‹ Jérome Savonarole et son temps [microform]Chapitre 18 sur 42 · CX1U · texte numérisé non relu

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dans ses membres les plus 61ev6s; au lieu de guMr les maux dont souffrait la religion, il courait le risque de les envenimer. Cependant, il faut le rep^ter, au milieu des conjonctures ou se trouva Savonarole, il e"tait tres-difflcile de distinguer nettement le devoir ; le Frere avail les intentions les plus pures , et s'il se trompa, son erreur assure'ment est loin d'etre sans excuse.

Mais revenons a cette vie intime de Savonarole, dont les details ont e" t6 trop neglige" s par les historiens. Quoiqu'il " eutembrasse laviereligieuse sans arriere-pensee, Savonarole conserva tant qu'il v6cut une profonde affection pour sa famille. II accueillit a Saint-Marc un de ses freres nomme Maurelio , 1'initia aux douceurs de la vie contemplative, et, en 1497, le mital'abri de la peste dans une de ces villas dont il avait refuse" 1'hospitalile' pour luimSme. Avec Albert, un autre de ses freres , me" deem et Ferrare, il s'entretenait de ceux qui parrni les siens avaient besoin de secours particuliers oude quelque conseil, et les lui recommandait surunton de bienveillante autorite. A sa SOBUP Beatrix il envoyait des trait6s spirituels pour 1'aider a supporter les peines de chaque jour et pour la diriger dans les voies de Dieu. Mais c'est surtout sa mere qui recevait les t6moignages de sa tendresse et de sa confiance. II lui expliquait les desseins de Dieu sur 1'Italie et sur Valise ; il la consolait quand la mort avait frappe" un membre de sa famille ; Al 1'elevait jusqu'aux hauteurs sereines ou son ame aimait a planer, et il semblait prolonger de loin avec elle les dialogues entre saint Augustin et sainte Monique.

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Eii dehors de sa famille, Savonarole avail- conquis, sans effort, dans tous lesrangs.de lasociete', des amis d'un zele a toute 6preuve. Jean Pic de la Mirandole, malgre" d'anciennes relations avec les M6dicis, se de"clara toujours son partisan, et serait devenu moine a Saint-Marc si la mort, qui le surprit le jour meme ou ; Charles YIII fit son entree a Florence, lui en ayait laisse le temps. Francesco Valori fut le representant des .id6.es politiques duFrere, qui e"crivit a son intention un commentaire sur le Pater. Girolamo Benivieni composait des hymnes pour les processions organises parlePrieur de Saint-Marc , dont il traduisait en langue italienne les trait6s Merits en latin ; etDomenico Benivieni, chanoine de Saint-Laurent, mettait son Erudition th^ologique au service du moine perse'cute', s'efforQant de prouver la nullite des censures lancees centre son ami. A cote" de ces personnages se placentBurlamacchi, Jean-Fran<jois Pic, neveu du fameux Pic de la Mirandole, et enfin Violi, biograplies attendris de Savonarole. II faudrait citer, en outre, une foule de citoyens qui a chaque instant s'exposaient aux plus grands perils pour proteger centre les Arrabbiati celui qu'ils regardaient comme un prophete etcomme un saint.

Parmi les hommes sur lesquels le Frere exerga , par son caractere comme par ses doctrines , un salutaire ascendant, il convient aussi de nommer toute une le*gion d'artistes. Les peintres Sandro Botticelli^ Lorenzo di Gredi et Baccio delta Porta (1),. les miniaturistes

(1) Apr&s la mort de Savonarole, Baccio della Porta se fit moine sous

fra Eustachio^ fra Benedetto et Monte di Giovanni,, le graveur Baccio Baldini, 1'architecte Simone Cronaca, et les sculpteurs Baccio da Monte Lupo, Andrea della Robbia, Francesco Ferrucci, Giovanni -delle* Corniole, se passionnerent tous pour Savonarole et s'inspirerent de ses enseignements dans leurs travaux.;.' Enfin, Michei-Ange cut toujours en ve"n6ration le Prieur de Saint-Marc, dont il avait e"te un des auditeurs les plus assidus et dont il relisait les sermons a l'e"poque oil il executa les peintures de la Ghapelle Sixtine. Lorsqu'il entreprit de defendre San Miniato contre les ennemis de la r^publique, c'est encore a Savonarole qu'il pensait, car Savonarole avait ete" le fondateur de la liberty. Mais c'est surtout au milieu des moines soumis a sa direction que fra Girolamo trouva cette sympathie qu'il m^rifaitatantde litres. L'attachement qu'il inspiraitavait de profondes racines et se manifesta jusque dans les- 6preuves et les persecutions. Pendantle si6ge dti couvent, fra Benedetto montra le courage d'un soldat et la de"ferenced'unvraireligieuxal'egardde son superieur. Quant a fra Domenico daPescia, il voyait en Savonarole un envoye de Dieu, et s'6tait tellement penetre des doctrines; de son maitre, que celui-ci, trouvant en lui un second plus encore qu'un disciple, n'h^sitait pas & lui confier les taches les plus d6licates. G'est fraDomenico qui prechait dans la cathedrale quand Savonarole en etait empfeche;

le nom de fra Bartolommeo, et dflaissa ses pinceaux pendant plusieurs anntes. '

c'est lui qui e"tait charge de poursuivre et de consolider la reTorme des enfants commence'e par le prieur. Les convictions de fra Domenico e"taient si fermes, qu'il accepta sans h6siter 1'epreuve du feu pour prouver la v6rite" des propositions de Savonarole, etque, en d6pitde la torture, il rendit hommage aux vertus et a la bonne foi de son ami, refusant de croire aux fausses retractations qu'on mettait sous ses yeux. Lorsqu'il fut condamn6 h subir le meTne suplice que la victime d'Alexandre VI,il ne put contenir sa joie, et marcha vers la potence et le bucher en recitant le Te Deum. Modele attendrissant, memorable, de 1'amitie' en Dieu (1), il avait dit plus d'unefois : Trois choses me sont parti culierement cheres en ce monde : le sacrement de 1'autel, 1'Ancien et le Nouveau testament, et Jerome Savonarole.

La vie de Savonarole^ on le voit, n'6taitpas excltisivement absorbed par les preoccupations politiques, par ies tentatives ci faire pour reformer les mosurs de ses contemporains, etpar les luttes religieuses. Avec sa famille, avec les citoyens de Florence, avec ses religieux, Savonarole entretenait des rapports intirnes dans lesquels il alliait ^ la bonhomie et a la simplicite 1'elevation naturelle de son ame. II aimait ardemment et il e"tait ardemment aime". S'il ne fallait voir en lui qu'un geiiie puissant et severe, passionne" pour le bien , implacable pour le mal , on ne pourrait que lui payer un tribut de respect et d'admiration ; mais on se sent attire vers lui par ces

(1) Miehelet, Renaissance, p. 86.

qualit^s plushumaines qui le rapprochaient de tous ceux qui regardent I'amiti6, selon I'expression de Bossuet , comme un commerce pour s'entr'aider a jouirdeDieu.

II resterait plus d'une question inte'ressante a Studier dans la vie de Savonarole (1). Mais ce qu'il importait de caracte'riser avant tout, c'e"tait la portee de son r61e politique, c'&aient l'6tendue et les limites de sa re"forme religieuse, c'etaient les manifestations de son orthodoxie, orlhodoxie re"elle et certaine en de"pit de sa r6sistanceauxordres d'Alexandre YI,end6pit de certains emportements de langage , en de"pit mSme de certaines fautes. Enfin, il 6lait juste de montrera cot6 de 1'homme public 1'homme prive", le moine dans ses relations avec sa famille, avec ses religieux et avec les lai'ques gagnes a sa cause.

Que conclure de tout ce qui precede ? Savonarole fut entrame par les circonstances a s'occuper de polilique, et ne s'en mela que pour assurer le triomphe des idees chr^tiennes. Apres avoir conseil!6 une forme de gouvernement qui re"unissait k la fois les conditions de 1'ordre et celles de' la liberte", il laissa les Florentins se gouverner a leur guise, et se contenta de recommander la Concorde, 1'amour du bien public et 1'abolition des partis. Au point de vue religieux, il ne fut point novateur et s'effor<ja seulement de ramener 1'Italie et 1'figlise a la stricte observation de I'^vangile. S'il tenta de refomrer la vie des fideles et du clerge , il respecta

(i) On trouvera ces questions examinees dans 1'ouvrage de M. Villari.

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les institutions tradilionnelles , professa pour les principes fondamentaux un inviolable respect et reconriut toojours, au point de vue dogmatique, 1'autorite" dii saint-sie"ge. Dans le couvent de Saint-Marc , il remit en vigueur la regie de saint Dominique, fit alterner le travail' manuel avec la meditation, et donna Pexemple de la perfection chrelienne, tempe'rant son auste'rite' par Paltrait de la douceur et de la bonte. Les amities qui re"corapenserent ses vertus sont, au milieu des orages de son existence , comme ces rayons de soleil qui illurhinent les nuages etleur communiquent une divine beautey une splendour sereine. Elles adoucirent ses derniers moments, et elles nous font cdmprendre que Savonarole est digne non-seulement d'fitre admire^, mais d'etre aime.

. Au moment de se'livrer entre les mains de ses irr6conciliables ennemis, il adressait les paroles suivantes a ses religieux : Mes chers fils, devant Dieu, devant 1'hostie consacree, a cetle heure me" me ou nos ennemis ont d^ji envahi le couvent, je vous affirme de nouveau la verite" de ma doctrine. Ge que j'ai dit, c'est Dieu qui me 1'a re've'le., et il m'est t6moin dans le ciel que je ne mens pas... Voici ma derniere recommandation : que la foi, la patience et la priere soient vos armes. Je vous quitte avec douleur, avec angoisse, pour me livrer a mes adversaires. J'ignore s'ils m'oteront la vie; mais je suis certain que, mort, je pourrai vous aider dans le ciel que, vivant, je n'ai pu le faire sur la terre.

Toute 1'ctme et totite la predication du Frere se Irouvent.,dans ce supreme adieu. Si Savonarole n'est pasun saint, s'il a trop partage" les passions de son epoque pour e"tre 1'homme de tous les temps , il est du moms un grand et vaillant champion de la foi catholique. Sa sinc6rit6 n'est pas douteuse; il croyait parler au nom de Dieu, et les idees qu'il cherchait a propager pacifiquement furent conformes aux traditions de I'figlise comme aux enseignemehts de l'Evangile..L'heureuse influence qu'avait exerc^e sa male eloquence survecut a son martyre. Savonarole mort, ses sermons et ses 6crits continuerent & sanctifier les fideles. Aujourd'hui encore, aujourd'hui autant que jamais, ils peuvent 6tre utiles a, rhumanit6 en relevant les caracteres affaiblis, en communiquant auxdmes une indomptable e'nergie, en inspirant la passion du bien, en faisant, dans la plus haute acception de ce mot, des hommes et des Chretiens.

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