domini : quiconque désire un tyran sera puni. Unissez-vous donc, faites celte procession, et espé-
(I) Le texte dit: « D'aujourd'hui en neuf» et c'était le 28 octobre. Savonarole indique probablement le jour où il partit pour l'ise.
rez clans le Seigneur (1). » Ainsi parlait ce jour-là Savonarole ; mais, en vérité, lorsque le péril était aussi menaçant, ces paroles d'une confiance aveugle donnaient aux Arrabbiati l'occasion de tourner en ridicule le Frère et ses partisans. Néanmoins, le peuple trouvait déjà une grande consolation à entendre celte voix amie, et tant qu'elle retentissait en chaire, il semblait que Florence ne dût pas craindre de nouveaux malheurs.
Le 30 octobre fut apportée dans la ville la miraculeuse image de Santa Maria dell' Impruneta; une multitude immense l'accompagnait, et jamais les Florentins n'avaient montré une dévotion plus sincère. Les aumônes étaient abondantes. Le peuple s'avançait morne et silencieux; la tristesse assombrissait tous les visages; l'aspect des pauvres gens trahissait les douleurs de la faim et la crainte de souffrances plus grandes encore. La procession avait atteint Por Santa-Maria, quand un messager à cheval, qui était entré par la porte de San- Frediano et qui avait passé sur le pont délia Carraia, parut sur les quais de TArno. Il avait une branche d'olivier à la main, et se dirigeait vers le palais de la Seigneurie. Ayant rencontré la foule sur son passage, il se trouva entouré de toutes parts; on saisit son cheval par la bride, et l'on se pressa autour de lui pour lui demander des nouvelles de Livourne. — Tout à coup, et commue par miracle, les secours , tant atten-
(1) Predica del Beverendo padre Fraie Ilieronymoda Ferrara, fitcla il i\\ (li S. Simone el Juda a dï 28 d'ottobr.' 1496, per commissione tlella Signovia di Firenzo, essenilo la cipta in timoré grandissimo per la venuta dollo imperatore. Sans date. Ce inômc sermon fait part'C de ceux qui furent prononcés, pendant les lûtes de l'iOG, sur Ruth et Mi(hci\
dus, d'hommes et de blé étaient enfin arrivés de Marseille. Les navires avaient été poussés avec impétuosité vers Livourne par le vent du sud-ouest. A peine les avait-on aperçus en mer, qu'ils étaient déjà dans le port. Les Vénitiens n'avaient pu les arrêter, parce qu'ils avaient été eux-mêmes contraints, par la violence du vent, à chercher un abri derrière l'île de la Meloria. — Il serait impossible de décrire la joie frénétique du peuple. On suivait le messager en poussant des cris; ses paroles, répétées de bouche en bouche, étaient amplifiées et exagérées. Presque en un instant, la ville entière connut l'heureuse nouvelle; les cloches sonnèrent comme en un jour de fête, et dans toutes les églises, de publiques et solennelles actions de grâces célébrèrent le secours miraculeux. Les Arrabbiati eux-mêmes croyaient que le Seigneur avait voulu sauver d'une ruine imminente la République, et que Savonarole, cette fois , avait été certainement prophète. Son nom, son autorité grandirent sans mesure, et les gens du peuple s'écriaient : a Les sermons du Frère nous ont encore sauvés (1). »
Le secours, en réalité, n'était pas très-important. De tous les soldats enrôlés par les marchands , il n'y en avait que six cents qui eussent voulu partir. Quant aux navires, déjà payés, quelques-uns d'entre eux, nous l'avonsdit, avaient changé de direction en pleine mer afin de réaliser un gain plus considérable, et ils avaient fait naufrage. Les Florentins n'espéraient donc plus recevoir des renforts sérieux et des approvisionnements efficaces. Cinq navires et deux galions, chargés d'hommes et de
(i) Tout cela est raconté en détail par Nardi.
If. 8
blé, entrèrent seuls à Livourne. Mais les circonstances inattendues qui accompagnèrent leur arrivée, en ce moment où l'on avait tant besoin d'assistance , produisirent ;\ Livourne comme à Florence une impression profonde. La garnison de Livourne reprit confiance, et, dans sa joie, elle fit feu avec toute son artillerie, sortit delà ville et attaqua les Pisans, tandis que, d'un autre côté, une partie des troupes allait renforcer la tour qui protégeait le pont de Stagno et qui menaçait de tomber entre les mains des assaillants. L'armée des Florentins trouva les Impériaux si effrayés par le bruit de l'artillerie et par les rapports qui avaient exagéré l'importance des renforts parvenus h Livourne^ qu'elle mit l'ennemi en fuite après lui avoir tué beaucoup d'hommes; en outre, elle ramena avec elle un grand nombre de prisonniers et de chevaux.
Cependant, le premier jour de novembre, Savonarole montait de nouveau en chaire. Il profitait des événements heureux et inespérés qui venaient de se produire pour exalter la miséricorde de Dieu, pour rappeler au peuple la nécessité de revenir à la religion, de renoncer au vice , de prier sans cesse et de ne se confier que dans le Seigneur. Il cherchait aussi à modérer l'allégresse excessive du peuple. « Il ne faut pas se laisser dominer si facilement par la joie et par la douleur; il ne faut pas cesser de prendre les précautions suggérées par la prudence humaine; il faut plus que jamais se préparer à la guerre. » Le 2 novembre, jour des morts, il prononça, sur Vart de bien mourir, un autre sermon qui obtint un immense succès (1). Il disait que le vrai
(I) Ces deux sermons se trouvent parmi les sermons sur Rulh «l
chrétien devrait avoir toujours présente à l'esprit l'idée de la mort, et que la franche contemplation de la mort conduirait tous les hommes à une vie sans reproches. H retraçait avec de vives couleurs l'état de notre âme à l'heure suprême, et analysait ingénieusement une à une toutes les passions qui nous livrent assaut pendant cette épreuve décisive. «La mort, s'écriait-il, est le moment solennel de notre vie. Le diable nous livre alors la dernière bataille; on dirait qu'il joue toujours aux échecs avec l'homme et qu'il attend l'approche de la mort pour le faire échec et mat. Celui qui triomphe en cet instant gagne la bataille de la vie. Nous ne vivons dans ce monde, ô mes frères, que pour apprendre à bien mourir. » Savonarole proposait à chacun d'avoir auprès de son lit un tableau rappelant que la mort est inévitable, et il décrivait minutieusement ces tableaux fantastiques. Les descriptions du Frère captivaient l'attention de la foule. Elles furent popularisées par les éditions multipliées de ce sermon, éditions qu'embellissent des gravures dues à Sandro Botticelli et aux principaux artistes de ce siècle. Tout en prêchant sur l'art de bien mourir, le Frère n'oublia pas de donner des encouragements au peuple, de lui recommander l'union et de l'exciter à prendre les mesures nécessaires au salut de la patrie. Après quoi, il rentra dans son silence, se plaignant déji d'avoir fourni au pape un nouveau prétexte de plainte.
Dès que la cour pontificale eut connaissance des secours arrivés à Livourne et du premier sermon de Sa-
Miclioe. Le second fut imprimé maintes fois à part; Audin en cite, trois cdilions dilférenles au XY* siècle, et toutes sont ornées de belles gravures.
vonarole, un autre bref, en date du 7 novembre, fut adressé à tous les dominicains de la Toscane (1). Il n'était plus question de réunir Saint-Marc à la Congrégation Lombarde; il s'agissait au contraire de l'en séparer ainsi que tous les couvents de la Toscane et de Rome, pour fonder une nouvelle congrégation {Congre- (jazione Tosco- Romana)^ ayant son vicaire particulier, qui serait , suivant la règle de saint Dominique, élu tous les deux ans par les divers prieurs de la nouvelle congrégation, sans que l'autorité du vicaire général de Rome fût amoindrie. Pour la première période biennale, le pape lui-même nommait comme vicaire le cardinal de Naples, qui s'était toujours montré favorable à Saint- Marc et à Savonarole. Ainsi Alexandre VI, en reprenant la question des couvents, cherchait adroitement à éviter toutes les objections que Savonarole lui avait faites. 11 ne remettait pas la cause du Frère entre les mains du vicaire de Lombardie; il ne réunissait pas deux congrégations ennemies; il choisissait un vicaire ami de Saint-Marc; enfin, selon l'expression du bref, il permettait à la nouvelle réformée de s'étendre sur toute la Toscane et sur les États Romains (2 . Mais la bienveillance
'1) Ce bief, inédit, se Irouve à la biiijiotlièqiie Riccanll (cotl. 2053). 11 a une p-ancle importance, parce que, Savonarole ayant refusé d'obiir aux injonctions qiiil contenait, il devint la cause principale de l'excommunication prononcée contre le Frère, ainsi que le dit la bulle d'excommunication. Déplus, comme ce bref est resté inconnu juscju'à présent , il a été Torigine des confusions chronologiques où l'on est tombé à propos de tous les autres brefs et à i ropos des réponses de Savonarole .
- {2/ '( 11 arriva ensuite un bref qui avait pour but de réunir tous lis « couvents de la Toscane et d'en faire une congrégation dans laquelle " devait entrer Saint-Marc avec les couvents soumis à son autoiilé.
de ces disposilions n'était qu'apparente. Une fois soumis au nouveau vicaire qui dépendait du vicaire général établi à Rome, Savonarole perdait la liberté qu'il avait conquise en se séparant des religieux lombards ; il était dépouillé de son autorité sur son propre couvent, autorité au moyen de laquelle il avait acquis tant d'influence à Florence; il pouvait, à tout moment, être obligé de partir pour quelque autre couvent, ce que voulait précisément le pape. En outre, Savonarole voyait bien que, dans la nouvelle congrégation, le couvent de Saint-Marc, placé au milieu d'une multitude d'autres couvents, presque tousjaloux ou ennemis, loin de pouvoir propager sa réforme^ serait très-facilement opprimé.
Déterminé par ces considérations, le Frère, au lieu d'obéir, reprit la plume et écrivit son Apologie de la Congrégation de Saint-Marc. S'adressant , non plus au pape, mais au public, il tenait un langage aussi hardi que franc. «Je ne m'arrêterai pas, disait-il, à réfuter les accusations qu'on formule contre moi relativement à la doctrine; j'en ai déjà prouvé maintes fois la fausseté et je m'apprête à les combattre dans mon Triomphe de la Croix ^ ouvrage qui paraîtra bientôt. Je réponds seulement à l'ordre qui m'est donné de me réunir à la nouvelle congrégation. Avant tout, je déclare que la décision à prendre ne dépend pas uniquement de mon
Par un bref antéiieur, le pape avait voulu nous rallaclier à la Congrégation Lombarde dont, peu auparavant, il nous avait séparés. Maintenant, il nous ordonne de nous joindre à celle de la Toscane. Aujourd'liui c'est une chose, demain c'est une autre. Cela me rappelle le jeu d'échecs, où, afin de défendre le roi bloiiué , on le retire d'une case pour l'y ramener aussitôt ; tant sont manifestes les rufes des méchants. » Sermon de la Sejctgésime (18 février 1498).
autoiilé ; elle est subordonnée aussi h. la volonté de deux cent cinquante religieux. Ces religieux ont tous écrit au pape pour repousser la mesure dont ils sont l'objet; je ne puis ni ne veux m'opposer à leurs désirs, qui me paraissent justes et honorables. » Savonarole s'efforce ensuite de démontrer comment cette réunion affaiblirait et énerverait la sévérité des statuts de Saint-Marc, au détriment de tous les moines et surtout des jeunes religieux qui formaient alors la plus grande partie de la communauté. « Si les autres frères n'ont besoin d'aucune réforme, pourquoi s'uniraienl-ils à nous? Mais s'ils s'unissent à nous afin d'être réformés par nous, leur espoir sera déçu, car il y a déjà dans notre cloître tant dejeunesgens inexpérimentés, qu'à peine suffisons-nous à les instruire. La réunion n'engendrerait donc pour tous, et spécialement pour nous, que désordre et confusion. » Le Prieur de Saint-Marc rappelle, en outre, les déplorables haines qui existent entre les divers couvents; il retrace les périls auxquels ces haines avaient exposé sa vie à Pi se et à Sienne, et finit par les paroles suivantes : « Cette réunion est impossible, déraisonnable, pernicieuse, et les frères de Saint-Marc n'y doivent pas être astreints, parce que les supérieurs n'ont le droit de rien commander qui soit en contradiction avec les constitutions de l'ordre, avec la charité, avec le bien des âmes. 11 faut donc supposer que les supérieurs sont trompés par de fausses informations; il faut résister à une injonction qui blesse la charité ; il faut ne se laisser effrayer ni par les menaces, ni par l'excommunication, mais s'exposer à la mort plutôt que de se soumettre à ce qui pourrait empoisonner et perdre les âmes. Quand la conscience se révolte contre un ordre émanant des
supérieurs, i! faut d'abord résister et chercher liumbiement à le faire modifier ; c'est ce que nous avons déjà tenté. Mais si ces efforts sont impuissants, il faut alors agir comme saint Paul, qui coram omnibus restitu in faciem Pétri.)) Ainsi, après une très-courle trêve, Savonarole se trouvait de nouveau en guerre avec le pape (I). Cependant^ après le premier succès dû aux secours envoyés de France, la situation de Livourne s'était aggravée,, et, sans la jalousie permanente qui divisait Louis le More et les Vénitiens, le siège surait été terminé depuis quelque teaips déjà. Mais la Providence sembla vouloir une seconde fois venir en aide aux Florentins. Vers le 15 novembre, les mêmes vents du sud-ouest qui, à la fin du mois d'octobre précédent, avaient conduit à Livourne les navires de Marseille, se déchaînèrent encore avec tant de fureur, qu'ils jetèrent au rivage toute la flotte vénitienne. Le vaisseau amiral se heurta contre la Rocca nuova^ où les hommes et l'artillerie firent naufrage ; Maximilien lui-même , qui était sur ce navire, eut grand peine à se sauver. Deux autres vaisseaux partagèrent le même sort; le reste fut endommagé au point de ne pouvoir plus servir. Tous les naufragés s'étant rendus pour sauver leur vie , un nombre considérable de prisonniers fut conduit à Livourne ce jour-là^ et les gens du pays recueillirent en quelques heures un riche butin (2). Enfin l'empereur, las de combattre, comme il le disait lui-même, contre Dieu et contre les hommes , aban-
(l) Apolugelicum Fralrum Congregaiionis S. Marcl derioreniia. QutHif a réimprimé cet écrite où sont minutieusement analysées cl pesées toutes les raisons favorables et contraires à la réuni jn.
(2j Kardi, Sismonli, Cuicliarclin, Machiavel.
donna piteusement son entreprise, commencée et conduite avec une incroyable légèreté (I). Il refusa de s'expliquer sur cette résolution subite, tant qu'il ne fut pas arrivé en Lombardie ; là, il se plaignit amèrement du duc et des Yénitiens. Jusqu'au dernier moment, le malheur sembla vouloir le poursuivre. Pendant la retraite, un détachement considérable de soldats allemands s'élant uni à une troupe de Pisans pour attaquer le châteaufort de Lari, le commissaire florentin, Alessandro degli Alessandri , les attira dans les fossés et les tua presque tous avec son artillerie. Ainsi, entre le mois d'octobre et le mois de novembre, la fortune, jusqu'alors hostile aux Florentins, se déclara pour eux, et la République fut, comme par miracle, délivrée des périls les plus redoutables.
Le îlQ novembre, Savonarole, remontant en chaire, rappela à ses auditeurs les dangers qu'ils avaient courus, le découragement auquel ils s'étaient abandonnés, la miséricorde infinie qui les avait sauvés , et il leur recommanda de remercier le Seigneur avec une sincère et vive reconnaissance. Il fit ensuite de nouveau l'histoire et l'éloge du gouvernement populaire, comparant, encore une fois, les différentes phases de sa formation aux sept journées de la Création. Il affirma, comme d'ordinaire, ses lumières prophétiques , et promit de prêcher le prochain avent.
Alors, en effet, il reprit la parole et prononça les huit premiers sermons sur Ézéchiel. On y voit qu'il avait peidu toute espérance de trêve ou de réconciliation avec Alexandre VI. « 0 Seigneur, je te demande de me
(1) Nar.li, Sismon.Ti, Guicliaidin, Machiavd.
« montrer la roule de l'adversité. Je ne recommence à <( prêcher ce matin que pour répéter et confirmer ce que ((j'ai dit jusqu'à présent. Je veux y risquer même ma <(vie... Si je rétracte mes assertions, continuait-il en f s'adressantau peuple, accuse-moi d'être en opposition « avec Dieu et de mentir parla gorge ; lapide-moi et chasse (( moi de cette chaire. » Savonarole revenait ensuite sur ses dons prophétiques, et insistait sur les châtiments prochains, « qui seront d'autant plus terrihles, disait- (( il, que le peuple se montrera moins fidèle à la religion « et à la liberté (1) »•
Le plus important de ces huit sermons fut le sixième, prononcé le 13 décembre à la requête spéciale des Seigneurs, qui vinrent l'entendre dans la cathédrale. Savonarole, après l'introduction qu'il avait alors coutume de présenter presque chaque jour sur la miséricorde et la bonté du Seigneur, énuméra les bénédictions que Dieu avait envoyées à Florence. « Cette ville esta toi; a tu l'as choisie, ô Seigneur^ et tu l'as bénie, tu lui as « donné la lumière nécessaire pour vivre saintement; lu .(( as répandu la foi et la grâce dans l'âme de ce peuple. (( Aux bénédictions spirituelles, tu as voulu ajouter les a bénédictions temporelles, et la première, la plus ce grande de toutes, c'est la liberté que tu lui as rendue... (( Voilà un inappréciable bienfait; quia non bene pro toto <( libertas venditur auro. Autrefois, on était forcé d'obéir <( aux caprices d'un seul homme; celte servitude n'existe « plus maintenant. S'il disait : fais le mal, on était con-
(I; Sermons sur Ezéchiel ; Venise, 1520. Les huit premiers furent prcnonct^'S peuplant l'avent de 1496 ; les autres, pendant le carême de 1497. Voirie premier sermon. Ces discours, quoique recueillis, dit-on, par Violi, ont été, comme beaucoup d'autres, publiés très incomplètement.
(( liaint de le faire. S'il disait : marie la lille à un tel, <c on était contraint de la lui donner; s'il ordonnait de (( rompre une alliance, on devait la rompre aussitôt; (( réclamait-il de l'argent, on n'osait le lui refuser. Le (( peuple était roué de coups, el il était obligé de souf- « frir avec patience.» Savonarole , continuant sur ce ton, raconta la délivrance'de Florence, avec toutes ses péripéties, depuis l'expulsion de Pierre de Médicis jusqu'au départ de l'empereur, afin de démontrer encore la bonté de Dieu envers les Florentins. Il les excita ensuite à mener une .vie pure et leur reprocha d'assister toujours au sermon avec un cœur froid , de ne pratiquer jamaisles préceptes qui frappaient leurs oreilles, g Prê- « che à ces hommes tant que tu voudras; ils ont pris « l'habitude de bien entendre et de mal agir. Cette ha- « bilude a passé dans leur nature; ils entendent par « routine, et n*agissent point. Il est aussi difficile de ce modifier ce courant que de changer celui des eaux. « Tu t'es fait une habitude d'entendre toujours dire : u fais jusiice. Tu deviendras semblable à la corneille « qui habite les campaniles. Quand elle entend le son « de la cloche pour la première fois, elle a peur, elle s'é- <( pouvante; mais lorsqu'elle s'est accoutumée à ce bruit, (( tu peux sonner tant que tu voudras, elle reste sur la « cloche même et ne bouge plus. >)
Savonarole s'éleva également contre l'ingratitude du peuple envers Dieu. « Le Seigneur vous a donné une liberté quevous cherchez toujours à détruire par vos murmures el vos calomnies, par les conjurations continuelles qui s'ourdissent dans la ville et hors de la ville. Peuple ingrat! Dieu t'a donné ce Grand-Conseil et tu t'efforces de le gâter en y introduisant les ennemis de la patrie. Telle
n'a pas été mon intention. A l'origine, j'ai permis à chacun d'y entrer, parce que la liberté venait seulement de naître et qu'il fallait tenter des expériences; mais je n'ai point eu pour but de donner libre carrière aux méchants,, comme cela est arrivé. Magnifiques Seigneurs, jevous dis qu'il est nécessaire de surveiller ce Conseil, de l'améliorer, de le perfectionner, et d'examiner si tous les citoyens qui en font partie sont dignes d'y siéger. Le nombre de ses membres ne doit pas être diminué; il faut simplement exclure les ennemis de la pairie. Je n'approuve donc pas ceux qui voudraient s'abstenir de voter jusqu'à ce que cette nouvelle réforme soit opérée, et j'approuve encore moins ceux qui voudraient remettre au sort les élections des magistrats. Ce procédé est contraire à la liberté, je vous l'affirme... Vous êtesde mauvais chrétiens ! Lisez l'histoire qu'a écrite Léonardo d'Arezzo : il dit que tout alla bien dans la cité, tant qu'elle se gouverna sans avoir recours au sort, et il ajoule que le tirage des magistrats au sort fut imaginé par les ambitieux. 11 y a toujours de ces méchants qui murmurent à l'oreille de semblables conseils. Ce sont eux qui forment des conciliabules contre la ville, à l'intérieur et au dehors, avec des prêtres et des moines; ce sont eux qui organisent ces magnifiques festins et ces banquets, oii la conversation a toujours le frère pour objet, où l'on mange du pain et du Frère, de la viande et du Frère, oi^i l'on boit du vin et du Frère.... Prends garde, ô Florence, à ces conciliabules qui ne tendent qu'à la ruine de ta liberté ! Ce pauvre Frère est seul à combattre contre tout le monde. Eh bien 1 Quant à moi , je vous dis : appelez des docteurs et des prélats, appelez qui vous voudrez, je suis prêt à combattre contre tous. Je vous annonce que, dans l'ordre
de saint Dominique, il ne s'est janjais trouvé aucun hérétique, mais qu'il y a eu beaucoup de religieux qui ont entrepris de grandes réformes en Italie. Vous vous rappelez, sans doute, le cardinal Latino, Angelo Acciaioli et saint Antonino. Des réformes analogues doivent avoir lieu maintenant. Avant tout, cependant, il faut faire justice avec sévérité. C'est à vous, ô Seigneurs, de prendre les mesures nécessaires. Entourez-vous d'hommes armés et mettez la main à l'épée. Dans le cas où tout cela ne suffirait pas, convoquez le peuple et montrez-vous terribles. Si les magistrats ne punissent pas les délits, qu'ils subissent la peine à laquelle ils auraient dû condamner les coupables.... Justice, donc, magnifiques Seigneurs; justice, Seigneurs du tribunal des Huit; justice, magistrats de Florence; justice, hommes et femmes ; que chacun crie : justice (1) ! »
C'est ainsi que s'acheva l'année i-i96. La République avait échappé d'une façon surprenante à un nombre infini de périls; le nom et l'autorité de Savonarole avaient encore grandi ; le parti populaire était, pour la seconde fois, maître absolu delà ville. Mais, en même temps, la lutte avec Rome s'était envenimée; la haine du pape contre le Frère et contre les nouvelles institutions de Florence était devenue implacable. En outre, au sein même de la République, on avait découvert tant d'ennemis, les intrigues continuelles des Arrabbiatiet des Bigi s'étaient tellement multipliées, que Savonarole lui-même croyait indispensable de montrer une grande rigueur et de modifier un peu la composition du
(t) Vo:r le sixièîno sermon sur Ez'chiel.
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Grand-Conseil. Savonaiole souhaitait qu'on ne mit pas le gouvernement entre les mains de ceux qui ne pensaient qu'à le détruire, et qui ne profitaient de Tindulgence dont ils étaient l'objet que pour conspirer avec plus de sécurité contre la liberté de leur patrie.