CHAPITRE I
SAYONAROLE JUSQU'l SON ENTREE DANS LE CLOITRE. , 1452-1475.
La tres-ancienne famille des 'Savonarole 6tait origihaire de Padoue. Au commencement du x\ e siecle. elles'6tablit aFerrare, sur 1'invitation des marquis d'Este, qui r6gnaient alors dans cette ville. Nicolas III, ami des lettres et des arts, protecteur des sciences, metlait sa gloire a grouper autour de lui l^lite de ses contemporains. II attira entre autres Michel Savonarole , qui etait devenu celebre comme me"decin a l'6cole de Padoue. Les nombreux et revnarquables ecrits de Michel Savonarole auraient suffi pour empecher son nom de tomber dans Poubli (-1), mais le savant professeur nous est surtout
(1) Practica de xgrilu'dinibus ; De pulsibus; Canonic a 4e Febribns. II dcrivit aussi un traile d'hygifcne : Traiiato utilissimo dl nolle regale per conservare la sanita, dichiarando qual cose sieno uttll da mangiare e quail triste; Venise, 1554. .11 faut ajoulcr a cctte enumeration un ecrit sur I' usage de I'eau bouillante en ni6deciuc (de aqua ardenle inmedicinx usu), un travail historiquc
connu par 1'affection qu'il port.i a son pelit-fils Jerome Savonarole.
Arrive a Ferrare, Michel regut de. la cour 1'accueil le plus ge'ne'reux : anx honneurs donl il fut comble s'ajoulerent des pensions et 1'invesliture de plusieurs terres dans la commune de Medelana. I/estime ge'ne'rale qui 1'entoura conslarament e"tait due a la dignite" de son caractere aussi bien qu'a 1'etendue de ses connaissances. Nous savons pen de chose de son ills Nicolas ; il semble
sur Padoue ( De laudibus Patavii } , deux trailes sur la confession (Confessionale) , donl 1'un esl dedie aux Charlreux de Ferrare , une dissertation intilulee De nuptlis Battibecco et Serrabocca , enfin les deux opuscules suivants : De vera'republica etdignasecularimililia; De felici progressu illuslriss. Borsii Estensis ad marchionatmn Ferrarix. Michel Savonarole, appele" a Ferrare en 1440 par le marquis d'Este, Nicolas III, enseigiia la medecine dans cctle villa pendant dix ans. A parlir de 1450 , il abandonna la chaire pour se consacrer a la composition de plusieurs ouvrages , tout en reslant le me-clecin de la cour. Mais Ja faveur dont il ne cessa de jouir pendant les regnes de Nicolas III, de Lionello et de Borso u'elouffa cu lui ni 1'independance du jugement, ni la charite , ni le sentiment religicux. : il se permettait des critiques aussi jusles que severes centre Jcs courtisans , centre les aveugles prodigalites des princes ; il soignait les pauvres sans leur demander aucune retribution; ses conseils aux Chartrcux temoigncnt du zelc le plus pur pour le pcrfcclionnemenl des ames, Aulre qualite rare : il avail pour sa profession un respect dilicat,.qui lui en faisail comprendre toute la responsabilile. Prendsgarde , 6 medecin , ecrivait-il , d'enlrainer la morl de tes nialailes soil en leur adrainistranl par impdritie les remedcs au hasard , soil en voulant satisfaire tons lours desirs. Les ecrils religieux et nioraux que nous avons indique"s ne furent probablemcnt pas sans influence suites ide"es de Jerdrne Savonarole, et contribuerent a lui inculquer de bonne heurc le gout de la piete" , une indignation profonde contre les . vices de ses conlemporains , 1'amour de la vie monastique. Michel Savonarole mourut vers 1462. (Voir Fra Girolamo Savonarola e notizie intorno II mo tempo, per Antonio Cappellijlftodcm, 1869.) (Koie dutrad.)
avoir beaucoup tudi6 la scolastique, mais aucun6crit ne .rappelle son nom : il passa ses jours a la cour, dissipant le patrimoine que son pere avail acquis par le travail et par une perse"verante activite. Sa femme Helene, q.ui appartenait a 1'illustre famille des Buona'ccorsi de Mantoue, elait au contraire d'une nature eleve"e"; elle cleploya une force de caractere, une fermete d'ame presque viriles. Les rares details que donnent snr elle les chroniqueurs attestent 1'elevalion de son esprit (I), et sont confirmed par 1'a correspondance de son fils. J6r6me, au milieu de ses p6rils et de ses douleurs, s'adressait ci sa mere comme a la seule confidente intime de sa vie; les lettres qu'il lui ecrivait rendent hommage aux vertus de cette femme, tout en prouvant qua 1'un des sentiments les plus constants et les plus inalterables dans les grandes mes, c'est Tamoufj je dirais presque le culle filial.
JerOme Savonarole, de quinousvoiilonsretracerla vie, naquit le 21 septembre 1452, et fut le troisieme des sept enfants (2) issus du mariage de Nicolas avec He-
(1) Fra Benedetto, Vulnera diligcn'is Ms. Bibl. Magliab. Cl. XXXIY, cod. 7, au commencement. Nous rcparleroDS aillcurs de Fra Benedello , disciple el ami de Savonarole. Dans 1'opuscule intitule* 'Vulnera diligcnlis, la vie etla doctrine cle Savonarole sont defcndues avec ardour; ces pages contiennent un grand ngmbre de /enseignements prficieux.
(2) Ognibcnc embvassa la carriere des armes ; on ignore la profjssionde Bartolommco ; apres eux vinrent Jer6me, puis Marco, qui sous le nom de Fra Maurelio recut des mams de son frere 1'habil religieux a Saint-Marc, et enfin Albert, qui se distingua comme me"decin. Beatrice resta toujours dans la maison paternelle ; Clara semaria, mais, devcnue veuve, revint vivre aussi avec sa mere et son frere Albert. Burlamaccbi , Vita del Savonarola , Lucques, 17C4, p. 3. Cet dcrivain ful aussi moine a Saint-Marc, et connut avonarole. Jean Francois Pic
lene. An dire de ses biographes, ses plus jeiines annees furent marquees par plus d'un prodige; mais on sail le peu de eonfianee qu'il faut aecorder a des legendes de celte sorte. On peut croire beaucoup plus facilement que Savonarole n'avait rien de ce qui seduit chez les enfants : il n'6tait ni beau ni aimable; il se montrait deja serieux et tranquille ; personne ne s'imaginait alors 1'avenir qui lui etait reserve'. N6anmoins, le premier-n6 de la famille, Ognibene, ayant embrasse' la profession des armes ; le second, s'eiant charge de 1'administration des biens^aternels, peuMHre parce que ses dispositions ne 1'appelaient pas & une carriere plus brillante, J6r6me, a peine sorti de 1'enfance , concentra sur lui toutes les esperances de sa famille, qui re" va d'en faire un grand meclecin. Ses parents regardaient la medecine comme la seule profession digne d'eslime et de consid6ration, carc'est al'exercice de cette profession que les Savonarole avaient du I'honneur de leur niaison. Michel entoura done Jer6me de toute 1'affectueuse sollicilude qu'un aieul peut t^moigner a son petit-fils. Avec la patience etla simplicit6 ingenue que donnent Iesann6es et une longue experience, avec la clart6 et la precision d'un vigoureux esprit, verse dans les sciences naturelles, il entreprit de developper Iui-m6me cette jeune intelligence. GerteSj on nepouvaitsouhaiter unemeilleure 6cole, et 1'enfant repondit promptement au tendre amour de son grand pere , en s'6prenant de l'6tude et des livres , presque avant de les pouvoir comprendre; ily courait comme vers des Ir6sors inconnus.
de la Mirandole, auteur d'une autrc Tie de Savonarole, ful egalemeut 1'ami et 1'adrnirateur du celi'bre dominicain. Ccs deux biographies sont la source principale de lout ce qtfou sail sur Savonarole.
Malheureusement, Michel Savonarole mourut bien- I6t (1), et le jeime homme resta sans autre guide que son pere , qui se mit a lui enseigner la philosophie. Les sciences nafcurelles n'e"taient alors qu'une des branches principales de la philosophie ; c'est la philosophie qui servaitd'mtroductionar6tudede lamedecine; cependant elle n'6tait encore, avraidire, que la scolastique. Dans quelques parties de 1'Italie commen<jaient a paraitre, ii estvrai, quelques lueurs de philosophie platonicienne , quelques traductions fideles d'Aristote d'apres le texte grec; mais on en parlait comme d'une grande nouveaute. Les livres que le jeune Savonarole eut entre les mains furent saint Thomas et les Commentaires arabes sur Aristote , ouvrages qui servaient alors de preparation a la me"decme. Malgr6 sa jeunesse , il trouva un charme singulier a parcourir celte mer ou plutqt ce labyririthe de syllogismes eonfus, elmontrapromptementuneremarquable aptitude ft la discussion (2). Les oauvres de saint Thomas 1'attiraient avec une force irresistible. II les meditait dans un 6tat voisin de 1'extase durant des jours entiers, et Ton avail peine a Pen detacher pour le ramener aux autres 6tudes plus ne"cessaires a la me"decine. Ainsi, tandis que la nature de son esprit le conduisait etl'appelait d'un c6te, ses parents 1'altiraient vers une autre direction; deja, sans qu'on s'en aperguf, il.s'6lait engage" dans cette lutte qui devait plus tard decider de son avenir et dejouer les espe" ranees de sa famille. Epris de la verite , n'ayant point encore conscience de lui-meme , il
(1) L'ann^e precise cst incertaine. Void ce que'nous lisons dans Fossi ( Catalogo ) ; Ejus obilus contigisse \Ldctur circa finem ann i 1461 , vel lardius.
(2) Jo. Franc. Pico, Vita, elc., Paris, 167'i, p. 9.
ressenlait alors cette heureuse ivresse qu'eprouve le jeune homme quand partout la nature semble Tinviter a entrer joyeusement dans la vie; il lisait aiec ardeur les auteurs anciens, ecrivait des vers, 6tudiait le dessin et la musique (1).
Par malheur, les details manquent absolument sur eelte 6poque de sa vie : Thistoire semble avoir voulu nous cacher comment se developpa son esprit, quels furent ses progres dans chacune de ses eludes, quelles difficultes il eut a combatlre^ comment se formerent 1'inlelligence el le cceur d'un homme qui joua un si grand role dans le monde. Peut-etre ce silence tientil a 1'absence de fails remarquables et dignes d'etre transmis a la posterite. Sans doute, la veritable histoire de sa jeunesse se r6duila ces pense'es intimeSja ces impressions secretes que peu de personnes peuvent connailre. Si nous jetons un coup d'ceil sur le milieu dans lequel il etait place, nous pourrons cependant nous faire une idee de ses .sentiments ; car il ne se renferma jamais tout enlier dans les m6ditations solitaires, et se laissa toujours entrainer vers le monde de son temps et vers le peuple, avec lequel il vecul en rdialite toutes les fois qu'il ne fut pas force de s'eloigner de lui par degout pour ses vices.
En voyant aujourd'hui 1'abandon de Ferrare, ses rues presque desertes, ou 1'berbe croit entre les dalles , on se figure difficilement la ville splendide des marquis d'Este avec ses 100,000 habitants (2), avec une cour qui
(1) Fra Benedetto, Vulnera diligentis, ms., lib. I, cap. VIII. Buy lamacchi , Vita, etc.
(2.) Ce cbiffre'e&t du moins donnd par les bisloriens.
tenait en Italie 1'un des premiers rangs, avec cette foulede princes, d'empereurs et de papesqui passaient continuellement chez elle, avec ces ffites qui semblaient ne devoir jamais fmir. Tele'tait cependant sonela't quand naquit Savonarole. Issu d'une famille qui vivait a la cour, il entendait continuellement parler de ces ffites et de ces divertissements, auxquels il dut les premieres mpressions de son enfance. Quelques mots sur la cour de Ferrare ne seront done pas hors de propos.
En- 1402 Nicolas III gouvernait 1'fitat de Ferrare, dont la riche et fertile province de Modene n'etait pas encore d6tachee. Pendant seize ans, il combattit sans cesse la noblesse des chateaux environnants. Apres 1'avoir soumise'par la guerre, par la ruse, par la trahison, se rouvant mattre absolu, il s'efforQa pacifiquement de rehausser I'e'clat de sa cour. Parnii les splendides Edifices qu'il fit lever, on ne doit pas oublier la cathedrale, les palais de Belriguardo et de S. M. Belfiore. Nous avons YU qu'il appela'de Padoue Michel Savonarole; il attlra de meme bon nombre de personnages renommes, entre lesquels il choisit le fameux 6rudit Guarino de V^rone pour lui confieH'education de se.s deux fils naturels, Lionello et Borso. Geux-ci furent 16gitim6s plus tard, et, conformement a la volonte expresse de leur pere, lui succederent dans le gouvernement, par preTerence k .Hercule, son fils legitime, encore trop jeune. Lionello remplaqa Nicolas en \Ui, et Borso remplaga Lionello en 1450. Us re"gnerent dans des temps tres-difficiles. L'extinction de la famille Visconti , la revolte de Milan, la jalousie des V^nitiens et des Principautes voisines, avaient parfout allume* la guerre; aussi paraissait-il presque impossible que les'marquis d'Esle ne fussent pas en-
traines par les uns ou par les aulres. Cependant, ils surent non-seul.ement se tenir a l'6cart, mais apaiser tant de discordes en Italic que Ferrare fut surnomm6e la ville de lapaix. Ce qui accrut surtout la renomme'e des marquis d'Este, ce fut la magnificence de leur cour, ce fut le titre de Mecenes, qu'ils me"riterent les premiers au. x\ e siecle. Lionello enlretint des relations amicales avec une foule de savants, et prote"gea sp6cialementG.uarino, Yalla, Trapezunzio ; il avait 6crit des discours en latin et des sonnets en langue vulgaire, instttue des musses remarquables, rendu celeb re 1'umversite, fonde rh6pitaldeSainte-Anneetbeaucoupd'autresmonumenls publics. II maintinta la cour un luxe 6blouissant,-et Ton parla dans toute 1'Italie des f6tes qu'il commanda pour cel6brer ses noces. Mais il ne re"gna que n'euf ans. Borso, son successeur, surpassa la .munificence et le luxe de son frere. Le marquis Borso etaitun homme de la tremp,e des M(5dicis : les bonnes qualities ne lui manquaient pas^ mais elles naissaient toutes du besoin qu'il avail de primer ou de faire parler de lui, Quand la justice ne nuisaii point c^ ses v inle"rets, il 1'aimait et la faisait se'veremeni observer; cependant, plus que la -justice, il aimait le nom de juste, qu'il s'etait acquis aupres deses contemporains. 11 reparlit e"galement les imp6ts entre les ciloyens, prit a sa cbarge les depenses de 1'Universite, introduisit a Ferrare 1'imprimerie, qui venait de naitre, construisit la Chartreuse, fortifia la ville en e"le.vant des bastions du c6te du P6, et agrandit ses Etats,. Les dissensions qui agitaient Pltalie pendant le regne ds Lionello s'accrurent encore pendant le sien; les difficultes augmentaient- chaque jour. Assez habile pour garder la neutrality, il fut 1'arbitre de presque toutes.
'les discordes de son temps, Son nom penelra jusque chez les Indiens, qui, le croyant roi d'ltalie, lui cnvoyerent de riches presents!
Si nous disions que cette grande renomme'e avail pour cause principale le luxe de la cour et les fe"tes par lesquelles Borso defrayait continuellement la curiosite 1 du peuple de Ferrare, cette assertion paraitrait etrange et serait pourlant vraie. La justice celebre du marquis d'Este ne fut jamais soumise a une epreuve difficile, et sa vie ne se passa point sans quelques accusations graves. Sa prudence tant vantee, grace a laquelle il conserva la paix tandis que tous ses voisins .etaierit en guerre, se reduisait, si Ton considere le'tbnd des choses , a Fart de n'e"pouser jamais la cause de personne, et de se lenir prt i embrasser toujours le parti du plus fort. Mais Borso ouvrait liberalement son palais a tout le monde, possedait une rare collection de manuscrits et d'anliquites, poi'tait des vtements en brocart d'or. A : sa cour s'etalaient les plus riches 6toffes de Fltalie. II avail les faucons, les chiens et les chevaux les plus beaux qVon eut jamais vus. Ses bouffons memes etaient devenus fameux, et la description de ses fetes , avec le ooncours de 1'imprimerie, se repandait d'un bout a 1'aut're de 1'Ilalie.
L'empereur -Frederic III passa par Ferrare, lorsqu'il descendit en Italic avec une suite de 2000 hommes pour aller prendre a Rome la couronne imperiale. Borso^ accompagne de la noblesse et du clerge, alia au-devant de lui et le requt sous un riche baldaquin. Pendant trois jours, les carrousels, les festins , la musique etla danse ne cesserent pas dans la ville. En revenant de Rome, 1'empereur, qui s j etait decide ^ donner le lilre de due au i- 3
as -
masquis Borso, fut accueilli par des feles plusbrillantes encore. On eleva sur la place une somplueuse eslrade , oft, s'assit Frederic III pare du'manteau imperial et d'une couronne dont les pierres precieuses avaient cout6 150,000 florins. Borso, v6tu de brocart d'or et charge" de joyaux, partit de son palais, ayant pour escorle lanoblesse deFerrare, tandis que le peuple le suivait en criant : Le due, Je due, vive le due Borso ! Arrive" devant 1'empereur, il s'agenouilla et recut le litre d6sire\
Mais les fe"tes auxquelles Savonarole put assisler eurent encore plus d'eclat et furent .motivees par des raisons plus serieuses. Toutes les conversations avaient alors pour objet la chute de Constantinople (1453), la puissance toujours croissanle des Turcs et le p6ril qui menaQait la chretiente'; chacun souhaitait une croisade , mais , par .indifference et par faiblesse., personne n'agissait.. Enfm,. en 1458, G3neas Silvius Piecolomini, devenu pape sous le nom de Pie IT, convoqua un concile a Mantoue,. dans lequel il devait en personne exciter a la guerre sainte les princes Chretiens. Dix car- .dinaux,. soixante 6v6ques, un grand nombre de princes s^culiers 1'accompagnerent pompeusement (1459) a travers les cite"s ilaliennes, qui rivaliserent de luxe pour le recevoir et lui faire honneur. Lorsqu'il entra i Florence, le Saint-Pere fut porte sur les e"paules de Gal(as Marie Sforza, deMalatesta, de Manfred et d'Ordelaffii ; la R^publique ordonna pour lui les fetes re'servees ck 1'empereur ouauxautressouverains. Danslaville de Ferrare, le pape s'avanga sousun baldaquin de brocart; audessus des rues qu'il devait traverser des e"toffes 6taient tendues, et lesol etait jonch6 de fleurs; aux fenetres ^taientsuspendues lesplus riches tapisseries; la musique
et les chants retentissaient de toutes parts. Guarmo lut dans la cathe'drale un long discours latin, brillant d'e"rudition et rempli des loiianges du Saint-Pere. Pendant huit jours les f6tes ne disconlinuerent pas. Le souverain pontife poursuivit ainsi sa route jusqu'a Mantoue : il y arriva le 27 mai 1459. La, il raontra avec quelle merveilleuse Eloquence il savait manier la langue latine, et arracha des larmes a ses auditeurs lorsqu'il depeignit la misere des Chretiens de Constantinople. Le. savant Francois, Filelfo et Ippolyla, fille de Francois Sforza, prirent aussi la parole en latin; enfln, les ambassacleurs grecs e"murent encore phis profonde'ment les coeurs en de"crivant.les malheurs de leur pa- Irie et. rimpitoyable cruaute des Turcs. Tous les princes offrirent des secours d'hommes et d'argent, et le due Borso promit la somme, exorbitante pour lui, de trois cent mille florins. On vit cependant bienlot qu'il avait plus de rase que de bonne volonte : ces grands preparatifs n'eurent lieu qu'en paroles, et lafolle tentative faite par Ren6 d'Anjou, pour conquerir avec line poigne"e de Frangais le royaume de Naples, suffit pour mettre ne"ant Pentreprise projet^e contre I'Orient.
En 1460, le pape revenait a Ferrare sans avoir rien conclu. Neanmoins, les ffites surpasserent celles qui lui avaient 6te offertes auparavant. Le due vint a sa rencontre sur un magnifique navire entoure" d'une myriade de barques richement pavoisees qui occupaient toute la largeur du fleuve etquis'avangaieut lentementau son des instruments. Le long des rives jonch6es de fleurs se te- . naitune multitude de jeunes gargons vfitiis de blanc et portant des guirlandes dans leurs mains; a 1'endroit ou
devait descendre le Saint-Pere les statues des dieux pai'ens formaient un cercle.
Sa\ T onarole assista certainement cette fete et en entendit longuement parler. II serait difficile de rendre 1'impression profonde qu'un pareil spectacle dut produire sur ce jeune esprit, dont 1'enthousiasme religieux etait cruellement froiss^ par de telles profanations. De bonne heure I'&mede Jerome mtagit6e par des passions contraires, etil se trouva en guerre ouverteavec le m'onde dans lequel il vivait.
La vie de Borso se poursuivit de cette faQon, tandis que les plaisirs continuaient il occuper le peuple de Ferrare. II en etait de mfime dans le reste de 1'Italie : Tindifference et la corruption avaient atteint les differentes classes de la societe, le paganisme faisait irruption de tons coles, la foule s'abandonnait a une joie lascive et inconsideree.
Le 27 mai 1461 , le due mourut. Ses cendres 6taient encore chaudes, quand Nicolas fils de Lionello et Hercule fils l^gitime de Nicolas III se disputerent sa succession les armes a la main. La fortune fut favorable a Hercule,.et,le20aout, ilentra tiiomphantdanslaville de Perrare, aux acclamaticfns generales, tandis que les partisans de Nicolas etaient egorges au milieu des rues ou condamnes amort par contumace. Les feHes et les danses reprirent leur cours accoutum6, et, le lendemain, le peuple semblait avoir oublie le sang repandu la veille (I). Telle' etait la fameuse, splendide et joyeuse cour des
(1) Muvatori , AnHcliila Mensi;Sisrnondi, Hist. desRcpub. Ital.j chap. LXXVI1I; Lilta, Famiylie itallane; Tiraboschi, Sloria della Letteratvra, tome VI, ch. II.
marquis d'Este; tels 6taient les maltres que courtisait et exaltait sans doute la famille de Je"r6me Savonarole. On demanderait en vain aux biographes de Savonarole quels furent ses impressions et ses jugements sur les evenements que nous avons mentionne's. Tous se taisent a ce sujet. Us de'crivent. cependant sa vie trisle et solitaire, sa demarche abattue et chagrine, ses habitudes .silencieuses , son amaigrissement continuel, ses prieres de plus en plus ferventes, ses longues stations dans les 6glises, sesjeunes frequents. Heu fugecrudeles terras, fuge 'littus avarum, s'ecriait souvent et presque a son insu Savonarole (1). II 6tait alors plonge" tout entier dans la lecture de la Bible et de saint Thomas, et il se contentaitj pour tout delassement, de jouer quelque melodic me"lancolique, ou d'ecrire des vers qui ne manquent ni d'energie, ni de simplicite, et dans lesquels il exhalait les angoisses de son ame. -On en .petit voir un exemple dans la piece intitulee : Veruina mundi, qu'il eomposa en 1472. II y retrace clairement 1'etat de son esprit; la tristesse et le de"couragement de ses pense"es :
Yetlenilo solto sopra lutto il mondo ,
Etl esser spenta al fondo Ogni virtude ed ogni bel costume ,
Non trovo un vivo lume, Nc pur clii de' suoi vizi si vergogni.
Felice ormai chi vive di rapina , E die delP allrui sanguc piii si pasce;
Chi vecloe spnglia e i suoi pupilli in fasce , E elii di povri corre alia ruina.
(1) Lettre a son pere.
Quell 1 anima e gentile e peregrina , Che per fraude e per forza fa piii ac([uisto ;
Chi sprezza il ciel con Cristo E sempre pensa allrui cacciare al foiido (1) .
.Ces sentiments agitaient si fortement 1'esprit de Savonarole qu'ayant 6t6 conduit une fois par ses parents dans le palais ducal, il se promit de ne plus jamais y remettre les pieds et tint sa resolution avec une fermet6 tresremarquable pour son'%e (2). Le massif palais quadrangulaire, avec ses quatre tours , ses larges fosses et ses ponts-levis, avait une physionomie' severe, et, etait 1'image de la lyrannie qu'il abritait au milieu du peuple de Ferrare. Ces murs n'avaient pas encor-e el6 consacres par le passage d'Eleonore et du Tasse, dont les
(1) Je vois le monde sens dessus dessous; loutes }es vertus, toutes les ge"n6reuses coulumes ont absolumenl disparu; je ne trouve nulle part une lumiere qui brille, uue dme qui rougisse de ses
vices Heureux desormais celui qui vit de rapine et qui se repail
le plus du sang d'autrui , qui de"pouille les veuves et ses propres pupilles au maillot, qui pre'cipitela ruine des pauvres. L'homme noble et distingue est celui qui s'enricbit le plus par la ruse et par la violence, qui nie'prise le ciel et le Christ et qui ne pense qu'a entrainer son prochain au fond de Vabime. Meier, le premier, a eu 1'honneur de publier les poe'sies de Savonarole dans' 1'Appendice de 1'ouvrage consacre au Prieur de Saint-Marc -. Girolamo Savonarola aus grossenlheils Jiandschriftlichen Quellen dargestellt von Fr. Karl Meier; Berlin 1836. Pour les poisies de Savonarole, voir Pedition de Florence , publiee en 1847 par Audin de Rians, et celle que le comte Carlo Capponi a fait parailre eu 1862. Avec les poe'sies de Savonarole, Audin de Rians a donne 1 au public le Traltato circa il reggimento e govenio della citta di Firenze, ainsi qu'une bibliographic des oeuvres du Frei'e, La poe'sie : De ruina mundlesl traduile enentier dans 1'ouvrage de M.Th. Paul sur Savonarole, p. 77-79. (Note dw trad.)
(2) Burlamacchi , p. 5 ; Jean Francois Pic, Vila, etc., p. 9.
ombres immortelles \ semblent se promeiaer encore a (ravers les salles splendides et rejettent dans Poubliles sombres souvenirs. On n'allaitpas encore visiter, parplaisir, les prisons souterraines, ofr sept fenfires grilles ne laissent p6n6trer qu'une faible lumiere; mais du dehors on entendait le bruit des chaines et les gemissements des malheureux qui vivaient comme ensevelis sous la terre. Au-dessus de leur te"te , la musique, lesbals, les festins se succ6daient sans interruption; les plats d 'argent, les faiences e"maill6es et les verres de Yenise s'entrechoquaient constamment. Ges contrastes, qui n'e'chappaient certainement pas a 1'esprit bouillant de Savonarole, exaspe"raient son cceur passionne". Pendant toute sa vie , il se rappela avec douleur les e"ve"nements dont sa jeunesse avail et6 t6moin. Souvent il s'exaltait a ces lugubres pense"es, et n'y ^chappait qu'en se reTugiant dans les 6glises. La priere fut la consolation continuelle de cette ame ardente; il baignait de seslarmes les marches des autels et restait prosterne" durant des heures entieres, implorant Dieu conlre les maux d'un siecle dissolu, vil et corrompu.
A c6t6 de sa maison, habitait en ce temps-la un exi!6 florentin, qui portait 1'illuslre nom des Strozzi, et avait une fille naturelle. Barmi de la patrie de Dante, ce citoyen devait exercer sur Savonarole un grand prestige. Lejeune J6rome se repr&sentait ses voisins comme opprimps par d'injustes ennemis, comme pers6cut6s a cause de leur amour pour leur pays et pour la liberte"; il commemjadonc a les croire tout diffe'rents des gens qui Pentouraient, Ses yeux rencontrerentceux de la jeune Florentine, et il 6prouva ces premieres Emotions secretes du coeur, qui font croire a la f^licite sur la terre. Le mond*e
se parait devanl lui d'une nouvelle lumiere; son imagination, exaltee par Tesp6rance, r&vait des jours heureux. Plein d'ardeur et de confiance, il re've'la 1'etat de son ame a la jeune fille qu'il aimait. Grand fut son chagrin en entendant 1'orgueilleux refus par lequel on lui 'faisait comp.rendre que les Strozzi ne s'abaissaient pas a s'allier avec les Savonarole. II r6pondit a celte injure avec detain (1), mais son effiur en resta d6sole. En un instant lombait dans le ne"ant un monde de . songes longuement caress6s ; tout le bonheur de sa vie lui 6chappait , et il se trouvait de nouveau seul au milieu d'une multitude qui de toutes parts le re- . poussait. II n'avait encore que vingt ans : les 6venements auxquels avait donne lieu la succession d'Hercule I er le frmjaient a desesperer de sa patrie; 1'amour sur lequel il avail fonde tout son avenir s'evanouissait, ne lui laissant qu'une deception cruelle. Ou done allait-il reposer son esprit abattu? Ses pens6es se tournerent alors spontan6ment vers Dieu.
Sc non che nna speranza .
Pur al tullo 11011 lascia far partita,
Ch'io so che in 1'allra vita Ben si vcdra qual alma fu gentile
E chi alzo 1'ale a piu leggiadro stile (2).
(1) Get amour de Savonarole , lontemps inconnu , est raconte* par Fra Benedetto, Vitlnera diligentis, Ms. lib. I, cap. IX. Meier a etc le premier a se servir des ecrits de Fra Benedetto , retrouves beaucoup plus tard en Italie , et indiques comme une decouverle par des personnes qui n'avaient pas lu Meier.
(2) Ce qui me rcste de courage se glacerait, si je n'avais une espe"rance qui ne m'abandonne pas, en d6pil de lout: je sais que dans 1'aulre vie on reconnaitrales ames qui furent nobles , celles dont le vol ful le plus eleve". De ruina mimdi.
Le sentiment religieux s'emparait .en niailre de son dine , lui d6couvrait une source nouvelle de consolations et lui ouvrait une route desormais sure. Ses prieres etaienttous les jours plus ferventes, et, d'ordinaire, il les terminait par ces mots : Seigneur, fais-moi connaitre la Yoie que doit suivre mon ame (i). D6ja I'id6e d'abandonner le monde et de se consacrer a Dieu se presentait souvenl a son esprit, et son admiration pour saint Thomas 1'attirait vers 1'ordre de Saint-Dominique, litant alle a PaSnza en 1474, il y entendit precher un moine augustin, dont les paroles 1'impress.ionnerent a tel point, qu'a partir de ce jour il fut irrevocablement decide a embrasser la vie du cloitre (2).
Pendant qu'il revenait a Ferrare , il etait tout joyeux ; mais a peine eut-il mis le pied dans la maison paternelle, qu'il s'apergut de la rude 6preuve qui commengait pour lui. II sentait la n^cessite de cacher a ses parents sa resolution. Sa mere, comme si elle ayait devin6 la verite, paraissait, en le regardant^ vouloir pen6trer jusqu'a son co3ur, de sorte que Jerome n'osait plus lever les yeux vers elle. Celte lutte dura un an, et plusieurs fois Savonarole en rappela les souffrances : Si j'avais declar6 mes intentions, disait-il, je crois que mon co3ur aurait 6clat4, et j'aurais abandonn6 la decision que j'avais prise (3). Un autre jour, le 23 avril 1475, Savo-
(1) Voir la leltre , dcjk mentionnde, de Savonarole a son pfere.
(2) Savonarole rapporte ce fait dans ses sermons, en disanl qu'un certain mot s'etait grave dans son cceur d'une mani6re ineffacable : 1'annee suivante il entrait dans la vie monastique, II garda toujours un secret presque mysterieux sur ce mot et ne voulut pas meme le repeter a ses plus iutimes amis. ( Voir Pic, Burlama.cclu, Fi-a Benedetto, etc. ) "
(3) Lellre son pere , comme plus haut.
narole s'elant assis et ayant pris son luth, ex6cuta line me'Iodie si triste, que sa mere, pousse"e par une sorte de pressentiment, fixa tout a coup ses yeux sur lui en s'6criant : Monfils, c'eslunsigne de depart (1). Use fit violence et continua, d'une main tremblante, a jouer du luth, sans en delourner ses regards.
Le lendemain, 24 avril, e"tait un grand jour pour Ferrare : on ce"le"brait dans toute la ville la fe"te de Saint- Georges, et les parents de Savonarole y assistaient avec la foule. Jerome avail re"solu de quitter, ce jour-la, le toit paternel. Des qu'il se vit seul , il se mit en route pour Bologne, frappa au couvent de Saint-Dominique, et declara qu'il voulait prendre 1'habit religieux, demandant a etre charge" des emplois les plus -vils. II n'aspirait qu'a etre le serviteur de tous , a faire une rigoureuse p6nitenee, et ne venait pas pour passer, selon la coutume alors g6n6rale, d'Amlote dans le siede a Aristote dans le cloitre. A peine regu, il se pr6para au noviciat.
Cependant, au bout de quelques heures, ses pense"es se tournerent vers sa familie , et ce me"me jour, 25 avril, il 6crivit a son pere une lettre tres-affectueuse pour le consoler et lui rendre compte de sa decision. La cause qui 1'avait determine <Hait la grande corruption du siecle, le spectacle odieux des vices re"pandus dans toute l'Italie,.le m6pris oil etait tomb6e la vertu. II n'avaifc pas obe"i a un caprice d'enfant; c'est a la suite de longues meditations et de longues angoisses qu'il avait pris son parti. Craignant de n'avoir pas la force n6cessaire pour ex6cuter son dessein, il n'avait pas os6 en parler h 1'a-
(1) Fra Benedetto, Vulnera diligentis , livrel, ch. X.
vance. Mon cher pere, disait-il en fmissant, n'auglez pas par . votre douleur ma propre douleur, qui est de"ja si profonde. Prenez courage, consolez ma mere ei joignez-vous a elle pour me dormer votre be"nedic-
tion (1).
Telle 6tait la teneur de cette lettre; Savonarole y ajoutait qu'il avait laisse" pres de la fen&tre quelques papiers ou il avait retrac6 l'6tat de son aine. Son pere s'empressa de chercher, et, a 1'endroit indiqu6, trouva un 6crit Sw le mepris du monde. On reconnait, dans cet ecrit, les m6mes sentiments que ceux qui sont exprim6s dans la lettre : Savonarole dcrit les mo3urs de son lemps et les compare a celles de Sodome et de Gomorrhe, II n'y a plus un homme, plus un seul, qui veuille le bien. 11 faut que les femmes du peuple et les petits enfan ts nous servent de mailres, car, seuls, ils ont conserve une ombre d'innocence. Les bons sont opprim&s, et les Italiens sont devenus semblables aux figyptiens, quitenaient dans la sujetion le peuple de Dieu. Deja les disettes, les inondations , les maladies et d'autres signes nombreux pr6sagent les maux a venir, annonoent la colere de Dieu. Ouvre, 6 Seigneur, ouvre de nouveau les eaux de la mer Rouge, et engloutis les impies dans les
(i)'Celte leltre cst rapporl^e inlegralement , mais incorrectement, par lous les biographes. Le comte Carlo Oapponi , en ayant trouvfi 1'autographe , a pu rdtahlir le texte veritable dans un opuscule pu- Wi6 a roccasion des noces de son frevc. Nous donnerons celtelettre dans 1'Appendice. Nous avertissons le lecteur, une fois pour toutes, que les passages compris entredesguillemets continus sont des citations textuelles, taudis que les passages compris entre deux guilleraets seulemcnt ne sont qu'un resum6 ou les paroles de 1'auteur die" se Irouvent reproduites le plus fidelemenl possible.
ondes de ta fureur (l). Tous les biographes croyaient ce court 6crit a jamais perdu ; mais il se trouve a Florence dans la faraille Gondi, a laquelle il fut religieusement confi6 par Marc Savonarole en 1604. L'importance en est manifesto, parce qu'on y apergoit clairement que Jerome, des son entree dans le cloitre, pre*voyait les i!6aux reserves a 1'Italie, et que de"j& il avait le pressentiraent d'une mission spe"ciale confine par Dieu me'me a son propre zele. II demande au Seigneur que les eaux de la mer Rouge livrent passage aux'bons et noient les m6chants; mais en meme temps il ne peut cacher 1'espoir d'avoir un jour entre ses mains la verge qui devra commander a ces eaux. En vain voulait-il se le dissimuler
(i) On peut lire dans PAppendine de 1'edition italtenne eel qui est resle jusqu'a present incdit. M. Aquarone, aufeur d'une biograpbie de Savonarole, pretend que 1'opuscule sur le Meprls du tnonde n'est autre chose qu'une pofisie posse"dee par la Magliabeclnana (classe VII, cod. 365.) Mais le manuscrit appartenant a Gondi ne permet point de doufes, car on y trouve ces mots : Je mentionne que le 24 avril 1475, jour de Saint-Georges , Jer6me mon fils, qui e'tudiait 1'art (do la me'decine), a quitte ma maison pour allera Bologne, ouil est entre* cbez les moines de Saint-Dominique afin de demeurer avec eux et de se faire religieux ; ct il m'a laisse", a moi Nicolas Savonarole, son p6re, ces paroles de con- '. station pour me tranquilliser. L'e'crit sur le mdpris du monde, ainsi que la leltre envoy6e par Jer6me a son pere, resl6rent dans la famille Savonarole jusqu'en 1604. A celle epoque, un membre de la famille Gondi ( les Gondi furent toujours tres-d6vou6s a la m6moire du Frere ) s'adressa a Marc ^Savonarole pour voir ces precicuses reliques, Marc les accompagna d'une letlre ou il disait qu'il les envoyait les larmes aux yeux, et qu'il recommandail de les lui renvoyer aussi tdt que possible. Mais la lettre de Savonarole a son pere, leltre qui etait proljablement 1'autographe lui-meme, et 1'ecril svir le Mepris du monde, qui esl une ancienne copie, resl6rent loujours chez les Gondi.
et se condamner aux services les plus vils , il nourrissait dans son cceur des r6ves et des desseins extraordinaires:
Quel effet produisirent ces 6crits sur la famille de Savonarole? Nous ne le savons pas; mais nous pouvons supposer que les parents de Jer6me se plaignirent amerement de la resolution prise inopinement par leur fils, car, dans une seconde lettre, il leur reproche leurs regrets immoder6s. Si un prince temporel , dit-il, en faisant allusion a la carriere de son frere aine , m'avait ceint de Tep6e et m'avait admis a faire partie de sa suite, vous auriez cru que Totre maison en e"tait honored et vous vous en 'seriez r6jouis; et maintenant que le Seigneur Jesus-Christ me ceint de son 6pee et me fait son chevalier, vous pleurez ! (1) Apres cette re"ponse, les parents de Jerome durent se re*signer, et celui-ci s'appliqua de toule son me a sfis nouveaux devoirs.
Savonarole e*tait de taille moyenne, son teint 6tait sombre, son temperament bilieux et sanguin , son systeme nerveux tres-delicat et tres-impressionnable. Ses yeux etincelaient sous ses noirs sourcils. II avait le nez aquilin, la.bouche large; ses leyres 6paisses, mais serr6es, faisaient 'pressentir une in6branlable fermete de caractere, et son front, deja sillonne de rides profondes, indiguait un esprit adonn6 a la m6dita(ion des plus graves pens6es. Dans son ensemble, la physionomie n'avait aucune beaute, mais re've'lait une severe noblesse de caractere. Enfin, un certain sourire de trislesse communiquait a ces traits rudes et saillants un air de bonte qui inspirait immediatement la confiance. Les manieres du
(1) Cetle loilre, iu6dile.aussi (Biblioth&que Riccardi, cod. 2053), cst reproduite dans 1'Appendice de 1'edition italienne.
Frere eHaient simples, sinon incultes. Sa parole, sans ornement et sans art, devenait si persuasive et si puissante quand il s'animait, qu'elle convainquait et dominait lout le mpnde (1). A celte 6poque, cependant, il se renfermaifc dans un profond silence et se livrait uniquement a
(1) Comme Pic et Burlamacchi, Fra Benedetto decrit minutieusemcnt la figure de Savonarole dans sou Vulnera diligeniis, ainsi que dans son Cedrus Lilani , pelit poeme ecrit en I'honneur de Savonarole , cite par Meier pour la premiere fois, et public ensuite par le pere Marcbese i (voir 1'Arc/imo storicoUaliano). 11 (existe aussi trois portraits de Savonarole , remarquables comme ccuvres d'art. L'un d'eux se voit it la galcrie des Uffizi : c'est une admirable gravure sur cornal.ine , execulee par Giovanni delle Corniolc. Un autre fut peint par Fra Barlolornmeo sous la figure de saint Pierre martyr, peut-etre parce qu'il i'ut entrepris apres la mort de Savonarole ; ce tableau se trouve a 1' Academic des Beaux- Arts de Florence. Le troisicme portrait , peint aussi par Fra Barlolommco , appartient a M. Ermolao Rubieri. Ces trois portraits rcpre"sentent Savonarole sous trois aspects diffe'rents. Dans le premier portrait nous reconnaissons le fougueux orateur qui foudroie les vices et qui proph^tise la mine de 1' Italic. Dans le second est rendue toute la bonle", toute la douceur du martyr. Dans le troisieme, le saint en extase contemple les choses celestes. On pourrait ciler beaucoup d'autres portraits , mais ils n'ont pas le meme caraclere d'authenticil^ el ne sont pas du temps de Savonarole. Rappelons, cependant, un ancien tableau qui se trouve a Saint-Marc et qui , quoique d&eriore et sans aucun m^rite artistique , ne manque pas d'une certaine force d'expression. Tous les portraits repre"senlent Savonarole avec un capucbon sur la lete , le portrait qui se trouve a 1'acade'mie des Beau.-Arts fait scul exception : dans cetle peinture on voit que la tele du dominicain avail une depression vers le somme.t-, voila pourquoi, au dire de certaines personnes , Savonarole avait toujours la I6te couverle. Nous parlerons ailleurs des nombreuscs medailles qui reproiuisent ses traits. M.LErmolao Rubieri possede loujours le portrait dont il vient d'etre question ; il 1'a expose dans le musee qu'on a ouvert <i Saint-Marc depuis quelques annees. Yoir ce que les annotaleur* du .Vasari det.Le Monnier rapportent sur cette peinture , 1. VII, p. 153. (Kote du trad, ) . .
~"~ Ui ^^
la contemplation. En se promenant dans les cloitres, il avail 1'air d'une ombre plutot que d'un homme vivant, tant les jelines el les abstinences 1'avaienl amaigri ; les 6preuves les plus dures du noviciat lui paraissaient 16geres, et ses sup6rieurs taient sans cesse obliges de le retenir pour qu'il n'exc^dat pas ses forces. Lorsqu'il ne jeunait pas, il mangeaita peine assez pour se soutenir. Son lit se composait d'une elate, d'un sac de paille et d'une couverture. II choisissait les vetements les plus grossierSj mais il 6tait d'une exquise proprete. Sa modestie, son humilite, son ob^issance, n'avaient point d'^gales parmi les moines du couvent; sa ferveur dans I'oraison e"tait si grande, que ses supe'rieurs en restaient etonn6s et que les freres croyaient Ir^s-souvent levoir ravi en extase. Les murs du cloitre } en le s6parant du monde, semblaient lui avoir rendu le calme de 1'esprit. Le seul d6sir qu'il parut avoir alors e"tait d'obdir et de prier.