PREFACE DE L'AUTEUR
Le nom du frere Je"r6me Savonarole, de cet homrae qui pendant sa vie avail rempli le monde d'e"tonnement, et qui apres sa mort attiua longtemps 1'attention de nos plus grands ecrivains, tomba, au xvm c siecle, dans un oubli absolu et presque dans le me"pris. C'etait, a celte epoque, le sort commun de tons les homines religieux, comme de loutes les 6ludes religieuses. Bayle (1 ) expriroait une opinion universellement adoptee quand, avec un froid et cruel cynisme, il lan^ait centre le malheureux moine ses sarcasmes ac6r6s et mordants, quand il traitait Savonarole de ridicule et has imposteur, digne du supplice qu'on lui avait inflige".
Plustard, un e"crivain anonyme publiait a Geneve, en itaiien, une biographic de Savonarole (2). II avait, au fond , les me"mes id<5es que Bayle , mais ii disait avec colere et de"pit ce que le philosophe francais avait dit seulement avec ironie : Bayle, indifferent et sceptique, laissait 6chapper de sa plume des railleries empoisonnees; les emportements de 1'anonyme Irahissaient un
(1) Voir son Dictionnaire hisforique.
(2) Vita del Padre Gir alamo Savonarola} Ginevra, 1781.
certain fanatisme. Ge nouvel ennemi de Savonarole etait un je"suite, nomme Rastrelli. La passion, trop e>idente, enlevait toute valour a un livre qui se recommandait cependant par quelques recherches utiles et qui ne manquait pas d'une certaine vivacite de style, vivacite" sans correction, sans frein, telle qu'on la rencontre souvent chez la plupart de nos e"crivains du siecle passe.
Une anne"e apres la publication de ce travail, par.ut a Livourne, 6galement sans nom d'auteur, une nouvelle histoire de Savonarole (I). Le dominicain Barsanti, repondant au je"suite Rastrelli, y prenait chaleureusement la defense de son confrere en religion. Barsanti s'etait trouve seul , dans son siecle, a lire et a admirer les sermons de Savonarole ; il avail e"tudie les anciens biographes et le pre"cieux manuscrit, disparu depuis, des Giornate de Lorenzo Yioli : il recueillit avec un soin patient et minutieux les documents relatifs a son sujet complique, sujet qui n'excitait aucune sympalhie chez ses contemporains, mais qui satisfaisait les besoins de son coaur. Loin de se laisser entrainer par le couranl de son 6poque , il composa un livre qu'on croirait 6crit plusieurs siecles auparavant et destin6 presque uniquement.a accroitre le nombre des biographies primitives. On retrouve en lui 1'esprit des vieux chroniqueurs, moins la simplicity moins la vigueur ingenue du style ; on rencontre le meme amour, les m6mes erreurs et le m6me fanatisme; mais cette naive originalite* qui, dans les anciennes annales, reflele avec tant de fid61ite la physionomie du temps, fait defaut a Barsanti.
(1) Delia Storia del P. Girolamo Savonarola, libri quattro, dedicali a S. A. Pletro Leopoldo; Livorno, 1782.
Son travail e"tait, d'ailleurs, si crible" de citations, si he"risse de refutations dirige"es centre Rastrelli, que la lecture en etait tres-penible et ne pouvait donner le de"sir de connattre Savonarole. A ce livre succeda, en effet , un silence d'environ cinquante annees , durant lesquelles le nom de Savonarole sembla tout a fait oublie". A parlir du xix e siecle, un ordre d'id6es tres-diff6rent imprima une direction impr6vue aux recherchesdes 6rudits. Le moyen age, si mepris6 au temps de Voltaire, redevint en faveur; les Etudes religieuses ne furent plus regarded comme indignes d'occuper 1'esprit des hommes graves; et Ton put enfin louer un moine sans exciter le rire universel. En Allemagne, on s'abandonna, avec une ardeur presque fe"brile, a ces nouvelles etudes ; c'est a 1'A-llemagne que revient 1'honneur d'avoir, pour la premiere fois, appe!6 serieusement 1'attention du monde litterai.re sur le caractere et la doctrine de Savonarole.
Rudelbach, en 1835, publia une biographic (1), dans Uaquelle il s'arretait peu au caractere de Savonarole, ne connaissant aucun fait nouveau, et ne trouvant pas de nouvelles explications pour les fails deja connus, tandis qu'il , consacrait tous ses efforts a 1'exposition des doctrines. Le premier, il savait tirer des ecrits du Frere I'ensemble d'une doctrine th^ologique ; le premier, apres tant de critiques et d'attaques violentes,
(1) H-ieronymus Savonarola mil seine zeit, aus den Quellen dargestellt , von A. G. Rudelbach. Hamburg, 1835. Nous avertissons le lecteur qu'il relrouvera peut-felre dans les notes quelques-unes <les observations que nous faisous ici. Mais nous avons era n^cessaire de r^unir dans la preface ce qu'il important le plus de connaitre relativement aux biographes.
il osait affirmer a 1'Europe moderne que les ceuvres de Savonarole 6taient dignes du respect des savants et que le Prieur de Saint-Marc avail possede" un puissant gnie spe"culalif. Ses assertions rev61aient 1'enthousiasme d'un homme persuade" qu'il annonce une vSrile' meconnue, et son livre obtint enAllemagne un tresgrand succes. Peut-etre ce succes e"tait-il du moins aux me'rites qu'au but de 1'ecrivain, car Rudelbach voyait dans Savonarole un precurseur de la Reforme. Luther, aussi, avail proclame martyr du protestantisme lavictime d'Alexandre VI; mais au XYIII C siecle ces ide"es etaient tomb^es dans 1'oubli; elles revenaient done, pour ainsi dire, a une nouvelle vie, grace a Rudelbach, qui les appuyait et-les soutenait en examinant avec soin tous les Merits de Savonarole. Telle fut la cause de la vogue que le nouvel ouvrage obtint en Alleraagne et en Angleterre, ou, d^sormais, les sympathies des historiens furent assurers a 1'illustre dominicain.
Cependanl, quand on examine impartialement 1'ouvrage de Rudelbach, on y trouve les .plus graves erreurs. Non-seulement la partie relative i 1'hisloire de Savonarole propremenl dite ne nous apprend rien de nouveau, mais la parlie consacree h T6tude des doctrines est tres-imparfaite. L'auteur, par un effort continu, les travestit et deTigure la verit6 de telle sorte que Ton pourrait souvent douler de sa bonne foi , si Ton ne savait jusqu'a quel point 1'esprit de parti est capable d'aveugler les hommes. Quand Rudelbach rencontre sur son passage certains Perils en opposition trop manifesto avec ses idees, il saute apieds joints par-dessus. On voit un exemple de ce precede dans 1 'analyse de"taillee qu'il fait du Triomphe de la Croix. Les trois premiers livres
de cet ouvrage, qui, pendant de longues annexes, fut mis entre les mains des jeunes gens par les 6coles de . la Propaganda, exposent les points de la doctrine chr6tienne sur lesquels les protestants et les catholiques sont presque d'accord; aussi Rudelbach en rend-il compte avec exactitude , et cherche-t-il seulement a y decouvrir un sens protestant. Mais lorsqu'il arrive au quatrieme livre, ou Savonarole commence a parler des sacrements, et ou son orlhodoxie apparalt avec une Evidence qui n'admet plus de doute , le biographe allemand en abandonne tout a fait 1'examen et se detourne vers un autre sujet. Cette absence de scrupule est fr6quente chez Rudelbach.
Quant -a la partie de Touvrage consacre"e a ce que 1'auteur appelle le caractere prophetique de Savonarole, elle aurait pu avoir plus de valeur, car le sujet qu'elle traite est neuf, important, e"tudie" s6rieusement pour la premiere fois ; mais Rudelbach, au lieu de recueillir les faits avec soin, au lieu d'en determiner impartialement la portee, se borne a e"noncer quclques theories qui n'ont de fondements que dans son imagination. II defmit d'abord ce qu'il entend par prophetic evanyelique, puis il pr6sente la serie ininterrompue des propheles de la Reforme, parmi lesquels il place 1'abbe Joachim, sainte Brigitte et Savonarole. Ce n'est point la, . 6videmment, faire de 1'histoire, ni de la critique; c'esl plut6t divaguer dans ie domaine de la fantaisie,, pour soutenir une opinion pr6congue.
Une seconde biographic allemande parul en 1836 , a Berlin (1). L'auteur, Charles Meier, y eludiait les c6t6s
(1) Glrolamo Savonarola, aus grossentheils handschriftlichen Quellen dargestellt, von Fr. Karl. Meier. Berlia, 1836. La partie
du sujel que Rudelbach avail le plus negliges, c'est-adire la vie et le caractere de Savonarole.'Il s'eHait livre a de longues et patientes recherches dans les bibliotheques et les archives de Florence et de Venise; il avait recueilli une riche moisson de documents, avec lesquel's il revenait dans sa palrie pour composer son travail. Presque tons les manuscvits que les biographes posterieurs out prelendu avoir d6couverts , presque tous les documents qui ont e"te public's comme nouveaux avaient ete deja trouve's par Meier et sonfc signales ou rapporte"s dans son livre (1). Mais ce qui est incroyable, c'est que 1'auteur n'en sait tirer aucun profit. On remarque en lui un m6lange extraordinaire de soin et de negligence, de fidelil6 et d'inexaclitude. II deplore la perle de certains documents, et ces documents n'ont pas cesse" -de faire corps avec les manuscrits m6mes qu'il a de"couverts et continuellement rite's. En verifiant les documents publics par lui, nous y avons tres-souvent rencontr6 des erreurs et des lacunes impardonnables chez les Remains les pluslegers, mais inexplicables chez Meier, qui d'ordinaire est si attentif et si scrupuleux. II ecrit la biographie d'unhommeillnstreaPaidede renseignements nouveaux et tres-importants ; mais le lecteur, s'il ne regarde pas sans cesse les notes, ne s'apergoit pas que des informations, inconnuesjusqu'alorSj sontplacees soussesyeux. Savonarole reste, d'un bout a 1'autre de cet ouvrage, un homme mort ou, pour mieux dire, une abstraction vide. Les fails nouveaux n'enlevent, n'ajoulent rienaux id^es
hislorique des onvragcs dc Rudelbach el de Meier a el6 Iraduite p t ^v le pasteur Recordon , dc Yevey. (Note <Lu traducteur).
(1) Onverradans le coursdenotre ouvrage et dans 1'Appendice de I'e'dition italienne les preuvcs de ce que nous disons.
vagues et confuses que nous nous 6tions formers d'apres les biographes pre"ce" dents. Le livre de Meier prouve avec une Evidence irrefragable que les mat6riaux les plus precieux n'ont aucun prix enlre les mains des hommes qui sont inhabiles a s'en servir.
Nous devons porter un jugement a peu pres semblable sur les passages du livre relatifs aux doctrines. Meier s'efforce , il est vrai , d'att6nuer les conclusions trop exag6re"es de Rudelbacli ; il ne reconnait pas dans les Merits de Savonarole un systeme aussi complet et aussi absolu de the"ologie protestante, mais il n'hesite pas a ranger le Prieur de Saint-Marc parmi les martyrs de la Eeforme ; et les arguments auxquels il a recours " ne different pas beaucoup de ceux qu'avait employes Rudelbach. Celui-ci, du moins , avait p'our excuse 1'imagination emporte'e qui le domine sans cesse ; tandis que Meier, avec son caractere timide , circonspect et modere", est tout h fait inexcusable. Que doit-on dire, par exemple, quand il avance que Savonarole ne fait presque jamais allusion au purgaloire et que ses ennemis 1'accusaient de parler trop rarement de la Vierge Marie?J\leier serait tout dispos6 a conclure que le Frere pressentait, sur ces points, les idees r^formees; mais il n'a pas le courage de s'appuyer sur des raisonnements aussi faibles , parce qu'il se rappelle sans doute les sermons ou Savonarole s'exprime d'une fagon presque superstitieuse relativement a la Vierge, et ceux ou la priere pour les morts esl ouvertement recommande'e aux fideles.
II y a encore un grave defaut que nous devons relever dans Pouvrage de Meier. Pendant que 1'auteur parcotirt pas k pas et expose minutieusement les parties de la
doctrine simplenient copi6es dans saint Thomas et dans les scolastiques, il neglige sans cesse ce qui est propre a Savonarole, ce qui prouve toute 1'originalite de 1'espritdu Frere. De.temps en temps, il s'arrete & noter les passages ou il croit de"couvrir les germes de la Re"forme; puis il se montre si peu eonvaincu de ses assertions, qu'il est loin de persuader le lecteur. Lorsqu'ensuite il parle des propheties, on a beaucoup depeine a comprendre sa pense"e, II voudrait inflrmer le jugement de Rudelbach ; il voudrait presque de"montrer'non-seulement que Savonarole ne fut pas prophete, mais que le Prieur de Saint-Marc ne croyait pas luim6me posse"der le don de prophetic, et ne pre"tendait pas etre regard^ par les autres comme prophete. Cependant, il n'ose pasexprimer une opinion qui se trouve en opposition si manifeste avec la r6alile, et, selon son habitude, il reste ind6cis, 'vague etconfus.
En comparant les deux biographies allemandes, nous sommes forc^ de conclure que la dissertation fantaisiste de Rudelbach, quoique criblde d'erreurs, rend bien plus fidelement Foriginalit^, pour ainsi dire sauvage , de- Savonarole, que ne le fait Meier avec toules ses recherches, avec tous ses documents et sa pr^tendue exactitude. On a trop facilement pardonne a Rudelbach ses b^vues; on a trop injustement oubli6 les merites de Meier ; mais,, au fond, le jugement du public a ete" beaucoup plus Equitable qu'on ne pourrait le croire a premiere vue.
Ces derniers travaux allemands et, plus encore, 1'autorite de Luther propagerent 1'idde que Savonarole 6tait vraiment un pre"curseur de la R^forme. En Angleterre et dans 1'Allemagne septenlrionale, la sympalhie aug-
menlapour Paustere dominicain. L'attention de PEurope se porta vers Fhistoire de cet homme, avec une certaine curiosit^ anxieuse. Alors, du couvent de Saint-Marc a Florence, s'61eva une voix eloquente qui pre"tendait revendiquer Savonarole pour le catholicisme el pour la Iibert6. Le pere Vincenzo Marchese, de 1'ordre des fibres prficheurs, etait connu en Italie pour son Histoire des peintres dominicains (1). fil^gant Remain, sincere catholique, esprit avide de verit6 et de liberte", il devint un admiratenr passionn6 de Savonarole. Avec un respect et une v6n6ration qui ressemblaient presque a un culte religieux, il se mil a recueillir dans son monastere les souvenirs epars du Frere ; il interrogea les bibliolheques et les archives florentines ; et , plusieurs fois, nous vimes paraitre dans les Archives historiques de Florence le r6sultat de ses etudes. C'etaient des lettres inedites de Savonarole 3 des 6crits relatifs i.sa vie. Sans doute, ces documents ne furentpas loujours d'une grande importance ; mais ils acqueraient de la valeur grace a la p6ne"trante sagacit^ de celu; qui les publiait et qui savait en tirer des consequences tres-utiles pour 1'histoire. Le nom de 1'auteur et 1'interet du sujet concilierent a ces travaus la sympathie generale ; et le pere Marchese , encourage par la faveur publique, fit enfin paraH're son Histoire du couvent de Saint-Marc (I). La partie principale et la plus remarquable de 1'ou-
(1) Storia del pittori domenicani.
(l)Storiadi S. Marco del P. Marchese dei predicated, publiee pour la premiere fois a Florence dans le San Marco illustrate , el ensuite dans les Scritti varii du P. Yincenzo Marchese, Florence 1855 , Lc Monnier. Unenouvelle edition des Scritti varii a paru avec des additions ea I860, 2 vol. in-12.
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vi age conlenait pour ainsi dire une biographic de Savonarole. L'auteur consid^rait le Frere comme reformateur moral , politique et religieux, decrivait sa'vie et ses mceurs, parlait de ses Merits et de ses sermons. S'arre'tant ensuite aux points les plus negliges par les autres biographes, i'l faisait connaitre I'iinmense amour que Savonarole eut pour la liberty et qui, apres avoir snscile contre lui d'incessantes persecutions, fut enfm cause de sa mort. L'admiration pour 1'ancien martyr du convent inspira au pere Marchese une eloquence a laquelle son livre dut 1'accent de la verite" et la chaleur de la vie, qualites dont les ouvrages des biographes allemands etaientabsolumentde'pourvus. Le nouvel historien de Savonarole obtint le succes qu'il avail m^rite", etl'attenlion des Italiens se tourna, avecune ardeur enthousiaste, vers le moine republicain qui avait combattu avec tant de courage les Borgia et les M6dicis, qui avait voulu retablir 1'ancienne alliance entre la Iibert6 et la religion, en les ramenant toutes deux a leu.r veritable principe, et qui avait supporte le martyre an nom de Dieu et de la patrie.
Mais quoique le livre du pere Marchese fut de nature a veiller la curiosite" du public , il ne r6ussit pas h la satisfaire entierement. L'auleur ne s'etait pas Hvr6 aux investigations profondes etsuivies qui sont indispensables quand on veut composer une veritable biographic ; il ne connaissait qu'uhe partie des osuvres et des sermons du Frere; il pouvait done ecrire un eloquent chapitre dans son Histoire de Saint-Marc, mais non un travail complet sur Savonarole , entreprise que le caraclere de son ouvrage ne comportait pas. Etd'ailleurs, il faut bien le dire, le pere Marchese etait un trop grand aclmira-
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leur de son he"ros pour en etre 1'hislorien completement impartial. De nouveiles recherches et de nouvelles etudes etaient, par consequent, ne"cessaires.
Une biographic de Savonarole parut bientot en Prance (1). M, Perrens, qui en tait 1'auteur, avait fait des recherches a Florence, et obtenu de I'abb6 pie"montais Bernard! une copie des nombreux documents possede's par la bibliotheque de Saint- Marc a Venise. Piusieurs de ces documents, quoique connus en Allemagne grace a Meier, e"taient ignores en Italie et en France. A 1'aide de ces pr6cieux mat6riaux,M. Perrens composa sur Savonarole un travail , 6crit sans doute avec 1rop de precipitation , mais beaucoup plus cornplet que les ouvrages ante"rieurs; la favour qu'il renconlra n'avait rien que de legitime.
Le premier volume, con tenant le re"cit des e"ve"nements, presentait un veritable inl6ret. II est vrai que le style manquait de vivacit6 ; mais pour la premiere fois on voyait une exposition nelte , methodique et detaill6e de toules les vicissitudes par lesquelles passa Savonarole. Le drame agile* et tumultueux de cette vie avait un atlrait et, pourainsi dire, une Eloquence intrinseque, qui r6veillait sans cesse 1'attention du' lecteur et supple'ait, en grande partie, a 1'insuffisance de 1'auteur. Cependant, un defaut capital entache le livre dans son essence. M. Perrens n'est pas parvenu a se faire une idee claire du sujet qu'il Iraite; il n'a pas une opinion determinee relativement an personnage dont il entreprend la biographic : ce qui provoque dans 1'esprit du lecteur
(1) Jerome Savonarole, sa vie, ses predications, ses ecrils , par F. T. Perrens; Paris, 1853 , 2 vol. in- 8".
une incertitude tres-p6nible, que 1'auteur semble vouloir augmenter comme a dessein, Quand nous somnies disposed a admirer le courage de Savonarole, M. Perrens nous donne a entendre que le Prieur de Saint-Marc se montra quelquefois trop faible ; quand nous sommes sur le point d'exprimer notre enthousiasmepourla fermeteque montra le Frere en combattant les M6dicis, 1'auteur Paccuse tout a coup d'adulation. On dirait que M. Perrens craint de prononcer un jugemenl precis et de"cisif sur son heros, car a peine s'est-il permis une appreciation, qu'il s'empresse de 1'effacer. Dans les dernieres heures, dans les heures les plus solennelles de cette vie, il abandonne le malheureux moine et le condamne ,. non-seulement sans avoir fait les nouvelles recherches necessaires pour rendre un arret si rigoureux, mais sans avoir examine" a fond tous les documents d6ja trouves. Aussi le lecteur se sent-il trouble, de"concerte, et 'ne sait-il lequel des deux il doit burner le plus severement de Savonarole ou de son bicgraphe.
On remarque un d6faut non moms grave dans le second volume. L'auteur y parle des ecrits de Savonarole; mais il se borne a en donner un r6sum6 ou quelques extraits, sans hasarder jamais un jugement ou une critique. Plusieurs fois il se declare incompetent en matiere de doctrines religieuses; mais il commet des erreurs que sa modestie m6me ne saurait rendre excusables. Apres nous avoir invariablement pr^sente Savonarole comme un sincere catholique , % il s'en remeta une autorite qu'il pretend superieure a la sienne, et rapporte , dans TAppendice de son ouvrage, un long chapitre de Rudelbach, ou le biographe allemand s'efforce de prouver que Savonarole etait un precurseur de
Luther. Ainsi, M. Perrens detruit lui-mfime 1'oBUvre de ses mains. Sans doute, il a fait traduire par d'autres ce chapitre, et nous pbuvons supposer que sa precipitation 1'a empche d'en prendre connaissance; mais un ecrivain s6rieux, tel que lui, doit-il se permettre de pareilles negligences? Son livre, n6anmoins, fat alors le plus coraplet qu'on possedat sur Savonarole; et 1'auteur a m6ril6 la reconnaissance de lltalie (1).
D'autres travaux beaucoup moins importants pre'cederent et suivirent 1'ouvrage de M. Perrens. M. Rio en France avail consacre, dans son Art chrelien, quelques pages tres-61oquentes a, Savonarole (2). Hase publia en Allemagne une courte biographic populaire, et Lenau un poeme plein de force et d'imagination (3). En Angleterre aussi, les Etudes sur Savonarole abondaienl; mais c'etaient de simples compilations, ecrites sans aucune connaissance .des faits etavec la seule intention de meltre le frere de Saint-Marc parmi les martyrs de la R6forme. Le dernier travail anglais, qui parutl'anne'e 1853 et qui forme deux gros volumes, a quelques merites de plus (4). L'autear, M. Madden, professe des opinions catholiques tresmoderees, mais il attribue a Savonarole, avec trop d'in-
(1) Yoyez 1'arlicle que M. Yillavi a consacri ci Texanien du livre de M. Pen-ens et a celui de M. Madden : Suggi dl Sloria , di critica e ill politica, Firenze , 1868. (Note du trad.}.
(2) I' Art c/W/z'en,parM. Rio; Paris 1836.
(3) Neve Propheten , firei historisch-politische kirchenlilder, von D. Karl Hase, Leipsig 1851. Ce sonl trois essais sur Jeanne d'Arc, sur Savonarole, sur les Ana'baplistes. Savonarola, ein Gedicht, von Nicolaus Lenau, 4 C Edition ; Stutlgart et Tubingen, 1853.
(4) The life and martyrdom ofGirolamo Savonarola, illustrative of the history of Church and State connexion, by R. R. Madden; London, 1854.
sistancGj loutes ses -convictions particulieres ; et, quoiqu'il affirme avoir 6tudi6 tres-soigneusement son sujet, il montre qu'il connait peu les temps et les Lieux, car son livre fourmille d'erreurs. Nous en .citerons une entre mille : I'activit6 de Savonarole, nous dit M. Madden, etait si grande, si infatigable que dans la m6me journ6e, apres avoir preche a Santa-Maria-del-Fiore, il allait prfi cher dans la cathedrale (1). Ainsi, ce livre 6tait tout a fait inutile aux Italians, et donnait aux etrangers des idees fort inexactes. Les Anglais, qut ont souvent ecrit 1'histoire avec un talent magistral, n'ont rien publi6 sur Savonarole qui soit digne' de leur reputation.
Occupe", depuis plusieurs anne'es, a une biographic de Savonarole, nous ne nous laissarn.es pas decourager par les difficultes de 1'entreprise, et tous les travaux qui parurent nous exciterent 'seulement a faire mieux, en nous rappelant que notre devoir 6lait de ne reculer devant aucune recherche, devant aucune peine (2). Nous nous sommes impose 1'obligation constante de lire tous les travaux modernes, mais de n'appuyer nos assertions que sur le te"moignage des auteurs contemporains de Savonarole, sur les osuvres du Frere et sur les documents originaux, analysant et comparant nous-m6me ces differentes sources d'informations, parce que nous avions souvent reconnu 1'inexactitude des citations clans les livres d'autrui (3). ,
(1) La calh^drale de Florence cst dcdiee ii Sainle-Murie-des-Fleurs.
(2) Panni les plus regents Iravaux, nous devons citer celui de M. Bartolommeo Aquarone . Vita di Fra Jeronimo Savonarola , Alessandria, 1857-58, 2 vol. in-8 ; nous nous abstenons de juger ce travail, parce qu'il a pour auteur un de nos amis et qu'il a paru pvesque en meme temps que noire ouvrage.
(3) Yoici encore plusieurs ouvrages uliles a consulfer :
A cole des biogfaphes modernes se presentaient done les anciens; et parmi ceux-ci les deux premiers e"taient le p. Pacifico Burlamacchi et le comte Jean Francois Pic
Le P. Towon : Hisloire des hommes illuslres appavtcna-it a 1'ordre de saint Dominique.
Abrah. Bzovhis : Anna!, ecc,, t. XVIII, col. 1627. Oder. Kaynaldus : Ann. ecc., t. XIX, col. 1694. Katal. Alexander : Hist. ecc. saec. xv et xvi, t. VIII. Le R. P. F. Tomaso Neri, fiorentino : Apologia indifesa del R.'P. F. Gir. Savonarola, Flor. 1564. Elle fut Ccriie sur la demande du ge'nc'ral des domiiiicains. On y Irouve de precieuses indications relalivemenl a la vie polilique de Savonarole.
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Savonarola, der Martirer in Florenz, cine Wundergeschichle aus dcmxv Jahrhundert. Leipzig, 1801. (Sans nom d'auleur. )
Archivio storico ifaliano : Appendice n 23 : Cedrus Libani de Fra Benedetto. Appendice n" 25 : Letlres de Savonarole el documents trouvcs par le P. Marchese. - Nuova serie, t. IX : La vie el
avail enlendus, il se decida enfin aprendre 1'habit dominicain. Un an apres le martyre du Prieur de Saint-Marc, il entra au convent de San-Romano, a Lucques, et la il. se mil a ecrire la vie de son maitre, non avec 1'art d'un historien, mais avec une certaine vivacit6 naive de chroniqueur. II avait pratique" Savonarole et connu les plus intimes amis du grand reformateur; il avait et6 en relations avec ceux qui avaient assiste" a tons les faits les plus saillants de la vie du Frere ; et la plupart de ces fails, il les avait vus de ses propres yeux. C'6tait avec soin, avec amour, avec la plus scrupuleuse conscience qu'il ecrivait; nous avons pour garant de sa since"rite la puret6 de sa vie, car il mourait en odeur de saintele", I'ann6e 1519. Sonmanuscrit, qui resta longtemps ignore, fmit cependantpar circuler dans les convents, et servit de modele a un nombre infmi de biographies , 6crites par des devots fanatiques et donl aucune n'eut une grande importance. Enfin, Mansi publia en 1729, parmi ses Addizioni alle Miscellanee del Baluzio, le travail de Burlamacchi (1), en y ajoutant une longue description d'etranges miracles, description faite par le P. Timoleo Bottonio, au temoignage de qui on ne doit, selon nous , attribuer aucune valeur.
lesecritsde Marsile Ficin. Nuovascric, t. XVIII -.deux articles d'lsicloro del Lungo sur les ouvrages de MM. Yillari et Aquarone. Terza serie, 1. 1, parte i. Lupi : Nuovi documenti inlorno a Fra Gir. Savonarola. T. 1Y, parte 11. Pilti : Apologia dei Cappucci. T. IV, parte n -Vita di Picro Capponi.
StepJiani Jialuzii Miscellanea novo ordine digesta el aucta opera ac studio Joannis Dominici Mansi lucensis. Lucie, 1761. Le t. I (p. 583-593 ) conlient quinze Litres de Savonarole. (Note du trad.)
(1) Ce travail lut ensuite imprimfc a part : Vita del P. F. Girolamo Savonarola, scritla dal P. F. Pacifico Burlamacchi, lucchcse ; Lucca, 1764.
Le comle Jean Frangois Pic de la Mirandole, neveu du fameux Jean Pic, avait personnellement connu Savonarole et avail congu lout de suite une fervente admiration pour lui. II s'etait trouve" a Florence pendant la p6riode la plus agitee de cette vie qu'il voulait de"crire; il avait assist6 au martyre de son he'ros, dont il conservait les reliques avec devotion. Philosophe et remarquable 6crivain latin, il e'tait un des homines les plus savants et les plus incorruptibles de son temps, II mit une ardeur incroyable a recueillir les renseignemenls, ecrivit a plusieurs reprises et sous diverses formes son ouvrage, le fit lire a beaucoup de personnes qui avaient etc lie"es avec Savonarole, et le publia enfm Tann^e 1530 (1).
La ressemblance qui existe entre ces deux biographies est telle que Pic fut soupgonne" d'avoir pris pour modele Burlamacchi. Mais les d6claralions des 6crivains contemporains (2) nousont donne" cette conviction que, tres-probablement, Pic ne connut mfime pas la biographie de Burlamacchij laquelle, ainsi que nous 1'avons deja dit, resta longtemps ignor^e. En poursuivant notre travail, notre confiance dans ces deux auteurs a augment^ de plus en plus, et nous avons.constat-6 que leurs paroles me"ritent une foi beaucoup plus grande que ne le ferait supposer le ton, un peu fanatique et superstitieux-, de leurs Merits.
II serait inutile de citer ici toutes les biographies me"-
(1) Vita R. P. Fr. Hieronymi Savonarola, auctorelll. D. Joan. Franc. Pico; Parish's, 1674. Cellc edition, due aux soins de QueW, a trois volumes; les deux derniers et la moitifi du premier conlieiinenl les additions faites par Quetif lui-meme.
(2) Fra Benedetto , Cednis Libani , t. II, et la biographie anonyme que possede la Magliabechiana , parmi les manuscrits des co'uvents, 1. VII, 28.
dites dont nous nous sommes servi. Nous nommerons, de pre'fe'rence, celles de Fra Marco della Casa (1), du moine Placido Ginozzi (2), et une troisieme, beaucoup plus importante, qui se trouve, sans nom d'auteur, dans la bibliotheque Magliabechiana de Florence (3). Tous ces ouvrages soat dus a. des contemporains et & des confreres de Savonarole. La biographic ecrite par le pere Serafino Razzi, galement moine a Saint-Marc, est generalement moins ignored. Ge travail n'est qu'une compilation faite d'apres Pic et Burlamacchi, car Razzi ne vivait pas du temps de Savonarole et n'avait pas la pentration d'esprit ne"cessaire pour se livrer a de nouvelles recherches. Gependant, il a pu consulter quelques vieiix Florentins 'qui avaient e*te* en rapport avec Savonarole, notamment 1'octogenaire Lorenzo Violi, 1'auteur des Giornate, qu'il lut et qu'il resuma. II avail, de plus, rassemb!6 et transcrit un tres-grand nombre d'apologies et d'autres dcrits concernant la vie el la doctrine de son he>os (4).
Apres avoir 6tutlie les biographies, nous nous sommes
(1) Dans le convent de Saint-Marc,
(2) Dans la bibliothequc Riccardi.
(3) la mfime qui esl.citee dans la note 2 de !a p. 20.
(4) Les manuscrils des oeuvres de Razzi se trouvent dans les bibliotheques Magliabechiana el Riccardi. - Sa biographic de Savonarole n'a jamais ele publiee. On en peut voir une copie dans la bibliotheque que la Soci6t6 biblique possede a Paris, place Vcndome. Le dominicain Razzi sollicita plusieurs fois du pape la canonisation de Savonarole, et quand, age de soixante-dix ans, il eul terrain^ la Yie du Frere, il fit a arie le voyage de Rome pour presenter son ouvrage a Clement Yin pendant les fetes du Jubile (1599). Le Souveraiu-PonUfe approuva le livre de Razzi, mais il n'en permit pas la publication, parce que la memoire de Savonarole avail encore Iron d'ennemis
( Hole du trad.)
applique & rechercher les documents nouveaux, surtout les documents relalifs a ce proces, qui avail toujours e"veille une si grande curiosit6. Le proces imprim6 6tait g6nralement connu; mais Savonarole avait et6 interroge' trois fois, et nous sommes parvenu a retrouver le manuscrit des deux autres interrogatoires. Nous avons e"galement ddcouvert les depositions de ses deux compagnons de martyre, Fra Salvestro et Fra Domenico ; mais ces pieces ne nous fournissaient que peu d'6claircissements, parce qu'elles 6taient, en rnaint endroit, falsifies par le notaire de la Seigneurie. Les inlerrogaloires d'une foule d'aufres personnes, implique'es dans le proces de Savonarole, e"taient autographes dans un manuscrit que Meier avait le premier d6couvert, sans 1'examiner avec soin. Nous y avons puis6 de prdcieux details sur les derniers jours de Savonarole ; quant aux autres documents trouve"s , mais non etudies par Meier, ils nous ont ete aussi d'un grand secours.
De nouvelles investigations nous amenerent a rencontrer une copie dcs depositions veritables et authentiques que fra Domenico avait ecrites.de sa propre main. Mais il nous fut d6montre qu'il ne fallait pas compler sur le meme succes pour 1'interrogatoire de Savonarole. On ne lui permit pas, comme a Fra Domenico, d'dcrire sa confession lui-meme; ses rdponses furent iranscrites et alt6rees par le notaire, et, ainsi denatures, elles servirent a r6diger les actes du proces. Elles constituaienfc done, dans cet e"tat, tout ce que Ton pouvait esperer de plus conforme a la v6rite\ Par malheur, il semble que ce document ait completement disparu. Cependant, nous avons trouve les manuscrits de deux auteurs qui
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