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ce cote, Savonarole apparlient a 1'ecole que personnifient, chacun a sa maniere, Gampanella, Giordano Bruno, Cardano, Valla etMarsile Ficin, il ne lache cependant pas absolument la bride a la raison, et ne se lance pas dans des hypotheses te"meraires ; sa raison ne le porte ni ail materialisms ni au pantheisme. Apres avoir medite' suries grands philosophes de la Grece, c'est a saint Thomas qu'il s'est principalement attache, c'est le docteurangelique qu'il a pris constamment pour maitre et pour guide (-I). Savonarole, on le voit, estunhomme du passe par son respect pour la tradition, mais il esl aussil'hommede la Renaissance par la largeurdevueavec laquelleilinterprete les veriles catholiques et par un certain esprit de conciliation : Ne meprisons, dit-il , ni les bonnes oauvres, ni les lois raisonnables des peuples paiens, des philosophes et des empereurs; mais v dans leurs doctrines et dans leurs livres recueillons ce qui est vrai et bon, enaffmnant que tout ce qui est vrai et bon vient de Dieu et a 6te faitspecialementpour ses 61us(2). Ainsi, dans les questions philosophiques comme dans les questions purement religieuses , Savonarole ne s'6carte pas de 1'orlhodoxie. Encore une fois, s'ila manqu6 de mesure en luttant centre le mat, s'il a parfois montre trop d'emportement en de"crivant les abus el les vices, ce n'est point par deTaut d'atlacbement a la cause de 1'Eglise, c'est par exces d'amour, II y a
(1) Voir la findu XI' sermon siuTE.\oile,p. 13C, Edition de Vciiise, (')-.} Triomphe de la croix, 1. Ill, ch. nu.
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deux manieres d'aimer, a dit Ozanam : 1'une pour les ames calmes et tirnides: elles ne veulent voir que le bien, elles sont heureuses d'ignorer le mal ; I'autre pour les ames genereuses et hardies : elles voient le mal , elles le cherchent precisement parce qu'elles ne peuvent le supporter dans ce qu'elles aiment. Dieu pour garder la purete de I'Eglise a suscite de siecle en siecle des hommes qui 1'ont aime"e de cette tendresse jalouse et severe : saint Bernard , saint Thomas de Cantorbery et, plus tard, tous les grands r6formateurs catholiques du seizieme siecle; Dante , ajoute Ozanam, ne comprend pas autrementle devoir et 1'amour. II en est de meme de Savonarole.
II y a en etTet de singulieres affinites entre ces deux hommes. Le Protestantisme a pr6tendu voir un pre"curseur dans le grand poele comme dans le grand predicateur, parce que Dante, ainsi que Savonarole, a poursuivi de ses eloquentes invectives les debordemenls du clerge", parce qu'il a inflige les supplices du purgatoire et de 1'enfer k certains papes (I). Mais s'il cede a son indignation contre ceux qui foulent aux pieds les bons et elevent les me'charits , contre ceux dont la rapacity prostitue pour de Tor et pour de 1'argent les choses de Dieu , contre ceux qui font du cimetiere de saint Pierre un cloaque desang et de pourriture , il t6moigne un invincible respect pour les clefs souveraines, il s'incline devant 1'au-
(I) Enfe)\di. xiv, Purgatoiw, eh. six ct xxxn.
torilc pontificate, il voit le Christ prisonnier dans la personne cle Boniface YIII, victime des emissaires de Philippe le Bel; eniin, quoique Boniface YIII lui soil odieux (1), il dit : Yous avez pour vous guider Fancien et le nouveau Testament, ainsi que le pasteur de 1'Eglise ; cela suffit a votre salut. Le poete n'attaque done pas les institutions, il ne s'en prencl qu'aux homines peccables, aux depositaires passagers des dignites permanentes. On dirait qu'il pense comme pensa plus tard Savonarole, et qu'il ob6it h une inspiration identique. II y a de part etd'autre de I'amertume et de la violence, mais sous les paroles mordantes on sent battre le cceur d'un ami de 1'Eglise, d'un homme qui veut la reformer et la guerir, non la dechirer par les divisions et le scm'sme.
Un autre trait de ressemblance entre Dante et Savonarole, c'est le mepris qu'ils ont i'un et 1'autre pour les liedes (2), pour les indiff^rents, pour ceux qui n'ont ni le courage du bien ni 1'audace du mal, pour ces ames paresseuses qui suivent le courant de la vie sans se pre"oceuper d'autre chose que du bien-6tre, et qui, indifferentes au droit, apportent 1'appui de leurnombre au parti le plus fort.
(1) Savonarole parlagca la liainsde Dante centre Boniface VIII : Cc pape, s'ecrie-l-il, se glissa comme un renanl sur le trone pontifical, et rnoiirut comme un cliicn.
(2) Voir le d^but de I'Enfer, le 24 C sermon stir le ps. Quam bonus etun passage del'a vent de 1494, cite dansl'Annte clominicaine (1862), P. 520.
Ajoutons que le poete et lePrieur de Saint-Marc aimerenl Florence avec une egale passion et lui consacrerent lous les efforts de leur ge'nie. Dans soiV exil , Dante.se rappelait avec attendrissement le doux bercail oil il avail dormi petit agneau ; il se souvenait avec bonheur ettristesse de son beau saint Jean . Savonafole, de sou cote", montra pour le peuple florentin une affection sans limites : 0ui, disait-il, malgre" mon indignite , Dieu m'a donne" pour pere el pour mere a celtc cite", afin de la consoler au milieu de ses afflictions (1)... J'ai tout laisse pour toi, Florence, et de toi je ne veux rien, sinon que tu deviennes une cite vraimenl chretienne(2).
Une autre tendance commune h Dante et a Savonarole, ce fut leur inclination a se representer les coleres et les vengeances de Dieu, a de'peindre les terribles effets de la justice celeste. Les malheurs et la corruption de leur temps obsederent sans r6pit leur imagination. Lorsqu'on lit la prediction des fleaux dont Savonarole menagait 1'Italie et 1'Eglise on sent comme un souffle de 1'enfer. Les supplices inventes par Dante sont e"gales par les chatiments dont le Frere trace le lugubre tableau et precise jusqu'aux plus sinistres details (3).
Enfin, ce qui caraclerise surtout le poete florenlin et
(1) Avent de 1494, sermon I \Ann6e domlnicaine 1862, p. 432. (2)Aventde 1494, sermon IV; Annee dominicaine 1852, p. 518. (3) Voir par excmple, dans M. Yillari, la description de la pesle par Savonarolc (t. 11, p. C2 de notre tra'iuclion }.
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le religieux de Saint-Marc, comme J'a remarqu6 M. Gebhart dans un travail aussi int6ressant par les pensees que seduisant par le style (1), c'est I'heioisme qu'ils mirent an service de leurs conviclions , c'est le mepri's de la persecution, c'est la dignite inebranlable du caractere. Plut6t que de faire amende honorable , Dante, pendant vingt ans, promena travers 1'Italie et la France sa fiere tristesse (2). Quant a Savonarole, 1'idee, la certitude de devenir victime de sa mission, ne le detourna pas'un instant de la voie ou il 6tait entre , et pourtant cette idee s'enracina hez lui au moment ou son credit paraissait inebranlable, ou son pouvoir 6tait inconleste. II pressentit toujours sa triste fin et 1'accepta d'avance avec inlrepidit6. En 1496, il ecrivait a sa mere : Je voudrais que votre foi fut assez grande pour que vous pussiez, comme cette sainte femme juive de 1'Ancien Testament, voir sans pleurer vos fils martyrises en votre presence. Je ne dis pas cela dans 1'inlention de vous alarmer, mais afin que, s'il m'arrive malheur, vous vous trouviez preparee a ma mort. Et lorsque le pape lui eut fait offrir le chapeau de cardinal, pensant ainsi le reduire au silence : Je ne veux, s'ecria le Frere, ni chapeaux, ni mitres grandesou petites; je veux seulement ce que lu as donn6 a tes saints : la mort. Un'
( 1) Revue politique et litleraire, n 34 (17 fevrier 1872) : Danle, Savonarole, Michel- Ange.
(2) M. Gebhart.
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chapeau rouge, un chapeau de sang, voila ce que je desire (!)..
Si Savonarole se rattache a quelque grand genie italien, c'est done au poete de Florence. Tous deux suivent des voies paralleles. Tous deux ont e"te" accused d'avoir prepare" la Reforme ; mais tous deux, en combattant pour la disparilion des abus, n'ont jamais desire que la consolidation d'un pouvoir qu'ils regardaient comme saint et inviolable dans son essence ; tous deux ont eu egalement horreur duschisme et d,e 1'heresie. Les fautes qu'on pourrail leur reprocher, ils les ont commises de bonne foi, sous la pression de circonslances difficiles, exceptionnelles, qui leur sont une excuse, et ils n'ont pas cesse pour cela d'6tre catholiques au fond du coeur. Jusqu'a leur dernier soupir ils ont te"moigne de leur atlachement pour 1'figlise : 1'un a voulu 6tre enseveli avec 1'habit des franciscains ; 1'autre n'a pas h^site a accepter Tabsolulion que lui offrait ce pape inline qui Tavait si cruellement persecute et qui donnait la main a ses bourreaux.
G'est sans doute aux ressemblances de caractere et de g6nie enlre Dante et Savonarole qu'il faut attribuer la vene" ration et 1'ardenle sympathie que le Prieur de Saint-Marc temoigna pour la ra6moire du pogte. Un fait
suffira pour montrerquecette veneration nesemanifestait pas seulement par des ecrits ou des discours, et qu'elle se traduisait au besom par des actes. Le Sjuinl49o,
( 1) Yoir encore dans M. Yillari une foule de passages ou Savonarole Iir6voil sa mort avcc une inalterable fermele.
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e'esl-a-dire a 1'epoque ou le Frere etait 1'instigateur de toules les re"formes etde toutes les loisnouvelles, la Seigneurie voulut publiquement honorer Tauteur de la Divine Comedie dans la personne d'un arriere-petit-fils, exile pour n 'avoir pas acquitte certaines taxes : la sentence d'exil et toutes les condamnations aecessoires furentannulees.
Les Florenlins, il faut le dire, n'avaient pas attendu jusqu'alors pour glorifier le souvenir de leur immortel compatriote. En 1465, ilsavaienlfaitpeindre dans la eath^drale, par Domenico di Michelino, 1'image de celui dont les vers, comme un texte sacr6, e'taientcorament6s du haut de la chaire. Savonarole dut contempler cette image et so tiger plus d'une fois aux paroles de Dante, lorsqu'il prononga les sermons dont nous avons rectieilli 1'echo. II put se dire que ses hardiesses ressemblaient a celles d'Alighieri et qu'elles n'etaient pas plus coupables. Mais il ne se doutait pas, en regardant le poete re'habilite dans une figlise, qu'un jour, sous les yeux et dans le palais d'un pape, sa propre personne serait associee par le plus grand des peintres h celle de Dante, parmi les confesseurs de la foi , et que le pinceau vengeur de Raphael defendrait, contre des pretentious sans fondement, 1'orthodoxie commune de deux hommes 6galement attacMs a la verite catholiqne.
Organisateur d'une constitution sagement democralique , reformateur des mo3urs corrompues dans la societe et dans 1'Eglise, Savonarole fut-il tellement absorb 6 par sa mission, qu'il restat etranger aux relations affectueuses et aux douceurs deramitie"? Apres avoir tonne en ehaire contre les vices de son epoque, apres avoir evoque" 1'image des cMtiments qui allaient frapper ses contemporains endurcis, apres avoir plane sur ces hauteurs qui donnent le verlige, avait-il peine a reprendre terre et a se mettre au niveau des ames'qui approchaient la sienne? Sa parole n'etait-elle propre qu'a diriger les affaires publiques, qu'a stimuler les consciences ou a terrifier les esprits? Assure'ment non. Savonarole 6tait trop p6n6tr6 de la charite 6vangelique pour ne pas aimer les ames isolement et pour ne pas apporter dans son commerce de chaque jour celte lendresse dont Jesus-Christ luiavait donne 1'exemple. Tous ses biographes s'accordent a vanter son affability 1'agrementde sa conversation, le charme penetrant, pour ainsi dire, de son auste'rite'. Pour se convaincre qu'ils onl dil vrai il suffirait de compter ses amis et de se rappeler les denouements qu'il inspira.
Avant de songer a la r6forme morale de Florence , Savonarole s'^tait occupe* de ramenerles freres de Saint- Marc a la rigoureuse observance de la regie dominicaine, et, en parliculier, a 1'amour de la pauvrete" qu'il
pratiquait scrupuleusement lui-nie'me, habitant la cellule la plus simple, portant les frocs les plus grossiers (1). Toutes les privations imposes a ses religieux, il avait su les leur rendre faciles, tant il s'entendait a leur inspirer le gout du renoncement. Oh ! mes freres, disait-il, combien nous devonsremercier Dieu de nous avoir delivres des soucis et des tracas que cause a I'impie 1'amour desordonne des biens terrestues ! Nous n'avons point a penser aux enfants ; nous n'avons pas besom de chercher a the"sauriser pour eux; le Seigneur prend soin de nous et nous vivons sans preoccupations, Le bon serviteur de Dieu, le bon religieux, ne s'inquiete pas de ce qu'il aura pour diner le matin ou pour souper le soir ; il lui suffit d'avoir de quoi se nourrir ; il ne se soucie pas du reste, et s'efforce seulement d'amasser des tresors dans le ciel (2). Et, devant les fideles il s'ecriait : Servez Je"sus-Christ et vous serez tranquilles, vous dormirez en paix comme font les bons religieux sur leurs rudes couches. Les soucis du monde ne viennent pas troubler leur doux somraeil ; Dieu veille sur eux, et ils se levent ensuite pour chanter ses louanges (3).
Attire's par Pexemple de ses vertus et par la puissance de sa parole, grands et petits se pressaient autour de de lui et demandaient h revetir 1'habit de saint Domini-
(l)VoirM. Villari.L. I, ch. ix.
(2) Sermon ixsur le ps. Quam bonus, p. 335, dans ['edition de Prato. VoirM. Tli. Paul, p. '284-286.
(3) Annee dominicaine, ISO'i, [. 514.
quc , qu'il n'accordait cependant qu'avec une extreme reserve (|). De cinquante le nombre des religieux monla bient6t a deux cent trente. On remarquait parmi cux Pandolfo Rucellai, qui avail oecupe" de hautes magistratures; Giorgio Vespucci, oncle da c61ebre navigateur; Zanobi Acciaiuoli, qui fut plus tard blibliotb6caire de Le"on X; Blemet, qui avail enseign^ 1'hebreu a Picdela Mirandole ; Pietro Paolo d'Urbin, professeur de medecinea Florence, et le savant Tom raaso Seratico. Les Strozzi, les Betlini, les Gondi, les Salviati et me"mc les Medicis 6taient represents par quelques-uns des leurs dans le couvent de Saint-Marc.
Celte reunion de religieux formait, pour ainsi dire, une famille unie par la charite, sous la direction d'un pere dontla bonte n'etait surpassee quepar la prudence et le g6nie. Pour eviter les perils spirituels qu'entraine 1'oisivete, Savonarole soumit les freres nort-seulement aux plus seVeres pratiques, mais i une incessante aclivite intellectuelle. La meditation de 1'Ecriture sainte devint Toccupation de cbacun, et, afin qu'on enp6netrat mieux le sens, le Pieur de Saint-Marc voulut que les moines se rendissenl familiers le grec, 1'hebreu, le syriaqueetle chaldeen. Ceux qui semblaient 6tre portes a I'dtude de la morale par 1'elevation particuliere de leurs instincts devaient s'y adonner specialement; mais la scolastique et la pbilosophie n'etaient le partage que des esprits les plus fortement trempes. Quant aux freres
(J) Voir M. Vi]bri,p. 410-4 13 du 1. 1. tie notre iraduclion.
Gil
convers, ils etaient astreints a. un travail manuel dont le produit devait couvrir Jes defenses du convent, et ils pouvaient,aleur choix, manier le pinceau ou 1'ebauchoir, se livrer al'architeclure, sculpter le bois, illustrer des manuscrits. Les promenades en commun delassaient du travail et des meditations; cependant, elles profitaient a I'&me autant qu'au corps. On en jugera par ce passage de Burlamacchi ( \ ) ; on y croit lire un d6cameron chre"lien, et, grace ati bon chroniqueur, on assiste a des scenes qui eussent convenu au gme de fra Angelico : Souvent, ils allaient ensemble dans quelque lieu solitaire et retire. La ils recitaient 1'office, et s'entretenaient paisiblement de Dieu. Ensuite ils prenaient leur repas, se reposaient un peu et se r6unibsaient joyeusement autour du Pere , qui leur expliquait quelque texte des saintes Ecrilures. L'explication termine'e, on marchait un certain temps, puis on s'asseyait sous un arbre : le Pere, ordinairement, proposait alors aux meditations des religieux une belle pens^e de 1'Ecrilure et interrogeait surtout les novices; d'autres fois, il invitait ses compagnons soit a glorifler Notre-Seigneur par des hymnes , soit a reciter un fragment de la vie des Saints , d'ou il faisait tirer d'utiles enseignements. II autorisait atissi les freres a danser des rondes en chantant des cantiques; apres quoi on se remeltait en marche, et, pendant une nouvelle pause , le Pere citail encore quelque
39, Edition de Lucques, 1761,
cm
^ersel des psaumes ou quelqu'autre passage de 1'ficriture et demandait a chacun son commenlaire. II a rapporle 1 jque les responses des novices l'6merveillaient et que ces ames simples, eclaire"es par le Saint-Esprit, donnaient aux paroles sacrees des interpretations sublimes. Enfm, lereste du temps elait employe en pieux . exercices. Un jour, les religieux passant sous un figuier, le Pere cueillit plusieurs petites branches qui avaient pouss6 au pied de 1'arbre, et, avec la moelle contenue dans ces branches il forma de blanches colombes, qu'il distribua a ses compagnons enchante's ; leur faisant ensuile enumerer les habitudes et les qualites dela colombe, il leur en exposa lesensspirituel.Un autre jour, le Pere conduisit a Saint-Dominique de Fie"sole les moines de Saint-Marc au nombre de deux cents environ, afin de leur procurer un peu de .distraction. Apreslediner, on chanta quelqueshy nines, puislePere dit aux religieux : Pour e" viler I'oisivel^, que chacun de vous me pose deux questions, une sur le paradis et 1'autre sur 1'enfer. La variet6 et la finesse des doutes exprim6s, ainsi que la beaut6 des savantes solutions e'nonce'es par le Pere, causerent un plaisir infini. On etait ravi d'entendre d6velopper des pensees aussi haules; le paradis semblait descendu sur la terre, et Ton eut dit que des anges incarnes s'etaient rassembl^s au couvent de Saint-Dominique.
Malgre" la multiplicity de ses occupations, Savonarole ne cessailpas depourvoir auxbesoins spirituels des moines de Saint-Marc. II aimait en pere ses religieux, et sa ten-
dresse etaifc payee de retour. Nous en avons la preuve dans une leUre qu'il leur ecrivit de Bologne, ou il 6tait al!6 prficher le careme de 1493. II faudrait ciler tout au long ces pages admirables, dignes d'un saint FranQois de Sales. Apres s'fitre felicite de ce.que les Freres de Saint-Marc ne font qu'un coeur et qu'une ame en J6sus- Christ, le prieur les exhorte a acqu6rir cetle paix v6ritable et solide qui est le prix des combats centre les tentations int6rieures ; il les engage a la franchise, a la patience, a la douceur, a la simplicite; il les encourage a mediter dans le silence FEcriture sainle, dontl'intelligence est facilite'e par la purete du coeur; puis il ajoute :| Je me souviens toujours de votre douce charit^, et j'en parle souvent avec fra Basilio, mon fils ch6ri et votre tendre frere. en Jesus-Christ. II me presse de vous 6crire. Son affection pour vous s'est d'autant plus accrue, qu'il ne trouve pas dans ce pays une so.ciete comparable a la v6tre. Aussi reslons-nous presque toujours dans la solitude. Semblables a deux tourterelles qui attendent le retour du printemps pour regagner leur palrie, nous atlendons qu'il nous soit donn6 de revoir les lieux b6nis oil nous avons 1'habitude de vivre au milieu des ileurs et des joies du Saint-Esprit.... La lettre se termine par les mots suivants : c Obeissez lous a vos superieurs, sans etablir entre eux de comparaison et sans preTerer 1'un a 1'autre : spirituwn ponderator est Dominus (1). Obeissez-leur avec simplicity comme a Jesus-Christ, dont ils
(1) Prov. xvi, 2.
sont les representants ; vous prouverez par la que vous servez Dieu et non les hommes. Que les plus anciens parmi vous soient aussi les plus humbles ; qu'ils donnent le bon exemple aux jeunes, et qu'ils ne dedal gnent pas de converse? avec eux, se rappelant que Notre-Seigneur reprocha aux Apotres de ne pas laisser les petits enfants s'approcher de lui : Sinite parvulos venire ad me, leur disait-il, talium est regnum ccdorum (1). Que les jeunes, de leur c6te, temoignent aux plus ages une constante veneration; qu'ils ne s'enorgueillissent pas d'etre admis dans la societe des plus exp6rimentes; qu'ils voient en eux desperes, et que devant eux ils parlent peu, avecun profond respect et une grande modestie. Supportez-vous les uns les autres, et qu'aucun de vous, oubliantla poutre quiest dans son ffiil, ne s'arrfetp. i considerer la paille qui est dans Trail de son frere (2). Que personne ne parle pour reveler les defauts de son prochain;<que personne ne prfite 1'oreille a ccs revelations. Ne jugez pas, car les jugements humains sont feconds en erreurs. Mettez en pratique tout ce que peut inspirer 1'ampur sincere et parfait de Je"sus-Ghrist, afm qu'a mon retour, vous trouvant tons remplis;de 1'Esprit-Saint, je me r6jouisse en Notre-Seigneur de voir que si vous avez travail le a votre sanctification j ce ii'<Hait pas parce que f avals I' ml sur vous (3).... A'dieu^ mes enfants bien alms's (valele viscera mea).
.(1) Saint- Mai-c,\j 14.
(?) Saint-Luc, vi, 41. ',.
(3) Kph. vi, 6. . ....
N'est-il point surprenant que 1'homme qui Scrivait ces tendres paroles, ces exhortations intimes, empreintes de tant de sagesse et de douceur, ftit le mfime que celui qui appelait lespeuples a la liberte", qui bravait la haine cles Compagnacci et de la cour de Rome, et qui d6crivait avec tant de passion, non-seulement la perversity g6nerale, raais les maux prochains de 1'Italie et de 1'figlise? C'est que Savonarole, dans toutes les circonstances de sa vie, n'avait qu'une chose en vue : le salut des ames et le regne de Dieu sur la terre. Son ge"nie s'assouplissait aux exigences de toutes les situations et son cosur lui dictait les paroles appropriees a chacune d'elles.
En lisant cette lettre, on r.epeut s'empecher de penser a un autre dominicain qui a plus d'un rapport avec Savonarole : nous voulons parler du P. Lacordaire. Ce grand religieux, admirateur du Prieurde Saint-Marc (I), nous a laisse, lui aussi, les plus touchants te'moignages de laprofonde affection qu'il pqrtait aux moinesdontil e"tait le sup6rieur. Je desire bien ardemment, leur ecrivaitil, vous retrouver tous. Dieu m'est temoin que mon bonheur serail de passer ma vie avec vous; mais notre separation est necessaire aux progres de 1'ceuvre, et toutes les fois que j'ai voulu prendre des arrangements pour demeurer avec vous d'une maniere fixe, Dieu les abrises.... Qu'il me tardedevousrevoir! Aimons-nous jusqu'a donner notre vie les uns pour les aulres, jus-
(1) Voirla Vie de saint-Dominique, p. 59, 84, 85 (edit, in-12, 1857), et la lettre e"crite a 1'abbe Alix, Iraducteur du Triomphe de la c roix de Savonarole. .
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qu'i desirer de souffrirla mort et 1'ignominie les uns pour les autres. Pour moi, je vous aime tant, que mon plus grand bonheur, apres celui de mourir pour Je"sus- Christ, serait de mourir pour vous (1).
Le P. Lacordaire et Savonarole e"laient deux esprits de mume trempe : ils aimerenl passionnement la liberte" parce qu'ils 'voyaient en elle la condition meme de la regeneration spirituelle de I'humanit6. Savonarole s'ecriait en chaire : Cette ville est h toi, tu Tas choisie , 6 Seigneur, et tu 1'as benie. Tu as r6pandu la foi et la grace dans Tame de ce peuple. Aux benedictions spirittielles tu as voulu ajouter les b6n6dictions temporelles, et la premiere, la plus grande de toutes, c'est la liberte que tu lui as rendue. Yoila un inappreciable bienfait, r/uia non bene pro toto libertas venditur aura. S'il detestait la tyrannic , c'est parce qu'elle abaisse les ames. II avail vu comment les Medicis, pour se rendre mailres de Florence , avaient employ6 tout leur genie a corrompre les citoyens, a favoriser les nueurs licencieuses. La liberte, qui retrempe les caracteres , apparaissait done a Savonarole comme une ancre de saluUIl semble que le P. Lacordaire ne faisait que conlinuer la pens6e du Prieur de Saint-Marc quand il 6crivait a M' ne Swelschine les lignes suivanles sur Talliance de la liberte el de la religion : Sans doute, la religion est universelle , elle pent vivre sous tous les regimes, mats il y a un re"gime qui lui est tout naturel et oti sa subsis-
(1) Voir aussi, dans la T ie du P. Lacordaire par le P. Chocanic, wne admirable lettre an P. Besson, p. 496-497.
tance exige moins de miracles de la part de Dieu. Quand je jette les yeux sur 1'histoire de ces derniers dix-huit siecles, je suis frappe* d'une chose que je veux vous dire, c'est que partout ou le despotisme civil a prevalu, le christianisme veritable, c'est-a-dire catholique, s'est a peu pres 6teint (1).
Un autre point de contact entre le dorainicain du quinzieme siecle et celui du dix-neuvieme, c'est 1'independance, la dignite du caractere. Savonarole, 61u Prieur de Saint -Marc , refuse d'aller porter a. Laurent de Me"dicis ; .qu'il regarde comme le corrupteur des Florenlins, le temoignage de son obeissance, en disant : Je ned ois mon election qu'a Dieu, c'est a lui que je prometirai d'obeir. Et comme Laurent, apres avoir inulilement tente de 1'intimider, cherchait a le s6duire par des presents, le Frere les repoussa et s'ecriaensuite du haut de la chaire : Un bon chien aboie toujours pour defendre la maison de son maitre, et si le voleur vient et lui jette tin os ou un morceau de pain, le bon chien le laisse de c6te et continue d'aboyer. On a vu qu'en face de Charles Till Savonarole ne monlrait pas moins de fermete, ne craignant pas de lui adresser les plus s6veres reproches et de lui pr6dire les plus grands malheurs en cas de d6sobeissance aux ordres de Dieu. A 1'egard de la duchesse Bentivoglio, meme attitude do fiereinde"pendance, lorsque le Frere prechait a Bo-
(i) Voir la lellre enlicre dans la corre?pondance public par M. do I'alloux, p. 464-466. ^ '
logne, en 1493(1). Ses'lettres a Louis le More (2), sans '.-. etre irrespectueuses, respirent aussi une noblesse d'&me que rien n'effrayait. Enfin , pour de"tourner Galeotto ' Pic de ses cruautes habituelles, il trouvait des accents. que les chr6tiens des premiers temps n'eussent point desavoue's (3). Le P. Lacordaire avait, sur la dignite" du ; caractere, les m6mes principes que le Prieur'de Saint- v. Marc. Lesgrands de laterre n'arr^taient pas 1'expression de sa pens6e. On put s'en apercevoir lorsqu'a Saint-, Roch, apres le coup d'fitat du 2 d6cembre, il prononga, , ; centre la souverainete" du but, un discours qui est rest6, danslam6moiredetous ceux quil'ont entendu, comme. la protestation de la conscience publique. En tenant ce gen6reiix langage, le P. Lacordaire savait que les chaires' ; ' de Paris iui seraient interdites et qu'il lui faudrait renoncer a cette predication, qui avait 6te le bonheur et la gloire de sa vie. Le grand orateur de Notre-Dame n'as- , piraqu'a laretraite dans un moment ou il n'y avait plus qu'a se taire et a demeurer debout . -
Cefte noblesse de caractere tenait chez Savonarole, comme chez le P. Lacordaire, a la pratique rigoureuse. i de toutes les vertus chretiennes en ge'ne'ral, et de celles ; du moine en particulier. Tous deux, en effet, furent :; des religieux exemplaires. Le P. Ghocarne nous a
' (1) Voir M. Villarl (t. I, p. 194-196 de notre traduclion), et M. Th. Paul(p 242-243).
(2) Voir M. Villari (1. Ill, ch. IV). Voir aussi le document XXX, dans > 1'Appendicedel'edition ital^enne. '".''-.>'
(3) Voir M. Villari (l.iljf ; ,cti. IV). 1,'^ppendice conlient la traduc. lion enliere des lettres de 'Savonarole a Galeotto Pic de la Mirandole. ;
ex .
comment le:P. Lacordaire passait .ses journe'es apres les conferences de Notre-Dame , comment il s'entendait a refouler les tentations de Torgueil par les pratiques de 1'auste'rite' et de la .penitence (1). Quant k Savonarole, il s'etait fait fabriquer im petit crane en ivoire, qu'il usa a force dele tenir entre ses mains, <c : J'en ai besoin, disait-il,pour register aTentrainement de la gloire (2). LesFreres de Saint-Marc, dans le proces de leur maitre, rendirent tous hommage a la rectitude, de sa vie, a son austerite, a la ferveur de ses meditations. , On reconnut aussi la beaut6 de .son ame pendant la peste qui sevit a Florence en 1497. L'apparition du fle"au jetait partout 1'epouvante. Le commerce e"tait 'abandonn6; on cherchait a 1'envi un refuge dans les campagnes; la vie piiblique semblait interrompue, tant la stupeur avait paralyse" les esprits. On n'entendait m^me plus parler des Arrabbiati et des Gompagnacci : leur haine contre le Frere : s'e"tait calme"e momentane'ment devant la peste. Au milieu de cette terreur generate, Savonarole conserva -sa s^r^nil6 et montra son courage ordinaire. Sans doute, il ne pouvait secourir dans la ville les pestife'res et leur porter ses fortifiantes paroles, car rexcommunication avait et6 deja lance*e contre lui. Cependant, il pouvait encore, par I'exemple, rassurerles ames craintives; il pouvait aussi, par ses Merits, raffermir plus d'un coeur. C'est alors que parut sonfipitre a tons les elus,6ulraitede mededne
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(2) M. Th. Paul, p. 267.
contre la peste. Si le peuple de Florence avait toujours une part dans ses pensees, c'est surtout ci sa famille 1 religieuse que Savonarole consacrait sa sollicitude et ses soins. De riches citoyens lui avaient offert un asile a la campagne : il refusa pour lui-me'me, ne voulant pas d6serter un poste pe"rilleux , mais il accepta pour les novices et les plus jeunes moines; A ceux qui demeuraient avec lui dans le couvent il continuait a, distribuer ses enseignements feconds, lisant avec eux et leur expliquant, tant6t les lamentations de Jere"mie, tantot les proph^ties de Jonas ou Thisloire de Samson. Ce n'est pas en face de la peste, c'est en face du cholera, que le P. Lacordaire se montra 1'emule de Savonarole. II 6taitsurle point de quitter Rome, ou rien ne le retenait, quaffd I'6pid6mie se declara. Aussitot il differa son depart , se mit a la disposition du cardinal vicaire, et fut attach^ comme auxiliaire a la paroisse de Saint-Louis des Frangais, ce qui lui permit, entre autres actes dignes de memoire, de porter ses secours au peintre Sigalon et de'Iui fermer les yeux (1).
Gependant, s'il existe entre la nature de Savonarole et celle du P. Lacordaire de frappantes analogies, on peut, . on, doit signaler aussi entre leur conduite des diver- : gences qui contiennent de reels enseignements. Us avaient 1'un et 1'autre une ardeur et une fougue qui conduisaient leurzele au borddes abimes. Seulement , ehez le P. Lacordaire il y avait au fond plus de me-
(1) Voir la Corresporidance publWepar M. de Falloux, p. 147-148.
sure et peut-etre plus d'humilit6. Comme Savonarole, il se trouva en opposition avec la cour de Rome. La droiture de son co3ur le sauva et lui montra la route a suivre. II comprit que la soumission a I'autorite" du saint-sie"ge 6tait le premier devoir du pretre, et il se courba sous cette- autorite. Savonarole, au contraire, ne craignit point de de"sobeir au pape. II est vrai que la situation 6tait bien autrement difficile, que les question spolitiques se mSlaient aux questions religieuses et que le tr6ne pontifical 6tait occupe" par Alexandre VI. 11 est juste, en outre, d'ajouter que Savonarole craignait, en ob&ssant, de pre"cipiter dans tous les maux de 1'anarchie ou du despotisme un peuple qui lui devait d'avoir echapp6 a ces deux extr&nite's. Enfm, le Prieur de Saint-Marc croyait deja voir s'e"crouler, en me*me temps que les institutions libres, la r^formedes mceurs si labor! eusement op^ree par lui ; et, d'accord avec un grand nombre de .cardinaux, il 6tait persuad^ qu' Alexandre VI, 61eve" a la dignite de souverain pontife grace a la simonie, hostile aux r^formes qui pouvaient seules assurer le salut de 1'figlise, n'6tait pape que de nom et serait prochainement d6pos6 par un concile. Pourtant, malgr6 ces considerations, Savonarole eut mieux agi en tenant compte des ordres du saint-pere, dont Election avait 6t6 ratifi^e par le consentemenl g6neral. II eut mieux agi, : quand la predication lui fut interdite, en perseve'rant jusqu'au bout dans le silence qu'il s'etait d'abord impose. II eut mieux agi en ne bravant pas une excommunication me"me injuste. Par son insoumission, il jetait la division dans les esprits, il deconsid^rait 1'Eglise